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vendredi 30 août 2019

Alexandre Labruffe, Prix Maison Rouge

Le premier roman d’Alexandre Labruffe aurait pu s’intituler : Le vertige de l’essence. Au lieu de quoi, et bien que le personnage principal soit imprégné de l’odeur de ce liquide, c’est sous un titre plus explicite, Chroniques d’une station-service qu’il a reçu, il y a une dizaine de jours, le tout frais Prix Maison Rouge, dans le jury duquel se trouvent notamment Philippe Djian et Frédéric Beigbeder – celui-ci a effectué un service après-vente efficace en disant tout le bien qu’il pensait de ce livre au Masque et la plume ainsi que dans le Figaro magazine. Il n’avait pas tort.
On est immédiatement séduit par le ton d’un ouvrage construit en fragments et qui néanmoins nous emmène quelque part, dans des histoires qui s’effilochent certes mais qu’on est tenté de suivre tant elles sont piquantes. C’est la mystérieuse cliente japonaise – asiatique, au moins – qui rend sa visite hebdomadaire dans la station-service, et qui serre le cœur du narrateur (le nôtre aussi, peut-être bien). C’est un trafic tout aussi mystérieux de livres, déposés pour quelqu’un qui viendra les chercher, dans lesquels il semble bien y avoir des messages cryptés. C’est un lieu incongru d’exposition artistique avec vernissage dans les règles du genre. On en passe…
Le narrateur, Beauvoire (s’agissant d’un homme, la féminisation du nom de « Simone de » doit être un acte poétique), observe l’humanité en transit dans sa capsule. Il note, tout en regardant de vieux films avec une attirance particulière pour la production de série B – « horreur, porn, apocalypse ou zombie » –, des pensées fugitives mais qui s’incrustent et finissent par définir l’humanité telle qu’il la voit dans les habitudes qu’elle adopte ici. C’est ainsi qu’il pense à la cocazéroïsation de cette humanité, ainsi qu’à la mobil-homisation d’une société constituée d’être lobautomisés.
Bien que ne se prenant pas pour un être exceptionnel (à certains moments, il se trouve même assez nul), il se reconnaît un rôle dans la marche de la planète. « Sans moi, la mondialisation n’est rien », note-t-il en constatant qu’il est « au sommet de la pyramide de la mobilité ». Forcément, quand il fait le compte du nombre de barils qu’il a écoulés depuis qu’il travaille à la station-service, ça impressionne.
Sous les apparences du sérieux, c’est vraiment drôle, à moins que ce soit sérieux sous les apparences de la drôlerie. L’équilibre entre les deux aspects est solide, on traverse ce livre, pas si immobile qu’on le penserait au point de départ (et d’arrivée), le sourire aux lèvres et même parfois en retenant (ou pas, tout dépend de l’endroit où l’on se trouve) un grand éclat de rire.
Le décor familier prend en tout cas une signification nouvelle dans ces Chroniques d’une station-service.

samedi 3 novembre 2018

Maylis de Kerangal, l'oubliée des prix littéraires

Femina, Médicis, Goncourt et Renaudot, avec leurs annexes, c'est la semaine prochaine seulement. On peut, si on veut, faire des pronostics. Je me suis livré ailleurs, dans Le Soir, à ce petit jeu dont on se dit chaque fois qu'on ne nous y reprendra plus mais qui est quand même assez addictif. C'est, je vous préviens tout de suite, peu original: le paysage s'est beaucoup éclairci depuis les premières sélections de septembre, quelques favoris (surtout au masculin) se détachent assez clairement.
Par ailleurs, je me désole de ne ne plus voir retenu nulle part le beau, le très beau roman de Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main. Mais je me console un peu avec le succès public de son livre, plus de trente mille exemplaires vendus depuis sa sortie en août, selon l'enquête publiée par GfK. Les libraires y ont aidé, je suppose, puisqu'ils en avaient fait leur roman français préféré de la rentrée.

