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mardi 25 février 2020

Pierre Pelot, romancier magistral

Prendra-t-on un jour conscience du talent dont Pierre Pelot fait preuve dans ses romans ? Ou bien est-il à jamais disqualifié par ceux qui méprisent la littérature « de genre » qu’il a beaucoup pratiquée ? A moins que son choix de rester loin des réseaux parisiens suffise à le faire ignorer ? Quoi qu’il en soit, si on prend la peine de lire Braves gens du Purgatoire, sa dernière publication au format de poche, on prend aussi le risque d’oublier quelques idées reçues. Ce serait tant mieux…
Car il y a ici non seulement un scénario solide et complexe, non seulement les splendides décors sauvages des Vosges qu’il connaît comme sa poche, mais aussi une écriture fluide et recherchée qui mérite d’être goûtée à petites lampées. Elle se tient à la frontière de la préciosité sans jamais s’y laisser aller, elle impose la précision de ce qu’elle exprime dans des phrases balancées, et sur plus de 500 pages, avec un sens du rythme jamais pris en défaut, qui en remontrerait à bien des écrivains autrement célébrés.
Voici, par exemple, la scène puissante d’une réunion où viennent boire et manger ensemble celles et ceux qui ont assisté à l’enterrement de Maxime et de sa compagne Anne-Lisa, le premier s’étant suicidé après avoir tué la seconde, pense la police (mais pas le lecteur, qui a assisté aux événements). Dans la salle, soudain, un moment de tension : « Ceux qui s’étaient levés un instant auparavant s’étaient approchés et formaient avec d’autres qui les avaient rejoints une certaine quantité, un volume encore hésitant et en suspension de fulmination contenue. »
Cette « fulmination contenue » est sombre comme un nuage lourd prêt à déverser une averse orageuse sur nos têtes. Elle vient de loin, d’un passé boueux dont beaucoup connaissent certains pans mais dont bien peu, et encore la plupart sont-ils morts, ont une vision complète. Les actes commis autrefois remuent encore à travers des conséquences inattendues – et qui resteront incompréhensibles jusqu’au moment où toutes les clés seront fournies. Une phrase suffit à Pierre Pelot pour décrire l’état de déliquescence où se trouve le présent : « Mûris de cet humus noir profondément pourri, les fruits poisons tombaient de l’arbre aujourd’hui. »
Découvrir Pierre Pelot alors qu’il a publié plus de deux cents romans ? Il n’est jamais trop tard.

dimanche 22 septembre 2019

Fouad Laroui et les visages multiples de Fatima

Fatima ne se sent pas vraiment chez elle dans ce qu’on appelle pourtant son quartier, sa commune. Cachée sous sa djellaba, elle ressent plutôt l’environnement comme « le leur. Celui des hommes. » La commune s’appelle Molenbeek. Fatima, étudiante à l’Université libre de Bruxelles, qui ne subit aucune pression religieuse de la part de sa famille a pourtant choisi de porter le hijab. Pourquoi ? « C’était d’autant plus incompréhensible qu’elle ne faisait jamais la prière et que personne ne se souvenait de l’avoir vue dans une mosquée. »
De Fatima, Fouad Laroui fait dans L’insoumise de la porte de Flandre un bel exemple de personnalité complexe, semblable à une matriochka dont chaque apparence en cache une autre. Jusqu’à la nudité la plus complète. Quand elle passe le canal qui sépare, comme une douve, les Marocains de Molenbeek et les Belges de Bruxelles, elle ralentit le pas et accélère le brouillage des pistes : elle se change chez une amie, devenant une jeune femme moderne et maquillée qui se rend dans le peep-show où elle s’exhibe sous les yeux des hommes affolés par son corps. Elle s’appelle alors Dany, attraction-vedette repérée par Johnny alors qu’elle lisait Virginia Woolf dans un café. Elle avait accepté facilement la proposition de son nouveau patron, qui n’y comprend rien. « Une Marocaine qui dit oui si facilement, une Marocaine de Molenbeek ? Et cultivée avec ça, la langue bien pendue, pas bête et qui lit même un livre difficile… »
Tout est dans les regards que portent les autres sur les masques et leur dévoilement. Un regard, surtout, met le roman sous tension en articulant sa progression narrative et psychologique. Celui de Fawzi dont l’avenir est conditionné par les espoirs qu’il place en Fatima, sa future femme. Il n’a aucun doute, bien qu’il prenne soin de s’informer et de surveiller pour éviter les mauvaises surprises. Certes, Fatima a une excellente réputation dans le quartier mais Fawzi n’est pas pressé et prend le temps de tout vérifier. Puisque, de toute manière, dans sa tête trop simple pour accepter des nuances, elle est déjà son épouse. Pour mériter l’union, elle ne doit plus qu’être conforme aux attentes de son mari.
Or personne n’est moins conforme que Fatima. Elle n’ignore pas l’homme qui la jauge, la juge. Et sa détermination est complète : elle ne sera jamais à lui. Elle ne sait pas, en revanche, jusqu’où il est capable de conduire son délire de possession. Car il est davantage question de possession que d’amour, dans cette histoire. Et d’une proie qui ne se résigne pas.
Dans une œuvre qui, pour une bonne partie, explore les relations conflictuelles entre les cultures, L’insoumise de la porte de Flandre donne à Fouad Laroui une nouvelle occasion d’approfondir les questions qu’il se pose. Comme dans Les tribulations du dernier Sijilmassi, un de ses précédents romans, la difficulté à se créer une personnalité propre entre deux mondes où les langues qui les définissent créent des codes divergents est au cœur du problème. Le problème de Fatima, d’abord, irréconciliable avec elle-même à moins peut-être de briser le miroir qui sépare ses différents personnages. En face, le problème de Fawzi, né de ce qu’il suppose, chez lui comme chez les autres, d’une absolue et nécessaire cohérence, refusant les failles et décidant de les combler à sa manière.
Fouad Laroui ne fournit pas les réponses à ses questions. Le lire est cependant faire une partie du chemin pour résoudre des contradictions en apparence insolubles.

jeudi 2 mai 2019

Marc Levy sur la Cinquième Avenue (et en poche)

Marc Levy brouille les pistes dans son dernier (plus pour longtemps). Le titre, Une fille comme elle, désigne un personnage féminin. Disons tout de suite qu’elle s’appelle Chloé et gardons, comme l’auteur, le reste pour plus tard. Entre les chapitres, un dessin montre à quoi correspond ce dont on parle (Marc Levy n’a pas confiance dans l’imagination de ses lecteurs) et le premier représente un immeuble tout en hauteur de huit étages. Mais le personnage le plus attachant n’est ni l’immeuble, le N° 12 de la Cinquième Avenue à New York, ni Chloé. Plutôt Deepack, le liftier indien qui conduit avec doigté un vieil ascenseur capricieux comme il convient à son grand âge. On laissera aux lecteurs de Marc Levy le plaisir de découvrir cet homme, en même temps que Lali, son épouse digne de lui.
Chloé est une énigme : elle commence à tenir son journal dont le début est aussi celui du roman. Elle l’écrit, apprendra-t-on, en cachette de son père « parce qu’un journal est un jardin secret, voilà tout. » On reconnaît bien là le style d’un romancier qui n’a jamais craint les clichés, se disant qu’il était en mesure de leur redonner l’éclat du neuf. Cela fonctionne cependant moins bien que les coups de chiffon doux donnés par Deepack à la manette en cuivre de l’ascenseur.
Le mystère de Chloé est, croit-on, rapidement percé : elle avait des jambes, sur lesquelles elle courait allègrement, elle n’en a plus. Amputée sous les genoux, elle se trouve d’ailleurs, dans les premières pages, à l’hôpital. Pour savoir ce qui lui est arrivé, on a le choix. Ou bien on se laisse glisser paresseusement jusqu’au moment de la révélation, au dernier mot du livre. Ou bien on joue le jeu d’un lecteur de romans policiers comme Rivera, le collègue de Deepack qui le relève du soir au matin : « dénouer l’enquête avant le flic ». Il y a bien un flic dans cette histoire, mais sur une voie annexe au récit principal et il mène une enquête à laquelle lui-même ne croit pas plus que nous. Quant à la solution, elle est venue à l’esprit bien avant la fin, comme une évidence – ou comme la sortie trop visible d’un labyrinthe que son concepteur pensait avoir rendu complexe.
Deepack a un neveu, Sanji, venu de Mumbai pour financer le développement d’une plate-forme sociale plus apte que Facebook à nouer des liens entre des personnes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer. Suite à des coïncidences et des péripéties que vous découvrirez au fur et à mesure, Sanji et Chloé se rapprochent – en l’absence de toute plate-forme sociale, et alors qu’ils n’étaient pas non plus faits pour se rencontrer. Ainsi va le destin des personnages dans un roman d’été digne de ce nom, conçu pour mettre du baume au cœur des lectrices et lecteurs désemparés par le monde qui les entoure.
L’ambition littéraire de Marc Lévy est minimale, en particulier si on compare Une fille comme elle à un des plus célèbres romans situés dans les appartements d’un immeuble : La vie mode d’emploi, de Georges Perec. Il y a, dans les deux livres, une sorte de vue en coupe dans laquelle nous voyons à quoi s’occupent des personnages très différents les uns des autres mais que rapproche la géographie des lieux. Ensuite, il appartient à l’auteur de les mettre en relation, de les faire coexister, de leur donner une épaisseur digne de remplir la fameuse vue en coupe. C’est l’exercice virtuose auquel se livre, selon des combinaisons subtiles, Georges Perec. C’est celui auquel ne se hasarde pas Marc Lévy dont l’axe romanesque est la ligne droite d’une cage d’ascenseur. On ne lui reprochera pas d’imposer à ses fans un travail de déchiffrement auquel ils ne s’adonneraient peut-être pas volontiers.
Sur une échelle (subjective) des valeurs dont on aurait enlevé Georges Perec, hors catégorie, pour ne garder que les autres romans de Marc Levy, considérons que celui-ci a fait un peu mieux que la fois précédente (La dernière des Stanfield). Tout est relatif.

