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mardi 1 décembre 2020

Le Goncourt d'Hervé Le Tellier


La rumeur n’avait pas tort, qui traçait une voie royale à Hervé Le Tellier vers le Goncourt avec L’anomalie, son dernier roman. Ou vers tout autre prix littéraire qui lui aurait plu, car il était présent dans la plupart des premières sélections. Le point de départ de l’ouvrage est piquant, le traitement ne l’est pas moins, il y a lieu de se réjouir de la possibilité d’une excellente lecture, pour les lauriers c’est fait. Victor Miesel, l’écrivain qui est un des personnages – et qui écrit L’anomalie – a vu un précédent livre, Des échecs qui ont raté, retenu « dans les premières listes du Médicis, du Goncourt et du Renaudot, pour disparaître quinze jours plus tard des deuxièmes sélections ». C’est lui qui a consolé son éditrice, Clémence Balmer…

Comme tous les passagers et les membres d’équipage du vol AF006 Paris-New York, Victor Miesel a traversé la lessiveuse d’un gigantesque front nuageux, le 10 mars 2021. Le commandant Markle a mené son Boeing 787 à bon (aéro)port. Tout le monde a été secoué, les vitres blindées sont étoilées des impacts de grêlons mais, au final, tout le monde s’en tire bien.

Sinon que, trois mois plus tard, la même scène se reproduit presque à l’identique : même vol, même équipage, mêmes passagers, traversée de l’orage et, au moment de la reprise de contact avec le sol, l’avion est dérouté vers un autre aéroport. A peine au sol, l’appareil et ses occupants sont pris en charge par l’armée. Enquêtes, interrogatoires… Les personnes qui avaient atterri en mars ont, depuis, continué à vivre leur vie (à un suicide près), celles qui arrivent aux Etats-Unis en juin, les mêmes, ont un trou de trois mois dans leur existence. C’est bien une anomalie, une situation imprévue.

Elle mérite de battre le rappel des chercheurs qui ont élaboré, après le 11 septembre 2001, les scénarios envisageant les moindres dysfonctionnements possibles du trafic aérien. Résultat : tout est maintenant sous contrôle et les meilleures décisions à prendre sont détaillées, pour chaque cas, dans un copieux mémorandum. Qui pourtant ne satisfait pas encore le Pentagone : « Et si nous sommes confrontés à un cas n’obéissant à aucune situation étudiée ? » Va pour un protocole 42 que Tina et Adrian ajoutent à leurs travaux, avec une seule recommandation : faire appel aux scientifiques qui ont planché sur le sujet, bien qu’ils avaient envisagé leur réponse à l’improbable comme une blague de potaches.

Tout le roman a aussi l’air d’une blague, mais d’une blague dont l’auteur, comme le pouvoir devant le dédoublement du vol 006, prend les conséquences très au sérieux. Quelques aventures individuelles sont détaillées, elles ne manquent pas de sel. A commencer par ce que devient Blake, le tueur professionnel d’un premier chapitre qui nous avait lancé sur la fausse piste d’un polar…

Sur une idée de roman fantastique, Hervé Le Tellier a construit un roman qui se coule dans le réalisme de situations inédites, avec des pointes d’humour et une gravité engendrée par une remise en question de la condition humaine.

samedi 28 novembre 2020

Goncourt, les paris sont ouverts

Non, il n’y a rien à gagner dans ces paris – pour vous, pour moi au moins, car il en va tout autrement pour le lauréat ou la lauréate ainsi que pour son éditeur. Lundi, à 12 h 30, on saura lequel, des quatre ouvrages restés dans le dernier carré, auront choisi les jurés.

Je vous rappelle les livres retenus ? Oui, c’est peut-être utile pour les distraits ou les distraites.

  • Djaïli Amadou Amal. Les impatientes (Emmanuelle Collas)
  • Hervé Le Tellier. L’anomalie (Gallimard)
  • Maël Renouard. L’historiographe du Royaume (Grasset)
  • Camille de Toledo. Thésée, sa vie nouvelle (Verdier)

Comme chaque année, Livres Hebdo a demandé leur avis à quinze critiques littéraires : qui aura le Goncourt ? qui le mérite ? Le récapitulatif de tout ça a été publié hier, c’est ici. Sur le fond, je ne me démarque pas des autres, voici d’ailleurs mes réponses aux deux questions.


Dix autres critiques pensent aussi qu’Hervé Le Tellier aura le Goncourt. Mais ils ne sont que trois à me rejoindre sur le fait qu’il le mérite, ce qui donne une égalité de voix entre L’anomalie et Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier – dont je ne comprends pas non plus comment il n’a pas été retenu par le jury du Goncourt. Mais, bon, je ne voyais pas bien pourquoi laisser croire aux chances d’un roman ignoré par ces lecteurs-là. Quand la chance est passée…

Vingt minutes après le Goncourt, car l’événement est virtuel et minuté cette année (encore faudra-t-il voir si les connections se passent avec la souplesse souhaitée, il semble que cela n’a pas été le cas pour d’autres remises de prix dans les jours précédents), vingt minutes plus tard, donc, si tout va bien, le Renaudot donnera son palmarès. J’y serai, en principe, par écran interposé, je vous raconterai probablement cela dans Le Soir ou ici.

mardi 27 octobre 2020

La dernière sélection du Goncourt, surprise ou non?

