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lundi 9 janvier 2017

Le journal éclaté de Dany Laferrière

Peut-être Dany Laferrière est-il un sage. Mais sans aucune illusion sur la valeur de cette sagesse depuis que sa grand-mère lui a enseigné d’où lui venait l’apparence de la sienne quand elle restait tranquillement assise à boire du café toute la journée : « de son arthrite qui la fait tant souffrir. » Dans L’art presque perdu de ne rien faire, il va son chemin en ouvrant les yeux sur sa vie et celle des autres, tente de comprendre ce qui a changé entre Haïti et le Canada, avec le passage des années et les innovations dont la technologie nous abreuve à si vive allure qu’il ne sait plus comment appeler un téléphone dont le nom change chaque année…
Rien ne lui est indifférent, l’amour et le chagrin, l’hiver et la chaleur, la politique et la culture – avec une place privilégiée, tout naturellement, pour la lecture : le chapitre qu’il consacre à « Un lecteur dans sa baignoire » donne envie de retrouver, toutes affaires cessantes, les livres qu’il commente avec la ferveur du moment de leur découverte.
Le sommeil et l’éveil se confondent : « Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé », écrit-il dans « Le monde naît de la nuit ». Les îlots préservés par beaucoup sont, chez lui, d’une extrême porosité qui lui permet d’écrire « dans la langue de celui qui est en train de me lire » et justifie l’affirmation qui a servi de titre à un autre ouvrage : Je suis un écrivain japonais.
On est bien, dans ce journal éclaté, aux fragments regroupés en thèmes vagues dont chacun est précédé d’un poème. On se retrouve avec lui dans un café de Montréal et, s’il n’y est pas à ce moment-là, on le rattrape à New York ou à Tokyo. On devient nomade à le suivre de loin, car il n’y a aucune raison de placer exactement nos pas dans les siens, il suffit d’épouser une trajectoire qui est un état d’esprit. Optimiste, l’état d’esprit : il voit autour de lui des amis se remettre à la lecture de la poésie.

Cet article est repris, avec une quinzaine d'autres (dont trois entretiens), dans un petit volume publié en édition numérique par la Bibliothèque malgache (0,99 €).

jeudi 1 décembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (3)

La bière belge, ou les bières belges, je n’ai pas vraiment étudié la question, entrent donc au patrimoine cuturel immatériel de l’humanité. Il faudra essayer de faire comprendre aux piliers de bar, j’en connais, j’en ai fréquenté de près, que leur ivresse est immatérielle.
Une bière belge s’appelle la Rodenbach, comme Georges, l’écrivain de Bruges-la-morte.
Jules Renard avait, en 1894, un mot sur Rodenbach, l’écrivain, qui aurait pu s’appliquer à la bière : « une littérature de cave fraîche. »

J’ai croisé Dany Laferrière il y a une semaine à Madagascar, et je me serais épuisé à vouloir le suivre dans toutes les activités que son programme lui imposait. Il était dans une librairie d’Antananarivo, jeudi matin, interrogé très (trop ?) sérieusement par les autres participants à la table ronde, jusqu’au moment où il s’est lâché. Le public a, à ce moment, commencé à accrocher vraiment, et le temps ne comptait plus. On avait failli oublier que Dany Laferrière était un écrivain drôle. S’il ne s’était pas chargé de le rappeler lui-même, je lui aurais reparlé de sa grand-mère, dont il avait loué la lenteur et la sagesse, sans dire ce qu’il racontait dans un de ses livres (je ne sais plus lequel), quand cette même grand-mère lui expliquait que son attitude devait moins à un état d’esprit remarquable qu’à l’état de ses articulations. J’aurais pu aussi lui citer cet extrait de Journal d’un écrivain en pyjama, où il raconte les meilleurs côtés de sa vie :
« Mon premier livre est paru en novembre 1985, et mon sort a changé. Je ne suis pas devenu riche, loin de là, mais depuis, je mène la vie dont j’ai toujours rêvé. J’ai bien fait de miser toute ma fortune et mon énergie sur cette carte. J’ai cru dans ces fables qui ont nourri mon enfance, surtout celles où un pauvre hère, d’un coup de baguette magique, devient un prince. Il suffit d’avoir une bonne fée, ce que fut l’écriture dans mon cas. Je suis encore étonné, moi qui voyage tant de n’avoir jamais payé un seul billet d’avion, ni une chambre d’hôtel, ni même un repas au restaurant. J’ai fait disparaître l’argent de mon champ visuel. Je traverse le monde, en sifflotant, laissant derrière moi une île à la dérive. »
En quittant Madagascar, il a fait escale à Paris avant de reprendre l’avion pour Port-au-Prince où s’ouvre aujourd’hui, jusqu’au 4 décembre, le Festival Étonnants Voyageurs. Il y retrouvera de nombreux écrivains haïtiens, ceux qu’on connaît et ceux qu’on devrait encore découvrir, ainsi que, par exemple, In-Koli Jean Bofane, Bernard Chambaz, Paule Constant, Hakan Günday, Bob Shacochis, sans oublier Michel Le Bris.

Le Calendrier de l’Avent du domaine public est ouvert. Chaque jour de décembre, en commençant donc aujourd’hui, il fournit le nom d’un auteur dont les œuvres entreront dans le domaine public le 1er janvier prochain. Et cela démarre fort, avec Herbert George Wells, né en 1866, mort en 1946, qui a signé en trois ans quatre classiques majeurs de la science-fiction : La Machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895), L’Île du docteur Moreau (The Island of Doctor Moreau, 1896), L’Homme invisible (The Invisible Man, 1897) et La Guerre des mondes (The War of the Worlds, 1898). On relirait volontiers Un homme de tempérament, de David Lodge, en attendant, d’ici au 31 décembre, les noms des autres auteurs qui, comme le dit le site, s’élèveront dans le domaine public en 2017.
Petite précision pour les distraits : les traductions françaises de Wells ne seront dans le domaine public dans un mois que si le ou les traducteur(s) sont aussi morts avant 1947. Et pas pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale…

