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jeudi 12 septembre 2019

Prix littéraires, les têtes de gondole

Le tsunami économique (l'horreur qui effrayait à juste titre Viviane Forrester) balaie tout sur son passage, digère, restitue en chiffres ce qui aurait pu (dû) rester une matière de l'esprit. Voyez la méditation qui semblerait, a priori, échapper à toute mesure quantitative. Pas du tout, et même au contraire. Le Point, cette semaine, en fait un sujet de sa rubrique... économie, oui, et nous apprend, si nous ne le savions pas (je l'ignorais pour ma part et j'aurais d'ailleurs préféré rester ignorant) que c'est, attention, je cite, un marché en pleine expansion.
Fichtre! Et la littérature, dans tout ça? Expansion, je ne suis pas certain. Marché, en revanche, les prémices des prix littéraires sont là pour nous le rappeler, et voici venu le moment agréable, car bien des choses semblent encore possibles (quand d'autres ont été déjà remisées dans le grenier - celui des frères Goncourt?). Profitons-en, ça ne durera pas.
Quatre des jurys représentant les principaux prix d'automne ont fourni leur première sélection: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Plusieurs autres, moins réputés, aussi: Décembre, Roman des Etudiants, Littérature américaine, Wepler/Fondation La Poste, Renaudot des Lycéens, Landerneau  et Premier roman. Certains de ces derniers ratissent des terres plus étroites. Que nous disent ces indices encore fragiles?
D'abord, que Santiago H. Amigorena fait l'unanimité, ou presque, avec Le ghetto intérieur. Non seulement il vient de recevoir le Prix des libraires de Nancy-Le Point, mais il a été retenu (et donc, suppose-t-on naïvement, lu avec intérêt) aux Goncourt, Renaudot et Médicis, ainsi qu'aux Décembre et Renaudot des Lycéens. Ne cherchez pas, il n'y a pas d'ouvrage mieux considéré dans cette rentrée.
Le roman de Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, a aussi été très remarqué - lui aussi par trois des prix majeurs (le Femina remplace le Médicis) et par le Renaudot des Lycéens.
Victor Jestin, primo-romancier, fait une entrée fracassante (en littérature ou sur le marché?) grâce à La chaleur - rien à voir, a priori, avec le réchauffement climatique, même si certains jurés, faute de temps, y ont peut-être cru du côté des Renaudot, Femina et Médicis.
La moitié des grands jurys, ceux du moins qu'on entend le plus, font confiance à Dominique Barbéris, Jean-Luc Coatalem, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Luc Lang, Victoria Mas, Vincent Message, Jean-Noël Orengo, Anne Pauly, Sylvain Pruhomme, Monica Sabolo et Karine Tuil.
On souhaite bonne chance aux autres, ce qui ne m'empêchera pas d'essayer de les lire. Vous non plus, j'espère.

mardi 11 juin 2019

Prix du Livre Inter : Emmanuelle Bayamack-Tam

Elle est belle, l’utopie aujourd’hui ! Elle ressemble à une secte dont le gourou s’offre les faveurs sexuelles de toute la communauté et impose ses décisions sous couvert de débat collectif. Liberty House ressemble davantage à un espace de pouvoir qu’à ce que son nom évoque.
Il est facile de manier l’ironie quand on se trouve à l’extérieur, occupé à lire Arcadie, le nouveau roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui a imaginé le lieu, son fonctionnement, ses habitants. Ceux-ci expriment cependant, par l’intermédiaire de l’écrivaine, des points de vue moins tranchés.
Au premier plan, la très jeune Farah, avec qui et par qui nous pénétrons dans le fonctionnement libre et libertaire d’un groupe constitué surtout de personnes mal adaptées à la société. Arcady, le fondateur, leur offre la possibilité (la chance ?) de vivre autrement. La nudité est la norme, tant pis pour les regards sensibles à l’esthétique car tous les corps, loin de là, ne sont pas parfaits. Dans le cas particulier de la mère de Farah, Liberty House possède une précieuse caractéristique : la maison est en zone blanche, hors de tous les réseaux dont elle reçoit les ondes comme des agressions physiques. Il est vrai qu’elle souffre de multiples autres pathologies, ce que Farah résume en une seule : « l’intolérance à tout ».
Arcady a rebaptisé tout le monde, les identités d’avant n’existent plus. Et, pendant quinze ans, à l’opposé du tableau sombre que nous dressions, tout se passe bien : « nous avons été heureux à Liberty House. Nous y avons mené très exactement l’existence pastorale promise par Arcady, avec Arcady lui-même dans le rôle de sa vie, celui du bon berger menant paître son troupeau ingénu. »
Farah est, en grandissant, confrontée à une modification de son identité sexuelle, elle perd en partie sa féminité sans recevoir tous les attributs masculin : « j’ai une chatte mais pas d’utérus, des couilles mais pas de pénis, des ovaires mais pas de règles – sans compter que ma musculature et ma pilosité sont tellement troublantes que plus personne ne se risque à trancher. » Elle reste, quoi qu’il en soit, arrimée à l’idée qu’elle se fait de Liberty House et de la personnalité exceptionnelle d’Arcady. Il n’a pas voulu coucher avec elle avant qu’elle ait quinze ans, alors qu’elle en mourait d’envie. Les apparences sont sauves.
Les apparences seulement : même Farah reconnaîtra qu’il a tenu tout le monde sous son emprise – mais sans l’avoir cherché, par une sorte de pouvoir naturel qui fait de lui un chef de meute. (Là, on interprète, forcément, on ne cesse de douter d’idées bien ancrées et on tente de tenir droit ce qui vacille parfois.)
Il faudra un afflux de migrants pour que le masque enfin disparaisse en même temps que l’hospitalité qui semblait jusque-là universelle. Farah a peut-être compris quelque chose, elle est prête en tout cas à bâtir une nouvelle utopie. On en reste ébahi. Et admiratif d’avoir été conduit vers des sentiments aussi contradictoires.

vendredi 27 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 8. Surveiller ses arrières, voir loin