Il y a chez Maylis de Kerangal une passion du détail concret et une fascination pour l’exploration minutieuse de terrains inconnus qui la conduit, suppose-t-on, à accumuler, sur les sujets dont elle s’inspire, une documentation exhaustive. Ses deux romans précédents, Naissance d’un pont et Réparer les vivants, auraient pu sombrer sous le poids de l’information. Les vertus d’une écriture souple et vivante avaient épargné ce défaut à ses lecteurs. Elle renouvelle la performance dans Un monde à portée de main, une autre incursion dans un domaine spécialisé : la décoration, surtout dans la pratique du trompe-l’œil où il s’agit de fournir une troisième dimension à un support plat. Un art aussi complexe que celui de l’écrivaine transposant en mots surfaces et (faux) volumes…
Une très longue première phrase, trop longue pour être citée ici, mais balancée comme une intro musicale par laquelle on est immédiatement séduit, ouvre le roman et présente Paula Karst dans le mouvement où, sortant le soir, l’escalier dévalé, elle jette un œil vers le miroir du vestibule, « pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. »
L’instant d’après, elle se retrouve en compagnie de deux autres anciens élèves de l’Institut de peinture de la rue du Métal à Bruxelles, avec lesquels elle a été formée d’octobre 2007 et mars 2008. Comme Kate et Jonas, Paula est devenue une professionnelle. Elle est à Paris, mais elle vient de rentrer de Moscou où elle a passé trois mois à peindre, dans les studios de Mosfilm, le salon d’Anna Karénine. Kate fait un « portor » – une imitation de marbre, la romancière ne craint pas les mots précis – dans un hall de l’avenue Foch. Jonas doit livrer dans trois jours une fresque de jungle tropicale, autant dire que leur rendez-vous ne l’arrange pas mais il a cédé au plaisir de la complicité.
Le trio, dans lequel chacun raconte ce qu’il veut (et tait ce qu’il préfère ne pas dévoiler) de ses travaux récents, est un prétexte à remonter dans le temps et à revenir à l’époque de débuts exigeants comme on l’imagine mal. Les travaux étaient dirigés par une femme inflexible sur la qualité des résultats obtenus. Parfois plus proche de la garde-chiourme que de la professeure artistique, elle ne laissait rien passer des imperfections, surtout dans les travaux les plus difficiles. Le parcours du combattant a quelque chose d’épuisant, au physique et au moral, par la modestie de la démarche jusqu’à aboutir à la représentation précise, jusqu’à ce qu’on s’y trompe (l’œil), des matières les moins reproductibles par le pinceau. Certains marbres possèdent des caractéristiques qui ne se laissent pas maîtriser aisément. Les sommets se méritent, par des chemins non seulement ardus mais aussi peu exaltants. Seule la reconnaissance finale justifie les efforts que l’on peut accomplir pour faire coïncider le modèle et l’image.
Le plus extraordinaire, dans Un monde à portée de main, est la manière dont Maylis de Kerangal, sans faire jamais l’économie des moments les plus rudes, donne accès au matériau lui-même, alors qu’il n’est pas présent dans la décoration – mais la décoration le restitue si bien et les mots en sont la traduction si exacte qu’on a l’impression de toucher du doigt quelque chose dont l’inertie n’interdit pas la réalité. C’est formidable.

vendredi 27 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 8. Surveiller ses arrières, voir loin

Le compte à rebours est, c'est toujours pareil, plus rapide qu'on le croyait. L'odeur de la rentrée, matérialisée par une odeur d'encre fraîche (c'est une image, virtuelle en ce qui me concerne puisque je n'ai encore ouvert, et n'ouvrirai probablement pas, un seul livre imprimé parmi ceux à paraître), est très présente. Excitante - il y a tant de choses à découvrir, les éditeurs en parlent si bien. Encourageante - la création n'est pas morte. Décourageante - comment faire pour lire ne serait-ce que le quart du tiers des 570 romans à paraître? (Une autre image, car le tiers du quart sera franchi dans l'allégresse.)
(A ces 570 ouvrages annoncés, je vais ajouter, pour faire bonne mesure, parce que l'appétit vient en mangeant, un recueil de nouvelles d'un talentueux ami, que la Bibliothèque malgache prépare d'arrache-pied, rendez-vous aujourd'hui avec l'auteur pour terminer les deuxièmes corrections du manuscrit, finaliser le contrat ainsi que le communiqué de presse, rendez-vous avec vous dans quelques semaines pour tout vous dire d'un ouvrage dont nous cherchons encore le titre définitif mais dont les épreuves seront prêtes la semaine prochaine - l'avantage de l'édition numérique, sa souplesse permettant de décider vendredi dernier d'une publication et de l'avoir préparée vendredi prochain.)
Donc, j'ai commencé à me plonger dans la rentrée littéraire, oui. Incapable malheureusement, comme paraît-il le font certain(e)s, de lire dix pages par ci, vingt pages par là pour me faire une rapide idée de ce qui mérite une lecture plus attentive. Car je suis incapable de lire distraitement.
Hier soir, dans le bar de mon quartier où je ponctuais la fin de l'après-midi avec une bière, un autre consommateur avec qui je bavarde quelquefois me disait d'ailleurs: "Quand je te vois avec ta tablette ou ta liseuse, je n'ose pas venir te déranger."
Quelques ouvrages surclassent, parmi ceux que j'ai lus, la masse de ceux qui possèdent des qualités, oui, mais... (Par ailleurs, je n'en ai lu qu'un très mauvais, encore heureux.) Ne parlons que du meilleur: Un monde à portée de main, par Maylis de Kerangal (Gallimard/Verticales), Moi, Marthe et les autres et, puisqu'il double la mise, Pense aux pierres sous tes pas, par Antoine Wauters (Verdier). J'ajoute celui que je suis en train de terminer et dont je pressens qu'il trouvera sa place parmi eux: Arcadie, d'Emmanuelle Bayamack-Tam (P.O.L.).
Mais, dès que j'en aurai lu la dernière page, il faudra que je retourne en arrière. Car les pages livres du Soir, si elles ont un peu maigri pendant la canicule (pour mieux revenir dans leur volume habituel du samedi dès le 18 août), ne font pas relâche et c'est l'occasion de  revenir sur quelques ouvrages pour lesquels le temps avait manqué au moment de leur sortie. Ceux d'Anne Tyler, d'Eduardo Halfon et de Daniel Fano sont donc en tête de mon programme de lecture à partir de pas plus tard que tout à l'heure.
A bientôt.