A lire la moitié des noms d’éditeurs présents dans la dernière sélection du Goncourt, il n’y a pas de surprise : Gallimard et Grasset, comme d’habitude.

A lire l’autre moitié de ces noms, quelque chose d’un séisme (mini-séisme, n’exagérons rien) a dû se produire pendant les mois confinés-déconfinés (reconfinés ?) de 2020 qui ont bousculé l’édition et retardé le calendrier de ce prix littéraire : Emmanuelle Collas et Verdier, comme jamais (pas sûr pour Verdier cependant, même si je n’ai pas le souvenir d’un livre paru là-bas et qui se serait trouvé auparavant dans le dernier carré du Goncourt).

Mais, bien sûr, ce n’est pas la répartition par maison d’édition qu’il faut analyser. Seules les mauvaises langues prétendent que les mêmes sont, à peu de choses près, toujours récompensées (à quoi les vertueux leur répondent qu’elles sont les premiers choix des auteurs et autrices). Et, quand un éditeur moins fréquenté remporte le gros lot, les mêmes mauvaises langues affirment qu’il s’agit, pour l’académie Goncourt, de s’acheter à peu de frais un gage de virginité. Renouvelé de loin en loin, très rarement pour tout dire.

Donc, allons à l’essentiel : les livres.

La sélection est celle-ci :

  • Les impatientes de Djaïli Amadou Amal (Emmanuelle Collas)
  • L’anomalie de Hervé Le Tellier (Gallimard)
  • L’historiographe du Royaume de Maël Renouard (Grasset)
  • Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo (Verdier)

Mon choix est clair : Hervé Le Tellier mérite le Goncourt cette année.

D’autant que le roman de Maël Renouard, vers lequel j’aurais pu pencher également, a toutes les chances d’obtenir ce jeudi le Grand Prix du roman de l’Académie française (mais il est déjà arrivé qu’un roman soit couronné par les deux jurys, n’est-ce pas, Jonathan Littell ?).

Quant à Thésée, sa vie nouvelle, c’est très beau mais je suis resté un peu froid devant la douleur du narrateur.

Et si c’était Djaïli Amadou Amal ? Quel symbole ! Une femme, noire, d’Afrique, musulmane, qui parle de la polygamie vue de l’intérieur ! Le courage ne suffit pourtant pas au lecteur que je suis. Il eût fallu, aussi, un talent que l’écrivaine n’a pas (encore ?).

mercredi 17 avril 2013

Hervé Le Tellier sur des rails


Parler avec Hervé Le Tellier de son roman, Eléctrico W, expose à une (petite) déception. Voire deux. Le narrateur explique, dans les premières pages, qu’il a ajouté un paragraphe pour obtenir un nombre total de mots qui soit un nombre premier. Cette exigence, bien dans l’esprit de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) auquel appartient le romancier, celui-ci y a été moins attaché que son personnage : « Je ne suis pas certain du nombre exact de mots. Je laisse au narrateur ses superstitions. » Par ailleurs, il était agréable de croire en l’existence de la ligne de tramway de Lisbonne qui donne son titre au roman. Malheureusement, elle n’existe pas. D’ailleurs, « le w est une lettre qui n’existe pas en portugais. » Mais elle est présente chez Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance.
Le livre a été commencé il y a longtemps. En 1992 ou 1993, précise l’auteur. « Le point de départ, c’était l’idée d’un homme qui veut rentrer chez lui après des années d’absence et qui, en neuf jours à Lisbonne, reparcourt L’Odyssée. Et puis, je me suis un peu éloigné du projet, tout en gardant l’aspect de roman initiatique, éclairé par le moment lumineux où António et Canard font connaissance. »
António est photographe. De retour dans la ville de son enfance, en compagnie de Vincent, le narrateur, avec qui il doit suivre un procès, a raconté à son compagnon de travail sa lointaine rencontre avec Canard. Touché, Vincent décide de retrouver la femme…
Les deux personnages principaux développent une complémentarité déjà expérimentée lors de reportages précédents : les mots pour l’un, les images pour l’autre. C’est pourtant une image qui suit Vincent, une carte du delta de l’Okavango, ce fleuve africain qui n’arrive pas jusqu’à l’océan. Pour le romancier, « l’Okavango est la métaphore des deux personnages, dans leur incapacité à aller au bout de leur destin, pour l’un devenir un auteur en écrivant son roman, pour l’autre réaliser, comme homme, son amour d’enfance.
De ces destins inaboutis, Hervé Le Tellier a tiré un livre qu’on suit comme si on était soi-même placé sur les rails de la ligne Eléctrico W