lundi 22 avril 2019

David Grann plonge dans une vieille affaire

Une tribu indienne, les Osages, posée sur une immense fortune dont une part leur revient chaque trimestre : au début des années 1920, ils deviennent, grâce au pétrole sous leurs pieds, le peuple le plus riche par individu au monde. De quoi susciter quelques convoitises et peut-être provoquer deux meurtres presque simultanés – pour commencer. Y a-t-il un rapport entre ces faits ? David Grann mène l’enquête pour y répondre dans La note américaine, un formidable document qui nous fait entrer dans une longue affaire policière autant que dans le milieu particulier où elle se déroule.
Les personnages ne restent pas anonymes : ils sont des êtres possédant tous les attributs de personnes que nous pourrions côtoyer dans la vraie vie. C’est la force de l’écrivain : les protagonistes du récit sont incarnés, au meilleur sens du mot. Les Osages, dans leurs coutumes comme dans leur situation de nouveaux riches, sont perçus comme une communauté qui conserve les traditions même quand leur nécessité n’est plus absolue.
Le « progrès » menace cependant, l’acculturation commence avec l’arrivée de colons blancs et leur volonté de tracer des frontières, d’organiser des petites villes. De quoi remettre en question un mode de vie constitué au fil du temps. Et bouleverser l’équilibre d’un peuple.
David Grann alterne les phases collectives et les moments plus individuels. Entre un essai ethnologique et la résolution d’une énigme criminelle, l’ouvrage s’équilibre et dépasse de très loin le fait divers.
Toujours est-il que, huit mois après la découverte des deux Osages tués par balles, deux autres meurent d’une intoxication suspecte. Puis plusieurs encore : une douzaine sont ainsi comptés en deux mois. Tout cela est de plus en plus étrange, et l’assassinat, à Washington, d’un magnat du pétrole venu informer les autorités fédérales ne laisse guère de doutes sur ce qui est en train de se passer. Le Washington Post titre : « Complot présumé pour assassiner de riches Indiens ».
Pendant ce temps, le business continue, les pétroliers exploitent… et les morts se succèdent. Cela devient une affaire d’Etat et la « série de meurtres la plus ignoble commise dans ce pays », selon les mots d’une lettre adressée à un sénateur. Les enquêteurs se succèdent. Passe l’ombre du jeune Edgar J. Hoover, qui dirige déjà l’ancêtre du FBI, le Bureau of Investigation. Il ne se contentera pas du statut d’ombre, car il en est à poser les fondations de sa longue carrière. Il met White, un détective, sous pression, lui demande de rassembler assez de preuves pour faire tomber le principal suspect, Hale – et quelques complices. Les motivations finissent par apparaître : éliminer des Osages pour prendre leurs terres et les plantureux revenus qui y sont liés. Le verdict d’un tribunal est beaucoup moins évident : un jury de douze hommes blancs condamnera-t-il un autre homme blanc qui a tué des Indiens ? L’impasse semble assurée.
David Grann écrit : « L’Histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clé du mystère depuis le début. » De 1921 à 1926, pendant le règne de la terreur, au moins vingt-quatre meurtres ont été commis, et probablement davantage. David Grann a rouvert le dossier avec une volonté peu commune et nous en fournit les éléments sous forme d’un livre passionnant de bout en bout.

dimanche 10 mars 2019

Elvis Cadillac en Normandie

Nadine Monfils n’abandonne jamais rien. Ni les expressions de Belgique qu’elle a importées à Montmartre et dans ses séries policières loufoques ni les artistes qu’elle apprécie. Aux premières comme aux seconds, elle consacre des notes dans lesquelles elle tutoie ses lecteurs parce que, écrit-elle, « je considère d’emblée ceux qui s’intéressent à mes livres comme des gens intelligents, merveilleux, formidables et fabuleux comme Amélie Poulain ou l’inventeur du tire-bouchon. » Elle ne lâche même pas les personnages rencontrés dans des livres précédents. Elvis Cadillac, le héros de la série en cours, croise Mémé Cornemuse dans Ice cream et châtiments, roman au terme duquel le sosie belge de Presley quitte les Marolles pour s’installer à Montmartre où a vécu, lui dit-on, « le célèbre commissaire Léon, un flic qui tricotait en cachette ».
C’est donc de Paris que Le rocker en pantoufles se prépare à partir dans sa longue Cadillac rose pour aller chanter à Dives-sur-Mer, en Normandie, où est enterré un fan d’Elvis Presley. Il n’est pas fâché de s’éloigner de Bouli, son manager. Celui-ci le harcèle parce qu’il l’a inscrit aux auditions de The Voice et comprend mal pourquoi son poulain apprend la nouvelle sans enthousiasme. Elvis Cadillac n’a pas la folie des grandeurs : « il préférait chanter dans des petites salles de patronage plutôt qu’à Bercy s’il en avait eu l’occasion. » Il est resté simple, alors que Bouli rêve de succès…
A Dives-sur-Mer, le jour de l’enterrement, surprise : ils ne sont que quatre dans l’église, en comptant le curé, Elvis et le cadavre. Une seule femme pour accompagner le défunt. Duquel, par ailleurs, les villageois ne semblent pas beaucoup vouloir parler. Parce qu’ils le connaissaient peu ou parce qu’ils ne l’aimaient pas ? Il y a un mystère là-dessous. Quand on a lu les deux premiers volumes des enquêtes très personnelles d’Elvis Cadillac, on devine qu’il va avoir envie de le percer. D’autant plus qu’il y a, dans un passé récent, la mort de deux adolescentes, l’une décapitée, l’autre éventrée, dont les corps ont été retrouvés dans une balise à proximité des falaises.
En s’intéressant à la personnalité du disparu, soupçonné du double meurtre, Elvis Cadillac ouvre une boîte de Pandore – une expression que la romancière aime bien. L’affaire est bien plus complexe qu’il y paraît. Nadine Monfils prend soin des articulations d’un récit qui conduit de rebondissement en rebondissement sur un rythme qui s’ajoute à son habituelle fantaisie.

mardi 19 juin 2018

La double énigme de Guillaume Musso


La responsabilité de Guillaume Musso est énorme et peut faire l’objet d’une estimation chiffrée plus précise que les 21 grammes du poids d’une âme auquel il est fait allusion dans Un appartement à Paris. Les 450.000 exemplaires du premier tirage, l’an dernier, pesaient plus de 325 tonnes, à quoi il fallait encore ajouter les chutes de papier. L’enjeu était énorme, ce qui a peut-être poussé le romancier à soigner sa copie : dans les premières lignes, « le ciel a retrouvé une belle teinte bleu turquin. » A vos dictionnaires, sauf les marchands de couleurs et apparentés qui sauront de quoi on parle.
Un marchand de couleurs, on en rencontre un à Paris, passionné par son activité et fasciné par les recherches que faisait, avant de mourir, un peintre pour trouver la nuance exacte correspondant à ce qu’il voulait exprimer sur sa toile. L’inexprimable, comme on le verra à condition d’aller jusque-là. Mais nul doute que les lectrices et lecteurs de Musso n’auront aucune difficulté à suivre les tours et détours d’un récit assez lâche pour ne pas emprisonner, assez précis cependant pour ne pas égarer.
Dans le lieu désigné par le titre, cet appartement à Paris qui fut l’atelier de Sean Lorenz, le peintre déjà évoqué, deux locataires sont arrivés presque en même temps, alors que chacun d’eux croyait y trouver la solitude. Solitude propice au travail pour Gaspard, écrivain à l’univers sombre qui vit aux Etats-Unis mais se donne chaque année un mois pour écrire une nouvelle pièce à succès. Solitude propice aux retrouvailles avec soi-même pour Madeline, qui a été flic, puis dépressive à vouloir en mourir, et se consacre maintenant à faire un enfant.
Les premiers contacts sont rugueux. Outre qu’ils n’ont pas le calme dont ils avaient besoin, leurs caractères ne s’accordent pas et chacun n’a qu’une hâte, être débarrassé de l’autre. Mais, en moins de temps qu’il n’en a fallu à Guillaume Musso pour l’écrire, ils se passionnent pour le mystère Lorenz. Les mystères, même. La carrière du peintre, ouverte dans la peinture urbaine et presque anonyme, s’est achevée dans la gloire et la souffrance devant son propre niveau d’exigence. En outre, son épouse et son jeune fils ont été enlevés par une ancienne compagne de galères, et l’enfant a été poignardé sous les yeux de sa mère. Le drame personnel a brisé l’élan créatif, Lorenz a fini sa vie, sur une crise cardiaque en rue, comme l’ombre de ce qu’il avait été.
Sinon qu’il existe quelques indices d’un travail mené dans ses derniers mois. Si des toiles existent, elles sont introuvables. Premier défi relevé par Gaspard et Madeline, bien qu’on ait du mal à comprendre comment l’un et l’autre, simultanément, basculent, de leur envie de tranquillité, dans une enquête brève et intense. On comprend encore moins bien pourquoi ils se mettent soudain, sous l’impulsion de Gaspard qui n’a rien d’un flic, au contraire de sa compagne d’occasion, à rechercher le fils de Lorenz. Qui n’est peut-être pas mort comme tout le monde le croyait, à l’exception du peintre. Ce qui pouvait être mis au compte d’un esprit perturbé.
Bref – car nous devons faire court, au contraire de Musso –, on court, on vole, de Paris à Madrid et de Madrid à New York, avec une étrange frénésie parfois brutalement calmée lorsqu’une hypothèse se révèle fausse. Le roman est mené à la va-comme-je-te-pousse. Bianca Sotomayor intervient brièvement comme narratrice, étrange morceau dont on se demande ce qu’il fait là, à moins que l’auteur, lui-même un peu perdu dans la pelote de fils qu’il s’est ingénié à mêler, ait éprouvé le besoin d’une voix supplémentaire pour éclairer un pan de son histoire. Un bout de sparadrap pour faire tenir l’ensemble…
L’ensemble reste bancal, on y perd quelques heures qu’on aurait mieux fait de passer à autre chose.

samedi 26 mai 2018

Marc Levy en 2017, un faible millésime


Près de 450 pages ne suffisent pas à digérer le prénom donné par Marc Levy à l’héroïne de son roman : La dernière des Stanfield, bien que Donovan par son nom de famille, s’appelle Eleanor-Rigby. Onze chapitres plus loin, le lecteur rencontre, à la même époque (octobre 2016) mais au Québec alors qu’on était à Londres, George-Harrison Collins. Celui-ci subit le ridicule de son prénom depuis l’école, sans comprendre pourquoi il le porte : « Le plus étrange, c’est que nous n’écoutions même pas les Beatles à la maison, ma mère était plutôt Rolling Stones. » Echo à la première page, où Eleanor-Rigby expliquait avec conviction : « dans les années 1960, les fans de musique rock se divisaient en deux groupes. Rolling Stones ou Beatles ; pour une raison qui m’échappe, il était inconcevable d’apprécier les deux. » Les notes superflues de bas de page sont intégrées au texte. Cela ne les rend pas moins superflues. Cela n’allège pas non plus un style pesant.
Mais un Guillaume Musso ne suffisant pas à faire le printemps de la librairie, il faut bien qu’après Un appartement à Paris surgisse le nouveau Marc Levy, son alter ego dans le cœur fragile des lectrices et lecteurs de best-sellers, à chaque fois remué par l’imagination des deux auteurs à succès, à chaque fois séduit par l’absence de style qui les caractérise. A propos du style, inutile d’en faire des tonnes : personne ne lit Marc Levy (ou Guillaume Musso) en espérant y trouver la quintessence de la littérature d’aujourd’hui. Quelques efforts pour relever le niveau d’une platitude presque parfaite seraient néanmoins appréciés.
Tant qu’à faire, l’imagination pourrait être elle aussi mise au service d’une plus grande vraisemblance. Eleanor-Rigby (non, on ne s’y fait pas) a reçu, dans le premier chapitre, une lettre manuscrite et anonyme évoquant les mystères de la vie de sa mère, et le « forfait magistral, commis il y a trente-cinq ans » par celle-ci. Il faudra attendre le chapitre 14, avant lequel Eleanor-Rigby est la narratrice de six autres chapitres, pour qu’elle pense à regarder le timbre sur l’enveloppe. « J’aurais été une piètre détective ; comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? » En effet, « comment cela m’avait-il échappé ? » Le romancier reprend, afin que cela ne nous échappe pas, à nous qui ne pouvons être aussi piètre détective que son héroïne, mais la confiance de l’écrivain en son lecteur n’est pas sans failles, les répétitions en sont la preuve.
Tout cela ne nous dit pas de quoi il retourne, et au fond il vaut mieux ne pas trop en révéler, le récit étant bien la seule raison pour laquelle on peut avoir envie d’aller jusqu’au bout de ce livre. Une narration filandreuse conduit en mouvements paresseux de 2016 aux années 1980 et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les événements s’imbriquent et s’expliquent, les secrets des meilleures familles ne sont pas plus jolis que ceux des milieux modestes. Encore qu’il ne faut pas compter sur Marc Levy pour nous expliquer de quoi ces milieux modestes sont capables, ils n’entrent pas dans son champ de vision. Chez ceux dont il nous parle, il n’y a pas de maisons, il y a des demeures. Demeures victimes, parfois, de revers de fortune, mais quel est le propriétaire qui ne se trouve, un jour ou l’autre, dans la gêne ? Heureusement, il aura mis de côté des titres ou des toiles de maître susceptibles de le tirer d’affaire jusqu’au prochain coup gagnant.
Marc Levy joue sur du velours, sous les apparences cossues dont il reste toujours des traces même lorsque la splendeur s’est évanouie. Certes, ses personnages contemporains, Eleanor-Rigby et George-Harrison (prénoms toujours aussi difficiles à écrire), ont des professions « normales ». Elle est journaliste de voyages, il est menuisier, vaguement spécialisé dans le faux mobilier ancien. Mais ils agissent comme s’ils étaient protégés par un passé qui leur fournirait une sorte d’immunité par rapport aux ennuis communs.
Bon, c’est Marc Levy, pourquoi fait-on mine d’être surpris par cette médiocrité ?

