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vendredi 17 juin 2016

Tout foot, tout livres (6) Luis Sepúlveda

Les terrains de l’Amérique du Sud ne s’abandonnent pas aisément, le Chilien Luis Sepúlveda nous y retient encore un peu, tant pis pour l’Europe, avec un de ses Ingrédients pour une vie de passions formidables. C’était au temps où il avait l’âge de Vincent Duluc fasciné par les Verts et où son rêve n’était pas encore de devenir écrivain.
« Lorsque j'étais un enfant ou un préadolescent de treize ans, mon grand rêve était de percer dans le football et d'arriver un jour à devenir professionnel de ce grand sport. Je ne me débrouillais pas trop mal. J'étais avant-centre dans l'équipe minime de Unidos Venceremos FC, le club de Vivaceta, mon quartier. […] En ce temps-là, on bichonnait ses chaussures, on les enduisait de graisse de cheval et, selon les caractéristiques du stade où se déroulait la partie, on changeait de crampons : souples, taillés dans de vieux pneus quand le terrain était mou ou humide ; durs, généralement en cuir quand il était très sec ; et légers, presque toujours en os quand on avait le plaisir de jouer sur de la pelouse. […] Notre formation jouait selon le classique 4-2-4 et je portais généralement le numéro 11 ou le 10 quand notre attaquant, Chico Valdés, était absent pour une raison ou une autre. De plus, j'étais presque exclusivement chargé de tirer les penalties et, sans vouloir me vanter, je les ratais rarement. Enfin, ma mission consistait à faire de bonnes passes en direction du camp ennemi. »

dimanche 29 avril 2012

Après la fête de la librairie indépendante, les lectures continuent

Hier, c'était donc la fête de la librairie indépendante. Bien. Et maintenant, on fait quoi? On arrête d'en parler pendant un an? J'ai toujours une réticence devant ces journées de ceci ou de cela, surtout quand leur sujet me touche. Car quelque part, du plus mauvais côté de mon plus mauvais esprit, germe l'idée que c'est aussi une manière de se débarrasser du problème, comme un pensum inévitable. Je préfère y penser 365 jours par an, et même 366 cette année. Au lendemain de cette journée, donc, je reviens sur quelques-unes de mes lectures de la semaine, avant de poursuivre.

Il y a trois livres que j'ai beaucoup aimés, d'autres que j'ai appréciés. Le plus marquant, peut-être (mais ils sont à peu près à égalité), est celui de Luis Sepulveda (pour les textes) et de Daniel Mordzinski (pour les photographies), Dernières nouvelles du Sud. Plus que le récit d'un voyage en Amérique du Sud, c'est une prodigieuse récolte d'histoires glanées au fil du chemin, au fil des rencontres. Chaque personnage mériterait un roman à lui tout seul, tant la densité est grande dans des vies qui auraient pu être inventées - elles sont si belles, à leur manière pas toujours drôle.
Cet été-là, de William Trevor, a été une sorte de berceuse légère, la gratuité d'une histoire d'amour qui dure, on l'avait deviné grâce au titre, un été. L’Irlande des années 1950 n'est cependant pas un cadre propice à une liaison hors mariage, et la pauvre Ellie n'a pas tout compris de la liberté avec laquelle Florian s'est épris d'elle, comme pour mieux s'envoler ensuite. Du romantisme sans mièvrerie, ce n'est pas si fréquent, et tout est dans le ton juste, celui qui convient au roman.
Et puis, celui-là je l'attendais, le nouveau roman de Henning Mankell, L’œil du léopard, parce que l'écrivain me touche, qu'il soit ou non dans le registre du polar, et parce qu'il me touche encore davantage quand il parle de l'Afrique dont il connaît une bonne partie. A ma grande surprise, il s'agit d'un livre déjà assez ancien, qui a une vingtaine d'années - je ne savais pas qu'il restait des ouvrages à traduire. Ce Suédois (le personnage principal, pas l'auteur) qui débarque en Zambie a tout à apprendre d'un continent sur lequel il n'a que des idées vagues. Et beaucoup à faire pour trouver sa place dans un univers où les Blancs, les anciens colons, sont restés inchangés...
Dans les nouveautés parues en poche, le plaisir de retrouver Dominique Sylvain - un rendez-vous jamais manqué jusqu'à présent (je n'ai pas tout lu, ceci dit) - avec La nuit de Geronimo, belle enquête complexe qui touche, de biais, aux OGM et aux trafics de drogue. Et qui, surtout, démêle des histoires familiales dont certains auraient voulu qu'elles restent oubliées.
Avais-je lu quelque chose d'Eugène Dabit? Je n'en suis pas certain, au fond. L'île, un texte des années trente, a été une belle occasion de m'y plonger. Trois nouvelles pour décrire une société en proie à la crise qui la touche à cette époque, les cordonniers comme les pêcheurs...
Nancy Mitford, pareil, je ne connaissais que par ouï-dire. On n'en a jamais fini de découvrir des écrivains, celle-ci grâce à la réédition d'un roman qui se déroule aussi dans les années trente, dans un milieu britannique et aristocratique où l'on admire Hitler. C'est, en fait, une affaire de famille aussi, comme l'explique très bien la préface, et c'est un fameux Charivari.
Enfin, le deuxième roman de Daniel Glattauer, La septième vague, surfe (d'accord, c'est facile) sur le succès du premier, Quand souffle le vent du nord et prolonge les échanges de courriels entre Emmi et Léo. Comédie romantique de notre temps, peut-être...

