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mardi 25 février 2020

Pierre Pelot, romancier magistral

Prendra-t-on un jour conscience du talent dont Pierre Pelot fait preuve dans ses romans ? Ou bien est-il à jamais disqualifié par ceux qui méprisent la littérature « de genre » qu’il a beaucoup pratiquée ? A moins que son choix de rester loin des réseaux parisiens suffise à le faire ignorer ? Quoi qu’il en soit, si on prend la peine de lire Braves gens du Purgatoire, sa dernière publication au format de poche, on prend aussi le risque d’oublier quelques idées reçues. Ce serait tant mieux…
Car il y a ici non seulement un scénario solide et complexe, non seulement les splendides décors sauvages des Vosges qu’il connaît comme sa poche, mais aussi une écriture fluide et recherchée qui mérite d’être goûtée à petites lampées. Elle se tient à la frontière de la préciosité sans jamais s’y laisser aller, elle impose la précision de ce qu’elle exprime dans des phrases balancées, et sur plus de 500 pages, avec un sens du rythme jamais pris en défaut, qui en remontrerait à bien des écrivains autrement célébrés.
Voici, par exemple, la scène puissante d’une réunion où viennent boire et manger ensemble celles et ceux qui ont assisté à l’enterrement de Maxime et de sa compagne Anne-Lisa, le premier s’étant suicidé après avoir tué la seconde, pense la police (mais pas le lecteur, qui a assisté aux événements). Dans la salle, soudain, un moment de tension : « Ceux qui s’étaient levés un instant auparavant s’étaient approchés et formaient avec d’autres qui les avaient rejoints une certaine quantité, un volume encore hésitant et en suspension de fulmination contenue. »
Cette « fulmination contenue » est sombre comme un nuage lourd prêt à déverser une averse orageuse sur nos têtes. Elle vient de loin, d’un passé boueux dont beaucoup connaissent certains pans mais dont bien peu, et encore la plupart sont-ils morts, ont une vision complète. Les actes commis autrefois remuent encore à travers des conséquences inattendues – et qui resteront incompréhensibles jusqu’au moment où toutes les clés seront fournies. Une phrase suffit à Pierre Pelot pour décrire l’état de déliquescence où se trouve le présent : « Mûris de cet humus noir profondément pourri, les fruits poisons tombaient de l’arbre aujourd’hui. »
Découvrir Pierre Pelot alors qu’il a publié plus de deux cents romans ? Il n’est jamais trop tard.

jeudi 17 novembre 2016

Le souffle de Pierre Pelot

Pierre Pelot enjambe quatre siècles avec une assurance qui laisse rêveur bien au-delà du gros millier de pages de son roman, C'est ainsi que les hommes vivent. Qui a lu toute la production de cet écrivain prolifique (plus de cent cinquante romans publiés depuis les premiers, dans la collection Marabout Junior) pour affirmer sans risque d'erreur qu'il s'agit ici de son grand-oeuvre? Il n'empêche: si le livre impressionne par sa dimension physique - les poignets s'en ressentent après des heures à le porter -, il bouleverse bien plus certainement encore par la justesse de ton, par le travail d'une écriture jamais relâchée, un authentique exploit sur une distance peu commune. Et le vertige saisit le lecteur qui tente d'imaginer la somme des jours, des années passés à mettre au point une telle machinerie romanesque, sans cesser entre-temps de publier des livres moins ambitieux (parmi lesquels, quand même, les quatre volumes de Sous le vent du monde).
Et 1599 et 1999 sont les dates auxquelles débutent les deux récits parallèles que l'auteur conduit d'une main ferme en chapitres alternés, le premier plus long que le second, ancrés dans un même territoire, les Vosges (où Pelot vit depuis toujours), aux environs de Remiremont.
Peu avant l'entrée dans le XVIIe siècle, une femme est brûlée vive pour crime de sorcellerie. Il a suffi de quelques témoignages douteux pour conduire au bûcher celle qui ne laissait pas les mains des hommes s'égarer sur son corps très convoité. Peu avant sa mort, elle a accouché d'un garçon né silencieux et le poing en avant, signes maléfiques entre tous. Dolat sera pourtant recueilli par Apolline, une jeune fille de l'abbaye de Remiremont qui ignore l'origine du bébé. Elle fait de celui-ci son filleul et, quand il aura grandi, son compagnon de plaisirs ainsi que le complice d'une entreprise criminelle.
L'époque est secouée par les intrigues du pouvoir local, par la guerre de Trente Ans, par les épidémies. Apolline et Dolat traversent des années cruelles pendant lesquelles la mort frappe avec facilité, et de toutes les manières. Dolat lui-même, dans des scènes épouvantables, à peine mises à distance par une langue teintée d'archaïsmes et de patois local, n'échappera pas aux excès, entraîné par un contexte d'une rare violence où l'humain semble avoir disparu au profit de comportements bestiaux.
Parmi les caractéristiques de Dolat, on relève deux époques d'amnésie. Lazare Grosdemange, lui aussi, en souffre au début de l'an 2000, après avoir été victime d'un infarctus dans les derniers jours de l'année précédente, au moment où, on s'en souvient, un vent armé d'un bras de géant avait couché quantité d'arbres. Il était revenu au pays peu de temps avant, à la mort de sa mère, retour de toutes les guerres où il avait fait son travail de journaliste et d'écrivain. Pour découvrir un mystère familial lié à un trisaïeul dont il ignorait l'existence, déporté en Nouvelle-Calédonie et dont l'ancienne maison suscite des convoitises aiguës.
Il cherche en même temps à reconstituer les jours dont sa mémoire a perdu la trace et à comprendre ce qui se cache derrière les intérêts manifestés par des individus bien peu aimables.
Son enquête, menée avec la rigueur du journaliste et la passion qui l'anime, place ses pas dans ceux de Dolat, dont les aventures recoupent les siennes à une considérable distance historique, mais avec la force d'une présence irréfutable. Un trésor perdu est la clef de la double narration. Dont les égarements de l'homme sont la toile de fond: «Seigneur ! pourquoi donc est-ce ainsi que les hommes doivent vivre sur cette terre comme à jamais dans votre éternité ?»
Voici un grand, un très grand livre, animé d'un souffle puissant qui ne retombe jamais.