dimanche 6 novembre 2016

Dany Laferrière, une brève introduction

A l'occasion du Sommet de la Francophonie, Dany Laferrière est invité à Madagascar du 22 au 28 novembre.
Depuis une vingtaine d’années, c’est-à-dire que j’ai pris le train en marche, je lis ses livres. Nous avons aussi parlé à diverses reprises, avec une proximité de plus en plus grande : le premier entretien, en 2008, s’est fait par courriel ; l’année suivante, par téléphone ; et, en 2012, à une terrasse de bistrot à Bruxelles. Les circonstances ont ainsi fait que, le temps passant, l’œuvre et son auteur se sont de mieux en mieux confondus dans mon esprit.
À travers la quinzaine d’articles de tailles variables rassemblés sous le titre Dany Laferrière, une brève introduction, tels qu’ils ont été publiés dans Le Soir, se dessine peut-être, je l’espère, une trajectoire littéraire et humaine à travers laquelle il est possible d’introduire Dany Laferrière auprès de celles et ceux qui l’ont encore peu lu, ou même qui ont encore à le découvrir.
Ce petit ouvrage numérique, dernière production de la Bibliothèque malgache, est actuellement gratuit et le restera jusqu'au 28 novembre.
En voici un extrait - un portrait qui ouvre le livre.

Il y a trente ans déboulait en littérature, armé d’une vieille Remington 22 achetée chez un brocanteur sur laquelle il avait tapé son manuscrit à un rythme rock ou supposé tel, un nègre haïtien installé à Montréal : « je me suis assis devant la machine pour écrire ma première phrase. J’ai attendu la suite tout l’après-midi. […] J’ai passé l’été à écrire avec un seul doigt tout en me nourrissant de fruits et de légumes. J’étais devenu un véritable athlète de l’écriture », dira-t-il plus tard à propos de cette période. Sous le titre trompeur mais vendeur d’un manuel pratique, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, il jetait les bases d’une œuvre littéraire riche à présent d’une vingtaine d’ouvrages. Il ne les prendra pas sous le bras pour être reçu ce printemps à l’Académie française où il a été élu en décembre 2013. Son ambition était de devenir un écrivain américain. Il a fait mieux puisqu’il a pu revendiquer en toute légitimé son universalité, résumée en un titre de roman : Je suis un écrivain japonais.
À Montréal, où il débarque en 1976 pour fuir un régime qui assassinait les journalistes, ce sont les Jeux olympiques et il découvre la grâce de Nadia Comaneci sur tous les écrans. Puis les saisons, et surtout l’hiver. La vie souterraine, la soupe populaire, le travail en usine, la débrouille, un tas de choses qu’il n’aurait pas connues s’il était resté à Port-au-Prince. « Quitter son pays pour aller vivre / dans un autre pays / dans cette condition d’infériorité, / c’est-à-dire sans filet / et sans pouvoir retourner / au pays natal, / me paraît la dernière grande / aventure humaine », écrit-il en vers dans Chronique de la dérive douce.
Déraciné, un peu. Nomade, beaucoup. Dany Laferrière est, en réalité, revenu plusieurs fois au pays natal, ce qui a donné L’énigme du retour puis, après le tremblement de terre de janvier 2010, alors qu’il était là à la veille d’une édition locale du Festival Étonnants Voyageurs, Tout bouge autour de moi. Il y retrouve l’incroyable vitalité de son peuple, en toutes circonstances : « Ces gens sont tellement habitués à chercher la vie dans des conditions difficiles qu’ils porteront l’espérance jusqu’en enfer. »
Il a hérité de cette vitalité, même s’il la masque parfois sous l’apparence de la nonchalance. Journal d’un écrivain en pyjama ou L’art presque perdu de ne rien faire révèlent un vrai bosseur, l’athlète de l’écriture cité plus haut. De l’athlète, il a d’ailleurs la carrure et la présence, partout où il passe. À Bruxelles ou à Antananarivo.

jeudi 26 février 2015

Dany Laferrière et la Foire du Livre de Bruxelles

C'est un compagnonnage qui ne date pas d'aujourd'hui. Je ne sais pas combien de fois Dany Laferrière est venu à la Foire du Livre de Bruxelles. Il y représenté son pays Natal, Haïti. Cette année, il appartient à une délégation d'écrivains québécois. L'année prochaine, il pourra être le représentant de l'Académie française, puisqu'il y sera installé dans son fauteuil. D’un Argentin d’origine italienne qui écrivait en français à un Haïtien installé à Montréal et qui ne cesse de voyager, l’Académie française a respecté une certaine logique en choisissant Dany Laferrière en 2013 pour succéder à Hector Bianciotti, mort l’année dernière.
Né à Port-au-Prince en 1953, Dany Laferrière a quitté Haïti en 1976 après l’assassinat d’un ami journaliste par les Tontons Macoute. Il aurait pu être le cadavre suivant, car il était remuant lui aussi. Au lieu de quoi il a tout quitté pour découvrir l’art de la débrouille et des petits métiers. C’est qu’il fallait survivre, même si le journaliste qu’il était n’avait qu’une ambition, menée à bien ailleurs : devenir écrivain. Il l’a fait, sur une machine à écrire parce qu’il voulait être moderne comme un Américain, dans le meublé montréalais dont la salle de bain était son salon de lecture. En 1985, il sort donc son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer et passe, comme il le dit dans Journal d’un écrivain en pyjama, « dans la même semaine, de l’usine à la télé. »
Depuis, il n’a plus arrêté, publiant plus de vingt ouvrages – généralement d’abord au Québec avant de les lâcher en France, puisque cet homme qui semble courir sans cesse d’un lieu à un autre est resté fidèle à Montréal. A l’exception, certes, d’une dizaine d’années pendant lesquelles il a cru, à Miami, qu’il allait vraiment devenir un écrivain américain.
Ses origines lui collent à la peau bien qu’il soit un des écrivains francophones les plus cosmopolites de notre époque. Le grand écart, chez lui, se traduit toujours par un livre et c’est à travers les pages qu’il a écrites qu’on cherche à comprendre les contradictions qu’il expose franchement. D’une part, quand il écrit Je suis un écrivain japonais, il décrit toute l’ambiguïté de la position d’un auteur pris dans la nasse qu’il a lui-même posée. D’autre part, dans L’énigme du retour, il se confronte, après la mort de son père, à sa culture originelle autant qu’à tout ce qui lui a permis de l’élargir. Et quand, en janvier 2010, il se trouve à Port-au-Prince au moment du tremblement de terre, il prend tout de suite des notes sur le carnet qui ne le quitte jamais pour écrire rapidement Tout bouge autour de moi où l’homme et l’écrivain se rejoignent mieux que jamais.
Peut-être Dany Laferrière est-il un sage. Mais sans aucune illusion sur la valeur de cette sagesse depuis que sa grand-mère lui a enseigné d’où lui venait l’apparence de la sienne quand elle restait tranquillement assise à boire du café toute la journée : « de son arthrite qui la fait tant souffrir. » Dans L’art presque perdu de ne rien faire, paru l'année dernière, il va son chemin en ouvrant les yeux sur sa vie et celle des autres, tente de comprendre ce qui a changé entre Haïti et le Canada, avec le passage des années et les innovations dont la technologie nous abreuve à si vive allure qu’il ne sait plus comment appeler un téléphone dont le nom change chaque année…
Rien ne lui est indifférent, l’amour et le chagrin, l’hiver et la chaleur, la politique et la culture – avec une place privilégiée, tout naturellement, pour la lecture : le chapitre qu’il consacre à « Un lecteur dans sa baignoire » donne envie de retrouver, toutes affaires cessantes, les livres qu’il commente avec la ferveur du moment de leur découverte.
Le sommeil et l’éveil se confondent : « Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé », écrit-il dans « Le monde naît de la nuit ». Les îlots préservés par beaucoup sont, chez lui, d’une extrême porosité qui lui permet d’écrire « dans la langue de celui qui est en train de me lire » et justifie l’affirmation qui a servi de titre à un autre ouvrage : Je suis un écrivain japonais.
On est bien, dans ce journal éclaté, aux fragments regroupés en thèmes vagues dont chacun est précédé d’un poème. On se retrouve avec lui dans un café de Montréal et, s’il n’y est pas à ce moment-là, on le rattrape à New York ou à Tokyo. On devient nomade à le suivre de loin, car il n’y a aucune raison de placer exactement nos pas dans les siens, il suffit d’épouser une trajectoire qui est un état d’esprit. Optimiste, l’état d’esprit : il voit autour de lui des amis se remettre à la lecture de la poésie.

