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mardi 11 juin 2019

Prix du Livre Inter : Emmanuelle Bayamack-Tam

Elle est belle, l’utopie aujourd’hui ! Elle ressemble à une secte dont le gourou s’offre les faveurs sexuelles de toute la communauté et impose ses décisions sous couvert de débat collectif. Liberty House ressemble davantage à un espace de pouvoir qu’à ce que son nom évoque.
Il est facile de manier l’ironie quand on se trouve à l’extérieur, occupé à lire Arcadie, le nouveau roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui a imaginé le lieu, son fonctionnement, ses habitants. Ceux-ci expriment cependant, par l’intermédiaire de l’écrivaine, des points de vue moins tranchés.
Au premier plan, la très jeune Farah, avec qui et par qui nous pénétrons dans le fonctionnement libre et libertaire d’un groupe constitué surtout de personnes mal adaptées à la société. Arcady, le fondateur, leur offre la possibilité (la chance ?) de vivre autrement. La nudité est la norme, tant pis pour les regards sensibles à l’esthétique car tous les corps, loin de là, ne sont pas parfaits. Dans le cas particulier de la mère de Farah, Liberty House possède une précieuse caractéristique : la maison est en zone blanche, hors de tous les réseaux dont elle reçoit les ondes comme des agressions physiques. Il est vrai qu’elle souffre de multiples autres pathologies, ce que Farah résume en une seule : « l’intolérance à tout ».
Arcady a rebaptisé tout le monde, les identités d’avant n’existent plus. Et, pendant quinze ans, à l’opposé du tableau sombre que nous dressions, tout se passe bien : « nous avons été heureux à Liberty House. Nous y avons mené très exactement l’existence pastorale promise par Arcady, avec Arcady lui-même dans le rôle de sa vie, celui du bon berger menant paître son troupeau ingénu. »
Farah est, en grandissant, confrontée à une modification de son identité sexuelle, elle perd en partie sa féminité sans recevoir tous les attributs masculin : « j’ai une chatte mais pas d’utérus, des couilles mais pas de pénis, des ovaires mais pas de règles – sans compter que ma musculature et ma pilosité sont tellement troublantes que plus personne ne se risque à trancher. » Elle reste, quoi qu’il en soit, arrimée à l’idée qu’elle se fait de Liberty House et de la personnalité exceptionnelle d’Arcady. Il n’a pas voulu coucher avec elle avant qu’elle ait quinze ans, alors qu’elle en mourait d’envie. Les apparences sont sauves.
Les apparences seulement : même Farah reconnaîtra qu’il a tenu tout le monde sous son emprise – mais sans l’avoir cherché, par une sorte de pouvoir naturel qui fait de lui un chef de meute. (Là, on interprète, forcément, on ne cesse de douter d’idées bien ancrées et on tente de tenir droit ce qui vacille parfois.)
Il faudra un afflux de migrants pour que le masque enfin disparaisse en même temps que l’hospitalité qui semblait jusque-là universelle. Farah a peut-être compris quelque chose, elle est prête en tout cas à bâtir une nouvelle utopie. On en reste ébahi. Et admiratif d’avoir été conduit vers des sentiments aussi contradictoires.

lundi 4 juin 2018

David Lopez, Prix du Livre Inter

Il ne méritait peut-être pas les éloges dithyrambiques qui se sont élevés de presque partout à sa sortie, le premier roman de David Lopez, Fief. Paru l'an dernier au début de la rentrée littéraire, il avait époustouflé bon nombre de lecteurs par le ton singulier adopté par l'écrivain. Il tranchait, c'est vrai, avec beaucoup d'autres romans parus au même moment.
Jonas fume, picole, espère que Wanda va enfin lui autoriser ce qu’il espère, glande pas mal avec sa bande de potes, Ixe, Miskine, Untel, Poto, presque tous hors système. Malgré ce qui ressemble à une dérive, Jonas tient debout grâce à la boxe. Son vieil entraîneur sait maintenant qu’il ne fera pas la carrière dont il rêvait pour lui. Il reste, au-delà de Kerbachi, l’adversaire qui l’envoie au tapis, une victoire contre la peur et la douleur.
L'impression forte s'est prolongée en tout cas auprès des jurés du Prix du Livre Inter, puisqu'il vient ce matin d'être proclamé lauréat de l'édition 2018.