Le compte à rebours est, c'est toujours pareil, plus rapide qu'on le croyait. L'odeur de la rentrée, matérialisée par une odeur d'encre fraîche (c'est une image, virtuelle en ce qui me concerne puisque je n'ai encore ouvert, et n'ouvrirai probablement pas, un seul livre imprimé parmi ceux à paraître), est très présente. Excitante - il y a tant de choses à découvrir, les éditeurs en parlent si bien. Encourageante - la création n'est pas morte. Décourageante - comment faire pour lire ne serait-ce que le quart du tiers des 570 romans à paraître? (Une autre image, car le tiers du quart sera franchi dans l'allégresse.)
(A ces 570 ouvrages annoncés, je vais ajouter, pour faire bonne mesure, parce que l'appétit vient en mangeant, un recueil de nouvelles d'un talentueux ami, que la Bibliothèque malgache prépare d'arrache-pied, rendez-vous aujourd'hui avec l'auteur pour terminer les deuxièmes corrections du manuscrit, finaliser le contrat ainsi que le communiqué de presse, rendez-vous avec vous dans quelques semaines pour tout vous dire d'un ouvrage dont nous cherchons encore le titre définitif mais dont les épreuves seront prêtes la semaine prochaine - l'avantage de l'édition numérique, sa souplesse permettant de décider vendredi dernier d'une publication et de l'avoir préparée vendredi prochain.)
Donc, j'ai commencé à me plonger dans la rentrée littéraire, oui. Incapable malheureusement, comme paraît-il le font certain(e)s, de lire dix pages par ci, vingt pages par là pour me faire une rapide idée de ce qui mérite une lecture plus attentive. Car je suis incapable de lire distraitement.
Hier soir, dans le bar de mon quartier où je ponctuais la fin de l'après-midi avec une bière, un autre consommateur avec qui je bavarde quelquefois me disait d'ailleurs: "Quand je te vois avec ta tablette ou ta liseuse, je n'ose pas venir te déranger."
Quelques ouvrages surclassent, parmi ceux que j'ai lus, la masse de ceux qui possèdent des qualités, oui, mais... (Par ailleurs, je n'en ai lu qu'un très mauvais, encore heureux.) Ne parlons que du meilleur: Un monde à portée de main, par Maylis de Kerangal (Gallimard/Verticales), Moi, Marthe et les autres et, puisqu'il double la mise, Pense aux pierres sous tes pas, par Antoine Wauters (Verdier). J'ajoute celui que je suis en train de terminer et dont je pressens qu'il trouvera sa place parmi eux: Arcadie, d'Emmanuelle Bayamack-Tam (P.O.L.).
Mais, dès que j'en aurai lu la dernière page, il faudra que je retourne en arrière. Car les pages livres du Soir, si elles ont un peu maigri pendant la canicule (pour mieux revenir dans leur volume habituel du samedi dès le 18 août), ne font pas relâche et c'est l'occasion de  revenir sur quelques ouvrages pour lesquels le temps avait manqué au moment de leur sortie. Ceux d'Anne Tyler, d'Eduardo Halfon et de Daniel Fano sont donc en tête de mon programme de lecture à partir de pas plus tard que tout à l'heure.
A bientôt.

mardi 8 novembre 2016

Le Prix de Flore à Nina Yargekov

Je vous avais prévenu hier, je n'avais lu aucun des finalistes du Prix de Flore. Je n'ai rien contre ce prix, bien au contraire, et ce n'est pas faute d'avoir eu envie. Mais le temps, le temps...
Donc, je ne vous dirai rien (sinon qu'il s'agit d'un livre épais) de Double nationalité, de Nina Yargekov, choisie de préférence à Cédric Gras et à Boris Bergmann, qui ont aussi obtenu des voix.
La quatrième de couverture propose ce point de départ:

Vous vous réveillez dans un aéroport.
Vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous allez.
Vous avez dans votre sac deux passeports et une lingette rince-doigts.
Vous portez un diadème scintillant et vous êtes maquillée comme une voiture volée.
Vous connaissez par cœur toutes les chansons d’Enrico Macias.
Vous êtes une fille rationnelle.
Que faites-vous

Et ça commence comme ça:
Il y a quelque chose qui cloche aux Galeries Lafayette. Vous examinez l’éclairage, détaillez les vendeuses, humez la température. Parmi les clients, quantité de touristes, on doit être au printemps ou en été pour qu’ils soient si nombreux, d’ailleurs votre tenue en apporte confirmation, vous êtes vêtue d’une jupe courte et d’un chemisier sans manches. Vous voyez des parfums, des mascaras, des laits pour le corps et des saucissons. Pris isolément, chaque élément vous semble d’une normalité irréprochable, pourtant l’ensemble est comme atteint d’une déformation étrange et très disgracieuse, le plafond est trop bas, les étiquettes posées de travers, la musique de fond dissonante, et puis le saucisson, vous ne sauriez le démontrer d’une manière résolument scientifique, cependant vous avez l’intuition qu’il n’est pas réellement à sa place au rayon parfumerie. Le mystère des systèmes holistes, le tout est plus que la somme de ses parties, l’atomisme logique est une impasse intellectuelle. Vous levez les yeux à la recherche de la coupole aux vitraux et vous comprenez, vous n’êtes pas aux Galeries Lafayette mais dans la boutique détaxée d’un aéroport, zut vous aviez confondu, on admettra à votre décharge qu’en termes d’ambiance cela se ressemble un brin. C’est donc pour cela que vous avez une valise, vous vous demandiez aussi ce que vous fabriquiez à tirer ce parallélépipède rectangle derrière vous.

