lundi 8 mars 2010

Foire du Livre : Stéphane Lambert à Prague

Stéphane Lambert ne sera à la Foire du Livre de Bruxelles que par la bande: il est invité aujourd'hui à l'émission Culture Club sur la Première (RTBF). Son éditeur a comme politique de ne pas être représenté à ce genre d'événement. Cela lui convient: "je ne fais jamais de dédicaces", dit-il, "parce que je considère que c'est un non-sens, et source d'inutile frustration, lorsqu'on n'est pas une star du marché (ce que je ne serai jamais, étant donné le type de littérature à laquelle je me voue). Pour tout te dire, je suis assez catastrophé de voir jusqu'où peuvent aller certains auteurs pour faire parler d'eux. Je reste obstinément, et sans doute naïvement, ancré dans le seul travail d'écriture, et je privilégie les vraies rencontres."
Ceci étant posé, parlons avec lui de son dernier livre, un roman, Les couleurs de la nuit, très ancré à Prague où Stéphane Lambert a enseigné.

Il m'a semblé, en lisant Les couleurs de la nuit, y percevoir une forte présence de l'élément liquide. En avais-tu conscience en l'écrivant?

L'eau est présente dans quasiment tous mes textes depuis mes débuts. A la fois comme un élément de vie et comme un moteur de mort. C'est d'ailleurs, il me semble, l'un des motifs de mon écriture, de tenter d'explorer l'ambivalence des choses, les forces contradictoires dans lesquelles nous baignons en permanence, et dont la société contemporaine, dans sa lubie du "bonheur", tente de gommer le versant sombre. Voilà aussi pourquoi j'ai voulu faire ce parallèle avec le 14e siècle dans mon roman. Malgré l'illusion du progrès, nous vivons exactement dans la même précarité, sauf que nous ne voulons plus le savoir.

La ville de Prague, où tu as vécu, ressemble-t-elle à celle dont la littérature a nourri notre imaginaire? Ou, pour le dire autrement: l'as-tu reconnue en t'y trouvant?

Lorsque je parle de l'aspect anxiogène de la ville de Prague, beaucoup de gens qui y sont allés me disent ne pas l'avoir perçu. Ils n'y ont généralement passé que quelques jours dans un contexte qui les a maintenus hors de la réalité de la ville, et de son rythme interne. C'est tout autre chose d'y passer plusieurs mois et d'y voir peu à peu disparaître la lumière, particulièrement pour quelqu'un comme moi qui suis assez solitaire. Alors on se retrouve effectivement dans la même atmosphère étrange que celles des romans qui y ont été écrits. Surtout si on se met à les lire sur place. Pour le reste, je ne reconnais absolument pas Prague dans la plupart des livres qui en donnent une vision strictement colorée, qui ne jouent que sur sa face brillante, son côté "ville musée" aseptisé. C'est une vision totalement biaisée, partielle, touristique, de la ville.

L'irruption brutale d'une réalité dont la presse a rendu compte, à la fin du roman, était-elle une manière de lui trouver une conclusion, si on peut parler de conclusion?

C'est plutôt un questionnement. Comment l'imaginaire peut résister à l'irruption, l'intrusion permanente de la surinformation dans nos vies? Je ne crois plus au roman de facture classique, tel que beaucoup aujourd'hui en écrivent encore. C'est un total leurre. J'ai l'impression lorsque je lis la littérature contemporaine d'une immense régression, on dirait que le 20e siècle n'a pas existé. Il y aurait beaucoup à dire sur ce qui explique ce phénomène (nombre d'auteurs contemporains ne sont pas de vrais lecteurs; volonté de toucher le plus grand nombre; essor des ateliers d'écriture...). Quand je vois l'art à côté, il y a un tel décalage : certains artistes ont cent ans d'avance sur la littérature. C'est-à-dire qu'il me semble que l'écriture elle-même doit trouver une nouvelle forme non pour répondre, mais pour rendre compte de la transformation actuelle du monde, de l'impossibilité d'une narration proprette épargnée par ce chaos.

Zapculture : la France a-t-elle peur?

Au moment où je rédige ceci, la cérémonie des Oscars n'est pas terminée, peut-être vous donnerai-je quelques nouvelles tout à l'heure...
Mais l'actualité culturelle n'est pas en pause pendant cette soirée chic, et voici quelques échos glanés pendant la semaine. Vous les entendrez en chargeant le fichier mp3 vers lequel vous conduit le casque d'écoute...

Après l'indicatif (00'00"-00'25"), je vous propose quinze secondes d'un étrange bégaiement. Elles sont extraites d'un célèbre journal télévisé ouvert, le 18 février 1976, par ces mots que Roger Gicquel martela plusieurs fois: "La France a peur." Roger Gicquel vient de mourir (Patrick Topaloff aussi, me dit-on), cette affirmation assez stupide reste dans certaines mémoires. J'ai, bien entendu, pour en renforcer l'effet, coupé tout ce qui dépassait dans les trois premières minutes de ce journal.

Samedi soir, c'étaient les Victoires de la musique. Pour le palmarès complet, je vous renvoie à votre site d'informations préféré. Vous n'ignorez probablement pas que Benjamin Biolay a été un des grands vainqueurs de ce palmarès et que son dernier album, La superbe, a été élu le meilleur de l'année. Ce n'est donc plus, forcément, une nouveauté. Mais cela fait toujours du bien d'en écouter quelques notes, enregistrées en public samedi et introduites par Michel Drucker (00'43"-02'36").

Vous avez remarqué aussi, surtout si vous fréquentez ce blog, que la Foire du Livre de Bruxelles battait son plein. Ce sera encore le cas aujourd'hui, avant de fermer ses portes. J'ai d'ailleurs encore deux invités à vous proposer tout à l'heure. Mais je reviens, avec le journal télévisé de la RTBF vendredi soir, sur la performance de Nicolas Ancion. 24 heures d'écriture résumées en deux minutes (02'36"-04'47") pour l'écriture d'Une très petite surface que ce lien vous permet de télécharger et de lire.

Parmi les nombreux invités passés par Bruxelles à l'occasion de cette Foire, je retiens quelques mots de Dany Laferrière, l'écrivain canadien d'origine haïtienne qui se trouvait à Port-au-Prince au moment du tremblement de terre de janvier. Il parle de son dernier livre dans Le monde est un village (RTBF) et plus particulièrement, dans l'extrait choisi pour vous (04'47"-06'50"), du thème de l'exil. Vous vous en souvenez peut-être, L'énigme du retour, magnifique roman écrit en grande partie sous forme de poème, a reçu le prix Médicis en novembre...

Patrick Modiano n'était pas à la Foire du Livre. Il a quand même donné pas mal d'interviews à la sortie de son nouveau roman, L'horizon. Notamment pour l'émission de RTL, Laissez-vous tenter. Je le retrouve tel que je l'ai rencontré par deux fois pour deux longs entretiens, la première fois pour Le Soir, la seconde pour le Magazine littéraire. J'en ai malheureusement égaré les textes, et je le regrette vivement. Mais j'ai le souvenir très précis de ses hésitations, de sa quête toujours difficile du mot juste, de sa grande taille qui semble le gêner, de sa timidité, de sa gentillesse. Écoutez-le, vous ne le regretterez pas (06'50"-08'10").

La semaine dernière, le 2 mars précisément, il y avait dix-neuf ans que Serge Gainsbourg était mort. TV5 a eu la bonne idée de proposer une émission spéciale où des chanteurs appartenant à la génération actuelle reprenaient certaines de ses chansons.
Pour finir en beauté, voici le début de La javanaise, version Emilie Simon (08'10"-10'05").

Vous voyez? Au fond, la France n'a pas peur. Même si Jacques Audiard n'a pas reçu l'Oscar du meilleur film étranger. (On attend toujours le verdict pour le meilleur film et le meilleur réalisateur, dont je continue d'espérer qu'elle sera une réalisatrice, ce serait justice pour la journée de la femme - non, pas pour la journée de la femme, simplement parce que Démineurs est mon choix, loin devant Avatar.)

dimanche 7 mars 2010

Foire du Livre : l'anthologie d'Alain Mabanckou

L'actualité d'Alain Mabanckou tient en deux livres parus le mois dernier: la réédition de Black bazar, dont je vous ai parlé il y a quelques jours, et sur lequel je ne reviendrai donc pas; et une nouvelle Anthologie: six poètes d'Afrique francophone que je n'ai pas encore vue. La venue de l'écrivain à la Foire du Livre de Bruxelles m'a fourni l'occasion de lui poser quelques questions sur cet ouvrage.