P.S. Je sais, je sais, un nouveau roman est sorti depuis. Mais une érédition au format de poche est toujours bonne (ou non) à prendre...

samedi 29 juillet 2017

Marie Laberge et «Ceux qui restent»

La romancière québécoise Marie Laberge, qui travaille aussi beaucoup pour le théâtre, ne déteste pas les sujets graves. Mais jamais traités de manière théorique. Elle prend ses personnages comme ils sont, avec aussi leur manière de parler parfois surprenante quand on ne pratique pas le vocabulaire local. Et leur dessine des trajectoires complexes.
Le suicide est un choix personnel. Il ne tient pas toujours compte des conséquences sur les proches, Ceuxqui restent, comme les appelle Marie Laberge en titre de son nouveau roman. Sylvain s’est tué en 2000. Mélanie-Lyne, sa veuve, tente de protéger leur fils, Stéphane, qui échappe de plus en plus à son influence. Charlène, qui était la maîtresse de Sylvain, se souvient des moments partagés. Vincent, le père du disparu, regarde décliner son épouse Muguette, dont il est séparé, et devient un habitué du bar où officie Charlène. Ceux qui restent, donc, suivent les trajectoires choisies par la romancière. Elle leur fournit de multiples occasions de rencontres et de méprises, ainsi que les armes pour faire, tant bien que mal, leur deuil.
De retour sous dans une maison d’édition française après avoir déjà publié quelques romans à Paris il y a une dizaine d’années, l’écrivaine n’a fait aucune concession linguistique au public non québécois. On lit par exemple, à la fin du premier paragraphe : « Faut-tu être tarte ! Faut-tu vouloir ! » Le sens de certaines expressions utilisées par Charlène nous échappe. Cela méritait une explication, avant toute autre question.
Cela vous échappe peut-être dans le sens précis des termes, mais pas en ce qui concerne leur force émotive. Les niveaux de langage sont importants. Pour un Québécois moyen, lire Charlène, c’est comme recevoir une insulte. Les jeunes sont plus enclins à comprendre ce type de violence verbale. Mais, si on saisit Charlène dans sa charge verbale, on comprend quelque chose d’important chez elle.
Vous aviez décidé d’écrire un roman autour du suicide ?
Surtout sur ceux qui restent. C’est le suicide qui déclenche l’intérêt que j’ai pour ces gens. Quand un coup de tonnerre pareil arrive dans une vie, l’orage ne laisse pas le paysage intact. Quand on réussit à absorber le choc, le moment présent et la vie gagnent en intensité.
Les relations entre vos personnages font un sac de nœuds assez complexe…
C’est vrai, je suis d’accord. Ce n’est pas ce que je voulais. Je ne pars jamais avec un plan. Au début, j’ai un point très fort, avec des personnages assez nets dans mon cœur, et je les laisse aller, je m’y abandonne. Je ne les prends pas en otages, c’est eux qui me ravissent, dans tous les sens du terme : ils me prennent en otage et ils me font aussi plaisir.
Est-ce que l’écriture pour le théâtre, qu’on connaît en Europe où plusieurs de vos pièces ont été montées, influence vos romans ?
Sûrement, et je pense que c’est dans ce roman que cela apparaît le plus nettement. Le fait d’avoir trois personnages qui s’adressent eux-mêmes au lecteur, avec des niveaux de langage si précis, vient probablement de l’oralité du théâtre qui fait qu’un personnage s’exprime dans son choix de mots et dans son rythme. Oui, c’est un héritage du théâtre… De la même manière, comme au théâtre, on est dans le présent, dans ce qui se passe, dans ce qui se dit, et que le lecteur en tire ses conclusions.
Le roman est paru au Québec un an avant son édition française. Comment réagissent les lecteurs ?
Autant il y a de façons de faire son deuil, autant le roman a touché les lecteurs de façons différentes. J’ai de très belles réactions de lecteurs qui m’ont approché avec une immense confiance et cela me fait un bien fou en même temps que cela crée beaucoup d’émotion.

samedi 10 juin 2017

La jouissance dans le crime

L’an dernier, la romancière L.S. Hilton a fait l’objet d’un spectaculaire lancement dans plusieurs pays, en commençant par la Grande-Bretagne. La rumeur gonflait depuis 2015.
L.S. Hilton, jusqu’alors connue d’un cercle limité de lecteurs, pour des biographies ou des romans historiques, a été la première surprise de ce qui se passe autour d’un texte mal parti : « Mon agent l’a détesté. Mon éditeur a refusé de le lire. J’avais un livre que je ne pouvais même pas donner. » Et puis, comme dans un conte de fée, une amie a fait lire le manuscrit à un éditeur, qui s’est emballé, le reste a suivi. Le savoureux récit de L.S. Hilton montre à quel point elle n’imaginait pas avoir écrit un probable futur best-seller :
« Comme de nombreux auteurs, je n’avais toujours pas l’impression de pouvoir compter uniquement sur mes livres pour assurer ma sécurité financière. Je faisais des missions en freelance, et m’étais portée candidate pour des ateliers d’écriture dans une université londonienne. Le jour où j’ai reçu une lettre me disant que je n’étais même pas assez bonne pour qu’on me fasse passer un entretien, je faisais des recherches sur l’utilisation des céréales Weetabix par le Prince Charles comme répulsif à limaces. C’est alors que mon éditeur m’a appelé pour me dire que mon roman venait de se vendre aux Etats-Unis. « Formidable », lui ai-je répondu tout en tapant mon article sur les limaces. Six semaines plus tard, mon éditeur et moi étions dans l’avion, direction Hollywood. »
Maestra s’ouvre par un prologue qui sera, plus loin, fortement amplifié : une partouze chic dans un haut lieu du dévergondage parisien. Avant de retrouver cet endroit et les protagonistes qui s’y ébattent, Judith Rashleigh, l’héroïne, travaille à son épanouissement personnel. Le sexe, qu’elle apprécie en connaisseuse, en est un aspect. Qui lui ouvrira les portes d’un monde où l’argent coule à flot. Mais Judith est surtout, à la manière de L.S. Hilton qui a étudié l’histoire de l’art, une experte. Sous-utilisée chez British Pictures, elle y découvre une escroquerie caractérisée.
Judith en profite d’autant plus aisément pour prendre ses distances avec son employeur que ses activités ludiques et lubriques lui assurent des revenus substantiels. La libertine est ambitieuse, rien ne l’arrête sur le chemin de la réussite, pas même les cadavres qu’elle sème derrière elle. On a essayé de la manipuler, la voici devenue manipulatrice. L’Europe est son royaume, les acheteurs de tableaux à peine certifiés croient trouver une partenaire mais celle-ci est plus retorse qu’eux.
Il y a de la jouissance dans le crime, comme l’exige un thriller conduit par une coupable qu’on ne parvient pas à détester. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir. On sort du premier volume le cœur léger, comme Judith, en attendant la suite. Qui, cela tombe bien, vient de paraître en grand format. Et s’intitule Domina. On en reparlera (peut-être).

vendredi 14 avril 2017

Anna n’est pas Anna, la fille de Brooklyn était de Harlem

Le nouveau roman de Guillaume Musso est en librairie depuis peu. Un appartement à Paris a provoqué une fièvre d’achats, digne du tirage de départ, 450 000 exemplaires. Un chiffre à la mesure d’un écrivain qui tient depuis quelques années la tête des meilleures ventes. La réédition en Pocket de La fille de Brooklyn, sorti l’an dernier, accompagnera le millésime 2017.
Guillaume Musso est un écrivain prudent, semblable à un alpiniste qui assure à chaque instant ses arrières et enfonce deux pitons là où un seul serait bien suffisant. Il n’avance donc qu’armé de citations puisées aux meilleures sources. Une en tête de chaque chapitre et d’autres dans le texte, avec références fournies en fin de volume, tous ses personnages ayant, quelle que soit leur profession, la manie des petites phrases. Elles leur servent de béquilles davantage que de pitons car, en matière d’alpinisme, leurs objectifs sont souvent limités à la compréhension de l’instant présent.
On l’accepte volontiers, ceci dit, pour le personnage principal de son nouveau roman, La fille de Brooklyn : Raphaël Barthélémy est lui-même écrivain et les mots, y compris ceux des autres, appartiennent à son domaine. C’est un peu plus étrange quand un flic à la retraite se livre au même exercice. Mais, après tout, les flics ont bien le droit de lire, dans la vie comme dans la fiction. Fiction que Raphaël vit pleinement, héros malheureux (longtemps malheureux, au moins) d’une histoire qui le dépasse complètement, qu’il semble avoir lui-même initiée cependant et dont il tente de comprendre les mécanismes comme s’il était en train de les inventer. Alors qu’il est manipulé dans des situations imprévisibles et que Guillaume Musso, son créateur, semble parfois se moquer de lui.
Raphaël est amoureux d’Anna, ils ne se connaissent que depuis six mois mais ils ont tous deux la certitude d’avoir trouvé le compagnon idéal et comptent se marier bientôt. Sinon que Raphaël, un peu inquiet d’ignorer le passé de sa future épouse, l’interroge avec tant d’insistance qu’après avoir tenté de préserver ses secrets, elle finit par lui mettre devant les yeux une photo de trois cadavres carbonisés en lui disant : « C’est moi qui ai fait ça. »
Le choc est brutal. Raphaël sort pour fuir la vision insupportable et les questions qui l’accompagnent, mais qu’il n’a pas pensé, sur le coup, à poser. Puis il revient. Anna n’est plus là. Ennuyeux, bien sûr, puisqu’il reste certain de leur amour partagé et s’en veut d’avoir mal réagi. Mais après tout, il suffit de retrouver Anna, de s’expliquer, et tout sera comme avant. Mieux qu’avant, même, puisqu’il n’y aura plus entre eux d’inquiétants secrets.
Raphaël va découvrir, et nous en même temps, des tiroirs cachés, des cadavres dans les placards, une autre identité à Anna, un drame qui a fait la une des journaux et où il était question de « la fille de Brooklyn ». Par paresse de journalistes puisqu’en réalité elle était de Harlem.
Guillaume Musso monte un thriller comme on applique le minimum syndical : à côté des pitons (ou des béquilles) ouvrant le chemin, il en pose d’autres pour susciter de fausses pistes et se garde bien de donner aux choses leur apparence réelle avant d’avoir levé quelques leurres. La mécanique est précise. Mais mécanique.
Avouons que La fille de Brooklyn se lirait sans déplaisir s’il ne s’y trouvait une surabondance de détails inutiles, les gestes de chaque protagoniste étant décrits comme s’il n’existait aucun raccourci possible. Après tout, peut-être le lecteur fan de Musso apprécie-t-il d’être pris par la main.
Pour les autres, il est possible d’apprécier, le temps d’un roman situé à une époque très proche de la nôtre, en septembre 2016, l’hypothèse d’un candidat républicain à la présidence des Etats-Unis qui ne serait pas Donald Trump. Et puis, patatras ! Mais vous verrez bien, si cela vous tente.