lundi 9 novembre 2015

Melville lauréat du Wepler, avec Pierre Senges

Les derniers prix littéraires de la saison puisent des arguments chez des écrivains venus de loin. Nathalie Azoulai avait réveillé des échos raciniens dans le jury du Médicis, Pierre Senges a secoué le jury du Wepler-Fondation La Poste à coups de baleine blanche melvillienne...
Je suis très malheureux, pour tout dire j'ai même un peu honte de n'avoir pas lu encore (heureusement, la rentrée de janvier prochain laisse une huitaine de semaines de répit pour compléter les lectures manquantes de la rentrée) Achab (séquelles), qui avait pourtant déjà reçu le Prix de la page 111 - mais je fais un blocage dès qu'on teste un livre sur une seule page ou qu'on lui donne un prix sur la même base étroite, pyramide inversée qui risque bien de se casser la figure si la pointe et ce qui la surmonte ne sont pas soutenus par quelque chose de plus sérieux, c'est-à-dire une lecture complète de l'ouvrage. Ce qui, dans le cas qui nous concerne, entraîne à 624 pages, pourquoi pas? Je revendique l'extension du domaine des journées de lecture, ce sera tellement plus simple.
A défaut de vous dire ce que j'en pense, et malgré un a priori favorable - ce que j'ai lu de l'auteur, ce que j'ai lu de ce que d'autres ont écrit sur le livre, ce prix qui n'est pas, cette fois, attribué sur une seule page -, je vous en glisse subrepticement les premières lignes.
Acharnement et clapotis – le naufrage selon les rescapésMoby Dick, vous connaissez ? la baleine blanche, les clapotis, le monstre apparu, disparu, éclaboussant chaque fois qu’il se cache – d’ailleurs, toute cette histoire de chasse terminée par un drame, ça vous rappelle quelque chose ? les personnages, les figurants, les accessoires, les clous forgés et les clous découpés. Et le décor ? l’inévitable décor d’océan se donnant comme panorama et comme infini contenant : mille millions (un petit peu plus) de kilomètres cubes d’eau salée mêlée de chair humaine et de poissons en proportions inégales, et là-dedans des harengs frais, des requins-marteaux, des baleines à nez de bouteille et des marsouins hourra, des baleines à tête d’enclume, des poissons-clowns, des poissons-chats, des hippocampes comparés quelque part à des allumeurs de réverbère, des bélugas, des huîtres perlières, d’autres qui ne le sont pas, ne le seront jamais, et se sont fait une raison, des baudroies, des encornets, les restes de la croisade de 1212, les théières de vermeil destinées au roi Charles d’Angleterre coulées en 1633 entre Burntisland et Leith – théières suivies dans l’ordre (à travers un fond trouble) de pianos droits, de lingots d’or ou plus sûrement de pioches de chercheurs d’or bredouilles, de pantoufles et chemises de nuit, extraits de naissance, avis de décès, jeux d’échecs, grille-pain, portes tambours, brosses à reluire, jetons de téléphone, bibles traduites en cent vingt langues, Grand Albert et Petit Albert, livres de bonnes manières, banjos, trompettes, harmonicas, fausses couronnes du roi Richard III, casquettes de marin, fraises élisabéthaines, pages brûlées de Nicolas Gogol, buste de Tibère, cafetières italiennes et cafetières américaines, un Catalogue systématique des mammifères marins, des partitions de Jerome Kern, un livret d’Oscar Hammerstein, un gramophone, un Betta splendens (un parmi des milliers), un clystère, le pendentif de Rita Flowers, le diadème du Toboso, une trousse de toilette ayant appartenu à Josef von Sternberg, une autre à Erich von Stroheim, l’épave complète du Chancewell, les images perdues de A Woman of the Sea, les espadons manqués par Hemingway, les habits démodés du signor da Ponte, l’épave du bateau d’Abissai Hyden, tous les ingrédients du cocktail Manhattan hélas trop éloignés l’un de l’autre, des téléviseurs, des machines à laver, un petit traité sur l’immortalité qui n’a pas dû convaincre grand monde, la pique d’un violoncelle et x couronnes de fleurs en hommage aux marins noyés.
Il faudra le lire, mais ça a déjà de la gueule, après quelques lignes, non?
La mention spéciale du Prix Wepler-Fondation La Poste va, elle, à Lise Charles pour Comme Ulysse, ce qui n'est pas non plus étranger à des réminiscences littéraires anciennes. Celui-là, je l'ai lu, j'en ai même regardé les dessins.
Attention : littérature addictive. Adolescente délurée mais perdue aux Etats-Unis après y avoir été abandonnée par sa sœur aînée, Lou, ou Loo, ou peu importe comment elle s’appelle au gré des rencontres, décrit ses expériences au fil d’une écriture illustrée et libre. Elle coule comme une eau indispensable à la vie, on se laisse aller aux digressions les plus saugrenues comme si elles nous appartenaient. Un miracle d’équilibre fragile.

jeudi 5 novembre 2015

Racine lauréat du Médicis, avec Nathalie Azoulai

Chaque année, il y a des éditeurs heureux pendant la grande semaine des prix littéraires. Des malheureux aussi, mais on ne va pas en parler, je préfère rester à la joie de voir Nathalie Azoulai recevoir le Prix Médicis avec un superbe roman, Titus n'aimait pas Bérénice, et associer à cette joie un éditeur de qualité, P.O.L., qui depuis 2011 est salué une année sur deux par le Médicis. Pour la troisième fois, donc.
La langue glisse entre le passé - Racine et sa tragédie Bérénice - et le présent - la tragédie que vit la Bérénice d'aujourd'hui, quittée par Titus. La langue creuse le réel et sa chimie mystérieuse crée des effets de lumière qui nous expliquent, par le détour de la poésie, ce que nous vivons. Ou, au moins, ce que vit Bérénice. Voyez comment Nathalie Azoulai nous montre Racine au travail:
Pendant plus de vingt jours, il ne remet pas les pieds au cabaret. Ses amis le cherchent, le sollicitent, mais, à tous, il répond qu’il travaille. Ils épinglent son penchant pour la pénitence. Jean n’essaie pas de les démentir mais, en réalité, ce qu’il veut, c’est quitter Paris la tête haute. Il se fixe des cadences, s’oblige à former au moins vingt vers par jour. Au bout de huit, il en voit le bout mais revient en arrière, perce des forages autour d’un seul mot, corrige sans relâche. C’est tout le contraire d’une pénitence, se dit-il, ça me grise autant que le vin. Jadis, lorsqu’il écrivait, son sang coulait avec lenteur dans ses veines, désormais il est fluide, rapide, fouetté. Ou peut-être n’avait-il tout simplement pas encore bien identifié la sensation de plaisir, celle qui soulève le cœur, redescend, enflamme le bas des reins, au passage du nerf sympathique.
Cette eau-là, qui s'appelle littérature, n'est pourtant pas pure. Au contraire, elle draine des matières diverses qui lui donnent une couleur, une saveur sans pareille.
Titus n'aimait pas Bérénice est un beau, un très beau roman. Un plaisir de prix littéraire.
Le jury Médicis a aussi donné son prix du roman étranger à Hakan Günday, pour Encore (Galaade), que je n'ai pas lu. Mais qui, pour le peu que j'en sais, devrait éveiller des échos avec Sauve qui peut la vie (Seuil) le livre de la lauréate du Médicis Essai, Nicole Lapierre. Je conseille à ses lecteurs, pour entendre sur un sujet d'actualité un discours bien moins convenu que celui dont on leur rebat les oreilles, de se précipiter sur le chapitre "L'héroïsme des immigrés".

vendredi 2 octobre 2015

Au Femina, on fait le ménage

La deuxième sélection du Prix Femina s'apparente à un grand désherbage, comme on dit dans les bibliothèques: six romans français et sept traductions ont disparu. Il y a quand même eu un rattrapage (Maïssa Bey n'avait pas été retenue il y a deux semaines) et les listes de fiction se complètent d'une sélection essais avec neuf titres. Bref, il y a encore du monde, 29 auteurs pour trois prix qui seront attribués le 4 novembre, après une dernière sélection le 20 octobre.
J'ai été placé sous le charme de Racine cette semaine, en lisant Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, dont je fais pour l'instant mon favori de cœur dans les romans français. Il me manque en revanche trop de lectures dans les autres listes pour fournir un choix personnel. Où vous avez tout loisir de faire le vôtre.