Il est impossible de ne pas faire le rapprochement entre ton anthologie et celle de Senghor, parue il y a 62 ans. Ce livre a-t-il été conçu par rapport à l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française?

En réalité je n'ai pas du tout pensé à cette Anthologie qui jetait les bases littéraires de la négritude. Les textes rassemblés chez Senghor étaient destinés à montrer la richesse de la création littéraire (poétique) du monde "négro-africain". Moi j'ai souhaité tout simplement salué le génie d'auteurs ayant marqué la poésie d'expression française dans l'espace francophone d'Afrique noire. Il n'y a aucune intention militante, je privilégie le pouvoir du texte et de l'émotion. C'est pour cela que Senghor est retenu d'ailleurs dans mon Anthologie.

Six poètes pour un continent, n'est-ce pas un peu court?

C'est le principe de cette collection - en général c'est 5 poètes -, j'ai donc été ferme pour que Points-Seuil accepte un sixième poète. Sans doute parce que je n'aime pas les nombres impairs! Et puis il fallait choisir les plus grands poètes. Je crois que ceux qui sont retenus ne font pas grincer les dents puisqu'ils sont considérés désormais comme des classiques et sont étudiés dans les écoles primaires et les lycées: Senghor, Rabemananjara, Birago Diop, Bernard Dadié, Tchicay U Tam'si et Tati-Loutard.

Y a-t-il, en Afrique, ou venues d'Afrique, des nouvelles voix que tu aimerais aussi faire entendre?

Dans mon introduction à cette Anthologie j'ai esquissé quelques pistes pour l'avenir. Le paysage poétique francophone d'Afrique noire est aujourd'hui dominé par les poètes de talent comme Gabriel Okoundji, Tanella Boni, Véronique Tadjo ou encore Léopold Congo-Mbemba. On peut déplorer certaines œuvres qui sont sans originalité et encore crispées par un asservissement de la conscience. Ces auteurs écrivent des vers, ce sont des "versificateurs", pas des poètes. Ils sont comme des perroquets qui répètent les maladresses de la poésie française. Leur "poésie" est plus de l'ordre du oui-dire, de la capitulation, de la littérature à quatre pattes et de l'écho alors que nous attendons la tourmente jaillie de la vie de l'auteur. C'est cette impression désagréable que me donne la lecture des textes de l'auteur tchadien Nimrod, hélas!

Foire du Livre : Nadine Monfils et sa Coco givrée

J'ai eu la chance, il y a une trentaine d'années, de découvrir les premiers textes en prose de Nadine Monfils. Elle n'avait publié à ce moment, si mes souvenirs sont bons, que deux recueils de poèmes à compte d'auteur. Les nouvelles que j'avais reçues ont fourni un des premiers titres d'une maison d'édition dans laquelle je travaillais alors. Depuis, elle n'a plus arrêté, oscillant entre l'érotisme et le polar sans se soucier de genre, entrant au catalogue de la Série noire, créant un commissaire Léon qui allait vivre dix aventures dans autant de volumes et fournir le sujet de son premier film, trouvant depuis quelques années un nouvel éditeur chez qui elle vient de sortir son quatrième roman, Coco givrée. Un livre bien givré, en effet...

Depuis Laura Colombe, il y aura bientôt trente ans, quelle évolution perçois-tu dans ton imaginaire et dans ton écriture?

Je pense que Laura Colombe contenait l’imagination foisonnante de la femme-enfant que je suis restée et qui avait emmagasiné les mondes d’Alice au pays des merveilles qui aurait eu Barbe Bleue comme amant, et celui de la Comtesse de Ségur tombée amoureuse du marquis de Sade. Avec çà et là des moments de vécu parsemés de fantasmes. Disons que la vie et le temps m’ont mis un couteau dans la main. Pour me défendre, mais aussi pour continuer à couper des plaques de caramel. Avec mes Contes pour petites filles perverses, j’étais dans la poésie, le surréalisme et l’érotisme. Maintenant, j’ai gardé un peu de tout ça, avec quelques labyrinthes en plus. Ceux d’amener le lecteur dans une toile d’araignée, de le faire prisonnier de mon histoire. En quelque sorte de le prendre en otage du début à la fin. Pour moi ça relève à la fois du jeu et du plaisir de surprendre, de dérouter jusqu’au bout. Le goût des surprises. Mais aussi celui de tenter d’entrer dans la tête des tueurs parce que c’est la chose qui pour moi est la plus incompréhensible. Si je comprends le cheminement qui peut amener certains à tuer, je reste complètement perdue devant la violence. Donc, à travers l’écriture, je tente de survivre à ce mystère que sont les âmes gangrenées. D’où mon sens de la dérision, seule échappatoire pour moi. Mon écriture a forcément évolué vers plus de réalisme, mais toujours avec quelques racines bien ancrées dans mes premiers livres.

Coco givrée est, si je ne me trompe pas, le troisième roman que tu situes à Pandore. Est-ce parti pour une longue série?

Oui, Coco givrée est le troisième roman situé à Pandore. Je n’avais pas écrit le premier (Babylone Dream) avec l’intention de reprendre les personnages et cette ville mystérieuse dans d’autres livres. C’est venu comme ça. Disons qu’ils ne voulaient pas me lâcher... Mais là, pour moi c’est en principe fini. Je suis en train d’écrire un nouveau thriller où ils n’apparaissent pas. Je ferai peut-être un clin d’œil à la chienne Téquila qui a commencé à picoler dans Téquila frappée. Avec ma série du Commissaire Léon, le flic qui tricote, à un moment donné, j’ai voulu le tuer. Mais comme j’en avais fait un film (Madame Edouard) où Michel Blanc que j’aime beaucoup a incarné le personnage, j’ai eu peur qu’il lui arrive quelque chose. J’ai quand même grandi dans un village où la sorcellerie existait. Ça marque!

Où en est le projet de deuxième long métrage après Madame Edouard?

Mon projet de film tiré de Nickel Blues, également publié chez Belfond, est en montage financier. Vu la frilosité des producteurs français – et aussi des belges! -, j’ai monté ma propre boîte de production en Belgique (Chapeau Boule) et je travaille avec un producteur luxembourgeois, Pol Cruchten, qui croit à fond à ce projet et apporte une participation financière. J’aurais déjà pu le monter depuis longtemps car, comme pour Madame Edouard, j’ai un gros casting. Mais le sujet est tellement barré que les Français ont peur de s’engager même si j’ai eu le Prix des Lycéens de Bourgogne, ce qui devrait les rassurer car j’ai un gros public de jeunes lecteurs. Mais comme j’oscille entre C’est arrivé près de chez vous et Bernie... Si j’avais fait des concessions, c'est-à-dire si j’avais édulcoré mon histoire, elle serait déjà tournée. Mais je ne me suis pas battue jusqu’ici pour garder ma sacro-sainte liberté et baisser mon froc! Je préfère escalader une montagne et rester libre que de prendre le train avec des menottes.

samedi 6 mars 2010

Foire du Livre : Martin Page fait disparaître Paris

Pour en savoir davantage sur Martin Page, le plus simple est de visiter son site. On y lira quelques lignes de biographie: "Né en 1975, Martin Page passe sa jeunesse en banlieue sud de Paris. Son premier roman, Comment je suis devenu stupide, est publié en 2001. Suivront, au Dilettante, La Libellule de ses huit ans (2003), On s’habitue aux fins du monde (2005). Peut-être une histoire d’amour paraît en 2008 aux éditions de l’Olivier. Auteur d’un livre sur la pluie, il écrit également pour la jeunesse à l’Ecole des Loisirs (Conversation avec un gâteau au chocolat, Je suis un tremblement de terre…). Ses livres sont traduits dans une quinzaine de pays."
Il y a mieux encore: le lire. Une parfaite journée parfaite a été réédité récemment en poche. La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique est paru en janvier. C'est sur ce livre et sur ses personnages que je l'ai interrogé. Une brève présentation du roman n'est pas inutile, d'abord.