mercredi 18 octobre 2017

La mort d'Hervé Prudon

Hervé Prudon est mort et ça ne lui va pas. Ça ne me plaît pas davantage mais, mon avis, tout le monde s'en moque - demandez à Jean-Patrick Manchette, romancier noir de sa génération bien plus tôt en allé...
Je l'avais lu bien avant d'écrire des articles ici ou là. Quand j'ai écrit des articles, j'ai continué à le lire. Il en reste ceci, que je dresse devant vous pour qu'on se souvienne de la sincérité parfois brutale de l'écrivain qu'il était.

Hervé Prudon est surtout connu comme auteur de polars, parmi lesquels Tarzan malade fait figure de référence. Il a aussi écrit d’autres livres qui, pour certains, donnent de lui une autre image. La femme du chercheur d’or, qui vient de paraître, n’a par exemple rien d’un polar. L’auteur, piètre Tarzan mais quand même malade, s’y met en scène dans une quête plus ou moins journalistique (plutôt moins que plus) des derniers orpailleurs de France.
Disons-le tout net, puisqu’il ne s’en cache pas, l’or en soi ne l’intéresse guère et le choix de ce sujet ne s’est imposé à lui que pour des raisons très privées : « J’ai épousé la fille d’un chercheur d’or, dont le livre paru il y a vingt ans a relancé l’orpaillage en France. Jean-Claude Le Faucheur est mort depuis. » La curiosité de Prudon ne s’est pas éteinte : « Je me suis demandé s’il restait des chercheurs d’or en France. Si j’avais épousé la fille d’un druide, j’aurais cherché des druides. »
Sans enthousiasme excessif, comme pour remplir un devoir familial, le voici donc paresseusement en route vers le Gard où il doit retrouver Janine, la deuxième femme de son beau-père. Après quelques détours autant géographiques qu’intérieurs, il arrive à pied-d’œuvre pour découvrir les motivations des chercheurs d’or. Ceux-ci ne rêvent plus guère de vivre grâce au produit de leurs tamisages. Une technique sophistiquée, et plus industrielle que l’image traditionnelle des pieds dans l’eau, de filtrage de sable avec des tapis, donne une meilleure récolte que dans les rivières. Encore n’est-ce pas vraiment suffisant pour constituer des revenus confortables. Les paillettes d’or sont donc recyclées en bijoux fantaisie, voire redistribuées dans les endroits où se tiennent des stages d’orpailleurs. Car, le mythe de l’or étant une des choses les mieux partagées au monde, le produit de sa quête est moins rentable que l’organisation du rêve…
Cette découverte, et quelques autres, procureraient sans doute bien des désillusions à un auteur qui serait parti la foi chevillée au corps. Hervé Prudon, lui, s’en moque. Il se contente de nous livrer, en chapitres brefs, les fruits de son voyage, de noter que tout le monde, ou presque, est bouddhiste ou a l’air de l’être, roule ses cigarettes, picole sec, vit dans un monde à côté du monde, sans y accorder d’importance. Sauf Janine, la gagnante, celle qui a gardé les pieds sur terre et reste peut-être le dernier vrai chercheur d’or, mais si peu dans les rivières…
Et puis, Prudon parle de lui autant que des autres, insuffle à son écriture une ironie vivifiante, et on partage avec un vif plaisir l’histoire de son enquête sans objet véritable.