Romans français
  • Nathalie Azoulai, Titus n'aimait pas Bérénice (P.O.L.)
  • Maïssa Bey, Hyzia (L’Aube)
  • Christophe Boltanski, La cache (Stock)
  • Brigitte Giraud, Nous serons des héros (Stock)
  • Hédi Kaddour, Les prépondérants (Gallimard)
  • Hélène Lenoir, Tilleul (Grasset)
  • Cherif Majdalani, Villa des femmes (Seuil)
  • Judith Perrignon, Victor Hugo est mort (L'Iconoclaste)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
  • Alexandre Seurat, La maladroite (Le Rouergue)
Romans étrangers
  • Martin Amis, La zone d'intérêt (Calmann-Levy)
  • Oya Baydar, Et ne reste que des cendres (Phébus)
  • Jane Gardam, Le maître des apparences (JC Lattès)
  • Kerry Hudson, La couleur de l'eau (Philippe Rey)
  • Laird Hunt, Neverhome (Actes Sud)
  • Alice McDermott, Someone (La Table ronde)
  • Dinaw Mengestu, Tous nos noms (Albin Michel)
  • Owen Sheers, J'ai vu un homme (Rivages)
  • Sasa Stanisic, Avant la fête (Stock)
  • Agata Tuszynska, La fiancée de Bruno Schulz (Grasset)
Essais
  • Frédéric Brun, Novalis et l’âme poétique du monde (Poesis)
  • Joël Cornette, La mort de Louis XIV, apogée et crépuscule de la royauté (Gallimard)
  • Benoît Duteurtre, La nostalgie des buffets de gare (Payot)
  • Cynthia Fleury, Les irremplaçables (Gallimard)
  • Philippe Forest, Aragon (Gallimard)
  • Alain Jaubert, Casanova, l’aventure (Gallimard)
  • Nicole Lapierre, Sauve qui peut la vie (Seuil)
  • Emmanuelle Loyer, Claude Levi-Strauss (Flammarion)
  • Benjamin Stora, Les clés retrouvées, une enfance juive à Constantine (Stock)

jeudi 3 septembre 2015

La première liste du Goncourt entre en scène

Dans une fiction radiophonique que diffuse cette semaine France Culture, on l'appelle simplement "la liste". Septembre rouge est certes une caricature des milieux littéraires à la rentrée, quand éditeurs et auteurs espèrent une présence dans la première sélection du Goncourt. Comme toute caricature réussie, celle-ci est à la fois ressemblante par certains aspects et cruelle par d'autres - parfois, ce sont les aspects les plus ressemblants qui sont aussi les plus cruels, d'ailleurs...
Cette liste, c'était aujourd'hui. Et je ne vais pas abuser de votre patience, la voici:

  • Christine Angot, Un amour impossible (Flammarion)
  • Isabelle Autissier, Soudain, seuls (Stock)
  • Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice (P.O.L)
  • Olivier Bleys, Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes (Albin Michel)
  • Mathias Enard, Boussole (Actes Sud)
  • Nicolas Fargues, Au pays du p’tit (P.O.L)
  • Jean Hatzfeld, Un papa de sang (Gallimard)
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Simon Liberati, Eva (Stock)
  • Alain Mabanckou, Petit Piment (Seuil)
  • Tobie Nathan, Ce pays qui te ressemble (Stock)
  • Thomas B. Reverdy, Il était une ville (Flammarion)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
  • Denis Tillinac, Retiens ma nuit (Plon)
  • Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie (Lattès)

Soit, pour mesurer la présence des différentes maisons d'édition, trois romans parus chez Gallimard, autant chez Stock, deux chez P.O.L. et Flammarion, un chez Albin Michel, Actes Sud, Seuil, Plon et Lattès. Soit quinze titres, dont aucun chez Grasset (par exemple, mais pas tout à fait au hasard).
Je n'ai pas tout lu - la moitié, si je compte le demi (mais éblouissant) Boussole dans lequel je suis pour l'instant. Mais je peux dire déjà combien les romans de Christine Angot et d'Alain Mabanckou m'ont déçu, sans surprise pour la première nommée (car, non, elle n'a pas changé autant qu'on le dit ici ou là), à mon grand étonnement pour le deuxième (l'impression qu'il a oublié d'écrire son livre).
Pas de favori pour l'instant, j'attends d'en avoir lu davantage...

jeudi 27 novembre 2014

Le Point et Lire saluent Emmanuel Carrère

Les rédactions du Point et de Lire ont donné, la semaine dernière pour l'une, hier pour l'autre, leur palmarès des meilleurs livres de l'année. Lourde tâche s'il en est. Mais, pour une fois, les deux magazines sont tombés d'accord pour placer, en tête de liste, le roman (roman?) d'Emmanuel Carrère, absent des prix littéraires, Le Royaume. Il me semble que c'est l'ambition du livre qui est ainsi saluée davantage qu'une totale réussite - mais je peux me tromper, influencé par ma propre lecture dont le temps a été partagé entre de grands élans d'enthousiasme et quelques moments d'ennui. Il n'empêche qu'Emmanuel Carrère a donné tout de lui et de son talent dans cet ouvrage qui restera donc, pour les lecteurs du Point et de Lire, comme le sommet de l'année. Une ascension parfois rude, car cela se mérite, un livre comme celui-là.
Avec vingt-cinq titres pour l'hebdomadaire et vingt pour le mensuel, les palmarès offrent évidemment beaucoup d'autres pistes aux lecteurs. Elles se recoupent à d'autres endroits, en une géographie capricieuse et souvent excitante.

Le Point

  • Emmanuel Carrère. Le Royaume (P.O.L.)
  • Paul Veyne. Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas (Albin Michel)
  • Maylis de Kerangal Réparer les vivants (Verticales)
  • Jean d'Ormesson. Comme un chant d'espérance (Héloïse d'Ormesson)
  • Olivier Rolin. Le Météorologue (Seuil)
  • Donna Tartt. Le Chardonneret (Plon)
  • Theodore Zeldin. Les Plaisirs cachés de la vie (Fayard)
  • André Glucksmann. Voltaire contre-attaque (Robert Laffont)
  • James Salter. Et rien d'autre (L'Olivier)
  • Philippe Aghion, Gilbert Cette et Élie Cohen. Changer de modèle (Odile Jacob)
  • Olivier Adam. Peine perdue (Flammarion)
  • Hillary Clinton. Mémoires (Fayard)
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Haruki Murakami. L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage (Belfond)
  • Pascal Bruckner. Un bon fils (Grasset)
  • Gérard Depardieu et Lionel Duroy. Ça s'est fait comme ça (XO)
  • Édouard Louis. En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil)
  • Philipp Meyer. Le Fils (Albin Michel)
  • Charles-Édouard Bouée, en collaboration avec François Roche. Confucius et les automates (Grasset)
  • Lola Lafon. La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud)
  • Anthony Marra. Une constellation de phénomènes vitaux (Lattès)
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Bénédicte Vergez-Chaignon. Pétain (Perrin)
  • Taiye Selasi. Le Ravissement des innocents (Gallimard)
  • James Ellroy. Extorsion (Rivages)