«Par nombre de traits de caractère, de choix et de positions, je me place hors du cours normal des choses. Ce qui s’est produit lors de la semaine suivante procède donc d’une certaine logique.» Mathias, l’«homme de l’ombre» qui rédige depuis douze ans les discours du maire de Paris, doit rencontrer Fata Okoumi, une femme d’affaires africaine grièvement blessée par un policier auquel elle refusait de présenter ses papiers d’identité. Il s’est vu confier par le maire le soin d’apaiser la colère de la victime et d’imaginer le moyen de réparer l’offense. Mais est-ce vraiment le hasard ou une certaine logique qui conduit Mathias à s’attacher déraisonnablement à sa mission? Et à vouloir ardemment exaucer le dernier souhait de Fata Okoumi – quand ce souhait est de faire disparaître Paris?

Mathias, votre personnage principal, semble être un homme sans grandes ambitions, plutôt satisfait de son sort. Et peu soucieux, au moins dans un premier temps, d'influer sur les événements. Est-ce ainsi que vous le voyez?

Oui. Disons que c'est déjà une ambition que de résister à l'ambition. Ne pas obéir à l'incitation à gagner plus, à grimper dans l'échelle sociale demande une grande volonté et un certain acharnement. Mais chez Mathias cela sert aussi à justifier l'inaction dans sa vie personnelle. C'est là qu'il n'est plus vraiment honnête: s'il reste seul, s'il ne prend aucun risque en amour, c'est bien parce qu'il a peur de s'engager. Il s'invente de belles raisons à son inaction. Elles tiennent quand il s'agit de son travail, elles sont valides; elles ne tiennent pas quand il s'agit de sa vie sentimentale. Dans ce cas il se trompe lui-même.

Femme et africaine, Fata Okoumi est presque à l'opposé du cliché correspondant à la femme africaine. S'agit-il d'une volonté délibérée de votre part, ou le personnage s'est-il imposé avec ses caractéristiques?

Oui je voulais proposer un personnage hors des clichés et le plus polysémique possible. Fata Okoumi n'est pas un personnage auquel on s'attend, à tel point que personne n'est à l'aise avec elle. C'est cela qui m'intéressait.

Paris, la ville en général, voire toute organisation humaine, se définissent dans votre roman comme des corps évolutifs. Donc vivants? Et mortels?

Je crois qu'on le sait mais qu'on n'aime pas y penser: les villes et les civilisations sont mortelles. Mais si elles sont mortelles, elles laissent des traces, elles enfantent et inspirent. Il y a des fins et des destructions, mais ce n'est pas stérile: de nouvelles villes naissent, inspirées des villes anciennes. Je ne crois pas à la réincarnation des êtres humains, mais je crois en revanche que les idées et les rêves survivent et ensemencent ailleurs.

Foire du Livre : Claro, homme-orchestre

Dernière facétie de "MadMan Claro" sur Facebook (elle ne tardera pas à être remplacée par une nouvelle): il "va expliquer aux Belges comment on boit soixante bières dignement sans jamais se tromper dans ses déclinaisons."
Cet homme singulier ne se contente pas de lâcher ainsi, à intervalles irréguliers, des phrases bien senties. Il écrit des livres comme Madman Bovary ou, à paraître dans quelques jours, Mille milliards de milieux. Il en lit et en parle merveilleusement bien sur son blog, le Clavier Cannibale (extraits, désormais, à lire en bas de la colonne de droite). Il en traduit à un rythme affolant - je vous ai parlé ici, l'an dernier, du roman en vers de Vikhram Seth, Golden Gate. En février est sorti, traduit par lui, Etoile de Paris, de William T. Vollmann. En avril (je viens de recevoir le volume), ce seront les 700 et quelques pages de Oméga mineur, de Paul Verhaegen.
Avant de se rendre à la Foire du Livre de Bruxelles, il a quand même pris quelques jours de vacances, parfois même sans connexion Internet. Mais, la phrase de Facebook citée au début de cette note le prouve, il est donc maintenant en Belgique. L'occasion de lui poser trois questions.

Entre le blog où tu recommandes souvent des ouvrages et ta présence remarquée sur Facebook, les interventions sur Internet représentent-elles une nécessité ou un divertissement?

Multiplier les formes d'écriture - romans plus ou moins longs, formats moyens pour le blog, forme ultra-courte pour Facebook -, répond à un besoin d'écriture à plusieurs niveaux, selon des vitesses et des intensités différentes, avec un impact allant de l'aléatoire à l'immédiat. Ecrire est une nécessité mais les formes que prend l'écriture peuvent tendre vers le divertissement, au sens où il est agréable (et utile) d'emprunter des «détours», une forme de jogging textuel qui entretient le clavier avant ou pendant de plus amples marathons.

Ton travail de traducteur te place souvent face à des œuvres atypiques - et difficiles à traduire. Est-ce par goût du défi, parce que tu vas naturellement vers ce genre de littérature, parce que personne d'autre ne veut s'y coller, que sais-je...?

Ce qui est intéressant en traduction, c'est l'obstacle, la difficulté, ce moment (ce lieu) où l'on touche à la frontière de l'intraduisible. Il y a alors déséquilibre, on trébuche dans sa propre langue, il faut recréer les conditions de production du texte, inventer de nouveaux dispositifs, réapprendre à la langue à marcher. C'est une source d'excitation importante, qui préserve de l'ennui. Rien de pire qu'un long texte invertébré et flaccide! Mieux vaut une forêt obscure toute rutilante de dangereux crotales.

Ton écriture personnelle est-elle nourrie par la traduction, ou bien souffre-t-elle du temps que tu passes à t'occuper des autres?

Il se produit une sorte d'échanges d'intensités, comme s'il s'agissait de deux dynamos fonctionnant selon des régimes légèrement différents, l'une plus alimentée par l'extérieur, l'autre plus par l'intérieur. Les deux engins profitent alternativement de leurs courants. Le problème du temps consacré est évidemment problématique, mais il en va de même pour quiconque exerce un métier en plus de l'écriture. Écrire n'est jamais un problème de temps, il suffit de dormir moins, de ne pas regarder la télévision et de tirer le meilleur parti des siestes.

vendredi 5 mars 2010

Foire du Livre : le Rwanda de Scholastique Mukasonga

J'ai rencontré Scholastique Mukazonga il y a trois ans, à la Foire du Livre de Bruxelles où elle est à nouveau annoncée pour cette édition 2010. Elle venait alors de publier son premier ouvrage, Inyenzi ou les Cafards, dans la collection Continents Noirs dont je parlais un peu plus tôt dans la journée. Depuis, elle est restée fidèle à son éditeur à qui elle a donné un troisième livre paru en janvier, L'Iguifou. Un recueil de nouvelles, cette fois.

La dernière nouvelle de votre recueil, Le deuil, semble conduire vers un certain apaisement. Est-ce le cas?

Un certain apaisement peut-être? et c'est, à n'en pas douter, l'écriture qui me l'a apporté. Il me semble que chaque fois que je termine un livre, j'ai acquis de nouvelles forces pour répondre à la mission qui m'a été confiée: être la gardienne de la mémoire. C'est dans l'écriture que je puise la force de survivre et de me battre. J'aurais voulu donner comme titre à mon livre la phrase qui le conclut: "Et maintenant, de quoi aurais-tu peur?" C'est, me semble-t-il, dans un tout autre domaine, la même force qui anime les dirigeants actuels du Rwanda.

Depuis votre premier livre, vous ne cessez de remonter le temps en amont du génocide de 1994. Croyez-vous que cette date a en partie occulté tout ce qui y conduisait?