mercredi 19 février 2014

Géographie bruxelloise de la Foire du Livre

La Foire du Livre de Bruxelles, depuis sa création en 1969, s'est implantée à différents endroits. Cette nomadisation, choisie ou imposée par les circonstances, dessine une géographie sentimentale puisque chaque lieu est lié à des souvenirs parfois vivaces - d'autres sont plus flous. Je ne dirai rien, par exemple, des tout débuts. Je n'y étais pas, probablement parce que j'ignorais l'existence de cette manifestation.
L'histoire commence pour moi, et pendant des années, au Centre Rogier, aujourd'hui rasé. Je m'y suis rendu souvent, d'abord adolescent, pour voir la tête de Pierre Pelot ou collectionner des catalogues dans lesquels je me plongeais, de retour chez moi (ou plus probablement dès le voyage en train qui m'y ramenait), avec ravissement et inquiétude: je ne doutais pas d'avoir le temps de lire tous ces livres dont l'existence me faisait saliver (j'étais jeune, est-ce une excuse?), mais je me demandais comment je pourrais en acheter quelques-uns seulement puisque je n'avais pas d'argent. Et comment convaincre une bibliothèque de se procurer ceux qui, parmi eux, suscitaient chez moi la plus grande urgence?
Les choses se sont progressivement améliorées. Quand j'ai commencé à travailler, c'était dans une bibliothèque. Je ramenais toujours des catalogues mais avec, à ce moment, les moyens concrets de commander certains titres que j'avais repérés dans les stands d'éditeurs. A la même époque, un concours de la radio publique belge que je n'ai pas gagné, mais presque, m'a conduit dans les studios avec régularité pour participer à une émission littéraire. La gloire... (Hum!)
Centre Rogier toujours, les images se bousculent. Les escaliers roulants qu'il fallait arrêter pour éviter une bousculade dans la foule trop nombreuse pour l'endroit. Le temps où, travaillant chez un éditeur, je passais les journées à rassurer les auteurs, et non des moindres, dont l'oeuvre complète n'était pas bien visible sur les présentoirs. Le jour où j'ai croisé Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, pour lui proposer un entretien avec Le Clézio que j'avais rencontré pour Le Soir. Le même Le Clézio, un peu effaré devant le monde qui se pressait autour de lui, comme si le toucher pouvait guérir des écrouelles, exfiltré par mes soins en franchissant une porte de service. François Weyergans, lauréat d'un prix dont le montant nous a servi à faire la fête toute la nuit. Quelques alertes d'incendie, et tout le monde réfugié dans les bars glauques du quartier. Une manifestation de métallos réprimée par les gaz lacrymogènes qui montaient jusqu'au dernier étage... Et les livres, bien sûr, les livres.
Il y eut le prestigieux Palais des Congrès. Prestigieux en apparence, situé à deux pas de la Grand-Place, mais pas du tout conçu pour ce genre d'événement. C'est là que je me suis pris le nez avec Nicolas Hulot lors d'une émission de radio. Et où j'ai fait bien d'autres rencontres plus sereines.
Il y a eu pire comme endroit, peut-être pour se rapprocher du mythique Centre Rogier - mais il n'y avait plus alors, comme espace disponibles, que des parkings où on se marchait sur les pieds, où le ronronnement des extracteurs d'air empêchait, dans certains coins (il y avait beaucoup de coins et de recoins), de se parler.
La Foire du Livre se l'est aussi jouée façon Porte de Versailles, dans un Palais d'Exposition du plateau du Heysel - où Jonathan Coe vient de nous ramener par la fiction, le temps d'une Expo 58 dont on parlera beaucoup cette année, puisqu'il est invité d'honneur de l'édition 2014. Il y avait de la place, on respirait, mais il fallait se rendre au bout de la ville (pas moi: j'habitais à quelques centaines de mètres) et il fallut bien conclure, après quelques années maigres, qu'on était sorti de la carte que les lecteurs et les amoureux du livre avaient l'habitude d'arpenter.
Ce fut donc, pour conclure (provisoirement), Tour & Taxis, où l'on se retrouve demain (enfin, pas moi, je suis à quelques milliers de kilomètres), et où j'ai eu le bonheur d'animer un débat avec Scholastique Mukasonga à une époque où l'on ne parlait pas encore de Prix Renaudot pour elle. En 2007 (la même année), j'ai aussi tenu, pendant les quelques jours de la Foire, un blog éphémère mais toujours visible, pour fournir quelques impressions à chaud. Sept ans plus tard, c'est ici (et d'ici) que je vous donnerai quelques nouvelles de la Foire du Livre de Bruxelles, ou plutôt de livres dont les auteurs seront de passage entre le 20 et le 24.
C'est déjà demain.