Lire

  • Meilleur livre : Le Royaume par Emmanuel Carrère (P.O.L)  
  • Meilleur roman étranger : Et rien d'autre par James Salter (L'Olivier)  - Finalistes : Les Réputations par Juan Gabriel Vásquez (Seuil) et Le Chardonneret par Donna Tartt (Plon) 
  • Meilleur roman français : Réparer les vivants par Maylis de Kerangal (Verticales), ex-aequo avec L'Amour et les forêts par Eric Reinhardt (Gallimard) - Finalistes : La Petite Communiste qui ne souriait jamais par Lola Lafon (Actes Sud) et En finir avec Eddy Bellegueule par Edouard Louis (Seuil) 
  • Révélation étrangère : Le Fils par Philipp Meyer (Albin Michel)  - Finalistes : Entre les jours par Andrew Porter (L'Olivier) et Le Tabac Tresniek par Robert Seethaler (Sabine Wespieser)  
  • Révélation française : Les Grands par Sylvain Prudhomme (L'Arbalète/Gallimard) - Finalistes : Si le froid est rude par Olivier Benyahya (Actes Sud) et La Condition pavillonnaire par Sophie Divry (Noir sur Blanc/Notabilia) 
  • Premier roman français : Debout-payé par Gauz (Le Nouvel Attila)  - Finalistes : Dans le jardin de l'ogre par Leïla Slimani (Gallimard) et Tram 83 par Fiston Mwanza Mujila (Métailié) 
  • Premier roman étranger : Notre quelque part par Nii Ayikwei Parkes (Zulma) - Finalistes : Le Ravissement des innocents par Taiye Selasi (Gallimard) et Le Complexe d'Eden Bellwether par Benjamin Wood (Zulma) 
  • Récit : Tristesse de la terre par Eric Vuillard (Actes Sud)  - Finalistes : Le Météorologue par Olivier Rolin (Seuil) et Amour de pierre par Grazyna Jagielska (Les Equateurs) 
  • Polar : Après la guerre par Hervé Le Corre (Rivages) - Finalistes : Ombres et Soleil par Dominique Sylvain (Viviane Hamy) et Un vent de cendres par Sandrine Collette (Denoël) 
  • Roman noir : Une terre d'ombre par Ron Rash (Seuil) - Finalistes : 911 par Shannon Burke (Sonatine) et Ne reste que la violence par Malcolm Mackay (Liana Levi) 
  • Enquête : Extra pure. Voyage dans l'économie de la cocaïne par Roberto Saviano (Gallimard)  - Finalistes : Smart. Enquête sur les internets par Frédéric Martel (Stock) et Une si jolie petite fille par Gitta Sereny (Plein Jour) 
  • Biographie : Fouché. Les silences de la pieuvre par Emmanuel de Waresquiel (Tallandier/Fayard)  - Finalistes : Jules Ferry par Mona Ozouf (Gallimard) et Notre Chanel par Jean Lebrun (Bleu autour) 
  • Histoire : Le Feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ? par Gerd Krumeich (Belin)  - Finalistes : La Chute de Rome par Bryan Ward-Perkins (Alma) et Dictionnaire amoureux de la Résistance par Gilles Perrault (Plon/Fayard) 
  • Autobiographie : Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas par Paul Veyne (Albin Michel) - Finalistes : Un homme amoureux par Karl Ove Knausgaard (Denoël) et Les Feux de Saint-Elme par Daniel Cordier (Gallimard) 
  • Sciences : Le Code de la conscience par Stanislas Dehaene (Odile Jacob)  - Finalistes : Plaidoyer pour la forêt tropicale par Francis Hallé (Actes Sud) et Pasteur et Koch par Annick Perrot & Maxime Schwartz (Odile Jacob) 
  • Voyage : Les Oies des neigespar William Fiennes (Hoëbeke) - Finalistes : Pô, le roman d'un fleuve par Paolo Rumiz (Hoëbeke) et L'Oural en plein coeur par Astrid Wendlandt (Albin Michel) 
  • BD : La Technique du périnée par Ruppert & Mulot (Dupuis/Aire Libre) - Finalistes : L'Arabe du futur par Riad Sattouf (Allary Editions) et Moi, assassin par Antonio Altarriba & Keko (Denoël Graphic) 
  • Jeunesse : Adam et Thomas par Aharon Appelfeld (L'Ecole des loisirs) - Finalistes : Humains par Matt Haig (Hélium) et Le livre de Perle par Timothée de Fombelle (Gallimard jeunesse) 
  • Livre audio : Eloge de l'ombre par Junichirô Tanizaki, lu par Angelin Preljocaj (Naïve) - Finalistes : L'Insoutenable Légèreté de l'être par Milan Kundera, lu par Raphaël Enthoven (Gallimard) et Une femme aimée par Andreï Makine, lu par Bertrand Suarez-Pazos (Thélème)

jeudi 20 novembre 2014

Clôture en beauté, l'Interallié à Mathias Menegoz

C'est un beau dernier prix littéraire pour une saison somme toute très satisfaisante: Karpathia, le premier roman de Mathias Menegoz, vient de recevoir le Prix Interallié, par six voix contre quatre aux Nouveaux monstres, de Simonetta Greggio.
Un premier roman solide et atypique, comme presque plus personne n’ose en écrire et moins encore, peut-être, en publier : venu en droite ligne d’Alexandre Dumas, Karpathia, de Mathias Menegoz, est un pur bonheur de lecture, une longue évasion de 700 pages vers les années 1830, dans une Transylvanie où tout semble très, très lointain. La population y vit encore selon un régime féodal, à l’écart des révolutions qui agitent l’Europe.
Le premier paragraphe du livre fournit un début d’explication à cet immobilisme : « L’Empire d’Autriche fut moins affecté que ses voisins car le prince Metternich réussit à maintenir un couvercle policier et bureaucratique particulièrement pesant sur toutes les aspirations libérales. » La suite montrera comment l’absence de moyens de communication rapide entre Vienne et la Transylvanie permet d’y perpétuer un ordre ancien, en même temps que d’y instaurer des désordres variés.
Car, si Karpathia a tout d’un roman historique par une documentation en apparence très complète, il est aussi un roman d’aventures où l’héroïsme cohabite avec la veulerie, où la lutte pour la survie va de pair avec la conquête des richesses et où l’amour n’est pas en reste.
Le comte Alexander Korvanyi, d’origine hongroise, est promis à un bel avenir dans l’armée impériale. Mais il est amoureux de Cara von Amprecht, qui n’envisage pas un instant d’être la femme d’un militaire. C’est pour elle qu’il quitte la carrière des armes, non sans régler une dette d’honneur : alors que les esprits étaient échauffés après un spectacle, von Wieldnitz a traité Cara de « vraie Diane chasseresse », autant dire de prostituée. L’échange de coups ne suffit pas à laver la réputation de la femme aimée : il faut aller au duel. La scène est cinématographique mais filmée, si l’on ose dire, par le personnage principal.
Celui-ci n’a pas fini de nous entraîner sur le chemin des combats, après un voyage pénible, surtout pour Cara qu’il a épousée, vers ses terres. Il les trouve dans un état déplorable, se demande s’il n’est pas grugé par son intendant et doit faire face à une insécurité bien plus grande que celle de nos villes. Une bande de forestiers, organisée pour la contrebande et le pillage, craint de voir son influence réduite avec l’arrivée du comte sur ses propriétés et une véritable guerre s’engage. Un peu décousue dans son déroulement, certes, mais nous ne sommes pas dans le dix-neuvième siècle des Etats européens, plutôt dans une sauvagerie moyenâgeuse qui se manifeste par une sorte de guérilla avant l’heure.
Mathias Menegoz mène furioso les événements et une foule de personnages. Karpathia est de ces livres qu’on entame en se posant bien des questions sur le plaisir ou l’ennui qui nous attend. Celui-ci ne s’installe jamais, celui-là est constant, relancé sans cesse par les faits ou la relation de couple entre Alexander et Cara.

lundi 20 octobre 2014

Claude Ollier, missing

Missing, c'est le titre d'un roman de Claude Ollier, dont les Editions P.O.L m'apprennent la mort à 91 ans. 21 livres rien que cet éditeur, beaucoup d'autres ailleurs, depuis La mise en scène, Prix Médicis en 1958 - le premier du palmarès.
Deux coups de projecteur en autant d'articles (et un entretien), pour ne pas oublier un homme qui poursuivait son travail d'écriture en toute discrétion.