mardi 3 juin 2014

Céline Minard, Prix du Livre Inter

C'était hier, et j'ai déjà parlé de son roman, Faillir être flingué, quand il a reçu le Prix Virilo. J'aurais pu, tout aussi bien, vous en parler quand il a reçu le Prix du Style. Et j'y reviens quand même à présent que Céline Minard est couronnée, toujours pour le même livre, par le Pric du Livre Inter.
J'aime ce livre. Mais j'aurais préféré en évoquer un autre, histoire de varier les plaisirs. Même chose avec Réparer les vivants, qui avait valu à Maylis de Kerangal un spectaculaire cumul: Prix du Roman des étudiants, RTL/Lire et Orange.
Dans les deux cas, le cumul n'est pas immérité. Mais il est un peu vain et même à la limite de l'injustice. Car d'autres livres auraient pu bénéficier d'un coup de projecteur bienvenu. Tandis qu'en concentrant leurs choix sur un seul titre, les différents jurys donnent le sentiment qu'ils sont les seuls à exister, que l'étroitesse du paysage littéraire ne fait que se confirmer au fil du temps. Ce n'est pas le cas, je vous rassure.
On dit souvent, on aime dire, pis que pendre des grands prix littéraires d'automne. On n'a pas toujours tort. Mais il faut leur reconnaître un discernement plus grand dans la répartition des récompenses. Il est exceptionnel qu'un seul auteur recueille, dans cette période faste, les suffrages de deux jurys différents. A l'exception de l'imprévisible Goncourt des Lycéens, je ne me souviens (sans vérifier) que des cas d'Andreï Makine et de Jonathan Littell dans les trente dernières années, choisis deux fois pour le même ouvrage.
L'effet d'entonnoir est presque effrayant, la plupart des livres disparaissent presque complètement de la circulation quelques semaines après leur mise en vente. S'interdire, pour un jury, de primer un titre déjà mis en évidence, serait chaque fois donner une chance à un auteur différent. Bien sûr, la remarque est toute théorique. A partir de quelle notoriété liée à un prix faudrait-il se refuser à garder le lauréat dans la sélection? Il faudrait peser cela au trébuchet...

samedi 14 septembre 2013

Nathalie Léger, trois femmes en parallèle

Une femme, suppose-t-on, vue de loin. Dans un film réalisé par une autre femme, pas tout à fait une inconnue, quand bien même l’histoire du cinéma la relègue dans les marges. Qui se souvient de Barbara Loden ? Quelques archives. Et Nathalie Léger. Et nous, depuis que nous avons refermé son roman, prix du Livre Inter 2012. Barbara Loden a été l’épouse d’Elia Kazan, elle a réalisé un film, Wanda, où l’écrivaine cherche une clé. Et la clé de la narratrice, car Supplément à la vie de Barbara Loden, pour être bref, est néanmoins touffu. Les pages sont striées de lignes invisibles qui densifient un propos d’abord traité en surface et lui donnent la force d’un livre nécessaire.
Une femme (Nathalie Léger) raconte une femme (Barbara Loden) qui raconte une femme (Wanda, inspirée par un fait divers authentique). Le triangle narratif enfonce ses pointes dans ce qu’on ne sait pas, et qu’il s’agit de chercher en dépit des conseils de l’éditeur : « N’y mettez pas trop de cœur », avait-il dit. Il ne s’agissait, après tout, que d’écrire une notice dans un dictionnaire de cinéma. Pas de percer les secrets d’une vie presque sans histoire. « Quelle est l’histoire ? » C’est la question que pose sa mère à la narratrice, bien incapable de répondre simplement.
La réponse est un roman traversé par des interrogations sur son propre sens, sur le pourquoi de la dérive qui entraîne Nathalie Léger si loin du projet initial. Elle a beau se dire « convaincue que pour écrire peu il fallait en savoir long », ses recherches sont si disproportionnées qu’elles en deviennent comiques : « je plongeai dans la chronologie générale des Etats-Unis, traversai l’histoire de l’autoportrait de l’Antiquité à nos jours, bifurquai vers la sociologie de la femme dans les années 1950 à 1970, compulsai avec entrain des encyclopédies, des dictionnaires et des biographies, accumulai des informations sur le cinéma-vérité, les avant-gardes artistiques », etc. Et cette accumulation, même exagérée, est partie intégrante d’un dispositif qui nous happe.
Et, puisqu’une autre bonne nouvelle peut coïncider avec une réédition au format de poche, on apprend que Nathalie Léger a été nommée, cette semaine, à la direction générale de l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, plus souvent appelé par son acronyme, Imec. L’institut conserve, classe et donne accès, sous certaines conditions, à 600 fonds d’archives privées, déposées par des écrivains ou des maisons d’édition. Ces archives font de l’Imec un des hauts lieux de la recherche sur la littérature contemporaine. On espère que Nathalie Léger aura encore le temps d’écrire des romans.