samedi 10 août 2013

Je bascule (enfin) vers la rentrée littéraire

Le basculement ne se produit pas toujours au même moment mais il y a forcément une période où, quelque part en juillet ou août, mon premier semestre de lectures s'achève pour faire place à la rentrée littéraire.
Pratiquement, les choses se passent ainsi: je ne conserve que quelques ouvrages papier parmi ceux qui sont parus entre janvier et juin, tous les autres partent en camionnette vers la bibliothèque de l'Institut français; dans ma liseuse, j'efface les livres publiés dans la même période. Le transfert physique s'est fait début juillet, et c'est ce matin que j'ai supprimé plus de 700 fichiers de ma liseuse. Il en reste quand même encore 190, dans lesquels je me trouve maintenant - depuis jeudi après-midi, pour être précis dans la chronologie...
Cela ne signifie pas que ces 700 livres électroniques - et les 4 ou 500 en papier - ont disparu à tout jamais. Je ne les ai pas tous lus, il y en a un certain nombre que je regrette de n'avoir pas eu le temps de découvrir. Je vais donc guetter, à partir de l'année prochaine, leur réédition au format de poche et ils seront nombreux à revenir dans ma liseuse, ou sur les planches de la petite étagère derrière moi si je dois les récupérer à la bibliothèque.
Le dernier roman que j'ai chroniqué dans Le Soir - édition parue ce matin - était un de ceux dont j'aurais regretté de ne pas parler, pour de multiples raisons: La ville où les morts dansent toute leur vie, de Pierre Pelot. Celui-là, au moins, ne devra pas attendre une réédition en poche...
Quant à la rentrée, laissez-moi le temps de lire encore quelques romans (je ne suis que dans le huitième) et je vous en dirai davantage.

mardi 19 mars 2013

En librairie cette semaine : de Rosnay, Delacourt, Pelot, Diome

Je reprends une habitude égarée je ne sais où, et qui permet de savoir en début de semaine ce que vous trouverez quelques jours plus tard sur la table de votre libraire - un choix de titres, au moins.
Les présentations, extraits et biographies sont  fournis par les éditeurs.

Têtes de gondole

Tatiana de Rosnay, A l'encre russe

Alors qu’il était enfant, Nicolas Duhamel a perdu son père, disparu en mer. À vingt-quatre ans, lors du renouvellement de son passeport, il découvre que son père n’est pas le fils de Lionel Duhamel et s’appelle en réalité Koltchine. Pourquoi ce secret savamment entretenu? Affecté par ces révélations, qui ravivent la douleur de la perte, Nicolas se lance sur la piste de ses origines, jusqu’à Saint-Pétersbourg. De cette enquête découle un roman, publié sous le pseudonyme de Kolt, qui rencontre un succès phénoménal. Après trois ans sous les spotlights, un brin plus arrogant, celui qui se nomme désormais Nicolas Kolt séjourne sur la côte toscane. Dans un hôtel pour happy few, il verra s’accumuler orages et périls, défiler sa vie et se jouer son avenir. Spectaculaire roman gigogne, À l’encre russe marque le sacre de la reine du secret.
Nicolas appela le Gallo Nero, mais une voix condescendante lui répondit: «Désolé, Signor, nous sommes complets à ces dates. Il faut réserver des mois à l’avance.» Il marmonna deux mots d’excuses, puis reprit: «Je vous laisse mon nom et mes coordonnées, au cas où une chambre se libérerait?» Soupir à l’autre bout du fil. Qu’il interpréta comme un oui, aussi précisa-t-il: «Nicolas Kolt.» Avant même d’avoir pu donner son numéro, il entendit comme un gémissement contenu. «Pardon?» s’étrangla la voix. «Vous avez dit Nicolas Kolt?» Il commençait à en avoir l’habitude, mais c’était toujours aussi agréable. «Signor, vous auriez dû vous présenter, nous avons, bien entendu, une de nos plus belles chambres à votre disposition. Rappelez-moi, quand pensiez-vous venir, Signor Kolt?»
Franco-anglaise, Tatiana de Rpsnay est l’auteur de onze romans, dont Elle s’appelait Sarah (2007) adapté au cinéma par Gilles Paquet-Brenner. Grâce notamment aux succès de Boomerang (2009) et Rose (2011) elle est l’auteur français le plus lu en Europe et aux États-Unis ces dernières années.

Grégoire Delacourt, La première chose qu'on regarde

Le 15 septembre 2010, Arthur Dreyfuss, en marcel et caleçon Schtroumpfs, regarde un épisode des Soprano quand on frappe à sa porte.
Face à lui: Scarlett Johansson.
Il a vingt ans, il est garagiste.
Elle en a vingt-six, elle a quelque chose de cassé.
Une fable ultra-moderne, aussi féroce que virtuose sur la naissance de l’amour et la vérité des âmes.

Né en 1960 à Valenciennes, Grégoire Delacourt est publicitaire. Après le succès de L’Écrivain de la famille, son premier roman (20 000 exemplaires vendus en édition première, prix Marcel Pagnol, prix Rive Gauche), La Liste de mes envies, paru en février 2012, lui a valu une renommée internationale.