mardi 6 janvier 2015

Les conseils de Dany Laferrière

L'édition originale de Journal d'un écrivain en pyjama ne portait pas de la mention : « de l’Académie française » que cette parution au format de poche a eu largement le temps d'intégrer à la couverture et à la page de titre. Il n’est, heureusement, pas besoin de cela pour goûter la manière dont Dany Laferrière propose, entre humour et sérieux, insolence et pertinence, le récit de sa vie d’écrivain. Une vie « à lire et à écrire. Cela a-t-il un sens ? Je ne le sais. » S’il n’a pas la réponse à la question, nous pouvons la lui souffler : oui, bien sûr, le sens que donne chaque lecteur à des textes vibrant de, précisément, leur quête de sens.
Sous forme de notes assez brèves, chacune consacrée à un pan (ou à un détail) de son métier d’écrivain, l’auteur fournit des conseils, parfois contradictoires, à l’usage de celles et ceux qui aimeraient faire comme lui. Et bénéficier des avantages de la situation : « quand on a écrit quelques livres qui ont eu l’heur de plaire à un certain nombre de gens, on vous invite à voyager pour jouer à l’écrivain. Je me souviens encore de cette première fois où on m’avait invité en Belgique aux frais de la princesse. Rien à payer ? Non, monsieur, ni vos billets, ni vos taxis, ni votre chambre d’hôtel, ni vos repas. » Elle n’est pas belle, la vie d’écrivain ? En pyjama ou en uniforme d’académicien…
Certes, il est agréable de voyager à l’œil, encore faut-il avoir prouvé deux ou trois choses par les livres publiés. Et, donc, avoir sué sur des manuscrits, surtout quand il s’agit de s’acharner sur une vieille Remington achetée chez un brocanteur. C’est avec cette machine que Dany Laferrière a écrit son premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, et beaucoup de ceux qui suivirent. Il ne savait rien de ce qui l’attendait : « je me suis assis devant la machine pour écrire ma première phrase. J’ai attendu la suite tout l’après-midi. […] J’ai passé l’été à écrire avec un seul doigt tout en me nourrissant de fruits et de légumes. J’étais devenu un véritable athlète de l’écriture. »
D’une certaine manière, ces notes sont celles que l’écrivain aurait aimé lire avant de commencer. Récapitulation d’une expérience, elles sont destinées à faire gagner du temps aux apprentis écrivains. Pas à passer moins de temps sur leur travail : il ne cesse de dire qu’il faut non seulement écrire mais aussi corriger et réécrire, et passer des jours, des mois, à lire, nécessaire confrontation avec les autres. Et même, premier de 182 conseils lapidaires (un à la fin de chaque note) : « Une journée par mois, sans lire ni écrire, pour garder un pied dans la réalité, ce qui vous permettra d’avancer d’un pas dans le rêve. »
Après cela seulement, peut-être aura-t-on droit aux voyages et aux hôtels gratuits.