Les premiers témoignages des rescapés du génocide qui ont été publiés étaient émouvants, pathétiques. Mais le plus souvent, ils présentaient le génocide comme quelque chose d'inattendu, un coup de tonnerre dans un ciel serein, un événement imprévisible, un soudain coup de folie. Ce qui n'est en rien le cas. La persécution des Tutsi commence dès 1959 et les massacres qui annoncent le génocides se succèdent (1963, 1967, 1974, 1990, 1992). Les Tutsi sont considérés comme des citoyens de seconde zone, toujours suspects, des étrangers dans leur propre pays, des Inyenzi, des cafards. C'est ce que j'ai voulu montrer dans mon premier livre, Inyenzi ou les Cafards.
Il faudrait d'ailleurs remonter plus haut encore, jusqu'au mythe raciste importé par les Européens, missionnaires ou coloniaux, qui fait des Tutsi une race d'envahisseurs venue d'Ethiopie, d'Egypte pharaonique, et pourquoi pas, les descendants d'une des dix tribus d'Israël!!! On sait à quoi va aboutir de telles élucubrations.

Tous vos personnages ne peuvent pas être assimilés à votre seule expérience. Je pense en particulier à celui de La gloire de la vache. Malgré tout, la matière autobiographique est-elle votre principale source d'inspiration?

Mon premier livre, Inyenzi ou les Cafards, était bien autobiographique. Il s'agissait pour moi d'une nécessité absolue: sauvegarder la mémoire des miens et de tous les déportés de Nyamata qui avaient été exterminés. Mais, au-delà, il me fallait faire un travail de qualité littéraire. C'était l'hommage, le respect, le devoir de piété que je devais à mes morts. Mon tombeau de papier devait leur faire honneur.
Mon dernier livre, L'Iguifou, est en grande partie oeuvre de fiction mais il est évident que les personnages et les descriptions reposent sur mon expérience, c'est me semble-t-il le propre de la plupart des écrivains. Il est certain en tout cas que, pour le moment, ma source d'inspiration reste le Rwanda.

Foire du Livre : Pia Petersen et les couleurs de l'argent

Pia Petersen est une romancière née au Danemark, mais elle écrit en français. Elle vient de publier Une livre de chair, livre fascinant à propos duquel je me suis entretenu avec elle. Dans le même temps, un ouvrage précédent, Une fenêtre au hasard, où l'enchaînement des faits suit une logique implacable, est réédité au format de poche.

Dans Une livre de chair, Romain, votre personnage principal, est-il totalement cynique ou complètement paumé?

Il est cynique, oui, il est perdu, pas forcément paumé mais plutôt perdu parce qu'il ne sait pas comment faire. Il n'a jamais travaillé vraiment, il avait de l'argent alors pourquoi travailler? Puis est-il vraiment cynique? Il parle la langue des riches, des très riches pour qui le monde est comme un jeu d'échecs. Cynique ou paumé, peut-être mais j'opte plutôt pour une méconnaissance d'un autre monde, d'une autre langue, celle des gens non-riches et qui ont une réalité très différente.

La logique de L'horreur économique, comme dirait Viviane Forrester, est mise en scène de manière très concrète. Était-ce votre volonté?

Oui. Le thème central du livre est l'argent et la manière dont ceux qui le possèdent voient le monde. On vit dans un système d'où l'humain est exclu par les lois même qu'il a érigées. L'humain n'est plus au centre de la perception qu'il a de lui-même et de son monde mais est devenu un facteur économique, au même titre que n'importe quelle marchandise. C'est ce changement de paradigme que je voulais mettre en lumière.

Alain Mabanckou, qui fait une apparition dans le roman, racontait sur son blog comment vous l'avez côtoyé pendant que vous écriviez ce livre. Y a-t-il beaucoup d'autres «choses vues» dans le roman?

J'aime assez mélanger la fiction et les «choses vues». Je suis allée à Los Angeles, à New York, à Shanghai, j'ai visité des casinos, je fais toujours beaucoup de terrain pour «voir» le roman. D'ailleurs Alain Mabanckou restera un personnage dans mes romans à venir. Dans mes précédents livres, plusieurs personnes sont devenues des personnages sous leur vrai nom, un peu comme s'ils étaient des acteurs à qui l'on attribue un rôle. Quand on ne sait plus ce qui est vrai ou pas, la fiction passe pour vraie mais sans qu'on en soit complètement sûr et ça me semble assez être à l'image d'une société aux prises avec une nouvelle forme de société plutôt virtuelle.

Foire du Livre : les dix ans de Continents Noirs

Écrivain résolument baroque, longtemps ancré sur les terres napolitaines, traducteur (entre autres) d'Umberto Eco, Jean-Noël Schifano a pris un virage fondamental il y a dix ans, quand il est devenu le directeur d'une nouvelle collection chez Gallimard, «Continents Noirs». En ce début 2010, il fête avec gourmandise l'anniversaire de cet espace où se sont révélés déjà bien des écrivains.
Conversation par email, tenue quelques jours avant son passage à la Foire du Livre de Bruxelles aujourd'hui...

Dans la préparation du lancement de «Continents Noirs», il y a donc un peu plus de dix ans, vous étiez-vous fixé une ligne éditoriale claire ?

À raison d'environ sept livres par an, toute forme d'expression littéraire - je dis bien littéraire: ce qui se fait rare de nos jours, - roman, nouvelles, poésie, essais, quelle que fût la langue. Bref, une exigence toujours plus exigeante, si je peux dire, de qualité créatrice sans que nulle sorte de censure, même commerciale, intervienne. Un lieu de liberté où les écritures africaines, afro-européennes et diasporiques puissent exprimer le meilleur de la plus jeune littérature du monde. Les cinq derniers ouvrages publiés en janvier 2010 en témoignent - mais aussi ces dix années de publication...

Êtes-vous particulièrement fier d’avoir publié certains écrivains? Ce qui ne signifie pas que vous reniiez les autres…

De José Eduardo Agualusa (écrivain angolais traduit pour la première fois en français dans «Continents Noirs») à Abdourahman A. Waberi qui a voulu passer dans «Continents Noirs» avec deux ouvrages remarquables, en attendant le troisième promis, je ne peux qu'être fier d'avoir été choisi comme éditeur par tant d'écrivains qui avaient besoin d'une renaissance ou, tout simplement, de naître aux joies et aux tourments de la publication. J'ai publié les premiers livres d'un bon nombre d'écrivains qu'on admire et qui ont leur place dans l'histoire littéraire des cinq continents: Fabienne Kanor, Théo Ananissoh, Nathacha Appanah, Ousmane Diarra, Libar M. Fofana, Scholastique Mukasonga, Antoine Matha, Donato Ndongo ( écrivain de Guinée-Equatoriale pour la première fois traduit de l'espagnol), Amal Sewtohul, et bien d'autres qui attendent de voir le jour d'ici quelques mois...
Pour les dix ans de «Continents Noirs», les témoignages de reconnaissance des écrivains ont été émouvants, y compris ceux qui ont, pour diverses raisons, comme cela se passe dans toutes les maisons d'édition et dans toutes les collections, quitté «Continents Noirs»: Nathacha Appanah m'a téléphoné de Mayotte, Sylvie Kandé (dont j'attends un manuscrit) de New York, Jean-Luc Raharimanana (admirable compagnon de route) me dit "cette formidable aventure de «Continents Noirs»"... Ananda Devi m'écrit: "je n'oublierai jamais combien les choses ont changé pour moi depuis mon passage chez «Continents Noirs»..."

Quand Ananda Devi, par exemple, pour reparler d'elle, passe de «Continents Noirs» à la «Blanche», avez-vous le sentiment d’une perte ou d’une consécration ?