J’ai 3 ans et pas toi (1999), Ouarzazate et mourir (réédition, 1999)
Hervé Prudon est d’abord connu comme auteur de roman noir, l’actualité éditoriale, nous y reviendrons, nous le rappelle d’ailleurs. Mais sa production la plus abondante reste, au jour d’aujourd’hui, celle de livres signés par d’autres. « Plusieurs occasions ont fait le larron, et j’ai été nègre, il y a une dizaine d’années, dans le genre autobiographique, parfois pour des personnes qui n’avaient rien à dire ni écrire », reconnaît-il dans sa préface. Alors, pour une fois, il fait le nègre pour une noble cause : écrire les Mémoires de Juliette, trois ans et qui n’en a pas, de mémoire.
Le livre est un curieux monologue à deux voix. Comme dans tous les souvenirs écrits par un nègre qui respecte son travail, il est écrit à la première personne. Mais, dans un habile jeu entre celle qui est censée parler et celui qui rédige sans que l’aide la première, il y a parfois des moments de révolte chez le personnage. Quand le nègre a tendance à tomber dans le jeu de mots, un de ses péchés mignons, par exemple. Et Papa, quelquefois, est saoul, ou il est triste… Allez comprendre cela, vous ! Forcément, quand on part du postulat : je ne me souviens de rien, alors je vais vite tout raconter avant d’oublier, comment voulez-vous que cela ne tourne pas à la fantaisie ?
J’ai 3 ans et pas toi. Na ! a-t-on envie d’ajouter, parce que le livre est plein de pieds de nez, d’histoires d’enfant pour lesquelles Hervé Prudon a sans doute dû puiser dans son antémémoire, et beaucoup observer. Il y a même des choses très graves, aux yeux d’un enfant de trois ans – trente-six mois plus neuf, pour être précis. Heureusement Léopold, le grand frère, est là pour remettre les choses en place, Léopold dit c’est pas grave alors c’est pas grave. D’ailleurs, c’est pas gravé dans la mémoire. C’est pire, petite Juliette : c’est écrit dans ton autobiographie non autorisée…
Est-ce pour le contraste ? On réédite Ouarzazate et mourir, soit le Poulpe en version Prudon. Le héros croit perdre Cheryl, sa coiffeuse bien-aimée, et manque en perdre la tête, jusqu’à devenir cynique et tourner presque tueur. Il voit Ouarzazate, mais ne meurt pas, bien sûr. Prudon ne pouvait pas faire ça aux auteurs qui avaient encore leurs aventures du Poulpe à écrire. Le personnage est terriblement désenchanté. Ailleurs, il n’est pas toujours joyeux-joyeux. Ici, il est franchement sinistre. Cela lui va bien, lui donne une certaine élégance à la Mamounia de Marrakech. Mais, rien à faire, il ne digère pas la mort de son vieil ami Tchang qui était devenu clochard et qu’on a retrouvé dans une chambre d’hôtel où il s’était envoyé en l’air, avec deux filles d’abord puis avec un revolver…
Il supporte encore moins sans doute ce qu’est devenu Leo, le troisième de la bande. C’était dans une autre vie, semble-t-il. Le Poulpe doit en posséder davantage qu’un chat. Celle-ci n’est pas la moins intéressante.

Banquise (réédition, 2009)
Hervé Prudon à ses débuts, avec son troisième roman publié en 1980. Un implacable rouleau de malheur qui compresse tout sur son passage dans la banlieue de Sainte-Mouise-sur-Dèche. Une écriture qui tourbillonne, virevolte, se brise, comme une danse désespérée. Des personnages au bord d’eux-mêmes, prêt à s’expulser de leur vie. Ou à en expulser d’autres, si besoin. Banquise est un festival de noirceur emballé sur un rythme délirant. Jean-Patrick Manchette avait aimé. Nous aussi.

vendredi 28 juillet 2017

La mort d'Eric Nonn

Eric Nonn n'avait jamais fait les gros titres des journaux. Ni vivant, ni mort - j'apprends aujourd'hui sa disparition, le 22 juillet, cinq jours plus tard donc. Il avait 70 ans. J'avais été séduit par ses premiers livres, allez savoir pourquoi, un jour, j'ai cessé de le lire. Les mystères de ces pages qui se dérobent alors même qu'elles auraient peut-être tout pour plaire...
Retour sur trois de ses ouvrages, pas très frais, dont le premier semble avoir disparu des catalogues.

Carlingue (Julliard, 1988)

Éric Nonn utilise, depuis ses premiers livres – celui-ci est son troisième –, une écriture troublante, hachée comme le temps qui passe trop vite, vive comme le temps présent, mais profondément ancrée dans le passé de ses personnages. Celui de Carlingue a choisi, on ne sait trop pourquoi, de vivre dans sa voiture. Il choisit ses quartiers, sa contre-allée, peut à son choix bouger ou rester immobile, coupé en tout cas du monde extérieur même s’il peut le rejoindre quand il le veut. Il suffit d’ouvrir une portière…
Cela lui arrive d’ailleurs, généralement en compagnie de femmes qu’il rencontre pour peu de temps, comme s’il craignait de laisser s’installer entre lui et elle(s) des habitudes normales. Puis il retourne dans sa carlingue, et le temps passe à nouveau au rythme des petits faits de chaque jour.
Carlingue séduit d’emblée, parce qu’on a envie de savoir d’où il vient et où il veut aller. Du point de départ ni du point d’arrivée, nous ne saurons rien. C’est ce qui fait l’intérêt et l’agacement éprouvés face à ce bref roman où Éric Nonn, une fois encore, fait preuve d’une virtuosité qu’on aimerait trouver, dans un avenir proche, utilisée au profit d’un récit plus solide, dont on n’aurait pas l’impression parfois désagréable qu’il risque de glisser entre les mains à chaque page. Et en même temps, cette impression même fait qu’on a envie de le retenir…

Imerina (Verticales, 1998)