dimanche 12 mars 2017

La route de Madison orpheline

Pour être honnête, j'aurais passé sous silence la mort, à 77 ans, de l'écrivain américain Robert James Waller s'il n'avait écrit Sur la route de Madison. Pour aller jusqu'au bout de cette logique, le fait qu'il a écrit Sur la route de Madison aurait dû être une bonne raison pour le laisser disparaître sans bruit. Mais je pense à vous, qui peut-être avez été émus par le film qu'en a tiré Clint Eastwood.
Avant le film, il y eut donc le roman. Ma lecture, en 1995, quand il a été réédité au format de poche, n'avait pas déclenché chez moi un enthousiasme débordant. Mais j'y avais pressenti un potentiel cinématographique. Me voilà devin...
«Certaines chansons sont portées par l'herbe bleue et la poussière de mille routes de campagne. Automne 89, une fin d'après-midi. Assis à mon bureau, je regarde clignoter le curseur de mon ordinateur quand le téléphone sonne.»
Voilà comment débute un des plus grands succès de la littérature américaine des dernières années. Du moins appelle-t-on cela littérature si on le désire. Du sentimentalisme à pleines louches, de quoi peut-être donner naissance au scénario d'un bon film, mais pour que ce soit un bon livre il y faudrait un talent que Robert James Waller ne montre pas ici.
Si on se contente d'une belle histoire, si on pleure à peu de frais, si on n'a pas besoin d'une écriture qui transcende le réel - cela fait, évidemment, beaucoup de conditions -, alors il n'est pas interdit d'aimer Sur la route de Madison.

lundi 6 février 2017

N’importe quoi, mais avec talent

Dans le précédent roman de J.M. Erre, la fin du monde avait du retard. Mais la fin du monde se joue à chaque page de cet étrange écrivain. La fin du monde tel que nous le connaissons, du moins, car Erre détourne, avec autant d’application que de talent, les codes selon lesquels fonctionnent nos cerveaux imprégnés de séries B en tous genres – il a écrit un Série Z qui portait bien son titre. Avec Le grand n’importe quoi, il lorgne du côté de l’anticipation, de la science-fiction sans la science, quoique…
Nous sommes le 7 juin 2042, qui serait un soir comme un autre si Alain Delon, fondateur des Homonymes Anonymes, ne l’avait choisi pour se pendre. Il a tout raté dans sa vie, il compte réussir son suicide. Puisque cela se produit dans les premières pages, nous pouvons vous le dire : c’est un modèle du genre, le nœud coulant était parfait. Du coup, Alain Delon, passionné par la vie extraterrestre à la recherche de laquelle il a consacré son existence, manque la rencontre du troisième type qui s’offrait à lui au moment où il n’arrivait plus à respirer. Difficile d’avoir le beurre et l’argent du beurre (on s’arrêtera là pour l’instant).
Il y a trop d’humains sur la planète, sans compter les extraterrestres, pour les suivre tous au cours d’une soirée qui, décidément, ne sera pas comme les autres. On en suit quand même un certain nombre, voire un nombre certain. Le casting a prévu d’autres Homonymes Anonymes. L’imaginaire galope, toutes les collisions sont possibles, et on n’oubliera pas l’hypothèse d’une fin du monde. En attendant, il y a trois cents pages à traverser, en un temps ramassé : il est 20 h 42 quand Arthur, épuisé par les conneries qu’il a pu faire ou voir et leurs conséquences, car il s’est déjà passé pas mal de choses étranges, trouve l’enseigne d’un bar qui semble accueillant malgré son nom : Le Dernier Bistrot avant la fin du monde. Mais on ne va pas en faire une obsession…
Il sera plusieurs fois 20 h 42 ce soir-là, ce qui ne tombe pas si mal puisque c’est l’heure du « Pas Très Normal Show » à la télé, le moment dont profite Angelina Poyotte, maire de Gourdiflot-le-Bombé où se passe l’essentiel du roman (si l’on fait abstraction de quelques incursions hors du système solaire), pour préparer quelques surprises à ses administrés. Leur pourrir la vie, en somme, assez pour qu’ils ressentent, en découvrant par exemple que leurs nains de jardin ont été déplacés, la nécessité d’être dirigés par une femme comme elle. Côté jour, pas côté nuit, bien entendu.
Des intrigues inracontables se trament, que pourtant le romancier raconte très bien, probablement parce que l’improbabilité est une science inexacte qu’il maîtrise avec un humour constant et une effrayante précision. Il est donc 20 h 42, rien n’est encore arrivé, il est déjà arrivé un gros paquet d’événements. Et ce n’est pas fini, le temps s’écoule, contrairement aux apparences.
Un roman à consommer, cependant, avec modération : le fou-rire est parfois mortel.

jeudi 22 septembre 2016

Romain Slocombe et la face sombre des années trente

Le parcours de Romain Slocombe explique en partie la difficulté à le situer clairement dans le paysage : il a été dessinateur et l’érotisme japonais est une de ses spécialités. Mais il s’est imposé par des romans souvent noirs et profondément ancrés dans le réel. Monsieur le Commandant, paru en 2011, a reçu plusieurs prix littéraires : Prix Nice-Baie des Anges, Prix Jean d’Heurs, Prix Calibre 47 et Trophée 813. Quant à Avis à mon exécuteur, paru il y a deux ans en édition originale, il impressionne à plusieurs titres.
D’abord par les informations qu’il contient. La bibliographie en témoigne (même si le romancier n’a pas lu intégralement tous les livres cités, reconnaît-il volontiers) : Romain Slocombe a exploré en profondeur les années trente, côté soviétique, et leurs implications sur la politique mondiale, en particulier la Guerre d’Espagne.
Ensuite par la manière dont il coule cette information dans un récit attribué à un ancien général de l’Armée rouge, Victor Krebnisky, dont la personnalité et la connaissance des réseaux souterrains font un témoin pertinent, bien qu’imaginaire, de cette époque.
Cela donne un livre qui dévoile la part sombre du pouvoir : duplicité, calcul, mépris de la vie humaine. Rien de très réjouissant si on rapporte cette époque à la nôtre, ce qu’il est peut-être néanmoins nécessaire de faire…
Avez-vous conscience du désespoir que peut engendrer votre livre ?
Je n’aime pas trop faire des romans pour faire croire que tout est joli. Quand on s’intéresse à l’Histoire, on s’aperçoit que tout est un peu mensonge. J’essaie de déterrer la vérité. Quand on parle de politique, d’Histoire, de guerre, d’espionnage, une logique assez terrifiante se met en place et on peut difficilement y échapper.
Vous parlez de mensonge. Le titre du récit de votre personnage principal s’intitule d’ailleurs Le grand mensonge. C’est le fondement de tout ?
C’est un énorme mensonge, avec beaucoup de petits mensonges dedans.
Le grand mensonge en question est-il l’appartenance de Staline aux hommes du tsar avant la Révolution ?
Evidemment, il y a une ironie à penser que le Petit Père des peuples était un simple mouchard de la police à ses débuts. Mais, au-delà de ça, il y a le symbole du grand mensonge des lendemains qui chantent. Le fascisme est basé sur la brutalité, le pouvoir, le droit clairement affiché des peuples forts à opprimer les peuples faibles, avec le racisme, l’antisémitisme, etc. Tandis que le communisme se présente comme la libération de l’humanité et justifie, par ce but, les pires crimes.
Tous les faits rapportés par votre narrateur, Victor Krebnisky, sont-ils réels ?
Certains ne sont pas prouvés. L’appartenance de Staline à la police tsariste n’est pas historiquement prouvée, par exemple. Mais il a fait tout ce qu’il fallait pour le cacher et il y a des indices. J’ai suffisamment de sources pour être persuadé que c’est vrai. D’autres choses sont avérées mais peu connues. Par exemple le fait que Staline a fait venir tout l’or de la banque d’Etat espagnole, qu’il a vraiment volé. Ce gigantesque hold-up est un fait historique qui n’apparaît pas dans les livres. Beaucoup d’exécutions, comme celle du fils de Trotsky empoisonné à l’occasion d’une opération de l’appendicite, ne peuvent pas être prouvées…
Cette période reste très présente dans la littérature d’aujourd’hui. Est-ce parce qu’elle existe toujours en nous, d’une certaine manière, ou par volonté de ne pas l’oublier ?

En ce qui me concerne, c’est une volonté de remettre les pendules à l’heure. Ça m’énerve quand je vois des documentaires qui expédient le pacte germano-soviétique en quelques mots, comme s’il avait surgi tout à coup. Walter Krivitsky, qui m’a servi de modèle, m’a révélé que Staline, depuis la fin de 1936, faisait des manœuvres d’approche, au début refusées par Hitler, pour s’allier avec lui. Cela n’apparaît pas, habituellement.

samedi 5 mars 2016

La mort de Pat Conroy

L'écrivain américain avait 70 ans, le meilleur de ses romans, parmi ceux que j'ai lu, doit être Le prince des marées, mais c'est mon article que Le grand Santini, pas mal non plus - et même mieux que pas mal - que je retrouve, paru au moment de la traduction de l'ouvrage, en 1989.