J'ai été l'éditeur d'Ananda Devi pour quatre livres - et quels!... -, parmi eux, ce chef-d'œuvre absolu, réédité ces jours-ci: La vie de Joséphin le fou. Quatre livres dans «Continents Noirs» et puis, alors qu'Ananda était sur le point de signer à l'Olivier, je l'ai accompagnée, toujours avec le sigle fondamental de NRF sur la couverture, dans la «Blanche» où j'ai continué d'être son éditeur pour ses deux ouvrages suivants... Editer six grands livres d'un auteur, c'est, avec lui ou elle, un déjà très beau parcours, et je ne vois pas de promotion littéraire d'une collection à l'autre quand on est sous le signe permanent NRF Gallimard...
Dans «Continents Noirs» - au pluriel -, il y a un mouvement - un mouvement littéraire - une vraie dynamique. Les auteurs que je choisis - et qui me choisissent - pour un ou dix livres, sont sans compromis en littérature. Pas d'autocensure, pas de literary correct, chacun, chacune, va jusqu'au bout de lui-même, de la société, du monde... L'écrivain compromis reste dans un juste milieu conventionnel, écrit ce que le public et, souvent, son éditeur attendent de lui, comme une politesse bien huilée dans un salon... L'écrivain-courtisan, quel que soit son continent d'origine, tient le haut du pavé en France. L'ange gardien du conformisme règne sur les littératures du compromis qui sont, n'en doutons pas, les plus applaudies de l'establishment. Le compromis littéraire donne une littérature fossilisée à peine née... Prenez ces deux écrivains - qui ont tous deux voulu publier dans «Continents Noirs»: l'un des deux, je l'ai accueilli bras ouvert avec une admiration sans bornes, c'est l'un des plus grands de sa génération; l'autre me proposait un manuscrit inabouti malgré le travail sur l'écriture que je demandais à l'auteur. Bref, Alain Mabanckou occupe l'espace médiatique, quand Sami Tchak, depuis Place des Fêtes («Continents Noirs» NRF Gallimard), occupe l'espace littéraire.

P.S. Un autre pan de cet entretien est publié aujourd'hui dans Le Soir.

24 heures plus tard...


Nicolas Ancion l'a fait, et j'ai donc craqué à quelques paragraphes de la fin. (Voir les épisodes précédents, si vous tombez sur cette note sans savoir de quoi il s'agit.)
Au dernier moment, le titre a changé, je le découvre donc au milieu de la nuit. C'est devenu Une très petite surface et la fin, avec des chapitres de plus en plus courts... je ne la raconterai évidemment pas pour ne pas gâcher le plaisir.
Maintenant, comme il le dit à la fin de son texte, l'écrivain va se reposer avant de passer au stade des corrections. Il a "pondu", si vous me permettez l'expression, à flux tendu un récit qui tient la route sans être forcément exceptionnel. Mais plaisant.
Sur la page du Soir où le roman était publié en ligne et au fur et à mesure de sa rédaction, certains lecteurs s'interrogent sur l'utilité de cette démarche. J'ai envie de dire qu'elle est en effet totalement inutile - et donc belle. Du moins ceux qui ne râlaient pas ont-ils pu suivre un exercice de création en direct, ce qui n'est pas rien.
A ma modeste mesure, publiant mes commentaires en direct, j'aurai peut-être montré un peu le fonctionnement d'un lecteur, dont la pensée prend parfois des chemins différents de celui de l'écrivain.
Et, maintenant, je vais passer à d'autres acteurs de la Foire du Livre de Bruxelles, dont je rappelle qu'elle est ouverte jusqu'à lundi.

P.S. Je n'ai pas eu le temps de demander à Philippe Meurisse, l'auteur de la photo ci-dessus, l'autorisation de l'utiliser. J'espère qu'il ne m'en voudra pas.

jeudi 4 mars 2010

Dernière ligne droite pour Nicolas Ancion

C'est presque fini. Il y a une chute, si j'ose dire...
Reste à boucler, probablement, peut-être à peaufiner l'un ou l'autre passage, si Nicolas Ancion en trouve encore le courage aujourd'hui.
De mon côté, je craque, je vais m'étendre et, probablement, m'endormir très vite.
Je ferai le bilan de cette histoire demain, très tôt.
Bonne nocturne pour ceux qui dont à la Foire, bonne conclusion pour Nicolas, et bravo!

Foire du Livre : Nicolas Ancion parle aux lecteurs

Même en direct, avec je ne sais combien de personnes qui lisent par-dessus l'épaule, l'écriture reste un exercice solitaire. Alors, Nicolas Ancion, probablement fatigué à cette heure-ci (on le serait à moins), lâche de temps en temps le fil de son roman, poste quelques phrases sur Facebook, 140 signes sur Twitter, pratique même, dans son manuscrit, l'incise à destination immédiate de ceux qui le suivent.
A la fin du chapitre 7, on lit ceci: "Moi aussi, tout compte fait. Je voulais marquer une pause ici et avaler un café mais je m'évaderai plus tard. Il est temps de passer au chapitre suivant. Pour ceux qui en ont envie ;-)"
Outre l'allusion à son évasion manquée, il semble vouloir, lui aussi, savoir ce qui se passe à ce moment de son roman, comme si les événements l'avaient dépassé lors de la conférence de presse qu'il relate.
Il reste à renouer les fils qui se sont un peu distendus. Comme il vient de me l'écrire (alors qu'il n'a pas encore lu cette note): "encore pas mal de route à faire, il reste moins de six heures pour arranger tout ça... A l'attaque du ch8".
Bon, on n'a pas fini...

Foire du Livre : Nicolas Ancion sous la pression des journalistes

"Tandis que les équipes télévisées installent leurs caméras sur pieds, qu'on dépose les micros et les enregistreurs tout au bord de la table"... on ne sait plus s'il s'agit encore du roman de Nicolas Ancion ou de la réalité qui entoure celui-ci, puisque, alors que cette phrase est une des dernières qu'il vient d'écrire, sur Twitter, il dit: "3e équipe de tournage en moins d'une heure, je suis dans la peau d'Amélie Nothomb qui aurait remplacé les fruits pourris par du café".
Du coup, il le craignait un peu - et moi avec lui -, le rythme s'est sensiblement ralenti (tandis que j'en profitais lâchement pour faire une petite sieste).
On est, au septième chapitre, dans le ventre mou du récit. Une prise d'otage, ça peut durer longtemps et paraître interminable. Celle-ci, du moins, ne se prolongera pas au-delà de 21 heures, aujourd'hui.
Il reste à attendre le coup de théâtre. Il viendra peut-être du conseil d'administration du géant de la distribution en crise ou, plus probablement, du magasin, lieu de l'action principale.
Le contrat passé avec lui-même par Nicolas Ancion est, de toute manière, presque rempli: avec plus de 55.000 signes pour 60.000 annoncés, il pourrait presque finir en roue libre. Je le somme solennellement de n'en rien faire. Ses lecteurs, qu'il félicite pour leur ténacité, ont droit à quelques péripéties encore!

Foire du Livre : Nicolas Ancion à mi-parcours

Dans une heure environ, la Foire du Livre ouvre ses portes. Nicolas Ancion, qui planchera alors depuis treize heures sur son roman, pressent que ce sera un moment difficile. "Ce qui sera vraiment dur, ce sera le public qui pose des questions et les interviews aussi", confiait-il sur Facebook un peu plus tôt.
D'autant que Carrefour dangereux, titre toujours provisoire, a atteint un point stratégique. Au fond, le gérant du supermarché et ses employés sont plutôt satisfaits de l'intrusion de Michel et son fils, moins dangereux en apparence qu'il y semblait tout à l'heure. (Et même si ça peut encore déraper.) Les otages sont consentants et voient dans la situation une belle occasion d'attirer sur eux et sur leur emploi devenu précaire les feux des projecteurs.
Ma connexion n'est pas très solide pour l'instant, je ne parviens pas à recharger la page aussi souvent que je le voudrais, mais je vous tiens au courant...
Et n'oubliez pas cet avertissement que l'écrivain a sagement posé avant le début de son texte: "Avant de vous lancer dans la lecture de ce manuscrit foutraque, n'oubliez pas que c'est un texte en cours de rédaction, je ne prétends certainement pas qu'il est abouti ou achevé."