lundi 16 avril 2012

La liste de mes envies de cette semaine: Luis Sepulveda, Kirman Uribe et Irvin Yalom

Vous les avez vus, ces livres qui sont à côté des cartons où ils se préparent au voyage vers les librairies? Non, bien sûr, pas encore. Moi non plus, d'ailleurs. Mais l'avant-goût est toujours un excellent apéritif, quand bien même chaque éditeur présente l'ouvrage à venir sous son meilleur jour.

«Nous sommes partis un jour vers le sud du monde pour voir ce qu’on allait y trouver. Notre itinéraire était très simple: pour des raisons de logistique, le voyage commençait à San Carlos de Bariloche puis, à partir du 42e Parallèle, nous descendions jusqu’au Cap Horn, toujours en territoire argentin, et revenions par la Patagonie chilienne jusqu’à la grande île de Chiloé, soit quatre mille cinq cents kilomètres environ. Mais, tout ce que nous avons vu, entendu, senti, mangé et bu à partir du moment où nous nous sommes mis en route, nous a fait comprendre qu’au bout d’un mois nous aurions tout juste parcouru une centaine de kilomètres. Sur chacune des histoires passe sans doute le souffle des choses inexorablement perdues, cet «inventaire des pertes» dont parlait Osvaldo Soriano, coût impitoyable de notre époque. Pendant que nous étions sur la route, sans but précis, sans limite de temps, sans boussole et sans tricheries, cette formidable mécanique de la vie qui permet toujours de retrouver les siens nous a amenés à rencontrer beaucoup de ces «barbares» dont parle Konstantinos Kavafis.
Quelques semaines après notre retour en Europe, mon socio, mon associé, m’a remis un dossier bourré de superbes photos tirées en format de travail et on n’a plus parlé du livre. Drôles d’animaux que les livres. Celui-ci a décidé de sa forme finale il y a quatre ans: nous volions au-dessus du détroit de Magellan dans un fragile coucou ballotté par le vent, le pilote pestait contre les nuages qui l’empêchaient de voir où diable se trouvait la piste d’atterrissage et les points cardinaux étaient une référence absurde, c’est alors que mon socio m’a signalé qu’il y avait, là en bas, quelques-unes des histoires et des photos qui nous manquaient.»
Luis Sepúlveda, avant-propos du livre.

Il se dégage de ce roman, structuré autour d’un vol entre Bilbao et New York, une poésie qui puise à la fois dans l’Atlantique Nord, avec ses marins et ses légendes, et dans l’histoire millénaire d’une des cultures les plus riches et singulières d’Europe: celle du Pays Basque.
Kirmen Uribe dessine un pont entre ses deux mondes à travers les lettres, les journaux intimes, les courriers électroniques, les entretiens et même les fragments de dictionnaire avec lesquels il reconstitue ici la destinée de trois générations de sa famille. Au cours de ce voyage vers le passé, certains tableaux révèlent ce qu’ils avaient dissimulé, des récits montrent la bravoure de ceux qu’une époque bâillonnait et un secret soigneusement préservé vient nous rappeler que, même au XXème siècle, la générosité du cœur a su parfois ignorer les conflits d’idées.
Petit kaléidoscope magique, dans ce journal de bord en forme de puzzle, les temps, les hommes et les traditions se répondent: sans jamais céder à la nostalgie, Kirmen Uribe rend un hommage soutenu à l’épopée des pêcheurs basques et à un métier qui disparaît peu à peu; mais il salue également le monde vers lequel nous allons et nous montre qu’au début de ce nouveau siècle, la culture la plus locale peut devenir globale car le particulier réside désormais au cœur de l’universel.
Ce roman dont la petite musique nous invite incessamment à poursuivre la lecture en est une preuve formidable. Au-delà des frontières, il s’élève comme un hymne à la continuité de la vie qui nous impressionne par sa nouveauté, sa profondeur et sa beauté. 