Pat Conroy a imaginé une brute épaisse, un marine pilote d’avion qui prend sa confrérie pour la crème de l’humanité et juge nécessaire de mener sa famille comme une escadrille. Ceux qui souffrent le plus de cette autorité exacerbée sont Lilian, son épouse, et, parmi ses quatre enfants, les deux aînés : Ben et Mary Anne. Du côté de Lilian, seuls quelques moments de faiblesse peuvent amener un semblant de révolte, parce qu’elle est de toute manière convaincue du bon droit de son mari, et advienne que pourra. Les enfants ont une tout autre réaction, et en particulier Ben, qui approche de l’âge adulte – il a presque dix-huit ans quand commence le roman – et qui entame avec son père une compétition sans merci.
Pat Conroy fait sans cesse basculer le récit de la sensibilité à la violence. Le grand Santini, qui s’appelle en réalité Bull Meecham, est incapable de manifester sa tendresse autrement qu’en cognant sur ses enfants et sur sa femme, certain qu’il est de leur indiquer ainsi la voie à suivre dans l’existence.
Roman de la haine profondément incrustée dans une famille, Le grand Santini est aussi – et c’est à peine un paradoxe –, un grand roman d’amour familial. Peut-être parce que les coups unissent autant les êtres humains que les caresses…
Bull Meecham est détestable, haïssable. Ses enfants sont les premiers à exprimer leur espoir de le voir partir loin et longtemps, dans une mission d’un an pour une guerre quelconque, par exemple – nous sommes en 1962 et les fusées cubaines menacent les États-Unis. Mais sans doute est-ce, de leur part aussi, une manière de dire qu’ils aiment leur père. Tout cela semble bien confus. C’est que la confusion des sentiments est, parmi toutes, celle qui se résout le moins facilement.
Les relations familiales sont ici un véritable sac de nœuds dont il est impossible de tirer une quelconque vérité. Les personnages sont montrés à chaque instant en train d’exprimer ce qu’ils pensent le plus profondément, et ces affirmations hautes en couleur sont à peine masquées sous un humour aussi réjouissant qu’effrayant.
Pat Conroy nous fait passer du rire aux larmes. Les larmes viennent parfois d’un rire trop violent, mais aussi souvent des sentiments, voire de la sentimentalité – sans aucune nuance péjorative, même si l’on peut reprocher à Pat Conroy une fin qui, sans être un happy end, est trop prévisible –, qui affleurent sous la vivacité des réparties. Et ce sont les blessures les plus profondes qui révèlent ainsi, comme éclairées par une sonde extrêmement discrète, l’infinie douleur qu’elles provoquent.

Et voici les premières lignes du Prince des marées:

Ma blessure a nom géographie. Elle est aussi mon ancrage, mon port d’attache.
J’ai grandi lentement, à l’ombre des marées et marécages du comté de Colleton. J’avais les bras hâlés et robustes après les longues journées de travail sur le crevettier, dans la chaleur incandescente de Caroline du Sud. Parce que j’étais un Wingo, j’ai travaillé dès que j’ai su marcher ; à cinq ans, je savais pêcher le crabe mou. J’avais sept ans lorsque j’ai tué mon premier chevreuil, et à neuf ans, je mettais régulièrement de la viande dans les assiettes de la table familiale. J’étais né sur une île marine de Caroline, j’y avais été élevé, et je portais, imprimé sur mes épaules et sur mon dos, l’or sombre du soleil des basses terres. Enfant, je me plaisais à naviguer sur les bras de mer, menant un petit bateau entre les bancs de sable où, à marée basse, de paisibles colonies d’huîtres apparaissaient sur fond de vase brune. Je connaissais tous les pêcheurs par leur nom, et eux me connaissaient aussi, et ils me saluaient d’un coup de corne au passage, lorsqu’ils m’apercevaient en train de pêcher dans le fleuve.
À l’âge de dix ans, j’ai tué un aigle chauve, pour le plaisir, pour l’originalité de la performance, et malgré la stupéfiante, la divine beauté de son vol solitaire au-dessus des légions de menu fretin. Ce fut la première et unique fois que je tuai une chose que je n’avais encore jamais vue. Après m’avoir battu pour avoir enfreint la loi et parce que je venais de tirer sur le dernier aigle du comté de Colleton, mon père m’obligea à faire un feu, à plumer l’oiseau, à le cuire, puis à le manger, malgré les larmes qui roulaient sur mes joues. Ensuite il me livra au shérif Benson qui me laissa enfermé pendant plus d’une heure dans une cellule. Avec les plumes de l’oiseau, mon père confectionna une vague coiffure d’Indien que je dus porter à l’école. Il croyait à l’expiation des péchés. Ces plumes, je les ai gardées sur la tête plusieurs semaines, jusqu’au moment où elles ont commencé à se décomposer, l’une après l’autre. Elles balisaient mon passage dans les couloirs de l’école, comme si j’étais un ange pourrissant, à jamais discrédité.

lundi 14 décembre 2015

Hilary Mantel et les intrigues de Cromwell

Thomas Cromwell s’est hissé aux sommets du pouvoir Dans l’ombre des Tudors – titre du premier volume, traduit en 2013 et disponible aussi au format de poche, de l’ensemble romanesque à travers lequel Hilary Mantel retrace sa carrière. Secrétaire du roi Henri VIII, il doit aplanir les difficultés que le souverain provoque lui-même dans sa vie matrimoniale. Henri s’était lassé de Catherine d’Aragon pour épouser Anne Boleyn. Mais Henri rêve désormais de Jane Seymour dont il veut faire sa troisième épouse. Ou sa vraie première épouse, si l’on considère les moyens mis en œuvre pour faire annuler les précédents mariages sous les prétextes les plus divers.
Le pouvoir s’inscrit dans cette période, de septembre 1535 à l’été 1536, jusqu’à l’exécution d’Anne Boleyn. Et, dans la foulée, de quelques hommes. Comme par hasard, ceux qui avaient une responsabilité dans la chute du cardinal Thomas Wosley. Cromwell, fidèle à son maître même après la mort de celui-ci, n’a pas renoncé à le venger. Et sa vengeance est terrible, à la mesure de la place qu’il occupe dans les rouages du royaume.
Thomas Cromwell, rappelons-le à la manière dont quelques nobles se chargent de le lui dire dans le roman, est un homme de basse extraction. Son père était forgeron, ce qui suscite le mépris de quelques grandes familles pour lesquelles il n’est pas digne d’occuper ses fonctions. Mais, qu’on le veuille ou non, son bras est désormais puissamment armé. Et s’opposer à lui est devenu dangereux, à moins d’avoir la possibilité de l’écarter. Ce n’est pas réalisable, au moins pendant cette période. Il tire lui-même les fils des marionnettes qui croient intriguer pour leur propre compte, quand elles ne font, en réalité, que se conformer aux vœux secrets de Cromwell.
Pétri de paradoxes, l’homme est fascinant. Plus exactement : la romancière en a fait un personnage fascinant à travers ses paradoxes. Elle l’anime comme un être de chair, de sang et de convictions. Il est bien mieux qu’une figure historique. Hilary Mantel s’est autorisé, elle l’explique en fin de volume, quelques libertés avec les faits. Elle pouvait se le permettre : les zones d’ombre de l’Histoire sont l’espace où la fiction s’épanouit. Celle-ci en particulier.

mercredi 17 juin 2015

La perspective Vautrin

Jean Vautrin, que décidément je ne me résous pas à abandonner si vite, c'était une manière de voir la vie et les gens. Son regard et son écriture, en partie commune avec Dan Franck pour les aventures de Boro, ont suscité chez moi, au fil des années, quelques articles dont voici, parmi ceux que j'ai retrouvés dans les archives, les principaux.

Un grand pas vers le Bon Dieu est un roman ample et touffu, aux rebondissements multiples, à l’écriture singulière. Bref, un livre inclassable, à moins de suivre Jean Vautrin dans sa définition du roman « aventureux » où il lui plairait de voir rangé son nouveau roman.
De Billy-ze-Kick à La Vie Ripolin, la langue de Vautrin a toujours traîné assez loin d’un français classique et policé :
— J’adore une expression d’argot qui dit qu’un poivrot « creuse un verre ». Moi, j’ai envie de creuser les mots. Donc mon écriture est très large, pléthorique, et, dans tous mes livres, les mots ont parfaitement le temps et le droit de faire la pirouette.
Au cours de ses voyages, Jean Vautrin s’est intéressé à la Louisiane et au cajun qu’on y parle :
— Le français y est archaïque, il y a une démarche de défense de la langue française, mais qui n’empêche pas la présence de mots anglais, par capillarité. Je me suis dit : « Voilà un fantastique creuset pour toi ! »
Dans ce torrent de mots apparaissent rapidement les personnages principaux, paysans et bandits…
— Puisqu’on est à la campagne et que j’ai situé ça près du Texas, ces paysans ressemblent à des personnages de westerns. Il y a les broncos, les chevaux sauvages. Il y a les gens qui se battent en duel, il y a des shérifs, il y a des bandits, et des chasseurs de primes aussi, bien sûr.
Situons le point de départ en deux mots – ce qui est bien peu. Edius Raquin, très attaché à sa terre, a épousé Bazelle il y a dix-huit ans. Leur fille Azeline est très belle… Et le bon temps roulait. Jusqu’au jour où arrive à la ferme le bandit Farouche Ferraille Crowley, blessé mais beau aux yeux d’Azeline, et sûr à ceux d’Edius. Voilà un mariage en perspective, sous le regard de Palestine Northwood, un chasseur de primes qui a attaché ses pas à ceux de Ferraille. La fête commence, la fête est finie, une autre histoire prend naissance…
— J’ai voulu qu’il y ait aussi cet autre itinéraire, de la campagne à la ville, et que cela se joue sur plusieurs générations. En outre, la musique est là, sous-jacente, qui débute en country et qui va elle aussi vers la ville, vers le jazz.
Pour goûter ces réjouissances langagières et aventureuses, il suffit de s’y laisser aller. Le rythme du roman fait le reste. Les personnages ont une telle manière de traiter sur le même pied leur vie quotidienne et les valeurs éternelles qu’on se sent, avec eux, dans le partage du monde. Ambitieux, Jean Vautrin est allé jusqu’au bout de ce qu’il voulait réaliser, avec la sérénité d’un artisan qui se sait en pleine possession de ses moyens. Quand il parle maintenant, avec un peu de recul, d’Un grand pas vers le Bon Dieu, il le fait avec un plaisir gourmand :
— Je voulais renouer avec une grande tradition tout à fait perdue en France, qui va de Marquez à Irving en passant par Conrad – je les cite volontairement en vrac, en mélangeant les valeurs –, avec de grands romans où le temps passe, où on assume une multitude de personnages, où on peut se situer dans un quotidien terre à terre, presque folklorique, et puis fiche le camp à des hauteurs… et devenir brusquement lyrique, employer un langage qui n’est pas tout à fait de la prose…