J'aime beaucoup


On sort tout juste de l’hiver. Au printemps, le ciel est bleu et lisse comme un crâne de Schtroumpf sans bonnet, les loups sont de retour, les pollens et le redoux se rappellent à notre bon souvenir. L’été peut cacher des ciels lourds d’un poids mouillé de linge sale, les orvets se coupent en deux, les renards pointent leurs reflets de flammes, et les brimbelles nous font les dents bleues. L’automne se mijote avec les patates au lard. Pour la Toussaint, on pourrait préférer le mimosa au chrysanthème. L’hiver crisse, la lumière du jour nous met en garde à vue basse, il nous faut faire des voeux en attendant le printemps.
Bientôt.
Pierre Pelot, habitant amoureux des Vosges, nous propose un texte qui se picore en petites scènes et vagabonde entre les mots et les sensations. Un livre qui virevolte comme la ronde des saisons: toujours changeante mais parfaitement immuable.

J'en attends beaucoup

Fatou Diome, Impossible de grandir

Salie est invitée un samedi à un dîner du type «papa, maman et les enfants, plus quelques amis». Mais cette invitation d’une apparente simplicité la plonge dans l’angoisse. Pourquoi est-ce si «impossible» pour elle d'aller chez les autres? De répondre aux questions banales sur sa vie, sur ses parents? Salie se lance dans une conversation avec «la Petite», sorte de voix intérieure et de double de la narratrice, enfant. Cette dernière va la forcer à revenir sur son passé, à revisiter son enfance pour comprendre l'origine de cette peur. Salie reconvoque alors ses souvenirs, la vie à Niodior, la difficulté d'être une enfant illégitime, d’endurer le rejet et la violence des adultes, les grands-parents maternels qui l'ont tant aimée…
A partir d'une matière très personnelle et intime, Fatou Diome parvient à créer un inoubliable personnage, Salie. Le roman est l'histoire d'une enfant grandie trop vite et qui ne parvient pas à s'ajuster au monde des adultes. Mais c'est aussi l'histoire d'une libération, car l'introspection que mène Salie pour apprivoiser ses vieux démons, tantôt avec rage et colère, tantôt avec douceur et humour, est salvatrice.
Un grand livre sur l'enfance bousculée et la nécessité d'asseoir sa place dans le monde des adultes. D’inspiration autobiographique, ce roman est en quelque sorte une suite au Ventre de l’Atlantique.

Fatou Diome est née au Sénégal. Elle arrive en France en 1994 et vit depuis à Strasbourg. Elle est l'auteur d'un recueil de nouvelles La Préférence nationale (2001) ainsi que de quatre romans, Le Ventre de l'Atlantique (2003), Kétala (2006), Inassouvies nos vies (2008) et Celles qui attendent (2010).


vendredi 9 mars 2012

Pierre Pelot et les fantômes de la Résistance

Maria, un prénom de femme: Pierre Pelot ne pouvait trouver de titre plus bref. Maria, donc, a quatre-vingt-cinq ans et tient, pour une radio vosgienne, la chronique du passé lointain de la région où elle vit encore, dans une maison de retraite. De son passé à elle, elle ne parle pas. Mais le jeune homme qui est venu la rencontrer en possède quelques éléments. Et l’écrivain fait le reste...

Ce roman s’inspire-t-il d’une anecdote réelle?

Au départ, oui. Il y a l’histoire des déportés qui ont été «donnés» aux Allemands par un collaborateur. Il y a un type, un jour, qui a fait une liste de gens. Dans le village, les Allemands emmenaient des habitants en camion au sommet du Ballon d’Alsace où ils devaient construire des fortifications pour arrêter les Américains quand ils seraient là.

Les soixante-trois dont une vingtaine seulement sont revenus?

C’est tout à fait ça. Un jour, sur la place du village, plutôt que de les emmener travailler, il y avait d’autres véhicules, avec des gens de la Gestapo de Nancy et une liste. On a embarqué ces gens-là, dont en effet vingt sont revenus bien plus tard. Mais, après cette affaire-là, il y a eu une deuxième lettre qui a dénoncé le dénonciateur. Lequel dénonciateur a été capturé par les maquisards, fusillé sans autre forme de procès – peut-être même pas fusillé, selon une version des événements, il a été simplement abattu. Et puis son épouse, qui n’était au courant de rien, a été elle aussi embarquée par les maquisards. J’ai une version d’un fils de témoin de l’époque qui me dit qu’elle a passé quelques jours un peu difficiles dans le camp du maquis.

Des jours qui ressemblaient à ceux que Maria passe dans le roman?

Je ne sais pas si ça va jusque-là. Il paraît que oui, mais évidement, je n’ai pas de preuves. Puis elle a été relâchée et elle a vécu ensuite une vie difficile, parce qu’elle était associée aux méfaits de son mari. Elle tenait un petit bistrot à l’écart du village, comme on dit chez moi, et plus personne ne venait. Ça a été très difficile. Et, en effet, elle a eu un fils. Je ne saurais pas dire s’il était de son mari légitime ou des exactions qu’elle a subies – exactions est un mot faible. Là, on est toujours dans l’histoire vraie. Beaucoup plus tard, cette dame est morte, le fils est parti… A partir de ça, je me suis découvert une autre Maria, assez proche de cette dame-là. Pour son histoire avec son fils, c’est de la fiction, évidemment. Comme ce qu’elle fait après 80 ans…

Dans ce roman comme dans d’autres, vous introduisez une sous-couche d’histoire ancienne derrière des événements plus récents. Pourquoi?