vendredi 4 juillet 2014

Quand un Haïtien découvre Montréal

Dany Laferrière a pris goût aux vers libres et reprend pour Chronique de la dérive douce une forme déjà adoptée dans L’énigme du retour. De retour, il en est question aussi, mais dans le passé, du côté de 1976. Nadia Comaneci est sur tous les écrans et Dany Laferrière, pas encore écrivain, débarque en exilé là même où la petite gymnaste roumaine engrange des médailles d’or. Montréal, donc. Pour un roman, certes, mais très proche de la vie de son auteur, comme celui-ci le confirme en s’expliquant d’abord sur le choix de la forme.
C’est un jeune homme qui arrive, empli de poésie. Et c’est par la poésie qu’il capte l’essentiel. C’est une déambulation, nez au vent.
Ce jeune homme est-il Dany Laferrière ?
Il est beaucoup moi. C’est une fiction littéraire, mais construite fondamentalement à partir de moi, comme si j’étais un matériau de travail. Ce n’est pas moi pour parler de moi, c’est moi pour modèle, comme quand un sculpteur travaille à partir d’un modèle et veut montrer autre chose.
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire ce livre ?
En fait, il était déjà paru au Canada en 1994, et je l’ai réécrit. Je pense qu’après L’énigme du retour, il fallait montrer l’autre face pour permettre au lecteur de mesurer le temps. C’est une des fonctions de la littérature : faire sentir le temps.
Est-il aussi l’autre face de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?
Tout à fait. C’est une clé. Dans Comment faire l’amour, le narrateur parlait surtout du monde anglo-saxon, probablement pour parler du colonialisme puisque le discours du Québec francophone était un discours de colonisé. Je ne pouvais pas l’endosser, parce que cela aurait été d’un humilié à un autre. Ici, il s’agit de la version vraie, les personnages ont leurs noms réels et on découvre que les jeunes filles étaient francophones. A l’époque, je voulais être un écrivain nord-américain et élargir l’espace, mais dans la langue française.
Les quatre saisons rythment le récit. Pourquoi ce choix ?
C’est très frappant pour quelqu’un qui arrive dans un pays du nord. D’abord, il découvre qu’il y a quatre saisons. Ensuite, l’obsession des habitants pour ces saisons, leur place dans les conversations. L’hiver qui pourrait revenir, l’été dont on déplore la brièveté, l’automne et ses couleurs… Je n’ai jamais entendu autant parler de dictature à Haïti que des saisons à Montréal. Donc, si on veut faire un portrait du Québec comme je l’ai tenté, il faut passer par les saisons.
Le texte est truffé d’images qui envahissent l’espace mental…
Les gens du sud sont visuels. A Haïti, particulièrement, ils sont peintres. L’œil est plus important que l’oreille. Ce que j’ai ressenti passe par des descriptions, c’est-à-dire des mots avec lesquels je transmets mes émotions au lecteur, pour lui faire comprendre, même s’il n’est pas moi, ce qu’était un moment donné, ce que j’ai vu.
Le personnage de l’Indien est proche du narrateur, tout en étant différent. L’Indien vit pour l’alcool et le narrateur, pour les femmes. Ce sont deux façons de voir le même monde ?
D’abord, j’aime beaucoup travailler sur les clichés. Il est rare qu’ils soient complètement faux, mais ils sont surtout très réducteurs. Par ailleurs, ces deux personnages représentent l’Amérique. L’un y était avant tout le monde, l’autre est arrivé en dernier et vient, en quelque sorte, remplacer le premier.

mercredi 26 mars 2014

Les Prix Littérature-monde, à venir deux fois

C'est un nouveau prix littéraire à deux étages, dans un paysage où il en est tant qu'on s'épuise à suivre cette actualité. Pourquoi, alors que la première sélection n'est pas encore connue (il y en aura deux, en avril), consacrer déjà une note de blog aux Prix Littérature-monde? Parce que ces lauriers inédits, les uns pour un livre écrit en français, les autres pour un livre traduit en français, ont quelque chose de sympathique. Ils sont liés au Festival Étonnants Voyageurs cher à mon cœur, ils seront attribués par un jury très international, ils sont la conséquence lointains, sept ans après, d'un manifeste qui a fait date, ils iront (c'est un espoir, pas une certitude) à des ouvrages qui les méritent...
Je ne vais plus vous faire l'article pour Étonnants Voyageurs, un des plus beaux festivals littéraires parmi ceux que je connais, grand rassemblement malouin de la Pentecôte (ne pas confondre avec pentecôtiste) où les participants vivent en immersion, quelques jours, dans un monde ouvert sur le monde. Du 7 au 9 juin cette année...
Le jury est constitué de huit écrivains. Écrivains et non personnalités venues de tous les horizons pourvu qu'elles apportent à un prix une petite part de leur notoriété - si, si, certains prix fonctionnent de cette manière. Rien de tout cela ici. Trois d'entre eux, Français de France (si je peux m'exprimer ainsi entre les deux tours des élections municipales), ne peuvent être suspectés d'un repli sur soi: Michel Le Bris en premier lieu, fondateur d’Étonnants Voyageurs et inspiré par une littérature elle-même voyageuse; Paule Constant, à qui aucun territoire n'est étranger, et Jean Rouaud, initiateur avec Michel Le Bris du manifeste sur lequel je ne vais pas tarder à revenir, dont l'oeuvre creuse inlassablement des questions sans réponses. Les autres membres du jury ont tous écrit des livres marquants et viennent d'ailleurs: Ananda Devi, de Maurice, Nancy Huston, du Canada, Dany Laferrière, d'Haïti, Atiq Rahimi, d'Afghanistan, et Boualem Sansal, d'Algérie.
Seuls parmi eux Paule Constant et Atiq Rahimi n'appartenaient pas aux 44 signataires du manifeste paru le 15 mars 2007 dans Le Monde: Pour une littérature-monde en français. (On avait dû oublier de les solliciter, parce qu'ils se seraient probablement joints avec enthousiasme à l'initiative.) Il survenait après une saison des prix littéraires d'automne très majoritairement tournée vers des écrivains venus d'outre-France, ainsi qu'ils étaient qualifiés. Hasard ou nécessité? Le premier avait bien fait les choses. La seconde semblait être perçue comme une urgence.
Une affaire à suivre, et que je suivrai pour vous...