Le temps des cerises (Franck & Vautrin, 1991)
Souvenez-vous : il y a quatre ans, un nouveau héros de feuilleton naissait sous une plume tenue à la fois par Dan Franck et Jean Vautrin – en réalité, on n’arrête pas le progrès, plutôt sous les touches de leur Macintosh, avec échange de disquettes pour se communiquer les versions successives du texte. Un héros séducteur jusque dans son défaut physique : une jambe raide qu’il attribue, selon les interlocuteurs, à différents hauts faits de sa vie aventureuse. Hongrois, Blèmia Borowicz, dit « Boro », a connu la gloire en 1933, quand il a photographié « le chancelier Hitler la main sur la croupe d’Eva Braun ». Depuis, il a fait son chemin, fondant avec deux amis une agence de presse qui fournit les journaux du monde entier en clichés sensationnels.
L’actualité du temps qui passe leur procure, il est vrai, un matériau de choix. Surtout si on choisit, comme l’ont fait les créateurs du personnage, de remonter le temps à petits bonds : Le Temps des cerises, deuxième volume d’un cycle qui devrait en compter cinq et nous conduire jusqu’en 1956, plonge dans l’époque du Front populaire et des débuts de la guerre d’Espagne. En France, des clans fermement campés sur leurs positions s’affrontent dans l’ombre, et parfois même dans la rue. La belle Ashton-Martin de Boro subit la loi des casseurs et, aux galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose. De mystérieux flacons de parfum « Rouge Sang », qui se révèlent contenir de l’acide, mettent Boro sur la piste d’un trafic d’armes qui le conduit en Italie. L’internationale fasciste possède ses réseaux, que notre reporter-photographe, fidèle au moins autant à son sens de la justice qu’à son goût du scoop, suivra jusqu’à connaître même l’humiliation de devoir « planquer » dans une maison de passe italienne pour démonter tous les rouages de ce trafic. Humiliation, c’est une manière de parler, car en fait, il aime plutôt ça, Boro. Les dames appartiennent à sa vie quotidienne comme la photographie. Il n’est pas cynique, il serait même plutôt généreux, mais il ne cesse de tomber amoureux, d’un visage, d’une peau, d’une pose… quand ce n’est pas de la fraîcheur de Liselotte, dix-sept ans, embarquée bien malgré elle dans une aventure où elle n’avait rien à faire. Entre ses études de droit et son emploi de vendeuse aux… galeries Lafayette (vous l’aviez deviné !), elle devient un témoin gênant qu’il faut éliminer. Devant elle, Boro se comporte en père – elle vient de perdre le sien suite à un accident minier, dans le Nord – plutôt qu’en amant. Avec, néanmoins, quelque dépit de se comporter de la sorte. Elle est mignonne, Liselotte. Mais elle sera pour quelqu’un d’autre…
Simple, pour respecter la règle du feuilleton qui permet au lecteur de ne pas se poser trop de questions sur le pourquoi et le comment des réactions des personnages, Boro n’est cependant pas simpliste. Et comme Franck et Vautrin n’ont pas oublié non plus qu’ils étaient écrivains – pas seulement des tâcherons qui tirent à la ligne pour remplir leur contrat –, on se régale sur tous les plans : le scénario est parfaitement au point, la documentation est précise sans être envahissante, et l’ensemble du récit est tenu par un style réjouissant qui aide à traverser, l’œil rivé sur le viseur du vieux Leica de Boro, les temps de troubles dont la dimension est véritablement romanesque.

Courage, chacun (1992)
Jean Vautrin aime les gens et ne s’en cache pas. Il leur invente des histoires. Un visage, une attitude, et le voilà qui démarre au quart de tour : « C’était. C’était banal comme une bougie éteinte. Un homme penché sur une femme. Un couple arrêté non loin du parapet d’un pont. » C’est le début de la nouvelle la plus courte de son recueil : Courage, chacun, en regroupe neuf, neuf doux délires qui parfois basculent dans « Ma Haine mortelle », parce qu’ainsi va la vie et qu’il ne faut pas toujours se laisser manipuler par les autres.
Jean Vautrin aime les gens et le leur dit à sa manière. Une manière bourrue, histoire de ne pas pleurer avec les autres mais de les engager au contraire à résister quand quelque chose vous fait mal, quand on croit que tout va bientôt s’arrêter. Il arrive que cela s’arrête, d’ailleurs : il ne faut pas imaginer que les choses durent éternellement.
Jean Vautrin aime les gens et ne se contente pas des romans pour les raconter. Animateur de la collection de nouvelles où il publie ce recueil, il reste le défenseur d’un genre auquel on se demande pourquoi le public ne fait pas davantage confiance. Alors que les nouvelles, et celles de Vautrin en particulier, permettent de multiplier les rencontres, d’avoir en kaléidoscope une vision de notre monde, entrevu parfois sous des angles tout à fait inattendus.
Jean Vautrin aime les gens, il serait juste que les gens le lui rendent en restant ou en devenant ses lecteurs.

Les noces de Guernica (Franck & Vautrin, 1994)
Il nous a déjà entraînés dans quelques aventures hautes en couleur, ce reporter-photographe à la jambe folle (une seule jambe, heureusement, abîmée après une histoire dont les versions diffèrent selon les interlocuteurs auxquels il la raconte). Boro, dans La Dame de Berlin, photographiait Hitler avant son grand avènement, dans une position compromettante. Dans Le Temps des cerises, il démontait la conjuration de la Cagoule et, déjà, donnait un coup de main aux Espagnols, côté République.
Car voici l’Espagne en plein, et même en pleine guerre, dans Les Noces de Guernica, troisième épisode des aventures de Boro dont Dan Franck et Jean Vautrin nous régalent depuis 1987. Le photographe boiteux et néanmoins talentueux a été fait prisonnier et se retrouve dans une sorte de nid d’aigle dont il paraît difficile de sortir autrement qu’en subissant l’envol final, celui qui précipite les corps des condamnés sur les rochers, beaucoup plus bas.
L’essentiel du roman nous entretiendra de cela : de cette détention qui prendra des aspects bien particuliers, dont il convient de ne pas trop parler ici pour laisser fonctionner l’effet de surprise. Disons seulement que la très belle Solana a bien des arguments pour troubler Boro, homme destiné à tomber d’un amour dans l’autre, comme à répétition. Car, tandis que Boro se morfond dans sa cellule avec un petit espoir d’en sortir (et, dans la cellule d’à côté, devinez qui on trouve ? Arthur Koestler !), sa cousine, la très belle, elle aussi, Maryika, amour de jeunesse dont il reste plus que des traces dans les sentiments partagés entre ces deux personnages, remue ciel et terre pour retrouver l’homme de sa vie…
Documentées comme seuls les meilleurs romans historiques le sont, Les Noces de Guernica nous emportent une fois encore dans des aventures à n’en plus finir, avec, d’ailleurs, la promesse, reçue avec plaisir, d’épisodes suivants, dès avant le traditionnel « À suivre » qui clôt l’épisode. Quelques allusions sont faites déjà, en effet, à ce qui se produira ensuite, au cours de la seconde guerre mondiale, dans le maquis du Vercors. Il ne faut même pas demander le programme, il nous est offert, et on est heureux de prendre rendez-vous.
En attendant cette suite, les cinq cent et quelques pages que voici méritent bien d’être placées sous les yeux gourmands. Elles ont tout pour séduire les amateurs de grands destins conjugués sur le ton du feuilleton.
On retrouve, comme dans tout feuilleton qui se respecte, des personnages déjà rencontrés précédemment, mais les auteurs ont soin de résumer leur parcours, à l’intention des lecteurs qui prendraient le train en marche. De sorte que chacun, familier ou non de la série en cours, peut trouver ici de quoi titiller son imagination, sur plusieurs registres qui vont de l’histoire au roman d’amour, sans négliger un engagement politique qui n’hésite pas à se faire du bon côté…

Mademoiselle Chat (Franck & Vautrin, 1996)
En 1987, Dan Franck et Jean Vautrin, qui avaient déjà derrière eux et poursuivent depuis une œuvre personnelle de romancier, se lançaient dans l’écriture à quatre mains, imaginant un personnage de reporter-photographe boiteux mais très séduisant, originaire de Hongrie et, à partir du début des années trente, présent sur tous les terrains de l’actualité européenne. La dame de Berlin avait ouvert le bal, puis avaient enchaîné Le temps des cerises et Les noces de Guernica. Voici le quatrième volume de ce feuilleton de notre temps, Mademoiselle Chat, toujours aussi plaisant, plein de rebondissements, d’humour, écrit d’une plume très sûre et pas du tout à la va-comme-je-te-pousse. Autant dire qu’on ne se lasse pas de retrouver Boro, de loin en loin, dans sa traversée de l’histoire contemporaine.
La Seconde Guerre mondiale se prépare, mais tout le monde ne le sait pas encore. Même Boro, comme fatigué de l’actualité après la guerre d’Espagne, est allé s’égarer en Inde pour un reportage exclusif qui ne donnera pas vraiment de résultats, sinon par la bande : il a eu accès, par hasard, à un des secrets les mieux gardés de l’Allemagne, le système de codage Enigma.
« Au début, nous avons une idée qui tient en un demi-feuillet », explique Dan Franck (tout seul ce jour-là mais il nous avait averti : Je fais très bien Franck & Vautrin tout seul, comme Jean, d’ailleurs). « Sur cette idée de base, l’un des deux se lance. Quand il est fatigué, il passe le manuscrit à l’autre, qui réécrit un peu le texte et continue. Ainsi de suite jusqu’à obtenir un gros roman dans lequel chacun essaie d’étonner son premier lecteur – l’autre auteur. »
Depuis le début de ce grand feuilleton, la technique de travail n’a pas vraiment varié, mais des habitudes se sont prises, qui aident à obtenir un résultat plus cohérent. Car Dan Franck et Jean Vautrin n’ont pas vraiment, dans leurs propres ouvrages, le même type d’écriture, et il faut bien que se crée un style « Franck & Vautrin », quelque part entre les deux. « Au début, on essayait de s’imposer une sorte d’écriture blanche, mais c’était impossible. Il fallait repasser sur chaque chapitre. Encore maintenant, mais il y a moins de travail d’unification. On a trouvé un style. En raison de cela, je crois que ce quatrième volume est un bon Boro. »
Impression confirmée par la lecture, agrémentée de clins d’œil plus ou moins discrets, comme une rencontre avec d’autres personnages romanesques, Léa Delmas et François Tavernier (les héros de La bicyclette bleue, de Régine Deforges), ou le fait de croiser sans cesse, d’une aventure à l’autre, un André Malraux dont Boro oublie toujours le nom.
Et puis, bien entendu, il y a les péripéties elles-mêmes, enlevées en chapitres brefs au cours desquels la tension ne se relâche jamais, si bien qu’on galope à travers ces pages avec le sentiment que ce n’est jamais trop long, et on en redemande.
Si tout va bien, on en aura encore. Franck Vautrin n’arrêteront que s’ils s’ennuient, et c’est loin d’être le cas actuellement. Comme ils avaient le projet de mener Boro jusqu’en 1956, histoire de lui faire retrouver sa Hongrie natale, en cinq volumes, et qu’après quatre volumes il n’est encore qu’en 1939, on peut penser qu’il aura encore à vivre bien d’autres événements, pour notre plus grand plaisir…