Je ne sais pas. Mais, si on veut creuser le personnage de ma Maria à moi, c’est une jolie institutrice qui donc, en tant qu’institutrice, connaît des choses et s’est probablement déjà intéressée à l’histoire de sa région. Par la suite, avec ce qui lui arrive dans le camp des maquisards, je pense qu’elle est tout simplement morte après ça, d’une certaine manière. Je crois que c’est une manière qu’elle a trouvé de se reconstituer, de se retrouver une identité, c’est de s’intéresser en profondeur à l’histoire de cette région. Elle présente de grandes similitudes avec sa vie à elle, c’est le bruit et la fureur des deux côtés. Je ne la connais pas tout à fait non plus, mais je pense que c’est motivé par ça. Cette sous-couche, comme je l’avais fait aussi dans La montagne des bœufs sauvages, permet de parler d’un pays à travers les gens. Je ne vois pas d’autre manière d’en parler mieux. Quand on raconte l’Histoire avec un grand «H», en général, on se borne aux faits mais on oublie un peu les personnes. C’est un peu ce que j’avais fait quand j’ai écrit C’est ainsi que les hommes vivent. J’ai voulu parler de la guerre de Trente Ans à travers les gens qui l’ont vécue et qui n’y ont rien compris.

Là aussi, il y avait des échos qui créaient un rapport au présent…

Oui, toujours. J’en suis venu à cela, je crois beaucoup aux fantômes. Je crois que les gens qui s’en vont ne nous quittent jamais tout à fait. D’abord parce qu’il y a le souvenir, la mémoire, et que ça compte beaucoup, se souvenir. On passe notre temps presque à ça, d’ailleurs. Le présent, c’est une drôle d’invention, c’est mal foutu, c’est du bricolage. On passe tout le présent à penser à l’avenir, à ce qu’on va faire demain, ou on se souvient de ce qu’on faisait hier…

Le présent aurait un statut ambigu?

Ah! oui! Je trouve…

Maria est un roman bref, mais qui touche à beaucoup de choses. En particulier à cette méfiance extrême qui habitait les gens, au point que Maria ne savait rien des activités de son mari… Cette méfiance était-elle présente dans ce qu’on vous a raconté?

Oui. Même, mon père a plus ou moins participé au maquis, et je n’en ai jamais rien su, sinon par des «on-dit», des choses qui m’ont été rapportées par après par des fils de personnes qui l’avaient vécu avec lui. Mais lui n’en avait jamais parlé. Il est bien évident que quand on était à cette époque dans la vraie Résistance, un père de famille pouvait y tremper sans que personne de sa famille le sache. Maintenant, à propos de ce livre, on ne me parle pratiquement que de l’épisode de la résistance. Alors que, en fait, ce n’est que le point de départ de l’histoire de Maria. Ce que j’ai surtout voulu raconter, c’est ses 80 ans de vie. C’est ce côté-là qui me fascine. Je me suis retrouvé un jour, il n’y a pas très longtemps, dans l’hospice du roman, qui existe à côté de chez moi. Là, je me suis rendu compte d’une chose: dans les petits villages, il y a des tas de personnes qui ont eu une enfance commune. Puis la vie les sépare totalement, et tout à coup les voilà qui se retrouvent, au bout d’une vie vécue, dans ce genre d’établissement. C’est une situation assez étonnante et je m’en suis évidemment servi.

C’est la fin, dont il est difficile de parler si l’on tient à préserver l’intérêt du récit. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que tout le livre tend vers cette fin.

Bien sûr. J’ai une énorme admiration pour cette dame. Elle est digne et, à la fin, elle trouve le moyen d’être dignement d’une indignité absolue.

Pour terminer le roman, il y a un chapitre, si on peut appeler cela un chapitre, de quatre lignes. C’est un apaisement? L’histoire est close, on peut passer à autre chose?

Oui, complètement. Et probablement que quelque chose d’autre va continuer…

Un autre thème est traité indirectement, c’est que la notion de justice, pendant la guerre, est devenue quelque chose de très flou.

C’est le moins qu’on puisse dire. On l’a vu un nombre incalculable de fois. À partir du moment où chacun fait sa justice, ça devient très flou. Je ne peux pas excuser, il est hors de question d’excuser, mais j’ai été obligé de me mettre à la place des personnages, et on peut comprendre. Pour eux, Maria est une coupable totale. C’est une salope, en fait. Elle est de mèche avec le type qu’ils vont buter. Il y en a eu des tas et des tas, des règlements de comptes dans ce style.

Maria, je l'ai déjà dit, est; comme quelques autres de vos livres récents, un roman bref. C’est devenu votre mesure?

Je ne sais pas. Il se trouve que cette histoire-là ne pouvait pas… Si, elle aurait pu se raconter en cinq cents pages. Mais, pour moi, c’était la distance qu’il fallait. Il y a des histoires qu’on raconte en deux ans, et d’autres qui se situent à leur aise dans un mois. Celle-ci, je voulais que ce soit dense, intense, condensé, que ce soit bien écrit. Et puis, peut-être que je voulais montrer aussi que les histoires courtes, ça peut être bien.

mercredi 9 février 2011

La Maria de Pierre Pelot

Pierre Pelot n'arrête pas. Et c'est très bien ainsi. En ce début d'année, le revoici avec Maria, l'histoire d'une femme qui, pendant la Seconde guerre mondiale, a été assimilée à son mari, délateur de résistants. J'ai eu la chance de l'avoir au téléphone pour parler de son livre - pas seulement, car nous nous connaissons depuis longtemps et il y avait quelques années que nous n'avions pas bavardé.
Quelques-uns de ses propos sont parus dans un article du Soir. En voici l'intégralité. (Sauf les digressions privées, qui, malgré toute l'affection que je porte à mes lecteurs, ne les regarde pas.)