Eric Nonn est français mais le titre de son cinquième livre, Imerina, renvoie directement à la région centrale de Madagascar où se trouve la capitale, Antananarivo.
Il a découvert, il y a longtemps déjà, les textes d’un poète, un des fondateurs de la littérature malgache de langue française, dans l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de Léopold Sédar Senghor.
Jean-Joseph Rabearivelo le hante depuis, poète suicidé en 1937 sur les traces duquel il a voulu partir, pour lire des textes, pour rencontrer son fils, pour être sur les lieux où il a vécu. Imerina est le résultat de son enquête, car pouvait-il mieux rendre hommage à un écrivain qu’en lui consacrant un livre ?
Il le cite d’abondance, faisons comme lui pour laisser entendre la voix de Jean-Joseph Rabearivelo, à travers par exemple « D’une fête militaire » :
« Sur cette aire de latérite où dans la nostalgie des étoiles le jour chancelle en chantant une mélopée ombreuse une Olympiade s’esquisse avec la seule élégance avec la seule intelligence qui ennoblit qui anoblit la bestialité des muscles qui ont enfin recouvré un peu de leur part divine »
Une approche intime d’un écrivain dont tout reste à connaître pour la très grande majorité des lecteurs nous est donc proposée, avec une sensibilité très fine pour parler de l’homme et de son cadre de vie tel qu’Eric Nonn a pu le percevoir lors de son propre séjour.
Les pages du journal que lui transmet le fils vont jusqu’au dernier instant avant sa mort, et le dernier mot est illisible… Il naît, à la lecture d’Imerina, une émotion vraie, qui tient autant à la littérature qu’à l’humanité dont l’ouvrage est pétri, toujours avec bonheur.

N’Gomo (Verticales, 1999)

Il y a des noms de lieux qui restent magiques et déclenchent des rêves flous – fous aussi, peut-être. Lambaréné est de ceux-là, même pour qui ignore dans quel pays cela se trouve. Ajoutons-y le nom du docteur Schweitzer, et tout de suite il est minuit dans la mémoire collective, l’heure de passer à autre chose, dans le mystère africain.
Il y a des noms de lieux qui n’évoquent rien, en revanche, et ne deviennent concrets que lorsqu’un écrivain nous y entraîne. N’Gomo, par exemple. Eric Nonn n’a cependant pas hésité à intituler ainsi son nouveau livre, parce qu’il y va (ce « il » est en fait le narrateur, mais rien ne dit que ce n’est pas l’auteur) avec Madeleine, compagne le temps d’un voyage sur le fleuve Ogooué entre Port-Gentil et Lambaréné. « C’est une mission protestante, me dit Madeleine, lorsqu’ils arrivent en vue d’un clocher rose sur une colline, au-dessus du fleuve, des arbres, de la forêt, un clocher d’un rose pâle, rose latérite, avec des pierres d’angle brunes, très brunes. » Toponymie incertaine puisque Christian Dedet, dans La mémoire du fleuve, le livre qu’il a consacré à Jean Michonet, un aventurier aux multiples vies africaines, parle de M’Gomo, bien qu’on ne puisse s’y tromper : « la plus ancienne mission protestante au Gabon », écrit-il.
Lambaréné – N’Gomo, ou M’Gomo, peu importe. Moins de quatre heures pour Jean Michonet qui a bien connu le dispensaire de Schweitzer et a dormi dans le bureau du bon docteur – mais cela évoque pour lui de mauvais souvenirs puisque son père et sa mère y sont morts tous les deux en dépit des soins. Pour Eric Nonn, une dérive à partir de laquelle il espère trouver enfin l’histoire qui se dérobe à lui et que, pourtant, Madeleine lui offre sans que, longtemps, il en prenne conscience.
Car Eric Nonn est venu au Gabon pour écrire un livre, comme il l’avait fait à Madagascar. Imerina avait un sujet précis, le poète Jean-Joseph Rabearivelo. N’Gomo est davantage soumis au hasard. Combien de fois l’auteur se demande-t-il ce qu’il va bien pouvoir écrire, au fil du fleuve ? En même temps que se précise le besoin de raconter les petits riens qui, souvent, sont des moments de bonheur, accumulés dans le temps qui s’écoule, dans le regard qui avale les images. Madeleine, une pirogue, au loin, vient de disparaître dans le haut des arbres, dans les arbres mouillés. C’est beau. Est-ce que cela peut s’écrire ? Est-ce que c’est suffisant ?
« Oui, ce qui n’arrive pas est bien suffisant pour édifier, en creux, l’architecture fragile d’un récit attachant. Et je me dis que ce n’est pas grave, qu’il ne se soit rien passé, peut-être ? » Puisqu’il y a ce livre, plein du secret de Madeleine, d’une approche prudente, pudique.