Jean Vautrin se souvient qu’il a écrit des romans noirs, très noirs, et repique au jeu avec un plaisir qu’il nous fait partager en même temps qu’il perd son prénom. Le roi des ordures se passe autour des décharges de Mexico, sur lesquelles des familles entières récupèrent les matériaux les plus divers. Ces activités se déroulent sous l’autorité toute-puissante d’un roi des ordures, un parrain local au pouvoir absolu, droit de cuissage compris. Don Rafael Gutierrez Moreno choisit des femmes en échange, pour leurs familles, d’un droit d’exploitation sur une parcelle. Ce monde est la parfaite illustration d’une déliquescence sociale née d’une course aux profits qui annihile tout espoir de sursaut moral.
Il n’est pas de meilleur contexte pour agiter quelques personnages dans un bocal empli d’eau trouble. Car nul n’est net dans ce sac de nœuds où s’accumulent les ennuis. D’abord pour le personnage clef du détective : Harry Whence est arrivé au Mexique parce que, plus au nord, cela sentait mauvais pour lui. Habité par des pulsions malsaines, il a besoin de changer d’air régulièrement, mais rien ne s’arrange jamais pour lui. Il n’a guère d’affaires à traiter, il continue à se jeter comme un damné sur les femmes et la voix imaginaire de son père mort ne cesse de lui dire qu’il n’arrivera jamais à rien. Même son modèle, Philip Marlowe, ne peut pas grand-chose pour lui. Harry Whence est décidément trop nul…
Malgré tout, il se prend parfois d’affection pour un client, comme ce nain malade dont on a volé la chaise roulante. En authentique héros, qui joue le rôle de celui qu’il voudrait être en permanence, Whence affronte les pires ennuis pour parvenir à son but…
Il y a, dans ce roman, des scènes extraordinaires, dignes du cadre dans lequel elles se déroulent. Voici, par exemple, comment Harry Whence se défoule parfois à la tequila, dans les moments de tension, avant de relever quelque défi imbécile à l’issue trop prévisible :
« Un peu de sel, une rondelle de citron. Sous sa calotte blanche, Tête-de-poivron me regarde boire le premier verre. Il sait qu’un bronco va entrer dans le corral de mon estomac et attend de voir monter mes larmes. L’étalon effectue une série de ruades, mais je garde le cavalier. »
Quelques tequilas plus tard, Harry Whence est prêt à regarder la mort en face : « Quand le temps s’accomplit, nous sommes sans défense. »
Harry Whence est un loser magnifique (et non un looser, comme l’orthographie malheureusement Jean Vautrin). Le temps que nous passons avec lui est gagné non seulement sur sa mort mais aussi sur la nôtre.

Jean Vautrin a toujours été sensible aux mécanismes de haine qui, souterrainement, minent notre société. Un monsieur bien mis, roman très bref, presque un conte – illustré par lui-même –, relate un moment dans la vie d’une cité pareille à toutes les autres, où les gens se côtoient, venus d’horizons divers, et constituent des familles de bric et de broc, des ensembles sans autre intersection qu’une curiosité malveillante.
Arrive, dans ce jeu déjà complexe, « Un monsieur bien mis ». Il passait par hasard, sur un quai de la gare locale, et il n’a pas supporté l’attitude de Locomotive Baba N’Doula, viré depuis six mois mais qui continue à balayer nonchalamment les quais. L’homme au chapeau noir a mis le pied sur un tas de poussière, a glissé, a failli tomber, et l’Africain l’a rattrapé. Le monsieur bien mis est entré dans une colère… noire, l’Africain a rigolé. Crime contre la France, n’est-ce pas, qui se passerait bien de tous ces immigrés !
De ce sursaut d’indignation nourri de thèses dignes de celles du Front national va naître, selon une logique d’autant plus implacable qu’elle est irréfléchie, un de ces actes inqualifiables comme il s’en commet discrètement dans des pays développant un phénomène de rejet de l’autre. Jean Vautrin ne tire pas de conclusion, le lecteur est assez adulte pour le faire lui-même. Mais, sous le plaisir d’une lecture agréable, quel malaise salutaire !

Il y a chez Jean Vautrin une générosité qui s’étend à toutes les catégories humaines, sans la moindre restriction. Comme un avocat peut être amené à défendre l’indéfendable assassin, l’écrivain porte la responsabilité de donner la parole à ceux qui n’ont pas le droit à la parole. L’homme qui assassinait sa vie est un roman si bouleversant, si perturbant, que l’auteur s’est senti obligé de le faire précéder d’un bref avant-propos qu’il est utile de citer en partie avant d’aller plus loin : « Gigolettes, rebuts, transfuges, paumés, otages, beurettes, obèses, négros exportés-Boeing, funkies, junkies, prolos ou petites gens en quête d’un moyen bonheur, j’aime la terre entière. J’ai peur, je ris, je vomis, je m’éraille, je proteste pour elle. C’est l’homme qui m’intéresse. Sa noblesse souillée. Sa vérité violée. Sa dignité détruite. Et aussi ses chemins douloureux. La contradiction de ses pas. Son devenir incertain. Ses fantasmes, sa fornication, qui le soumettent au troupeau. Ses gestes qui trahissent ce qu’il enferme dans son cœur. »
Et ce sont des pensées bien sombres qui habitent le cœur de l’homme au volant d’une Mercedes. Il s’arrête pour tuer, avant de s’arrêter tout à fait, ceux qui appartenaient au cercle de sa vie. Le malheur profond a gagné son esprit, il n’en sortira plus – mais les autres ne doivent pas s’en sortir non plus. Anti-héros par excellence, il n’a plus d’autre but dans la vie que la destruction, la sienne pour finir.
L’homme qui assassinait sa vie est une saleté d’histoire. Surtout pour Gus Carapate, détective privé, qui se trouve embringué dans une sorte de molle complicité dont il ne peut se défaire. L’empathie qui rapproche les hommes dans la douleur peut ne pas avoir de limites. Celles qu’on pourrait imaginer sont franchies à toute berzingue, dans un roman fou qui « s’autoroute » avec le frémissement du vent et de la peur.
Il pleut beaucoup dans les pages de ce livre. Au cas où on serait inattentif, Vautrin le répète même trois fois dans la première page, ajoutant pour faire bonne mesure des filles qui s’abritent sous les porches, un homme qui s’essuie le visage avec la main et finit par se couvrir la tête de son bras replié, des hachures de pluie, l’averse, les flaques.
Ça n’a l’air de rien, mais, pour un début de roman noir, c’est une sacrée manière de façonner le rêve. Un rêve en forme de cauchemar éveillé, et on n’a pas le droit de dormir. Le récit n’en laisse pas le temps, qui court à travers les heures et les jours sans désemparer, jusqu’à extinction totale de l’espèce humaine la plus proche du tueur.
Tel est le climat, et on ne s’étonnera pas de ce que la dernière phrase est la même que la première : « Il pleut. » Bordeaux et ses environs sont le théâtre d’un drame dont le lecteur ne se relèvera pas. L’embellie n’est pas annoncée de sitôt.
Greffées sur le récit principal, d’autres histoires dérapent sur les bas-côtés. Ce n’est guère plus joyeux. Dans le fatras nauséabond d’un monde qui se retient à grand-peine de hurler, Vautrin puise à pleines mains et nous jette au visage les résultats de ses trouvailles. On a envie de lui demander d’arrêter, et on se presse pourtant de continuer, avec lui, sur les chemins de cette vie à laquelle nous appartenons, bon gré, mal gré.
Se souvient-on que le même écrivain a publié, il y a une douzaine d’années, un recueil de nouvelles dont le titre était Dix-huit tentatives pour devenir un saint ? Nous voici à l’extrême opposé du titre, c’est-à-dire peut-être, sur le cercle des possibilités réduites offertes à l’homme, au même endroit. C’est sa façon d’embrasser la totalité des hypothèses, dans une œuvre qui ne laisse pas de marbre et se distribue, de livre en livre, comme autant de coups de poing destinés à réveiller les (bonnes) consciences endormies.
Il convient d’être reconnaissant à Vautrin de ne pas ronronner, comme le font tant d’autres, et de secouer avec fracas les idées reçues. Si, une fois le roman terminé, on se trouve déçu de l’homme, c’est qu’on refusait de voir la vérité de celui-ci. La voici en pleine lumière, pour notre édification personnelle.

Cher Boro (Franck & Vautrin, 2005)
Depuis les débuts de ses aventures, le photographe boiteux d’origine hongroise auquel Franck et Vautrin ont donné vie il y a bientôt vingt ans est marqué par la Seconde guerre mondiale. Elle n’était pas commencée dans La dame de Berlin mais Hitler était déjà un personnage qui allait imprimer sa marque sanglante sur l’époque. Et un cliché à la sauvette avait fait de Blèmia Borowicz le précurseur des paparazzis en même temps qu’une vedette dans sa profession.
Ce farouche défenseur des libertés devait, en raison de son métier autant que de ses convictions personnelles, traverser les grandes pages historiques de ces années-là : le Front populaire, la guerre d’Espagne et, bien sûr, celle dans laquelle il se trouve encore en plein pour le sixième épisode de la série, Cher Boro.
Le 1er janvier 1942, au milieu de la nuit, Boro est largué d’un avion anglais dans le sud de la France, avec quelques autres personnes chargées de diverses missions très secrètes. Si secrètes qu’il ne connaît aucun de ses compagnons, et qu’il ne connaîtra même pas le nom de celle à côté de qui il atterrit. Pendant tout le roman, au hasard de leurs rencontres qui déboucheront sur une belle liaison amoureuse, elle sera Bleu Marine, à cause de la couleur de ses yeux, mais se fera appeler par une multitude de prénoms, promettant de lui révéler l’authentique le jour où il livrera lui-même la vérité sur ce qui est arrivé à sa jambe – selon les moments, il imagine des histoires plus invraisemblables les unes que les autres pour l’expliquer.
Voilà ce qui fait le charme de Boro : les petites histoires qui tissent une familiarité avec le personnage au fil des épisodes, une cohérence parfaite dans la désinvolture apparente avec laquelle il traverse les événements. Ceux-ci tiennent pourtant du tragique puisqu’il est recherché par des Allemands d’une rare cruauté pour lesquels la torture est un jeu. Auquel succomberont plusieurs protagonistes de Cher Boro.
Il est peu probable que nous lisions un nouvel épisode dès l’an prochain, puisque nos auteurs n’ont jamais mis moins de deux ans à terminer un volume. Mais Boro reviendra quand même en librairie dès 2006, grâce à Enki Bilal, qui dessine les couvertures depuis le début et qui reprend la série en bande dessinée chez Casterman.