Ce roman s’inspire-t-il d’une anecdote réelle?

Au départ, oui. Il y a l’histoire des déportés qui ont été «donnés» aux Allemands par un collaborateur. Il y a un type, un jour, qui a fait une liste de gens. Dans le village, les Allemands emmenaient des habitants en camion au sommet du Ballon d’Alsace où ils devaient construire des fortifications pour arrêter les Américains quand ils seraient là.

Les soixante-trois dont une vingtaine seulement sont revenus?

C’est tout à fait ça. Un jour, sur la place du village, plutôt que de les emmener travailler, il y avait d’autres véhicules, avec des gens de la Gestapo de Nancy et une liste. On a embarqué ces gens-là, dont en effet vingt sont revenus bien plus tard. Mais, après cette affaire-là, il y a eu une deuxième lettre qui a dénoncé le dénonciateur. Lequel dénonciateur a été capturé par les maquisards, fusillé sans autre forme de procès – peut-être même pas fusillé, selon une version des événements, il a été simplement abattu. Et puis son épouse, qui n’était au courant de rien, a été elle aussi embarquée par les maquisards. J’ai une version d’un fils de témoin de l’époque qui me dit qu’elle a passé quelques jours un peu difficiles dans le camp du maquis.

Des jours qui ressemblaient à ceux que Maria passe dans le roman?

Je ne sais pas si ça va jusque-là. Il paraît que oui, mais évidement, je n’ai pas de preuves. Puis elle a été relâchée et elle a vécu ensuite une vie difficile, parce qu’elle était associée aux méfaits de son mari. Elle tenait un petit bistrot à l’écart du village, comme on dit chez moi, et plus personne ne venait. Ça a été très difficile. Et, en effet, elle a eu un fils. Je ne saurais pas dire s’il était de son mari légitime ou des exactions qu’elle a subies – exactions est un mot faible. Là, on est toujours dans l’histoire vraie. Beaucoup plus tard, cette dame est morte, le fils est parti…
A partir de ça, je me suis découvert une autre Maria, assez proche de cette dame-là. Pour son histoire avec son fils, c’est de la fiction, évidemment. Comme ce qu’elle fait après 80 ans…

Dans ce roman comme dans d’autres, vous introduisez une sous-couche d’histoire ancienne derrière des événements plus récents. Pourquoi?

Je ne sais pas. Mais, si on veut creuser le personnage de ma Maria à moi, c’est une jolie institutrice qui donc, en tant qu’institutrice, connaît des choses et s’est probablement déjà intéressée à l’histoire de sa région. Par la suite, avec ce qui lui arrive dans le camp des maquisards, je pense qu’elle est tout simplement morte après ça, d’une certaine manière. Je crois que c’est une manière qu’elle a trouvé de se reconstituer, de se retrouver une identité, c’est de s’intéresser en profondeur à l’histoire de cette région. Elle présente de grandes similitudes avec sa vie à elle, c’est le bruit et la fureur des deux côtés. Je ne la connais pas tout à fait non plus, mais je pense que c’est motivé par ça. Cette sous-couche, comme je l’avais fait aussi dans La montagne des bœufs sauvages, permet de parler d’un pays à travers les gens. Je ne vois pas d’autre manière d’en parler mieux. Quand on raconte l’Histoire avec un grand «H», en général, on se borne aux faits mais on oublie un peu les personnes. C’est un peu ce que j’avais fait quand j’ai écrit C’est ainsi que les hommes vivent. J’ai voulu parler de la guerre de Trente Ans à travers les gens qui l’ont vécue et qui n’y ont rien compris.

Là aussi, il y avait des échos qui créaient un rapport au présent…

Oui, toujours. J’en suis venu à cela, je crois beaucoup aux fantômes. Je crois que les gens qui s’en vont ne nous quittent jamais tout à fait. D’abord parce qu’il y a le souvenir, la mémoire, et que ça compte beaucoup, se souvenir. On passe notre temps presque à ça, d’ailleurs. Le présent, c’est une drôle d’invention, c’est mal foutu, c’est du bricolage. On passe tout le présent à penser à l’avenir, à ce qu’on va faire demain, ou on se souvient de ce qu’on faisait hier…

Le présent aurait un statut ambigu?

Ah! oui! Je trouve…

Maria est un roman bref, mais qui touche à beaucoup de choses. En particulier à cette méfiance extrême qui habitait les gens, au point que Maria ne savait rien des activités de son mari… Cette méfiance était-elle présente dans ce qu’on vous a raconté?

Oui. Même, mon père a plus ou moins participé au maquis, et je n’en ai jamais rien su, sinon par des «on-dit», des choses qui m’ont été rapportées par après par des fils de personnes qui l’avaient vécu avec lui. Mais lui n’en avait jamais parlé. Il est bien évident que quand on était à cette époque dans la vraie résistance, un père de famille pouvait y tremper sans que personne de sa famille le sache. Maintenant, à propos de ce livre, on ne me parle pratiquement que de l’épisode de la résistance. Alors que, en fait, ce n’est que le point de départ de l’histoire de Maria. Ce que j’ai surtout voulu raconter, c’est ses 80 ans de vie. C’est ce côté-là qui me fascine. Je me suis retrouvé un jour, il n’y a pas très longtemps, dans l’hospice du roman, qui existe à côté de chez moi. Là, je me suis rendu compte d’une chose: dans les petits villages, il y a des tas de personnes qui ont eu une enfance commune. Puis la vie les sépare totalement, et tout à coup les voilà qui se retrouvent, au bout d’une vie vécue, dans ce genre d’établissement. C’est une situation assez étonnante et je m’en suis évidemment servi.