Foire du Livre : l'otage Nicolas Ancion

Les méchants sont dans la boutique, le commissaire Garot est impuissant et les journalistes rappliquent. Quant au personnel de la grande surface, à défaut de recevoir des lettres de licenciement collectif, il a été pris en otage. Et, à l'heure où je vous écrit, les choses ne se passent pas trop bien: deux employées couvertes de sang viennent de passer le nez à la porte...
Otage, Nicolas Ancion l'est aussi. Même s'il n'y a pas de huissier pour vérifier qu'il travaille, ni de caméra de surveillance pour le voir faire ses mouvements de décontraction, les signes qu'il accumule (j'en compte 42.058, enfin, c'est le logiciel qui compte) sont scrutés, j'imagine, par quelques lecteurs - outre votre serviteur. Otage de lui-même et de ce roman à terminer en 24 heures chrono. Il voulait 60.000 signes, il les dépassera largement. Mais, comme il l'écrivait tout à l'heure, le véritable problème consistera à maîtriser le récit.
Tous n'apprécient pas, lis-je dans les commentaires publiés sur la page du Soir consacrée à la performance. Ma foi, c'est bien leur droit. Et de le dire aussi. Mais personne ne les empêche d'aller voir ailleurs. Pour ma part, en raison probablement d'un goût ancien de la compétition qui ne m'est pas complètement passé, j'apprécie l'audace de l'entreprise, et le zeste de folie qui l'accompagne. Comme je l'accompagne...

Foire du Livre : un peu de poésie, encore

Puisque j'en étais à parler de poésie, je vais rester encore un instant sur ce terrain, avec Jean-Louis Massot qui anime, depuis que je le connais (et cela fait un bout de temps...) les Carnets du dessert de lune. Plus de cent titres y ont été publiés: "livres aux formes inclassables, parfois tenus par des spirales, ou reliés par des boulons et des écrous, des feuilles pliées en accordéon, ou bien glissées dans un sachet, ainsi que des livres aux formes plus courantes où se retrouvent aphorismes, carnet de dessins, chroniques, journal, microfictions, nouvelles, poésie, prose, roman, recettes, récit."


Quelle est la place d’un éditeur de poésie à la Foire du Livre de Bruxelles, à côté de groupes éditoriaux qui prennent beaucoup de place?

Une place restreinte, mais une place quand même qui permet de montrer qu’il existe encore et toujours des éditeurs indépendants de tout groupe ou de toute stratégie commerciale bien que vendre des livres, même s’il s’agit de poésie, cela reste du commerce.

Plusieurs des auteurs que tu publies seront présents. Pour boire un pot ensemble ou pour rencontrer des lecteurs?

Rencontrer des lecteurs et boire un pot avec eux c’est l’idéal pour un auteur, c’est ce que j’essaie de réaliser à chaque fois mais je ne te dirai pas ce qui se réalise le mieux.

Quelle est ta position, si tu en as une, devant l’émergence annoncée du livre numérique?

L’émergence du livre numérique sera peut-être un problème économique pour les grosses maisons d’éditions mais celles-ci trouveront vite les moyens d’en récolter les dividendes, cela ne m’inquiète pas vraiment. Par contre, ce qui m’inquiète c’est l’érosion des lecteurs et je ne pense pas que le livre numérique sera la solution miracle.

L'Espace Poésie à la Foire du Livre de Bruxelles

La Foire du Livre de Bruxelles, ce n'est pas seulement l'écriture d'un roman en direct (je n'ai pas fini de le commenter). Pas seulement non plus des écrivains publiant dans de célèbres maisons d'édition parisiennes. C'est aussi un lieu où découvrir des ouvrages moins faciles à trouver en librairie.
Thierry Leroy est le responsable du stand Espace Poésie, qui occupe quatre-vingt-cinq mètres carrés. Une brochure présente les éditeurs présents, ainsi que leurs activités. Elle est téléchargeable ici.
Une autre, téléchargeable là, présente l'organisation Indications, dont Thierry Leroy est le secrétaire général.
Mais c'est sur la Foire et la poésie que j'ai interrogé Thierry.

Le stand d'Espace Poésie regroupe de multiples éditeurs...

Douze partenaires (Aden, Allia, Les Belles lettres, Le Castor Astral, Chromatika, Le Coudrier, Espace Poésie, Fremok, Impressions Nouvelles, Indications, La Lettre volée, Lettres & Arts) qui représentent une centaine de maisons d'éditions.

La poésie a-t-elle vraiment sa place dans une manifestation commerciale comme la Foire du Livre de Bruxelles?

Oui, c'est un des grands rendez-vous avec le salon du livre de Paris qui permet de toucher le grand public.
Même si c'est un gros effort c'est important, tout comme la présence en librairie via des distributeurs classiques (Les Belles Lettres ou Harmonia Mundi pour la France, La Caravelle pour la Belgique).
Mais pour l'essentiel la diffusion de la poésie se fait surtout via des réseaux parallèles ou spécialisés (les marchés de la poésie, les rencontres, etc.).

Et la poésie sur support électronique, cela veut-il dire quelque chose?

Les supports électroniques et internet servent surtout pour la diffusion des informations. La poésie reste encore fort liée au livre et souvent au beau livre. Mais les blogs et les sites spécialisés accordent tout de même une place à la création.

Foire du Livre : le quatrième chapitre est un carrefour

Je profite de ce que Nicolas Ancion est parti faire un jogging pour voir où il en est, dans un quatrième chapitre important: on s'y trouve sur ce qui devrait être le lieu principal de l'action, un grand magasin destiné à disparaître.
Le titre, qui a changé entretemps, commence à prendre une signification directement liée à l'actualité sociale belge: Carrefour dangereux. Je le sentais venir, et je crois que je ne m'étais pas trompé.
En revanche, Éric Lange, dont je parlais dans ma note précédente, n'a pas dans le roman la place que je pensais. Après quelques lignes, il disparaît: "Il sortit de la pièce et de ce roman comme il y était entré, un peu par accident."
Jolie pirouette qui prouve que tout n'est pas fixé avant l'écriture. Comme cette phrase qui, elle, entrouvre une porte dont on ne sait si elle débouchera, on non, sur quelque chose d'essentiel: "Reste à voir si ce détail a la moindre importance pour la suite de cette histoire."
Vous le saurez en lisant la suite de ce compte-rendu rédigé en même temps que Nicolas Ancion écrit son roman en vingt-quatre heures à la Foire du Livre de Bruxelles.

Foire du Livre : le roman social selon Nicolas Ancion

Deux chapitres bouclés, un troisième entamé, un titre provisoire... Comme je ne parviens pas à déchiffrer le plan que Nicolas Ancion a préparé avant de commencer, je ne suis pas certain de la direction qu'il prend.

Mais je peux faire quelques suppositions. Après le succès de L'homme qui valait 35 milliards, après un deuxième chapitre situé en partie - et en vain - dans une agence d'intérim, un autre roman social pointe le bout du nez. Impression renforcée par le titre provisoire, En plein milieu du carrefour - pas très excitant, ce titre, j'imagine que Nicolas en est conscient et trouvera autre chose mais, de carrefour à Carrefour, il n'y a qu'une capitale pour orienter vers un autre désastre social.
Pendant que j'écrivais ceci, le troisième chapitre a avancé. Le père et le fils, à défaut du bureau de poste qui n'existe plus, sont quasiment décidés à braquer une banque. Dont sort, malheureusement pour lui sans doute, et ce devrait être la preuve que le tabac est mauvais pour la santé, Éric Lange...

Foire du Livre : vivre connecté

C'est du sport, apparemment, l'écriture d'un roman en 24 heures. Une vidéo a été mise en ligne où l'athlète éprouve quelques difficultés à trouver le fichier sur lequel il travaille. Mais il y est arrivé, comme je suis arrivé à ouvrir la page du Soir...


Et Nicolas Ancion a mis en route un deuxième chapitre qui commence fort. Le gangster et le commissaire sont face à face, une vitre les sépare.
Le montage est fait sans transition, cela me manque un peu (la transition), attendons la suite...
De mon côté, je laisse Nicolas avancer, pour dormir une heure ou deux.
A tout à l'heure.