dimanche 22 décembre 2013

La saison des brocanteurs

Chère cousine,

Y a-t-il une saison pendant laquelle les brocanteurs sont à la fête? Ont-ils, dans le calendrier, un saint qui leur correspond? Ce serait maintenant car, depuis une dizaine de jours, je tombe sur des brocanteurs à chaque détour de livre. Je ne les ai pas cherchés, ils sont venus à moi. Et si j'avais eu à écrire un article sur le sujet, je suis à peu près certain qu'il m'aurait fallu de longues recherches avant de réunir les éléments que les coïncidences viennent de m'offrir.
Le premier brocanteur est discret et peut-être n'aurais-je même pas remarqué sa présence s'il n'y avait eu ensuite les deux autres, beaucoup plus envahissants. Je l'ai croisé dans le livre que Dany Laferrière, avant de devenir académicien, a publié en septembre: Journal d'un écrivain en pyjama. L'écrivain y parle de ses débuts et de sa première machine à écrire:
Je suis allé au coin de la rue acheter une vieille machine à écrire que je voyais depuis un moment dans la vitrine d’un brocanteur. Je ne voulais pas écrire ce roman à la main. Je vivais dans cette partie du monde qui a fait sa fortune à l’aide de la machine. Je voulais être un écrivain contemporain, et non un de ces paysans du tiers-monde encore à l’âge de la roue. C’était une vieille Remington 22 en bon état.
Quelques jours plus tard, je lisais Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt. L'histoire d'un brocanteur qui est surtout un sacré baratineur. Sa capacité à fournir aux objets le passé qui conviendra aux éventuels acheteurs et leur donnera envie de les payer très cher. Parfois, je me demandais s'il croyait lui-même à ce qu'il racontait. peut-être que oui, après tout.
Cette année-là, je tenais une petite brocante. Que de l’objet de qualité. Pas des vieilleries à poussières. Non, vraiment de la brocante originale, pour amateurs éclairés. Par exemple, je proposais un mouchoir taillé dans le saint suaire de Turin. Authentifié par de pieux péninsulaires.

Parmi les merveilles exposées, le collectionneur n’avait que l’embarras du choix, une chaussette d’Arthur Rimbaud avec un trou au gros orteil (le trou était d’Arthur, la chaussette de sa mère), un os de la main de Napoléon, une éprouvette (étanche) contenant la vérole d’Alfred de Musset, un bocal (étanche) rempli de morpions anglais vieux de trois siècles, en bon état de conservation.
Une de mes fiertés était d’avoir réussi à me procurer le tube digestif de Pantagruel. J’ai dû m’en séparer pour payer l’assurance de la camionnette.
Et puis, pour faire le troisième dans cette bande, Michael Zadoorian est arrivé avec La boutique de la seconde chance, dont le titre t'évoque à coup sûr, puisqu'il arrive après les autres, une autre brocante. Et, forcément, un autre brocanteur. Il ne se prend pas pour un surhomme, contrairement au précédent. Son ambition est plus modeste et plus touchante.
La deuxième main. L'expression parle d'elle-même: d'autres mains ont manipulé l'objet. Que l'on songe à ce que nous touchons tous les jours, aux millions de minuscules rivets qui soudent l'existence: les tasses à café, les pinces à cravate, les réveils, les lunettes de soleil, les porte-clés, les cendriers sur pied. Et si chacun d'eux avait absorbé une bribe de nous-même, et si la marque de nos doigts transmettait une parcelle de notre âme?
Étonnant, non? Trois écrivains, trois mondes, trois livres sans aucun rapport entre eux. Et ces brocanteurs partout...
Je ne sais ce qu'il faudrait en penser. Rien, probablement, c'est là, comme une évidence.
Et toi, chère cousine, en as-tu d'autres, de ces coïncidences qui font, pendant quelques instants, tourner l'esprit un peu plus vite, comme si nous étions vivants? Ce que nous sommes, après tout.
Et je le prouve en t'embrassant,

ton cousin.


jeudi 12 décembre 2013

Dany Laferrière, mangeur de bananes, à l'Académie française

Je l'espérais sans trop y croire. Et puis c'est arrivé: Dany Laferrière a été élu tout à l'heure à l'Académie française dès le premier tour de vote, succédant à Hector Bianciotti. Sale temps pour celles et ceux qui, en France, n'aiment pas les mangeurs de bananes. Christiane Taubira est toujours ministre de la Justice, Miss France est une métisse franco-africaine, Ousmane Sow a été élu cette semaine à l'Académie des Beaux-Arts, et aujourd'hui Dany... Je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire en repensant à ce qu'il écrit, parlant de l'époque où il se préparait à écrire son premier livre, dans Journal d'un écrivain en pyjama paru en septembre: " J’adore l’odeur suffocante des bananes trop mûres et des mangues jaunes qui m’agresse dès que j’ouvre la porte." Le goût des fruits qui lui vient de sa "nature caribéenne". Ha!
Je m'excite, je m'excite, pardonnez-moi, c'est la joie. Mais je ne sais pas du tout s'il y voit, lui, un geste antiraciste de la part des académiciens désormais ses pairs. Dany Laferrière se veut d'abord écrivain. Cela ne l'empêche pas d'avoir des idées, mais cela l'autorise aussi à en changer chaque fois qu'il le veut. Il n'est pas l'homme des affirmations péremptoires ni des romans à thèse. Plutôt celui qui introduit la poésie dans le récit et glisse en fraude quelques sensations inédites à celui (la lectrice, le lecteur, et même plutôt la lectrice que le lecteur) qui ne lui avait rien demandé. Cela fait du bien pour un tas de raisons, parce qu'il réenchante la littérature à chaque instant, parce que chaque rencontre avec lui, qu'elle se fasse par les livres (c'est ainsi que je l'ai connu d'abord), par un échange de courriels ou par téléphone (nous l'avons fait plusieurs fois) ou enfin lors d'une vraie rencontre (l'an dernier, et répétée plusieurs fois entre Bruxelles et Saint-Malo), est un émerveillement, un moment qui donne force et enthousiasme.
Voilà, c'est tout simple: j'aimais les livres de Dany Laferrière, j'aime l'homme aussi et son élection à l'Académie française, quoi qu'on pense de cette institution, est une bonne, une excellente nouvelle. Sauf pour ceux qui n'aiment pas les mangeurs de bananes, mais je crois l'avoir déjà dit...
J'ai parlé plusieurs fois de lui dans ce blog, on ne me soupçonnera donc pas de voler au secours d'un nouvel Habit vert qui ne m'a d'ailleurs rien demandé. Brièvement quand il a reçu le Prix Médicis il y a quatre ans. Avec inquiétude au moment du tremblement de terre de janvier 2010, alors qu'il se trouvait à Haïti. Puis à propos du livre qu'il avait tiré de cette expérience. Et au moment de la réédition au format de poche de Je suis un écrivain japonais. Aujourd'hui, je reviens sur L'énigme du retour, ce Prix Médicis sur lequel, faut de temps, j'étais passé trop vite.
Le roman de Dany Laferrière, écrit pour sa plus grande partie en vers libres, s’ouvre par un coup de fil : « La nouvelle coupe la nuit en deux. » Son père est décédé à New York. Il l’a peu connu, l’exil les a séparés, le père ayant quitté très tôt Haïti pour des raisons politiques. Et l’exil ne les aura pas réunis après que le fils a fui la dictature à son tour. Il aura donc fallu la mort pour les rapprocher. Pour que Dany Laferrière prenne conscience de la place occupée par l’absent. Prenne sa place, aussi, sur le siège où il avait l’habitude de s’asseoir chez son ami coiffeur quand il venait boire le café. La succession est assurée. L’héritage est plus problématique : la valise enfermée dans un coffre de la Chase Manhattan Bank gardera son mystère, faute de connaître le code qui pourrait l’ouvrir. « Cette valise n’appartient qu’à lui. / Le poids de sa vie. »
Le temps est venu, en tout cas, de repartir vers Haïti, le pays natal qui reste une énigme autant que l’est ce retour d’un porteur de mauvaise nouvelle. Le temps de reparler avec sa mère, sa sœur, les autres membres de la famille. D’entreprendre une plongée en apnée dans un monde qui fut le sien, et ne l’est plus tout à fait, autant parce que le pays a changé qu’en raison des années passées ailleurs, et au cours desquelles Dany Laferrière a évolué.
On dit « Dany Laferrière », comme s’il était entendu que le narrateur et l’auteur ne font qu’un. C’est presque vrai. Pas tout à fait. Le romancier s’en explique d’ailleurs dans l’entretien qu’il nous a accordé. Mais il s’agit bien de son regard quand il retrouve Haïti et les paysages si souvent décrits dans ses livres. Il s’agit bien de l’exil, thème prégnant pour ceux qui l’ont vécu – alors qu’il faudrait peut-être, dit-il, faire passer la pauvreté au premier plan, s’oublier pour se fondre dans la réalité vécue sur place par ceux qui y sont restés et ne peuvent que rêver d’autres horizons. « Je prends conscience que je n’ai pas écrit ces livres simplement pour décrire un paysage, mais pour en faire encore partie. »
Bourré de fulgurances qui prennent à la gorge et au ventre, au cœur et à la tête, L’énigme du retour est un texte haché et splendide, duquel chacun privilégiera un paragraphe ou une page, selon les affinités individuelles avec la politique ou les images, avec un destin personnel ou la condition collective. Dany Laferrière a réussi un livre global, un kaléidoscope à travers lequel s’aperçoivent toutes les questions qu’il se pose, sans jamais oublier l’homme. A travers rencontres et conversations, dans une langue splendide détachée de l’ambition ancienne d’être un « écrivain rock », l’accumulation est offerte avec une générosité sans pareille, jusqu’à la fin du voyage. Pendant lequel il y aura eu des éclairs de lucidité et des moments opaques, les uns et les autres étant placés sur le même pied, sans aucune intention de les comparer dans une balance qui les opposerait.
Reste une question: dois-je maintenant le vouvoyer? (Si tu me lis, Dany...)