C’est la fin, dont il est difficile de parler si l’on tient à préserver l’intérêt du récit. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que tout le livre tend vers cette fin.

Bien sûr. J’ai une énorme admiration pour cette dame. Elle est digne et, à la fin, elle trouve le moyen d’être dignement d’une indignité absolue.

Pour terminer le roman, il y a un chapitre, si on peut appeler cela un chapitre, de quatre lignes. C’est un apaisement? L’histoire est close, on peut passer à autre chose?

Oui, complètement. Et probablement que quelque chose d’autre va continuer…

Un autre thème est traité indirectement, c’est que la notion de justice, pendant la guerre, est devenue quelque chose de très flou.

C’est le moins qu’on puisse dire. On l’a vu un nombre incalculable de fois. À partir du moment où chacun fait sa justice, ça devient très flou. Je ne peux pas excuser, il est hors de question d’excuser, mais j’ai été obligé de me mettre à la place des personnages, et on peut comprendre. Pour eux, Maria est une coupable totale. C’est une salope, en fait. Elle est de mèche avec le type qu’ils vont buter. Il y en a eu des tas et des tas, des règlements de comptes dans ce style.

Maria, comme quelques autres de vos livres récents, est un roman bref. C’est devenu votre mesure?

Je ne sais pas. Il se trouve que cette histoire-là ne pouvait pas… Si, elle aurait pu se raconter en cinq cents pages. Mais, pour moi, c’était la distance qu’il fallait. Il y a des histoires qu’on raconte en deux ans, et d’autres qui se situent à leur aise dans un mois. Celle-ci, je voulais que ce soit dense, intense, condensé, que ce soit bien écrit. Et puis, peut-être que je voulais montrer aussi que les histoires courtes, ça peut être bien.

vendredi 15 janvier 2010

Pierre Pelot tient la forme

Je suis fidèle à Pierre Pelot depuis, depuis... longtemps. Si je calcule bien, il a publié son premier roman en 1966, soit au moment où je commençais à devenir un lecteur vraiment boulimique. Depuis, il doit en avoir écrit près de 200 autres, dont j'ai peut-être lu à peine la moitié. Vous avez assez de données pour calculer l'âge du capitaine, ou presque - car il faut aussi tenir compte de la vitesse du vent.
Vous me comprendrez donc si je vous dis que je n'ai pu résister, cette semaine, quand nous avons bavardé par messagerie interposée pendant une demi-journée (et jusqu'à trois heures du matin), à lui demander si cette source ne se tarissait jamais. Sa réponse, arrivée au milieu de la nuit, disait ceci:
C’est terrifiant… non seulement ça ne tarit pas mais il semblerait que le débit augmente… le problème n’est pas là. Il est dans le temps qui reste… fatalement, lui, de moins en moins long et disponible… Ça, ça m’embête. Et puis je crois aussi qu’au plan de l’écriture je suis de plus plus exigeant. J’écris, ça va. Je relis, ça va moins bien… Je crois qu’il faut savoir s’arrêter de relire, sinon on finirait par tout jeter et aller cueillir des myrtilles, quand c’est la saison…
Nous parlions, auparavant, de son nouveau roman, L'ange étrange et Marie-McDo, un beau morceau de bravoure sur lequel je viens de publier un article dans Le Soir.
La première image entrevue par Abel est celle d'un gosse en équilibre sur un tas de grumes. Le même gosse revient dans les dernières lignes. Pierre Pelot boucle la boucle. Entre le début et la fin, ça déménage ferme. Il règne, dans le village où Abel débarque sur une impulsion, une atmosphère trouble et neigeuse. On croise des promeneurs qui ont l'air de savoir où ils vont. Une foule de journalistes attirés par un mystère. Un Manuel Emmanuel en rassembleur plus infaillible qu'un pape. Il y a de la religion, et même de la religiosité, dans l'air…
Lire la suite.
L'article se complète, vous l'aurez compris, d'un petit entretien que vous trouverez ici. Avant, peut-être, de faire comme moi et de dévorer son livre.