Jean Vautrin est depuis toujours un homme en colère, un rebelle. Il l’est resté. « Je ne suis pas un écrivain convenable », rappelle-t-il, au cas où nous l’aurions oublié, dans La vie badaboum. Ce recueil de textes jette quelques coups de projecteur sur des épisodes de sa vie. La découverte de l’Inde, de la photographie, du cinéma avec Rossellini. Le roman noir au moment où fleurissait le « néo-polar » français, en compagnie de Manchette ou d’ADG. L’art de la nouvelle, genre pratiqué avec bonheur par son maître Raymond Carver. Le goût pour les mots : « Toujours, il faut que j’aille fouiller les mots. Que je les détrousse, gratte, repeigne, attise. C’est un exercice musculaire, presque. Un très puissant bazar. » Rabelais n’est pas loin, ni Céline, ni Queneau…
Vautrin raconte ses coups de cœur pour des maisons et les régions où elles sont posées, où il s’est implanté pleinement avant de migrer ailleurs. Il prouve sa fidélité en amitié, notamment dans deux très belles lettres à Jean-Paul Kauffmann, du temps de sa détention au Liban, ou dans un hommage à Yves Gibeau.
Il marche avec le monde, avec son époque, en élevant la voix quand il le pense nécessaire. Même si « un écrivain est un explorateur, pas un endoctriné », il dénonce l’ère du fric roi, appelle la jeunesse à se révolter, plaide en faveur d’une Europe culturelle plutôt qu’économique. Il ne supporte définitivement pas les inégalités, les injustices. Et, tout aussi définitivement, il tend la main, dans un mouvement spontané qui n’a pas besoin d’être justifié, aux faibles, aux démunis.
Jean Vautrin serait un magnifique personnage de roman. Cet autoportrait éclaté en dessine les grands traits. Les détails complémentaires sont à imaginer à travers ce qu’il a écrit, à puiser dans les vies imaginaires proposées par ses fictions.
Précisément, en voici quelques-unes dans Maîtresse Kristal et autres bris de guerre. Ce recueil de nouvelles, un des trois livres publiés par l’auteur en ce début d’année très faste, est animé par une autre de ses détestations capitales : la guerre. « Ce qui compte à mes yeux / C’est qu’on a eu tort de la faire », écrit-il. Toujours et partout. Lui qui a « joué, tendre enfant, sur la tombe du uhlan de la mort et du cuirassier français qui s’étaient mutuellement embrochés au milieu des sépultures et reposent désormais côte à côte », ne s’est jamais remis de la violence des hommes. Ne s’est jamais remis d’avoir filmé, alors qu’il était « griveton » (simple soldat) en Algérie, le premier essai nucléaire français.
Alors, il raconte, dans Maîtresse Kristal, comment le jeune Ali Bouchaieb, treize ans, fils de harki, décide de changer le cours de son existence. Ali a pris le revolver de son père, qui a pris l’habitude de frapper sa mère. Ali braque une femme dans la rue. Il ne lui fait même pas peur. Madame Ben Bouzrara, réputée riche en raison de sa profession – elle est prostituée –, l’invite chez elle, le séduit, lui raconte la Maîtresse Kristal qu’elle fut, dans une autre vie. La guerre qui grondait dans la tête d’Ali se défait sur les draps trempés par l’amour…
Ailleurs, les morts d’un cimetière militaire se rebiffent. L’armistice de 1918 est annoncé avec bonne humeur par le frère du chauffeur d’un général, qui a transmis la nouvelle avant son officialisation. Mais la bonne humeur ne dure pas : Poupette, la femme du chauffeur, retourne dans les bras de son mari et une belle aventure amoureuse se termine.
Jean Vautrin souffle le chaud et le froid. Ne fournit pas toutes les explications. Les situations sont assez claires pour amener le lecteur à se poser les bonnes questions, et à y répondre pour lui-même. Ce qui fait bouger le cœur des hommes est, au fond, universel. Les guerres et leurs conséquences exacerbent partout le désir et les sentiments, quand elles ne provoquent pas un abattement duquel il est difficile de se relever. Le chaud et le froid… Côté température, l’écrivain possède un thermomètre d’une rare précision. On aura compris qu’il ne mesure pas en degrés, mais en unités beaucoup plus sensibles, enfouies dans l’intimité de chacun.

La dame de Jérusalem (Franck & Vautrin, 2009)
D’une dame à une autre, de La dame de Berlin qui ouvrait le cycle à La dame de Jérusalem qui le prolonge aujourd’hui après six autres volumes, Boro, intermittent de l’amour et permanent de la photographie, a traversé bien des guerres. En reporter chasseur d’images inédites, son enthousiasme reste pourtant entier. Quand il reçoit un coup de téléphone anonyme lui demandant d’être à Jérusalem le 22 juillet 1946, Boro saute dans un avion sans savoir ce que cela lui réserve. Il n’aura pas à le regretter : à midi vingt, l’hôtel King David, qui abrite le commandement britannique en Palestine et devant lequel il se trouve, explose. Un nouveau scoop pour la presse internationale. Et le premier moment fort d’un roman où s’en annoncent beaucoup d’autres. Sans oublier la rencontre avec Lika, qui lui avait fixé le mystérieux rendez-vous.
La suite, au fil d’événements qui appartiennent aux manuels d’histoire mais sont envisagés ici comme de l’actualité très brûlante, conduira Boro à s’intéresser de près à ce bout de territoire très convoité. L’occupation britannique et ses excès – avec un deuxième séjour en prison pour le photographe, qui avait déjà goûté des geôles espagnoles. Les voyages clandestins des survivants juifs aux camps de la mort. La tension croissante entre Arabes et nouveaux occupants. Les enjeux politiques de la reconnaissance d’un nouveau pays qui n’a pas encore de nom – Israël ou Sion ? La guerre qu’il faut préparer…
La documentation, abondante et précise comme de coutume, n’empiète pas sur le caractère éminemment romanesque d’une vie privée agitée. Boro et les femmes, c’est à chaque fois un nouveau chapitre ouvert sur de nombreuses possibilités. Outre Lika, déjà signalée, il y aura aussi et surtout Sasha, une jeune médecin qu’il se décidera à aimer pour toujours – mais pas toujours. D’émouvantes retrouvailles avec sa cousine Maryika se produisent à New York, où il est enfin obligé de reconnaître que Sean, le fils de son amour d’enfance, est aussi le sien. Et non celui de Dimitri, son presque frère, lui aussi passé dans la vie de Maryika. Dimitri qui meurt au combat, après que Boro s’est en outre trouvé un oncle dont il ignorait tout, mais qui savait tout de lui. C’est beaucoup d’émotions pour un seul homme.
Mais quel homme ! Un héros digne des grands feuilletons du dix-neuvième siècle, qui parcourt les champs de bataille avec sa canne et son Leica. Quand il revient à Paris et retrouve les complices de l’agence qu’il a fondée, il sait aussi faire la fête et briser d’un bon mot quelque tension naissante.
Entre-temps, nous aurons eu droit à quelques nouvelles versions de l’origine de sa claudication. A de mémorables coups de gueule. A des scènes de bravoure que Franck et Vautrin alignent avec générosité.
Le roman populaire, quand il est de cette qualité, a toujours raison. Il nous emporte avec ses personnages dans des remous incessants et lève toutes les réticences que l’on pourrait avoir sur un genre que l’on dit, à tort, dépassé.

Jean Vautrin a mis en route un sacré feuilleton en 2004 quand il s’est mis en tête de suivre la vie de Quatre soldats français, titre d’un ensemble qu’il a découpé en autant d’épisodes que de personnages : Adieu la vie, adieu l’amour, le premier, campait le décor des tranchées en 1917 du côté du Chemin des Dames ; La femme au gant rouge, sans oublier la boucherie de la guerre, retrouvait la frénésie parisienne ; La grande zigouille, fin 1917, était marquée par le complot des quatre personnages principaux, que l’on retrouve aujourd’hui, après l’armistice, rendus à la vie civile et poursuivis par leurs fantômes dans Les années Faribole, ultime livraison du cycle.
Une fois n’est pas coutume, il faut dire un mot des couvertures de cette série. Jacques Tardi y pose son empreinte en familier de la Grande Guerre dont il a plusieurs fois peint l’horreur, en familier aussi de Jean Vautrin, dont il a adapté Le cri du peuple, roman situé à l’époque de la Commune de Paris en 1971.
Revenons à nos quatre soldats, aussi dissemblables que possible, dont le groupe constitué par le hasard symbolise le rapprochement, sur le front, d’êtres peu faits pour se rassembler. Ceux-ci, pourtant, se donneront rendez-vous chaque 1er janvier, à partir de 1920 (le temps nécessaire pour se remettre des combats) chez l’un d’entre eux, le plus apte à recevoir fastueusement ses compagnons d’armes. Raoul Montech, propriétaire de prestigieux vignobles, éleveur de Sauternes, accueillera donc les trois autres : Guy Maupetit, dit Ramier, « l’ouvrier, le rêveur, le libertaire », Boris Malinowitch Korodine, « l’émigré russe, le bohème, le bon géant de Vilnius, le peintre de Montmartre, le chantre du cubisme » et Arnaud de Tincry, « le séduisant aristocrate lorrain, le gentleman cambrioleur ».
Ensemble, ils ont assassiné le colonel Hubert Rémuzat de Vaubrémont dont l’autorité bornée devenait criminelle. Ensemble, ils ont gardé secret cet acte qui leur vaudrait à coup sûr la cour martiale, mais Alphonse Charpaillez les soupçonne et les traque. Caporal, il était déjà à l’affût de tous les renseignements qu’il pouvait glaner ci ou là. Entré dans la police après la fin de la guerre, il poursuit son œuvre en marge de ses enquêtes officielles et devient l’auteur de menaçantes lettres anonymes que Tardi a placé au premier plan sur la couverture…
Jean Vautrin était comme chez lui quand il pataugeait dans la boue des tranchées. Un dernier épisode le rappelle d’ailleurs au début du livre. Mais il s’agit cette fois de fraternisation entre les ennemis d’hier. Le romancier est comme chez lui dans la salle où Fariba Faribole danse presque nue, ou dans les vignes du Sauternais, ou dans la belle affaire de cambriole montée par Tincry avec ses complices – parmi lesquels le formidable Désiré Marie-Joseph Benkélélé, autoproclamé ambassadeur des Grands Lacs, et remplaçant du quatrième soldat le 1er janvier 1920, pour des raisons très légitimes qu’il faudra découvrir.
Car tout s’explique au fil de l’écriture torrentueuse de Jean Vautrin, une sorte d’Alexandre Dumas qui aurait lu Louis-Ferdinand Céline. Du premier, il adopte le sens d’un récit au cours duquel il tire son lecteur par la manche. Du second, il a la respiration haletante, le rythme haché. Ajoutons qu’il ne déteste pas teinter sa langue d’un argot d’époque, que les scènes sur le vif rappellent ses années de cinéaste et qu’il semble vraiment heureux de tirer les fils de ces quatre destins croisés. De la même manière qu’on est heureux de le suivre dans le dédale luxurieux qu’il a organisé.

Gipsy Blues (2014)

Jean Vautrin, animé par une noble cause, prête sa plume à Cornélius Runkele, un jeune gitan que la société place sur de mauvais rails. On aurait aimé applaudir sans réserve. La langue, inspirée d’un argot qui aurait convenu il y a un demi-siècle à un roman noir, l’interdit. Il est difficile de croire à la manière dont s’exprime Cornelius et, par conséquent, le personnage perd l’essentiel de ce qui aurait pu être sa consistance. Dommage.