jeudi 1 décembre 2016

Le Prix Rossel à Hubert Antoine

Prix littéraire belge le plus important dans l'année, le Prix Rossel termine une longue série de célébrations littéraires. pour un premier roman, ce qui n'est pas si rare.
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Il y est connu pour les crêpes et les gaufres de son restaurant. Côté écriture, son premier recueil de poèmes, Le berger des nuages, a été publié en 1996 à l’Arbre à paroles, l’année de son installation au Mexique. Dix ans plus tard, il donnait un livre en prose, Introduction à tout autre chose, chez Verticales où est paru, en janvier, son huitième ouvrage. Il y franchit le pas de la fiction, après neuf ans de travail sur le texte…
Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition : les événements se succèdent à un rythme très soutenu.
Pour quelles raisons l’écriture de ce roman a-t-elle été si longue ?
Je m’étais lancé dans une fiction où je voulais une grande précision pour les faits historiques. Cela allait jusqu’à l’habillement des personnes de Oaxaca. Mais les faits eux-mêmes étaient difficiles à interpréter parce qu’on n’en avait que des versions contradictoires, sans objectivité. Je m’étais aventuré dans quelque chose qui était un peu compliqué à relater, et dans une ville qui se trouve à 3.000 kilomètres de chez moi.
Est-ce pour contourner ces difficultés que vous avez choisi, avec Melitza, une narration à une voix presque unique assumant sa subjectivité ?
Oui, ça me permettait de me libérer des contraintes par rapport à l’objectivité que j’avais du mal à trouver et à une vérité mythique. Melitza pouvait se tromper puisque, d’une part, elle était étrangère, venant d’une ville du nord, et que, d’autre part, elle apprenait les événements au fur et à mesure, en prenant parti pour le peuple contre le gouverneur. Le père corrige d’ailleurs quelques informations dans ses commentaires. A Oaxaca, dix ans après, les deux courants sont toujours en opposition. L’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca a essayé de devenir un peu plus politique mais il n’y avait pas de leader et c’était une association de plein de choses, donc c’est allé de conflit en conflit…
Au point de départ, il y avait donc l’envie de raconter cette révolte ?
J’ai trouvé ça exceptionnel. Il y avait un aspect festif, c’était la démocratie au sens étymologique du mot. Mais est-ce que c’est possible ? Le peuple qui est dans la rue, qui s’entraide, qui se parle, ça fonctionne un moment. Mais ça fonctionne comme des enfants dans une maison quand les parents ne sont pas là : après une semaine, la maison est détruite. Il y a des débordements et cela devient une tragédie.
Comment s’est constituée la personnalité de Melitza ?
J’ai commencé à écrire avant les événements de Oaxaca. Dans mon petit restaurant, j’étais frappé de voir que la plupart des employées qui travaillaient avec moi, généralement des jeunes filles d’une vingtaine d’années, avaient décidé de quitter le foyer familial et de vivre seules. C’était une manière, dans une société qui était encore très machiste au début des années 2000, de dire : je veux vivre ma vie, je ne veux pas me marier à tout prix, je ne veux pas faire des études à tout prix. J’ai aimé cette démarche, plus courageuse que celle de beaucoup de garçons que je connaissais ici. Je voulais donc que mon personnage soit une jeune fille très libérée, avec des désirs bien concrets plutôt que des rêves. Quand les événements de Oaxaca sont arrivés, j’ai décidé de les utiliser. C’étaient des faits historiques importants, avec une grande histoire d’amour. Et, quand Melitza arrive à Oaxaca où cela bouillonne, elle se dit que c’est plus important que sa propre histoire, cette démocratie en marche dont on espère, au début, qu’elle va se répandre dans tout le Mexique. Sa vie personnelle s’efface un peu devant les événements d’Oaxaca.

lundi 14 novembre 2016

Prix Rossel, la preuve par cinq

Tandis que le monde littéraire parisien regarde passer la queue de la comète des prix littéraires (aujourd'hui, le Wepler-Fondation La Poste, jeudi, le Goncourt des Lycéens), Bruxelles entre en effervescence depuis que, samedi, a été publiée la sélection du Prix Rossel. Cinq titres, c'est la tradition, pour préparer la délibération finale du 1er décembre. Je n'aurais pas nécessairement choisi exactement ceux-là, mais les voici, ceux que le jury a retenus.

Hubert Antoine, Danse de la vie brève
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition: les événements se succèdent à un rythme très soutenu.

Claire Huynen, A ma place
Franck, l'ami de toujours, mais le temps a fait à l'amitié ce qu'il fait parfois à l'amour, a pris la place de la narratrice quand il a racheté la maison où elle avait grandi et où s'étaient accumulés tant de souvenirs devenus, comme leur relation distendue, un peu vains. Ou comment quinze ans d'amitié se dissolvent en un lieu chargé d'une émotion qui, néanmoins, peine à traverser l'écriture.

Emmanuel Régniez, Notre château
On ne se méfie jamais assez d’une fenêtre à guillotine: elle peut remplir l’office que désigne son nom. Surtout s’il s’agit de défendre le château qu’occupent, quasi reclus, un frère et une sœur fusionnant dans la lecture et l’amour. D’un jeudi à un samedi, leur quiétude est menacée. Des écarts se produisent dans leurs habitudes et se traduisent en phrases répétitives jusqu’à l’obsession. Un roman hypnotisant, dans lequel on chute.

Giuseppe Santoliquido, L'inconnu du parvis
Antoine Comino a vendu une voiture, normal, c'est son métier, à une femme qui servait d'intermédiaire. Il n'a fait qu'apercevoir l'homme qui voulait le véhicule. Et cet homme s'est suicidé. Personne ne semble savoir qui il était. Avait-il une famille, fréquentait-il un groupe d'amis? Peut-on vraiment mourir tout seul? Le garagiste mû par une curiosité sans laquelle il ne se sentirait pas appartenir à l'humanité, cherche des renseignements. Et se découvre lui-même.