mardi 14 juillet 2009

Deux inédits de l'été : Pierre Pelot et Vincent Engel

Oui, après une douzaine d'années dans l'hémisphère sud, je dis encore l'été en parlant de juillet-août. Ce n'est pas un lapsus, malgré le froid cinglant qui sévit actuellement et ne trompe pas sur la saison. Je suis bien en hiver météorologique. Mais je vis au rythme des parutions littéraires, et je dirai donc, comme tout le monde, les prix littéraires de l'automne, le moment venu - quand la température sera plus clémente ici. Donc, l'été, avant la rentrée, ou le temps des feuilletons inédits dans la presse européenne. Je vous en propose deux - il y en a d'autres.
Pierre Pelot, d'abord, dont je vous ai parlé du dernier livre, investit Télérama avec une nouvelle en huit livraisons, Givre noir. Je suis comme vous. Du moins, comme vous à partir de maintenant, si vous suivez le lien: je n'en connais pas autre chose que ce qui est paru, c'est-à-dire trois épisodes. C'est une étrange mise en situation, une soirée qui s'est prolongée au-delà de minuit, dans une maison à la campagne. Stany est seul en bas, bientôt rejoint par sa nièce qui vient de se faire larguer par son petit copain et n'arrive pas à dormir. Mado est sortie, elle a annoncé son retour avec un invité - qui s'est fait casser la figure dans un bar et va dormir là. L'ambiance est faussement légère, les mots recouvrent - j'imagine - quantité de non-dits à travers lesquels, probablement, le récit devrait avancer souterrainement et réserver quelques surprises. Je me méfie de Pierre Pelot: il a l'art de suivre des pistes inattendues. Je suivrai celle-ci, en tout cas.
Présenté comme une nouvelle, bien qu'il s'agisse plutôt d'un court roman, un texte de Vincent Engel paraît dans Le Soir depuis hier et jusqu'au 25 juillet. J'en sais, sur le sujet, un peu plus que vous: j'ai lu Les diaboliques dans leur intégralité (j'avais à présenter l'auteur dans le quotidien). Et j'ai donc peur de vous en dire trop. Car, ici, chaque vérité en cache une autre, dans un jeu complexe par lequel je me suis laissé prendre. Fabian, le narrateur, amoureux de Lucie, découvre en même temps qu'elle l'impossibilité d'épouser la jeune femme aimée - et qui lui rend son amour. Il s'impose donc un détour par le séminaire où, bien que sans véritable vocation, il devient prêtre.
Mais je me suis avancé, déjà, au-delà du premier épisode publié hier. J'en reste donc là, non sans annoncer pour la suite un scénario particulièrement retors, où le mensonge et la vengeance font bon ménage. Ou mauvais, c'est selon.


vendredi 15 mai 2009

Pierre Pelot, deux centième roman?

Quand j'étais gamin, mon père avait l'habitude de prendre le volant dès qu'une foire ou un salon se déroulait à portée de voiture. J'ai toujours eu la quasi certitude que le thème lui importait peu. Mais qu'il avait l'impression que les choses se passaient là, et qu'il devait y être sous peine de manquer un de ces exaltants épisodes que la société de consommation lui proposait. Je ne sais pas trop ce qu'en pensaient mes frères quand ils ont eu l'âge d'être embarqués eux aussi dans ces aventures merveilleuses - nous n'en parlions pas trop, il n'était pas question de proposer une autre activité qui, de toute manière, n'eût pas été à la hauteur des ambitions paternelles.
En tout cas, j'avais horreur de ça. Il m'arrive encore de penser aux litres de lait parfumé ingurgités gratuitement, aux soupes instantanées offertes sur certains stands, aux cuisines équipées froides et efficaces. C'était dans les années soixante. Je m'emmerdais ferme.
Sauf à la Foire du Livre de Bruxelles, où je revivais, où je me chargeais de catalogues qui ne me serviraient à rien mais me laissaient entrevoir l'immensité d'une production de livres capable de tarir, peut-être, l'immense soif qui était la mienne. Quand j'aurais l'argent pour les acheter, plus tard...
Il y avait, heureusement, des livres à la maison, une bibliothèque au village et à l'école. Et je lisais donc. Des auteurs morts, surtout. Quelques-uns pourtant vivaient encore, certains même n'étaient pas vieux du tout. Et c'est ainsi qu'un jour, dans les allées du Centre Rogier, où se tenait la Foire Internationale du Livre (il y avait un stand russe très fourni, et puis les Français étaient là, bien sûr), je suis tombé en arrêt devant Pierre Pelot. J'avais tout lu de lui, du moins je le croyais. Il avait publié en Marabout Junior, créé Dylan Stark en Pocket Marabout (la collection qui allait servir de linceul à Marabout Junior).
Et il existait vraiment, puisque je l'avais en face de moi!
Depuis, j'ai appris que je ne lirais jamais tous les livres, ni même tous ceux de Pierre Pelot. Il a dû en publier deux cents, sous son nom de plume principal ou sous d'autres noms. Je n'ai pas fait le compte. Lui-même, l'a-t-il fait? Ça m'étonnerait.
Il est en tout cas devenu, peu à peu, en privilégiant la qualité sur la quantité, un romancier qui ne se contentait plus d'être populaire. Et, même si je ne me souviens pas lui avoir parlé la première fois que je l'ai vu, les rencontres se sont multipliées ensuite. Une image: je le croise au Salon du Livre de Paris, il erre comme une âme en peine, il me confie qu'il en a marre de Paris, où il a dû arriver la veille, et qu'il a hâte de retrouver ses Vosges où il retourne le lendemain.

C'est ce même Pierre Pelot qui publie Les promeneuses sur le bord du chemin, un roman bref - il en a écrit d'énormes.
Blair est détective. Une sorte de détective, mû par de vieilles rancœurs, aigri par la vie. Il se retrouve avec un drôle de client, et d'ailleurs, est-ce un client? Adrien Norte est une notoriété du monde culturel. Il vend beaucoup de livres, on le voit à la télévision, dans les magazines. Blair ne l'aime pas. Mais, bon, il y a les lettres menaçantes que reçoit Norte, celles qui désignent l'écrivain dans d'autres lettres reçues par Blair. Il y a une affaire à débrouiller... Au travail, donc.
Sinon que le scénario imaginé par Pierre Pelot est du genre tordu, comme une route inconnue qui se referme sur elle-même - et on se demande où on est.
L'intrigue avance dans des conversations parfois décousues, et en réalité cousues avec soin. Epoustouflant!