mercredi 28 novembre 2012

Dany Laferrière joue sur l'identité


Demandez un nouveau livre à Dany Laferrière, comme il raconte que le fait l’éditeur de son personnage, il vous invente un titre comme un magicien sort un lapin d’un chapeau. Cela aurait pu être : « Le plus rapide titreur d’Amérique », pour reprendre un mot de Kurt Vonnegut Jr., probablement hors contexte puisqu’il l’était toujours. C’est sur cette idée que commence Jesuis un écrivain japonais – une idée de titre, donc.
Après cela, il reste à écrire. Pour trouver le ton, le narrateur, double imaginaire de l’écrivain, accompagne Bashô sur La route étroite vers les districts du nord. Il le lit dans le métro, dans des bars, un peu partout. Il cherche à rencontrer une Japonaise, aussi. Il suit l’idée sans savoir où elle va le mener. Sur des chemins de traverse, à coup sûr. Dany Laferrière (ou son personnage) cultive l’art de la digression à la manière dont d’autres soignent leurs bonsaïs. Avec autant de précision. Rien n’arrive par hasard. C’est donc un Coréen qui lui signale la présence à Montréal d’une chanteuse japonaise, Midori. Dans les toilettes du café Sarajevo, où se donnent des spectacles en forme de happenings, il y a une photo de Midori. La piste se concrétise. Autour de Midori gravitent un groupe de jeunes femmes et un photographe ambigu. Beau matériau pour un romancier.
Celui-ci se complaît dans l’exploration d’un univers qu’il ne connaissait pas, mais sans l’utiliser vraiment. Le livre n’avance pas. En revanche, on en parle jusqu’au Japon. Un employé de l’ambassade du Japon, qui a entendu évoquer le projet, s’en est emparé pour construire un véritable feuilleton devenu immédiatement populaire. « C’est bien d’écrire un livre, mais c’est parfois mieux de ne pas l’écrire. Je suis célèbre au Japon pour un livre que je n’ai pas écrit. »
Un roman en creux, donc. Un formidable roman en creux. Dany Laferrière utilise tout ce que néglige son personnage pour lui bâtir une fiction à sa mesure, dans un monde réel plutôt hostile. La célébrité n’a pas que des bons côtés : quand une horde de touristes japonais commence à faire la queue devant son appartement, il n’a d’autre solution que de s’enfuir et de se nourrir à la soupe populaire – jusqu’au moment où il rencontre un ami d’enfance dont la femme est, on vous le donne en mille, japonaise (pour moitié).
A la base, il y a un malentendu : on a pris pour argent comptant ce qui était quasiment une boutade. Au maximum, un titre sans contenu. Le narrateur n’a jamais voulu être un écrivain japonais. D’ailleurs, explique-t-il, « Je n’écris jamais sur autre chose que sur moi-même. » (On croirait entendre Laferrière.)
Le jeu des illusions est brillant, en tout cas. Et révélateur d’une dictature sous laquelle nous vivons. Celle de la surface, des apparences.