Le 10 mai 1940, les troupes nazies d’Hitler envahissent les Pays-Bas. Dès février 1941, à la tête du corps expéditionnaire chargé du pillage, le Reichsleiter Rosenberg se rue à Amsterdam et confisque la bibliothèque de Spinoza conservée dans la maison de Rijnsburg.
Quelle fascination Spinoza peut-il exercer, trois siècles plus tard, sur l’idéologue nazi Rosenberg? L’œuvre du philosophe juif met-elle en péril ses convictions antisémites? Qui était donc cet homme excommunié en 1656 par la communauté juive d’Amsterdam et banni de sa propre famille?
Nourri de son expérience de psychothérapeute, Irvin Yalom explore la vie intérieure de Spinoza, dont on connaît si peu, ce philosophe au destin solitaire qui inventa une éthique de la joie, influençant ainsi des générations de penseurs. Parallèlement, l’écrivain cherche à comprendre quel fut le développement personnel d’Alfred Rosenberg qui joua, aux côtés d’Hitler, un rôle décisif dans l’extermination des juifs d’Europe.
Le Dr Yalom aurait-il pu psychanalyser Spinoza? ou Rosenberg? Le cours de l’histoire en aurait-il été changé? Dans la lignée de son bestseller Et Nietzsche a pleuré, ce nouveau roman d’Irvin Yalom, à la fois incisif et palpitant, nous tient en haleine face à ce qui fut de tout temps Le Problème Spinoza.

samedi 16 janvier 2010

Folio n° 5000 : Annie Ernaux

Je suis certain de ne pas me tromper: quand une collection où les ouvrages portent des numéros passe un cap plein de zéros, les éditeurs prêtent une attention particulière au titre qui va être le millième, le deux millième, etc. Dans la collection Folio, je demande (et recommande) par exemple le n° 1000: Les fleurs bleues, de Raymond Queneau, paru en 1978. Le n° 2000: Le chercheur d'or, de Le Clézio, en 1988. Le n° 3000, Monsieur Malaussène, de Daniel Pennac, en 1997. Le n° 4000, La tache, de Philip Roth, en 2004. Et, arrivé en librairie cette semaine, le n° 5000, Les années, d'Annie Ernaux. Un tout petit club. Et des livres de grande qualité.
Je n'avais pas lu celui-ci à sa sortie. Pour être tout à fait honnête, je m'étais un peu détaché d'Annie Ernaux dont les premiers ouvrages m'avaient pourtant beaucoup marqué. Mais j'avais l'impression qu'elle tournait en rond. Les années prouve tout le contraire: à travers une soixantaine d'années de souvenirs qui, pour la plupart, sont communs à bien des gens, elle rend concret le passage du temps. Dans les dernières pages, elle décrit la forme prise par son projet:
Ce ne sera pas un travail de remémoration, tel qu'on l'entend généralement, visant à la mise en récit d'une vie, à une explication de soi. Elle ne regardera en elle-même que pour y retrouver le monde, la mémoire et l'imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité, la transformation des personnes et du sujet, qu'elle a connus et qui ne sont rien, peut-être, auprès de ceux qu'auront connus sa petite-fille et tous les vivants en 2070. Traquer des sensations déjà là, encore sans nom, comme celle qui la fait écrire.
L'ambition était grande. La réussite est complète. Et pleine de choses partagées.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, les enfants bientôt trentenaires conseillaient d'aller voir C'est arrivé près de chez vous et Reservoir Dogs.

Je n'ai, quel scandale!, jamais vu Reservoir Dogs. Mais, c'est promis (promesse faite à moi-même), je ne le manquerai pas la prochaine fois que j'ai l'occasion de le voir. D'autant que le film de Quentin Tarantino est cité aussi dans le nouveau roman de Luis Sepulveda, L'ombre de ce que nous avons été. Coco Aravena, un des ses personnages, le trouve supérieur à Pulp Fiction. Il a peut-être raison, il faudra donc vérifier. Après avoir lu, bien entendu, le livre de Sepulveda.
Le nouveau roman de Luis Sepúlveda est dédié «A mes camarades, ces hommes et ces femmes qui sont tombés, se sont relevés, ont soigné leurs blessures, conservé leurs rires, sauvé la joie et continué à marcher.» Une explication s’impose avant d’en arriver au texte. Quand Salvador Allende devient président du Chili en novembre 1970, il incarne l’espoir d’une gauche à laquelle appartient Luis Sepúlveda, 21 ans alors. Le militant aux Jeunesses communistes est, comme beaucoup d’autres, arrêté après le coup d’Etat du 11 septembre 1973 qui place Pinochet au pouvoir. Condamné à vingt-huit ans de prison, il est libéré en 1977 mais contraint de s’exiler. La démocratie ne reviendra dans son pays qu’en 1990, mais Pinochet y restera encore huit ans commandant en chef de l’armée.