Déconnection (1988) - devenu Obscuration (1999)

Le souvenir est la base sur laquelle nous construisons notre présent. Bien que le nouveau roman de Claude Ollier, Déconnection, ne dise rien de cela, peut-être est-ce son propos principal. Voilà, d’emblée, bien des incertitudes. C’est que les deux récits qui s’y entrecroisent, l’un situé en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’autre en France après un troisième conflit international, n’ont explicitement rien pour les rapprocher. Le lecteur, désireux de se construire un univers relativement cohérent, est donc contraint d’imaginer lui-même un rapport entre les récits, et logiquement qu’il s’agit d’un personnage unique, envisagé à des dizaines d’années d’intervalle.
C’est vrai qu’il semble jeune lorsqu’en Allemagne, travailleur obligatoire – traduisez, dans le langage du vainqueur de l’époque : volontaire –, il découvre un univers bâti sur la logique et l’efficacité, d’autant plus terrible qu’il ne livre pas ses clefs à ceux qui y vivent. Et c’est vrai qu’il semble plus âgé lorsque, beaucoup plus tard, il survit dans un monde qui se déglingue, où non seulement les mécanismes les plus élémentaires de la société, ceux qui permettent par exemple aux vivres d’arriver dans les magasins, ont disparu, mais où même la capacité de lecture se perd progressivement. Toute la culture, en un mot, part à vau-l’eau. Alors qu’elle rayonnait paradoxalement sous la botte nazie…
Paradoxe ? Allez savoir. Claude Ollier ne pose même pas la question. Il écrit, il décrit, et à chacun de se poser ses propres problèmes, à se situer face aux réactions du personnage – ou des personnages, puisqu’il n’est pas certain qu’il s’agisse bien du même individu.
Cette double plongée dans le temps, recul d’un côté, avancée de l’autre, a au moins l’immense mérite de perturber le lecteur, de l’obliger à voir un peu plus loin que le bout de son nez afin de savoir qui il est, qui est l’autre, son interlocuteur le temps d’un livre.
Et comme, dans le même temps, on réédite un des premiers romans de Claude Ollier, Le maintien de l’ordre, publié d’abord en 1961, c’est l’occasion d’élargir encore un peu le réseau de lectures, de revenir aux questions de la guerre et de la paix telles qu’on pouvait les vivre lorsque le problème algérien était pour la France une blessure ouverte. Est-elle seulement refermée?

Claude Ollier semble en être à sa deuxième carrière. La première aurait été celle qu’il a faite, dans les années 50 et 60, en compagnie du Nouveau roman. Puis sa voix s’est individualisée, et dans une œuvre qui s’amplifie maintenant et semble occuper une nouvelle place.
Non seulement je n’ai pas deux carrières, mais je n’en ai aucune. Je n’ai jamais fait carrière. J’écris des livres pour moi. S’ils sont édités, je suis content, s’ils ont quelques lecteurs, je suis très content. S’ils n’ont pas du tout de lecteurs, tant pis, s’ils ne sont pas édités, tant pis. Ça ne m’empêchera pas d’écrire. C’est totalement en dehors de ce qu’on peut appeler une carrière. C’est une pratique personnelle, c’est un désir personnel, c’est entre moi et moi.
A défaut de carrière, peut-on parler de projet romanesque ? Il fut un temps où vos livres constituaient un réseau…
Oui, pendant vingt ans, j’ai écrit des livres qui formaient une suite. J’ai achevé ce cycle il y a quinze ans. Depuis, j’ai écrit quelques livres qui ont des points communs, des préoccupations, des interrogations communes mais ne forment pas une suite comme les huit premiers. Cela dit, je n’ai jamais écrit de romans. J’écris contre le roman. Le roman est caduc, pour moi, depuis 1945.
Pour des raisons historiques ?
Oui, pour des raisons historiques. Le romanesque est lié à un certain état de la société européenne, un accord entre une certaine façon d’écrire et un très large public. A mon avis, tout cela a été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale. On peut continuer, on peut écrire des romans pendant des siècles, je n’ai rien contre. Mais, pour moi, ça n’a plus aucun sens. J’ai écrit des livres qui sont… je ne sais pas comment les qualifier. Ils sont entre le documentaire, comme par exemple mon livre sur Marrakech, et le conte philosophique ou le conte fantastique, il y a un peu de tout. Je n’ai jamais écrit de roman, par conséquent, je n’ai jamais écrit de Nouveau roman !
Le Nouveau roman vous intéressait malgré tout ?
Oui, mais ses théoriciens en ont rétréci les limites. C’est devenu tout de suite une routine un peu maniériste, un peu académique.
Pensez-vous, malgré ce que vous disiez, que vos livres peuvent intéresser les lecteurs ?
Déconnection va les intéresser parce qu’ils sont dans le même bain que moi. Ils ont cru que le grand élan des années 40, 50, 60, se prolongerait. Et, depuis vingt ans, ils sont consternés. Mais je ne pense pas que ce que j’écris puisse avoir un grand retentissement puisque, par principe, des livres comme les miens ne passent pas dans les grands médias. Ils ne sont pas censurés au sens stalinien du terme, mais ils sont évincés. A priori, on ne les aime pas. On les écarte parce qu’ils ne font pas 200.000 lecteurs. Il y a deux choses qui m’importent : écrire des livres qui tiennent debout tout seuls, indépendamment de toute espèce de bruit qu’on pourrait faire autour, et être respecté comme écrivain. Dès qu’on entre dans le cirque médiatique, on ne peut plus être respecté comme écrivain !