Le désir de briser les clichés, de changer d’origine, est-il à la base de ce roman ?
Bien sûr, mais ce n’est pas assez pour faire un livre. C’est surtout un vieux rêve d’enfant que de vouloir être quelqu’un d’autre, le plus éloigné de ce qu’on est.
Je me sens d’abord un lecteur. Je souris en me rappelant mes premières lectures. Je lisais, à l’époque, uniquement pour sortir de moi-même, de mon ordinaire grisaille (j’ai eu une adolescence pluvieuse et fiévreuse). Je plongeais en grelottant dans le roman. Et j’écris aujourd’hui pour effacer de mon écran les notions de race, d’origine, de classe, de genre même. Le livre est un espace de liberté. Un pays rêvé où l’écrivain et le lecteur se rencontrent. Joli coin, n’est-ce pas ?
Vous parlez longuement des titres de livres. Préexistent-ils chez vous à l’écriture, en général et dans ce cas particulier ?
Je vous réponds en deux temps. D’abord non.
L’écrivain se sert de sa vie pour inventer sa fiction. Plus c’est proche, moins c’est vrai. Il reste le mystère de la cuisine. On jette dans une chaudière d’eau bouillante quelques légumes, des épices, un morceau de viande, et le goût final est différent de celui de chacun des aliments. L’idéal serait de ne pas pouvoir distinguer le goût singulier des légumes, et même de ne pas chercher à le faire.
Puis, oui.
Pourquoi ? Parce que depuis une trentaine d’années, j’ai remarqué qu’on prête beaucoup attention à ce qui se passe dans la cuisine. Comment cela se passe ? Pour ma part, j’ai toujours trouvé le titre d’abord. Parfois des années avant même le sujet du livre. Le titre attend calmement son livre. Et c’est pour cette raison que j’ai eu envie d’écrire un livre sur ce thème.
Le « je » est-il un jeu entre fiction et réalité ?
La première fois que j’ai écrit une histoire, j’avais treize ans, et cela racontait un peu ma vie d’alors. Et l’histoire était centrée sur ma sœur. Je ne suis pas devenu un journaliste corrompu qui vendait sa plume au plus offrant. J’avais plutôt compris l’importance de la fiction sur la vie des gens. Et depuis, je n’ai vu aucune différence entre la fiction et la réalité. Tout ce qui traverse mon champ de vision devient de la fiction. Vous me demandez la part du vrai dans ma fiction ? Je ne sais plus. Je me sens tissé de tant d’histoires que je me demande si mon destin n’est pas d’être un roman plutôt qu’un écrivain.
Est-ce le roman d’un roman qui n’existe pas ?
C’est pour dire que tout existe, surtout quand on prend la peine de le dire en 265 pages. Je voulais faire un pied de nez au sujet un peu surestimé à mon avis. Mais ça aussi c’est un sujet. Et l’un des plus forts puisque le vide est au cœur de notre existence. La vie est aussi faite de fantaisie. Et s’il me prenait l’envie d’être un écrivain belge ?

vendredi 31 août 2012

Dany Laferrière a tremblé avec la terre

D’abord, il y a eu le bruit, ce 12 janvier 2010 à 16h53 dans Port-au-Prince. Dany Laferrière se trouvait au restaurant de l’hôtel Karibe, avec deux amis, l’éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear. Il a entendu une explosion, a cru à une mitrailleuse quand d’autres ont imaginé le fracas d’un train, puis il a pensé à une chaudière, avant de réaliser que le sol tremblait. Pas le temps de réfléchir. « On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. »
Plus tard, l’imagination populaire démesurée des Haïtiens et leur besoin de désigner un dieu responsable de tout a nommé le responsable du séisme : Goudougoudou. Une onomatopée pour restituer, tant bien que mal, le bruit qui a traversé, renversé la ville et ses habitants. Un dieu méchant…
Comme beaucoup d’autres écrivains venus pour le festival Étonnants voyageurs qui devait se tenir les jours suivants, Dany Laferrière était donc sur place, auréolé de la gloire récente que lui avait valu, à la fin de l’année précédente, le prix Médicis pour L’énigme du retour. Lui qui, en voyage, garde toujours sous la main, outre son passeport, un calepin noir où il note « tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit », semblait tout désigné pour raconter ce qui est arrivé à cet instant et plus tard. Il l’a fait très vite, dans un ouvrage qui s’appelait déjà Tout bouge autour de moi, paru dès mars 2010 au Canada, et arrivé un peu plus tard en France, complété d’impressions prolongées dans le temps.
Son neveu, qui veut écrire aussi, lui a demandé de ne pas en faire un roman. L’événement, explique-t-il, appartient à son époque tandis que l’époque de Dany Laferrière est celle de la dictature. De toute manière, dit l’aîné, « un pareil roman n’est pas dans mes cordes. Cela exige une puissance que je ne possède pas. […] Il faudra un Tolstoï pour tenter un tel pari. […] Pour Homère si les dieux nous envoient des malheurs c’est pour qu’on en tire des chants. Tolstoï, Homère : on est un peu ça avant de commencer à écrire. »
Ni l’un ni l’autre, Dany Laferrière utilise donc, pour un sujet qui lui est littéralement tombé dessus – ou, si l’on préfère, qui a surgi sous ses pieds –, sa manière propre. La juxtaposition de fragments qui décrivent des scènes sur le vif, des moments précis. Des choses vues, en somme, utilisées parfois pour faire naître la réflexion.
Dès le lendemain matin, par exemple, il voit une marchande de mangues assise contre un mur, une dizaine de fruits à vendre devant elle. Saint-Eloi lance : « Quel peuple ! » Laferrière commente brièvement : « Ces gens sont tellement habitués à chercher la vie dans des conditions difficiles qu’ils porteront l’espérance jusqu’en enfer. »
Car il s’agit bien d’un enfer sur terre, et de la date d’une révolution – pendant une nuit au moins. Une sorte d’année zéro, prédit un analyste, à partir de laquelle les deux siècles précédents seront effacés des mémoires. L’écrivain s’insurge contre ce point de vue : il n’est ni possible ni souhaitable de faire table rase du passé, quand bien même le séisme en aurait effacé toutes les traces. En revanche, il admet volontiers que, ce jour-là, à 16h53, un moment fatal « a coupé le temps haïtien en deux. » Et aussi qu’il s’agit d’un « instant pivotal » : « C’est un événement dont les répercutions seront aussi importantes que celles de l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804. »
Après avoir pris le premier avion qui pouvait l’emmener au Canada, Dany Laferrière découvrira les images qui ont fait déjà le tour du monde entier : une vision globale d’une catastrophe dont il n’avait vu que les détails. De ceux-ci, nous avons, grâce à son livre, une perception plus fine.

lundi 8 mars 2010

Zapculture : la France a-t-elle peur?