Foire du Livre : le beau début de Nicolas Ancion

Plus tard, je verrai peut-être (comme vous?) la page du Soir dédiée au roman que Nicolas Ancion écrit à Bruxelles...
Entretemps, j'aurai peut-être dormi un peu.
Si le début de polar qu'il vient de m'envoyer me le permet. Parce que je vais y penser, c'est sûr, et attendre la suite avec impatience.
Le commissaire Franck Garot, malgré sa gueule de bois, devrait se rendre compte, au petit matin, de ce que la disparition de sa fille Natacha est une affaires sérieuse.
Michel, de retour dans la cellule de sa prison, devrait se poser pas mal de questions sur ce que son fils Xavier lui a dit au parloir, sur ses demi-vérités, sur ses mensonges...
Il reste moins de 22 heures à l'auteur pour boucler cette histoire qui commence bien. Et dont on sent qu'elle possède déjà une structure. A découvrir, pour nous. Pour vous, pour moi...

En direct de la Foire du Livre?

Il y a une grosse demi-heure (via Twitter), Nicolas Ancion, qui vient de commencer, en principe, l'écriture de son polar, a reçu un plateau repas: eau, gaufres de Liège, cookies maison et pommes vertes. Il trouve que ça manque de légumes...
Isabelle Franchimont, sur le site de la RTBF, rapporte que l'écrivain voudrait faire un jogging dans la Foire au milieu de la nuit...
Oui, je sais, tout cela est très anecdotique. Mais je n'ai rien d'autre à me mettre sous la dent actuellement, la page du site du Soir relayant le travail de Nicolas ne s'ouvre pas actuellement.
Trop de succès?
Je reviens dès que j'ai pu lire quelque chose. Peut-être aurez-vous plus de chance que moi!

mardi 2 mars 2010

Foire du Livre : le défi de Nicolas Ancion

Premier invité du Journal d'un lecteur à l'occasion de la Foire du Livre de Bruxelles, Nicolas Ancion se lance ce soir un défi insensé: écrire, en vingt-quatre heures et en public, un petit roman policier. Explications sur son blog et, tout de suite, ici.

L'écriture d'un polar, même bref, en 24 heures et en direct, est-ce le résultat d'une idée lancée sans en mesurer les conséquences, ou un projet mûrement réfléchi?

C'est une envie que j'ai depuis TRÈS longtemps. J'écris mieux sous pression que sans contrainte, j'aime les défis et les concours (même quand je suis le seul concurrent en lice). Quand j'étais étudiant en Romanes, à Liège, j'avais mis sur pied une lecture parrainée de Proust pendant 24h pour récolter des sous pour partir en voyage au Québec. On se relayait pour lire pendant 24h sans interruption. On n'est pas arrivé très loin dans la Recherche (deux ou trois tomes en Folio, pas plus) mais on s'est bien amusé, surtout entre 2 et 5h du matin, quand il n'y a plus de public mais qu'on devait poursuivre tout de même la lecture. J'avais envie depuis longtemps de m'enfermer trois jours en résidence quelque part et de n'en sortir qu'une fois un roman achevé. La Foire du Livre m'a semblé un bon endroit pour faire une répétition générale pour ce genre de défi.
L'idée d'écrire en public me plaît aussi. On n'arrête pas d'exhiber les écrivains en public pour faire des tas de choses qui n'ont rien à voir avec l'écriture. On leur demande de débattre, de défendre leurs livres à la télé, de lire des extraits en public, voire de faire visiter leur ville, de dire dans quelles boutiques ils font leurs achats... On les pipolise comme toutes les autres personnes que les médias considèrent comme "célèbres" ou "à succès". Alors qu'un écrivain, à mes yeux, c'est quelqu'un qui écrit, avant tout.
J'avais très envie de rendre l'écriture... publique. De la montrer aux lecteurs, aussi peu spectaculaire soit-elle.
Puis, à la Foire du Livre, on ne la voit presque jamais. La plupart des écrivains se contentent des mêmes dédicaces que s'ils étaient chanteurs ou joueurs de foot: ils écrivent une banalité sur la première page de leur livre et signent. A la Foire du Livre, on voit trop de bouquins et pas assez d'auteurs au travail.

Tu utilises d'abondance les ressources d'Internet. Un site, des blogs, Twitter, Facebook (2726 amis!)... S'agit-il d'occuper le terrain, de relayer ton travail d'écrivain, d'un besoin compulsif, que sais-je...?

Les réseaux sociaux et Internet, que j'utilise depuis 1997 en tant qu'auteur, me servent à beaucoup de choses à la fois. C'est un relais pour mon travail, bien entendu, un moyen de diffusion pour les textes, un outil de contact avec les éditeurs et la presse, une fenêtre ouverte vers les lecteurs, une ressource infinie pour surmonter les problèmes qu'on peut rencontrer dans le boulot (pépin technique, appel à l'équipe pour une information, un titre...).
Ce n'est pas un besoin compulsif du tout, d'ailleurs je suis très irrégulier pour mes blogs, par exemple, je ne publie que lorsque j'ai quelque chose à dire ou à partager. Par contre, je suis bien d'accord que cela me permet d'occuper du terrain sans être présent physiquement, vu que j'habite loin de tout le monde, à 1100 km de Bruxelles et une nuit de train de Paris, par exemple.

Comment fais-tu pour mener de front autant d'activités?

Je ne fais plus que ça, écrire, depuis deux ans et demi. Si je veux vivre de l'écriture, je dois mener de front de multiples projets au même moment. Imaginer cinq projets délirants pour en réaliser deux au bout du compte, écrire à la fois pour le théâtre, pour des revues, pour mon plaisir...
Avant, je menais de front mes projets d'écriture, une vie professionnelle chargée et des chroniques régulières comme journaliste. Personne ne trouvait que je fais beaucoup de choses de front parce que les trois registres étaient très différents les uns des autres. Aujourd'hui, je ne fais plus qu'écrire de la fiction, c'est beaucoup plus simple à gérer, notamment parce que je suis maître de mon agenda. Et je peux jurer que je passe de très nombreuses journées sans écrire une ligne!
Le secret, c'est d'aimer écrire vite et dans l'urgence. Nous sommes samedi matin, il est 9h30, je suis debout depuis deux heures parce que je devais absolument envoyer un texte ce matin pour une pièce de théâtre qui se joue dans dix jours.

P.S. Un ami me signale que Jean Falize, du 15 au 27 décembre 1962, a écrit un roman policier de 160 pages dans un bureau en verre planté au cœur du grand magasin L'Innovation, à Bruxelles. Le lendemain du jour où le livre était terminé, les cent premiers exemplaires imprimés en étaient distribués à la presse par l'éditeur-imprimeur André Gérard, fondateur de Marabout... L'histoire complète de cette aventure est à lire ici.

lundi 1 mars 2010

La Foire du Livre de Bruxelles, c'est demain


La Foire du Livre de Bruxelles a quarante ans. Cela paraît incroyable, et pourtant c'est ainsi. Elle a précédé la naissance du Salon du Livre de Paris (créé en 1981 et assez fortement remis en question). J'y allais, encore adolescent, je revenais avec des kilos de catalogues devant lesquels je rêvais: il y avait là tous les titres des ouvrages que j'avais envie de lire, que j'étais bien incapable d'acheter, dont les bibliothèques me fournissaient une partie minime, que je finirais bien par trouver, je ne savais comment, plus tard... (J'y suis arrivé.)
Je n'ai pas connu les vrais débuts, dans la galerie Louise. Mais j'ai fréquenté longtemps le Centre Rogier. J'y ai vu des écrivains pour la première fois. J'y ai porté, bien que ne portant jamais de couvre-chef, toutes les casquettes.
Étudiant légèrement dilettante, intéressé en fait par la lecture et rien d'autre, je courais les allées et m'arrêtais dans tous les stands sans faire le tri. Les collections des éditeurs russes m'impressionnaient.
Bibliothécaire, j'avais trouvé une bonne raison de me charger de catalogues, et évacué le souci de leur trouver une place chez moi.
Libraire, j'avais mis la Foire du Livre presque entre parenthèses, sinon le dimanche. Je n'ai jamais eu le don d'ubiquité.
Éditeur, j'ai tenu un stand - la position la plus épuisante de toutes, même si une Foire du Livre n'est jamais reposante. Je souriais intérieurement en voyant des auteurs passer incognito et vérifier si leurs ouvrages étaient présents - se manifestant ensuite, parfois bruyamment, s'ils manquaient.
Journaliste, je me suis mis à interviewer des invités, à chercher la matière de quelques échos.
Et à suivre la Foire dans son itinérance: le Palais des Congrès, le plateau du Heysel, Tours & Taxis actuellement, où je ne me suis trouvé qu'une fois, en 2007.
Cette année-là, j'avais tenu un petit blog, sur place. (Il est toujours présent sur la Toile, ici.)
Cette année-ci, je reste loin géographiquement mais "Le journal d'un lecteur" prend quand même ses quartiers virtuels à la Foire du Livre, grâce aux réponses que quelques auteurs et éditeurs (ils y seront, eux) feront aux questions que je leur pose. Par courriel, grâce à Facebook ou tout autre intermédiaire électronique puisque le thème est, cette année, l'échappée numérique.
On en parlera donc, de cela et d'autres choses, dès demain, jour de l'inauguration avant que les portes s'ouvrent au grand public jeudi, et jusqu'à lundi.
Dès demain soir aussi, Nicolas Ancion se lance dans l'écriture d'un bref roman policier en direct, comme il l'explique ici. On suivra cette aventure...
A demain, donc.