Missing (1998)

Frost, quelque part au Canada, du côté de la côte Pacifique, est frappé par un alignement de panneaux publicitaires, au bord de la route, et surtout par l’un d’entre eux dont le sujet tranche sur les autres. Il ne vante pas une société de services, il ne cherche pas à vendre quoi que ce soit : « Il offre le visage très agrandi d’une fillette, et jointe à son prénom, la description de ses vêtements le jour où elle a disparu de la petite ville d’où ses parents la recherchent depuis deux ans, elle avait sept ans, elle souriait, ses parents ont loué l’emplacement qui doit valoir très cher, on ne fait pas de cadeau en la matière ; suivent leurs nom, adresse et téléphone. » L’affiche porte un autre mot, au-dessus, en majuscules : Missing. Un peu plus loin, dans une gare routière, il tombe en arrêt devant les photos, nombreuses, groupées, d’enfants eux aussi « manquants ». Il hésite à photographier cet ensemble dont les sourires lui renvoient l’image d’un bonheur, il y renonce, de peur de passer pour un voyeur. Au fond, sortir son appareil n’était peut-être pour lui qu’un vieux réflexe, resurgi de sa vie antérieure, quand il était un reporter célèbre dont les articles étaient appréciés par ses lecteurs pour leur écriture autant que pour la qualité de leur documentation. Aujourd’hui, Frost est dans une sorte de retraite, dont il ne sait encore si elle est provisoire ou définitive. Il se donne le temps de voyager comme il n’avait pas la possibilité de le faire autrefois, dans un itinéraire paresseux qui le mène aussi bien dans des endroits qu’il a envie de revoir que dans d’autres où il n’avait pas encore eu l’occasion de se rendre…
Un reporter, même démobilisé, des enfants disparus, voilà un extraordinaire filon pour un romancier en mal de sujet, n’est-ce pas ? Il suffit de lancer le journaliste sur une piste, puis une autre, qui se révéleront stériles, avant de lui faire découvrir une solution à laquelle personne n’avait encore pensé. On devine très vite l’intrigue que Claude Ollier commence à construire. Vous avez dit Claude Ollier ? Cela change tout. On ne sait pas assez, en effet, combien, du groupe disparate dit du Nouveau roman, Claude Ollier est un de ceux sinon celui qui a poursuivi, depuis l’invention de la marque déposée, une œuvre personnelle marquée bien davantage par son talent que par l’appartenance à quelque école que ce soit. Dans la discrétion, certes : de la bonne vingtaine de livres qu’il a publiés, lequel a été ce qu’on appelle un succès ? Pourtant, il s’est toujours trouvé un éditeur à croire en lui et il serait temps que les lecteurs aillent voir, plus nombreux, du côté de ce qu’il propose.
Car, bien sûr, Missing ne sera pas une enquête sur des enfants disparus. En revanche, il sera, et d’abondance, question de disparition. Mais celle de Frost lui-même, malgré l’intérêt que lui porte Fahan, son admirateur le plus acharné – au point d’avoir mis en route une biographie –, malgré la rencontre avec Samantha, une étudiante de Fahan qui est aussi sa maîtresse. Malgré cela ou à cause de cela. Frost ne cherche en effet que la discrétion et la tentation de disparaître, après avoir une fois déjà dans sa carrière cessé totalement de donner des nouvelles pendant un temps anormalement long, devait être très forte quand s’ouvrent, près de lui, les espaces du Grand Nord.
Voilà qui pose beaucoup de questions, dont la plupart ne seront évidemment jamais résolues. Claude Ollier, par la bande, et en commençant par fixer dans l’esprit du lecteur les images des enfants disparus, trace un portrait de notre société dans laquelle il est difficile d’échapper à sa propre image publique – non seulement c’est difficile mais en outre cela ne se fait pas puisqu’au contraire il convient de renforcer sans cesse cette image, de l’imprimer toujours plus nette dans l’imaginaire collectif. Ici, au contraire, c’est le flou qui domine. Plus on croit en savoir, moins on comprend. Et Fahan, qui avait l’ambition de tout expliquer, se trouve au moins aussi démuni qu’avant d’avoir rencontré son héros.
Il faut ajouter que Missing se lit comme un roman d’aventures. Mais il s’agit d’une aventure humaine, qui nous renvoie, à l’arrivée, notre propre visage solitaire…

mercredi 10 septembre 2014

Le nouvel anti-Goncourt, le Prix du journal "Le Monde"

Dans les années 1970, Jean-Edern Hallier, qui n'en était pas à une facétie près, avait imaginé un Prix anti-Goncourt, mettant tout son poids - moindre cependant que l'idée qu'il s'en faisait - dans la réputation d'un prix qui allait enfin - on allait voir ce qu'on allait voir! - mettre fin à toutes les magouilles des grandes récompenses d'automne, jurés achetés et éditeurs corrupteurs, dont il avait souffert au point de n'avoir jamais lui-même reçu le Goncourt.
L'idée n'était pas si idiote, même si sa mise en œuvre ressemblait à celui qui l'avait eue. Emporté, brouillon, légèrement (?) mythomane, il avait été un excellent écrivain débutant et s'était transformé en activiste de deuxième catégorie. On ne se souvient que d'un lauréat de l'anti-Goncourt, Jack Thieuloy, et encore est-ce surtout parce qu'il avait été mêlé à un attentat qui aurait pu être drôle s'il avait été pâtissier mais qui, moins rigolo, avait consisté à placer un engin incendiaire sur le palier de la douce Françoise Mallet-Joris, académicienne Goncourt.
Tout ceci pour dire que, devant le scandale de l'absence (comme s'il n'y avait qu'un absent, faisait justement remarquer Pierre Assouline) d'Emmanuel Carrère dans la première sélection du Goncourt, le deuxième Prix littéraire du Monde est venu mettre du baume au cœur d'un romancier qui n'avait pas besoin de cela pour être en tête des meilleures ventes de romans depuis la sortie précipitée de son livre. (Pour les distraits, je rappelle que l'ouvrage de Valérie Trierweiler ne se présente pas comme un roman mais comme un témoignage - un Témoignage, lisais-je même tout à l'heure sous la plume d'une éditrice.)
C'est donc l'avènement du Royaume, un "mix" d'autofiction et de pur roman bâti sur du roman - même si Luc ne présente pas son évangile comme un roman, il a en a bien des caractéristiques, ainsi que le démontre brillamment Emmanuel Carrère.
Car Emmanuel Carrère est brillant, bien qu'il n'échappe pas toujours au défaut de se regarder écrire. Je ne peux donc manifester qu'un enthousiasme modéré devant son livre - et esquisser un demi-sourire devant la récompense qui vient de lui être attribuée.

mercredi 20 août 2014

Le bilan de la rentrée littéraire

Je vous entends déjà. Qu'est-ce qui lui prend? Il est devenu fou, ce blogueur, ou quoi? Comment peut-il nous annoncer le bilan de la rentrée littéraire alors qu'elle commence aujourd'hui? Il a acheté une boule de cristal, il était mal éveillé ce matin et il a cru voir des choses dans le marc de café?
Et pourtant... Ce bilan, appelez-le pré-bilan si vous voulez, repose sur des données objectives, la transposition dans les faits des grandes manœuvres entreprises depuis le mois de mai au moins, voire plus tôt, dans les maisons d'édition qui pèsent sur la rentrée littéraire. Et qui pèseront, un peu plus tard, sur les débats des prix littéraires.
Il suffit de lire les messages reçus ces derniers jours en provenance d'éditeurs ou d'attaché(e)s de presse dans des maisons plus modestes pour percevoir la crainte de n'être déjà plus dans la course. Si ma modeste contribution à l'information littéraire peut jouer un rôle, je peux essayer de les rassurer: leurs livres seront lus aussi. Et pas seulement par moi, j'en suis persuadé.
Mais si je prends les quatre listes établies par les rédactions du Point, de Lire, de France Culture ainsi que par les libraires et les adhérents de la Fnac, il me semble disposer d'un indicateur assez fiable à propos des titres dont on va beaucoup parler dans les semaines qui viennent - dont on a déjà commencé à parler. En tenant compte de ce que toutes ces listes ne sont pas closes et qu'il faudrait leur ajouter, le moment venu, les choix effectués par les libraires, en première ligne pour défendre leurs romans préférés (ou ceux dont les éditeurs leur ont fait croire qu'ils devraient être leurs préférés). Livre Hebdo devrait publier cet autre palmarès d'ici peu. Le tableau composé à partir de ces différentes listes, que vous pouvez consulter ici, est donc encore évolutif.