Au moment où je rédige ceci, la cérémonie des Oscars n'est pas terminée, peut-être vous donnerai-je quelques nouvelles tout à l'heure...
Mais l'actualité culturelle n'est pas en pause pendant cette soirée chic, et voici quelques échos glanés pendant la semaine. Vous les entendrez en chargeant le fichier mp3 vers lequel vous conduit le casque d'écoute...

Après l'indicatif (00'00"-00'25"), je vous propose quinze secondes d'un étrange bégaiement. Elles sont extraites d'un célèbre journal télévisé ouvert, le 18 février 1976, par ces mots que Roger Gicquel martela plusieurs fois: "La France a peur." Roger Gicquel vient de mourir (Patrick Topaloff aussi, me dit-on), cette affirmation assez stupide reste dans certaines mémoires. J'ai, bien entendu, pour en renforcer l'effet, coupé tout ce qui dépassait dans les trois premières minutes de ce journal.

Samedi soir, c'étaient les Victoires de la musique. Pour le palmarès complet, je vous renvoie à votre site d'informations préféré. Vous n'ignorez probablement pas que Benjamin Biolay a été un des grands vainqueurs de ce palmarès et que son dernier album, La superbe, a été élu le meilleur de l'année. Ce n'est donc plus, forcément, une nouveauté. Mais cela fait toujours du bien d'en écouter quelques notes, enregistrées en public samedi et introduites par Michel Drucker (00'43"-02'36").

Vous avez remarqué aussi, surtout si vous fréquentez ce blog, que la Foire du Livre de Bruxelles battait son plein. Ce sera encore le cas aujourd'hui, avant de fermer ses portes. J'ai d'ailleurs encore deux invités à vous proposer tout à l'heure. Mais je reviens, avec le journal télévisé de la RTBF vendredi soir, sur la performance de Nicolas Ancion. 24 heures d'écriture résumées en deux minutes (02'36"-04'47") pour l'écriture d'Une très petite surface que ce lien vous permet de télécharger et de lire.

Parmi les nombreux invités passés par Bruxelles à l'occasion de cette Foire, je retiens quelques mots de Dany Laferrière, l'écrivain canadien d'origine haïtienne qui se trouvait à Port-au-Prince au moment du tremblement de terre de janvier. Il parle de son dernier livre dans Le monde est un village (RTBF) et plus particulièrement, dans l'extrait choisi pour vous (04'47"-06'50"), du thème de l'exil. Vous vous en souvenez peut-être, L'énigme du retour, magnifique roman écrit en grande partie sous forme de poème, a reçu le prix Médicis en novembre...

Patrick Modiano n'était pas à la Foire du Livre. Il a quand même donné pas mal d'interviews à la sortie de son nouveau roman, L'horizon. Notamment pour l'émission de RTL, Laissez-vous tenter. Je le retrouve tel que je l'ai rencontré par deux fois pour deux longs entretiens, la première fois pour Le Soir, la seconde pour le Magazine littéraire. J'en ai malheureusement égaré les textes, et je le regrette vivement. Mais j'ai le souvenir très précis de ses hésitations, de sa quête toujours difficile du mot juste, de sa grande taille qui semble le gêner, de sa timidité, de sa gentillesse. Écoutez-le, vous ne le regretterez pas (06'50"-08'10").

La semaine dernière, le 2 mars précisément, il y avait dix-neuf ans que Serge Gainsbourg était mort. TV5 a eu la bonne idée de proposer une émission spéciale où des chanteurs appartenant à la génération actuelle reprenaient certaines de ses chansons.
Pour finir en beauté, voici le début de La javanaise, version Emilie Simon (08'10"-10'05").

Vous voyez? Au fond, la France n'a pas peur. Même si Jacques Audiard n'a pas reçu l'Oscar du meilleur film étranger. (On attend toujours le verdict pour le meilleur film et le meilleur réalisateur, dont je continue d'espérer qu'elle sera une réalisatrice, ce serait justice pour la journée de la femme - non, pas pour la journée de la femme, simplement parce que Démineurs est mon choix, loin devant Avatar.)

mercredi 13 janvier 2010

Haïti : la fête des Etonnants Voyageurs est finie avant de commencer

Du 14 au 17 janvier, c'est-à-dire à partir de demain, devait se tenir la deuxième édition haïtienne du festival littéraire Étonnants Voyageurs. Le tremblement de terre d'hier, d'une extrême violence, et dont on craint que le bilan humain soit très lourd, rend évidemment dérisoires, presque obscènes, les éventuelles inquiétudes à propos des manifestations annoncées. Moins dérisoires, moins obscènes, celles suscitées par l'absence de nouvelles directes des écrivains qui étaient sur place. S'ils sont logés à la même enseigne que le reste de la population, et ne "méritent" peut-être pas une attention plus grande - là, c'est la raison qui parle -, je ne peux m'empêcher de penser à ceux dont j'ai aimé les derniers livres - là, c'est le cœur qui parle.

Je pense à Dany Laferrière, qui a reçu le prix Médicis pour L'énigme du retour - et nous avions eu l'occasion d'en parler, lui et moi, au cours d'une conversation téléphonique.


Je pense à lionel Trouillot, aussi, que je ne connais pas mais dont j'ai aimé Yanvalou pour Charlie, prix Wepler/La Poste.


Lisez-les. Ils vous parlent de leur pays vivant.

mercredi 4 novembre 2009

Dany Laferrière, prix Médicis


A toute allure, et sans autre commentaire, parce que j'ai maintenant des articles à écrire, le palmarès tout frais du prix Médicis où, pour le roman français, Dany Laferrière, le favori de la rumeur, l'a emporté avec L'énigme du retour.
Le prix du roman étranger a été attribué à Dave Eggers pour Le grand quoi (Gallimard) au 1er tour à l’unanimité. Le Médicis Essais est venu récompenser Alain Ferry pour Mémoire d’un fou d’Emma (Seuil).