Bernard Tirtiaux, Noël en décembre
Bernard Tirtiaux construit, sans précipitation, une œuvre romanesque initiée avec Le passeur de lumière en 1993. Noël en décembre, paru en octobre dernier, en est le septième volume. De 1914 à 1945, à travers une double tragédie historique, Noël et Luise, rassemblés par hasard, séparés par le destin, poursuivis par une bénédiction qui tourne parfois à la malédiction, découvrent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Sinon que tout semble se liguer pour contrarier leur amour…

samedi 19 décembre 2015

D’une cuisine à Lampedusa

Maylis de Kerangal a bien résisté, l’an dernier, à l’avalanche de prix littéraires qui lui est tombée dessus pour son excellent Réparer les vivants. Le roman, qui a longtemps caracolé dans le peloton de tête des meilleures ventes, a été depuis adapté à la scène et est en cours de tournage pour le cinéma. Comme indifférente au succès, elle avait publié, quelques mois à peine après la sortie de ce livre, un autre texte, plus court, à la fois intimiste et ouvert sur le monde, A ce stade de la nuit.
Un mot sur l’édition du livre qui, est paru une première fois en mai 2015, aux Editions Guérin, où Maylis de Kerangal n’avait jamais rien publié mais où sont accueillis, pour des ouvrages singuliers, des auteurs des horizons littéraires les plus divers (Jean-Christophe Rufin ou Sylvain Tesson sont du nombre). Le voici réédité, en cette fin d’année, sous l’enseigne qui suit l’écrivaine depuis longtemps, Verticales. L’actualité longue, les difficultés des émigrants à arriver en Europe, a motivé l’écriture du livre. Et le fait d’en reparler aujourd’hui.
« Une cuisine, la nuit. » Le décor est minimaliste, une lampe fait un cône de lumière, une femme boit un café réchauffé, elle fumerait bien une cigarette, la radio diffuse un journal qu’elle n’écoute pas, jusqu’à ce qu’un mot « se dépose : Lampedusa. Il résonne entre les murs, stagne, s’infiltre parmi les poussières, et soudain il est là, devant moi, étendu de tout son long, se met à durcir à mesure que les minutes passent – coulée de lave brûlante plongée dans la mer. »
Tout ce qui semblait immobile, à commencer par cette femme qui dit « je » et dont on peut penser qu’elle est Maylis de Kerangal elle-même, se met en mouvement. Mais d’un mouvement qui n’est pas visible, se fait par l’intérieur et la relie, en suivant des chemins inattendus, aux événements dont il est question à la radio : le naufrage d’un bateau de réfugiés libyens dont trois cents seraient morts.
L’esprit fait des bonds, de Lampedusa au Guépard, le film de Visconti inspiré du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Du Burt Lancaster qui incarne le personnage central au Burt Lancaster de The Swimmer, un autre film (d’après une nouvelle de John Cheever, ce qui n’est pas précisé dans le livre) où il migre de piscine en piscine. « Il est le prince et le migrant », la phrase se glisse là comme par inadvertance, sinon que rien ici ne surgit par inadvertance.
Maylis de Kerangal traverse, toujours dans la pensée qui l’habite A ce stade de la nuit, les paysages et les nomme, retrouvant ainsi d’anciens réflexes humains, en vertu desquels ce qui est nommé n’est plus inconnu et, donc, est moins effrayant. Comme les pistes des aborigènes australiens se concrétisent moins dans des traces matérielles que dans des chants.
De ce livre marabout-bout de ficelle, il ressort une beauté tragique et non apaisée. La vie comme elle se pense.