Ils ont été nommés quatre fois sur quatre, et Gallimard est bien servi:

  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. L'amour et les forêts (Gallimard)


Trois fois sur quatre:

  • Olivier Adam. Peine perdue (Flammarion)
  • Frédéric Beigbeder. Oona & Salinger (Grasset)
  • Jean-Marie Blas de Roblès. L'île du point Némo (Zulma)
  • Emmanuel Carrère. Le royaume (P.O.L.)
  • Patrick Deville. Viva (Seuil)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Laurent Mauvignier. Autour du monde (Minuit)

Et 73 autres ouvrages sont cités une ou deux fois, ce qui ouvre quand même des perspectives assez larges.
A suivre, bien entendu, à présent que nous y sommes, dans cette rentrée...

mardi 12 novembre 2013

Prix Médicis : Marie Darrieussecq, Toine Heijmans, Svetlana Alexievitch

Je suis surpris par les choix du jury Médicis, mais je les approuve...

Roman français
Dans Clèves, il y a deux ans, Marie Darrieussecq prêtait à Solange les expériences d’une jeune fille transformée, par la nature et les événements, en femme. Depuis, dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Solange est devenue actrice, est installée à Los Angeles et travaille à Hollywood pour cinquante mille dollars les deux jours de tournage. Mais le succès d’empêche pas la naissance du désir et l’imperfection de son accomplissement.
Le premier regard a suffi, lors d’une soirée : elle n’a vu que lui. Kouhouesso est acteur, il veut réaliser une adaptation de Cœur des ténèbres sur les lieux du roman, au Congo : « il était temps qu’un Africain s’empare de Hollywood », lui explique-t-il. Les clichés racistes envisagés de l’autre côté du miroir par un homme qui est né au Cameroun anglophone.
Le Congo, Solange sait à peine où cela se trouve. Elle apprend en écoutant : « Le Congo, par surprise et comme négligemment, s’était laissé asservir. La Belgique était une tique au flanc d’un géant, et qui sait encore la situer quand les humains contemplent dès l’enfance la tache verte, étalée, qui fait le centre de l’Afrique ? »
Son amant est un lecteur. Solange lui a dit : « Il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui lit. » Elle le pensait, puisque le rire qui a suivi venait du plus profond d’elle-même. Mais peut-être cette vérité était-elle inconsciemment adaptée à la situation, puisqu’il s’agissait de séduire. Cet « homme magnétique » semble d’ailleurs sous le charme. Qu’il soit noir et elle, blanche, ne change rien à l’intensité de leur liaison. Pour une fois, citons le très court texte qui, en quatrième de couverture, est censé attirer le chaland quand il a retourné le livre dans une librairie : « Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. L’homme est noir, la femme est blanche. Et alors ? » Et alors, en effet ? S’il y a un problème, car il y a un problème, il ne se situe pas là. Pas exactement là, du moins.
Car Solange est avant tout une femme qui attend. Elle attend une visite qui tarde à se produire, un texto qui n’arrive pas. L’homme qu’elle aime est tout entier plongé dans le projet de sa vie : son film, plutôt qu’elle. Préoccupé par le montage financier, la distribution, les difficultés techniques liées à un tournage dans la forêt équatoriale, il utilise Solange comme le mur sur lequel il joue tout seul à se renvoyer la balle, sans se soucier de ce que pense le mur qui n’a, en principe, aucune place dans le casting.
Solange souffre, et le dire n’est rien. Marie Darrieussecq fait de son héroïne une éponge qui s’imprègne certes des rares moments de bonheur mais aussi et surtout des longues plages d’absence, de la douleur qui les accompagne comme une note aigüe dont elle voudrait tant qu’elle cesse de lui vriller l’âme.
La vibration intime est captée avec finesse par la romancière qui ne néglige pas les plans larges – après tout, elle parle de cinéma ! Le lecteur s’amuse des prénoms lâchés un peu partout en liberté surveillée comme autant de clins d’œil à la faune des acteurs et des réalisateurs. De George (et son café) à Steven – Soderbergh, le nom est fourni en prime pour éviter la confusion –, ils sont nombreux dans les seconds rôles. L’Afrique – cette Afrique-là, où se déroule le tournage – est, elle aussi, restituée à la perfection.
Quant à déterminer, au milieu de ces thèmes multiples, celui qui a surtout retenu Marie Darrieussecq, ne cherchez pas plus loin que le titre et son prolongement dans la citation complète de Marguerite Duras placée en épigraphe ainsi que, plus loin, quand Solange tombe dessus et l’envoie par texto : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Cela explique peut-être tout.



Roman étranger
Un homme fait en voilier, avec sa fille et pour conclure trois mois de congé sans solde, la traversée du Danemark aux Pays-Bas. Le temps flotte comme son embarcation soumise aux caprices des vagues. Le réel subit des déformations surprenantes, comme si la vie sur l’eau ne correspondant pas à celle de la terre ferme. Le lecteur se perd lui aussi, avec autant de plaisir que d’admiration pour la manière dont Toine Hejmans, pardonnez l’expression, le mène en bateau. Car En mer, outre les émotions de la navigation, réserve une surprise finale de taille.


Essai
J'ai commencé à lire La fin de l'homme rouge le jour du Prix Nobel de littérature - le nom de Svetlana Alexievitch circulait avec insistance. Je me suis arrêté, à regret, après une centaine de pages et avoir aussi circulé un peu partout dans l'ouvrage - elle n'a pas eu, comme vous le savez, le Nobel et je devais donc me pencher sur le cas Alice Munro.
A regret, oui, parce que le désarroi qui perce dans les voix multiples auxquelles Svetlana Alexievitch laisse toute la place est restitué avec une force peu commune. Elle avait déjà utilisé cette méthode dans au moins un livre précédent, La supplication, présent aussi dans ma bibliothèque. Avec la fin de l'ère communiste, les Russes et les habitants des autres pays qui constituaient l'URSS ont perdu tous leurs points de repère. L'apprentissage de la liberté n'est pas une chose si évidente qu'il y paraît, demandez aux Français récemment libérés après trois ans de captivité en Afrique - et rapportez leurs réactions à celles de peuples entiers.