Zapculture, entre Césars et Oscars

On change de semaine, on change de mois, on ne change rien au rendez-vous de Zapculture, toujours en téléchargement (lien dans l'illustration ci-contre) pour une dizaine de minutes d'un menu varié: cinéma en entrée, littérature en plat consistant, musique au dessert.

On commence dès l'indicatif terminé (00'00"-00'25") avec la cérémonie des Césars qui a couronné samedi, je vous l'avais bien dit mais c'était assez facile à prévoir, Un prophète, de Jacques Audiard. Avec neuf récompenses sur vingt possibles (quinze, en réalité, puisqu'il ne s'agit ni d'un court métrage, ni d'un documentaire, ni d'un premier film, ni d'une adaptation, ni d'un film étranger), ce chef-d'œuvre a été justement récompensé. Je vous propose, pour retrouver une partie du casting d'Un prophète, quelques échos de la soirée avec Tahar Rahim, meilleur espoir masculin et meilleur acteur (00'25"-01'12"), Niels Arestrup, meilleur second rôle (01'12"-01'59") et le réalisateur Jacques Audiard lui-même (01'59"-02'36").

Aux Césars français succèdent, cette semaine, les Oscars américains. Tout le monde parle du gigantesque Avatar, de James Cameron. Un peu trop souvent à mon goût en termes de technique (la fameuse 3D) ou de recettes. Un business, en somme. Mais ni la 3D ni les chiffres ne suffisent à donner une âme à un film. Et celle que j'entrevois dans ce long métrage (dont je n'ai regardé que quelques extraits) ne m'attire guère.
Je fais donc le pari, certes risqué, que Démineurs, de Katrhyn Bigelow, nommé d'ailleurs autant de fois que le film de son ex-mari (eh! oui, le divorce continue), fera mieux qu'Avatar (j'ai toutes les chances de me tromper, tant pis).
En tout cas, Démineurs vient de sortir en DVD et montre qu'on peut filmer la guerre du côté des hommes, avec la peur et le courage, l'inconscience et la réflexion. Il y a, inévitablement, des scènes très dures, mais jamais gratuites. Au centre du récit, l'équipe de démineurs en Irak est un exemple magnifique de ce dont l'humanité est capable: le meilleur et le pire.
A défaut des images, écoutez le son - musclé - de la bande annonce (02'36"-04'14").

Côté livres, ceux d'entre vous qui connaissent ma volonté à signaler l'existence de rééditions au format de poche ne seront pas surpris d'entendre ici une séquence de Laissez-vous tenter (RTL) consacrée à deux titres parus dans ce format (04'14"-06'52").
Le premier, Des vents contraires, a d'ailleurs valu le prix RTL/Lire à Olivier Adam. L'écrivain y envisage la paternité sous un jour non pas inédit, mais inhabituel quand même. Je vous redis une partie de ce que j'écrivais l'an dernier, après l'avoir lu:
C'est un livre dans lequel je suis entré comme on pousse la porte d'une maison dans laquelle on est allé souvent, autrefois, et qu'on retrouve avec son air familier. Sinon que, petit à petit, une boule douloureuse naît dans le ventre. Plus rien n'est pareil à ce qu'on a connu, les manques sont criants. La tension monte. Et il me fallait la musique de Bach pour la faire retomber.
Olivier Adam donne au concret une force incroyable. Aucun détail ne lui échappe. Il peint avec précision les moments et les gestes, leur donne le poids du réel. Et ce poids entraîne vers le fond...
Bon, ce n'est pas rigolo, comme livre. Mais c'est formidable.

L'autre poche évoqué dans la même séquence sort cette semaine, et je ne l'ai pas encore lu - mais il est dans mon programme de lectures, et le plus vite possible. Jean-Louis Fournier a reçu le prix Femina en 2008 pour Où on va, papa?
Jean-Louis Fournier, qui fut longtemps le complice de Pierre Desproges, parle de choses tristes. Sur un ton qui, on s'en doute, ne l'est pas. Humour et tendresse, dès les premières lignes:
Cher Mathieu,
Cher Thomas,
Quand vous étiez petits, j'ai eu quelquefois la tentation, à Noël, de vous offrir un livre, un Tintin par exemple. On aurait pu en parler ensemble après. Je connais bien Tintin, je les ai lus tous plusieurs fois.
Je ne l'ai jamais fait, ce n'était pas la peine, vous ne saviez pas lire. Vous ne saurez jamais lire. Jusqu'à la fin, vos cadeaux de Noël seront des cubes ou des petites voitures…
Les livres sont parfois frappés par la censure, évoquée il y a deux semaines. Particulièrement en 1857, année terrible pour quelques écrivains: Madame Bovary, de Gustave Flaubert, Les fleurs du mal, de Charles Baudelaire et Les mystères du peuple, d'Eugène Sue - trois grands livres de trois auteurs majeurs - ont été convoqués au tribunal. Emmanuel Pierrat revient sur ces affaires dans Accusés Baudelaire, Flaubert, levez-vous!
Présentation de l'éditeur:
"Par ces procès, le régime de Napoléon III entend juger le poète et les deux romanciers pour leurs outrages et leur insubordination à l'ordre politique et moral. À l'aide de documents d'archives, d'articles de presse, des plaidoiries et des réquisitoires, des correspondances que s'échangent les écrivains pourchassés par Pinard, Emmanuel Pierrat nous replonge dans cette année 1857. Dans un décor saisissant, il fait revivre les procès intentés par le procureur impérial à des écrivains de génie soudainement pris dans l'implacable mécanique de la censure. Le lecteur découvrira donc la galerie de créateurs devenus depuis célèbres et des journalistes qui se lancent dans la bataille, tout comme l'état de la censure sous le Second Empire (et ses prolongements actuels). Jamais le tableau de ces quelques mois qui vont durablement marquer le milieu des Lettres n'avait été dépeint avec autant de force. Les pièces du dossier (plaidoiries, réquisitoires et jugements) sont publiées en annexe de cette saga tout autant judiciaire que littéraire."
On retrouve l'avocat écrivain dans une réflexion sur notre époque inspirée par ces affaires, sur Europe 1 au micro de Frédéric Taddéi pour Regarde les hommes changer (06'52"-07'59").

J'en connais à qui ça va faire plaisir: Jacques Higelin vient de sortir un nouveau disque, Coup de foudre. Ce sera donc, et tant pis si c'est facile, mon coup de foudre de la semaine. (Vrai de vrai: je suis occupé à l'écouter en écrivant ceci.)
C'est Le club chanson de Télérama qui a eu la bonne idée de présenter cet album dont quelques extraits étaient proposés, en particulier New Orleans qui ouvre cette séquence (07'59"-10'22").
L'exemple n'est pas mal choisi. Il s'agit en effet d'un album nomade, tant par la géographie que par l'esprit.
A écouter les yeux fermés, jusqu'à l'arrivée de l'indicatif final qui signe la fin de ce rendez-vous (10'15"-10'28").

A la semaine prochaine pour un autre Zapculture, mais bien avant cela pour d'autres rendez-vous, exclusivement littéraires.