lundi 9 novembre 2015

Melville lauréat du Wepler, avec Pierre Senges

Les derniers prix littéraires de la saison puisent des arguments chez des écrivains venus de loin. Nathalie Azoulai avait réveillé des échos raciniens dans le jury du Médicis, Pierre Senges a secoué le jury du Wepler-Fondation La Poste à coups de baleine blanche melvillienne...
Je suis très malheureux, pour tout dire j'ai même un peu honte de n'avoir pas lu encore (heureusement, la rentrée de janvier prochain laisse une huitaine de semaines de répit pour compléter les lectures manquantes de la rentrée) Achab (séquelles), qui avait pourtant déjà reçu le Prix de la page 111 - mais je fais un blocage dès qu'on teste un livre sur une seule page ou qu'on lui donne un prix sur la même base étroite, pyramide inversée qui risque bien de se casser la figure si la pointe et ce qui la surmonte ne sont pas soutenus par quelque chose de plus sérieux, c'est-à-dire une lecture complète de l'ouvrage. Ce qui, dans le cas qui nous concerne, entraîne à 624 pages, pourquoi pas? Je revendique l'extension du domaine des journées de lecture, ce sera tellement plus simple.
A défaut de vous dire ce que j'en pense, et malgré un a priori favorable - ce que j'ai lu de l'auteur, ce que j'ai lu de ce que d'autres ont écrit sur le livre, ce prix qui n'est pas, cette fois, attribué sur une seule page -, je vous en glisse subrepticement les premières lignes.
Acharnement et clapotis – le naufrage selon les rescapésMoby Dick, vous connaissez ? la baleine blanche, les clapotis, le monstre apparu, disparu, éclaboussant chaque fois qu’il se cache – d’ailleurs, toute cette histoire de chasse terminée par un drame, ça vous rappelle quelque chose ? les personnages, les figurants, les accessoires, les clous forgés et les clous découpés. Et le décor ? l’inévitable décor d’océan se donnant comme panorama et comme infini contenant : mille millions (un petit peu plus) de kilomètres cubes d’eau salée mêlée de chair humaine et de poissons en proportions inégales, et là-dedans des harengs frais, des requins-marteaux, des baleines à nez de bouteille et des marsouins hourra, des baleines à tête d’enclume, des poissons-clowns, des poissons-chats, des hippocampes comparés quelque part à des allumeurs de réverbère, des bélugas, des huîtres perlières, d’autres qui ne le sont pas, ne le seront jamais, et se sont fait une raison, des baudroies, des encornets, les restes de la croisade de 1212, les théières de vermeil destinées au roi Charles d’Angleterre coulées en 1633 entre Burntisland et Leith – théières suivies dans l’ordre (à travers un fond trouble) de pianos droits, de lingots d’or ou plus sûrement de pioches de chercheurs d’or bredouilles, de pantoufles et chemises de nuit, extraits de naissance, avis de décès, jeux d’échecs, grille-pain, portes tambours, brosses à reluire, jetons de téléphone, bibles traduites en cent vingt langues, Grand Albert et Petit Albert, livres de bonnes manières, banjos, trompettes, harmonicas, fausses couronnes du roi Richard III, casquettes de marin, fraises élisabéthaines, pages brûlées de Nicolas Gogol, buste de Tibère, cafetières italiennes et cafetières américaines, un Catalogue systématique des mammifères marins, des partitions de Jerome Kern, un livret d’Oscar Hammerstein, un gramophone, un Betta splendens (un parmi des milliers), un clystère, le pendentif de Rita Flowers, le diadème du Toboso, une trousse de toilette ayant appartenu à Josef von Sternberg, une autre à Erich von Stroheim, l’épave complète du Chancewell, les images perdues de A Woman of the Sea, les espadons manqués par Hemingway, les habits démodés du signor da Ponte, l’épave du bateau d’Abissai Hyden, tous les ingrédients du cocktail Manhattan hélas trop éloignés l’un de l’autre, des téléviseurs, des machines à laver, un petit traité sur l’immortalité qui n’a pas dû convaincre grand monde, la pique d’un violoncelle et x couronnes de fleurs en hommage aux marins noyés.
Il faudra le lire, mais ça a déjà de la gueule, après quelques lignes, non?
La mention spéciale du Prix Wepler-Fondation La Poste va, elle, à Lise Charles pour Comme Ulysse, ce qui n'est pas non plus étranger à des réminiscences littéraires anciennes. Celui-là, je l'ai lu, j'en ai même regardé les dessins.
Attention : littérature addictive. Adolescente délurée mais perdue aux Etats-Unis après y avoir été abandonnée par sa sœur aînée, Lou, ou Loo, ou peu importe comment elle s’appelle au gré des rencontres, décrit ses expériences au fil d’une écriture illustrée et libre. Elle coule comme une eau indispensable à la vie, on se laisse aller aux digressions les plus saugrenues comme si elles nous appartenaient. Un miracle d’équilibre fragile.

jeudi 6 novembre 2014

Lydie Salvayre, une œuvre

Non, vous ne trouverez ici rien de ce que vous attendiez peut-être sur la vie privée de Lydie Salvayre, des nouvelles de sa santé, de sa vie amoureuse, de sa famille – sinon que vous avez entendu parler de sa mère pas plus tard qu’hier. Car les livres disent tout de la romancière extraordinaire qu’est Lydie Salvayre et, de temps à autre, un peu d’elle-même. Je la lis depuis ses débuts, j’ai souvent expliqué pourquoi elle me fascinait. Le Goncourt qui est venu couronner son œuvre est l’occasion de revenir sur un parcours littéraire d’exception. Pas question non plus, donc, de vous dire en cinq points à l’usage des nuls (et commentés par un nul, car ce que j’ai lu hier sous cette forme était truffé d’erreurs) pourquoi il faut lire Lydie Salvayre. Prenez votre temps, on y va, il y a treize étapes (plus une, Pas pleurer, mais je ne vais pas la refaire aujourd’hui) dans ce voyage. Les lecteurs fidèles de ce blog en ont déjà découvert quelques-unes au fil du temps. Mais peut-être, si leur fidélité repose sur quelques goûts en commun, n’auront-ils pas de déplaisir à retrouver ces livres.


Lydie Salvayre vient seulement de publier son deuxième livre, La vie commune (après La déclaration, paru l'an dernier) et déjà on sait qu'elle apporte à la littérature française quelque chose de fort, de colérique. « Je n'écris que dans la colère, et mue par elle. D'ailleurs, je me dis que si un jour je ne suis plus en colère, je n'écrirai plus », affirme-t-elle. « Il faut faire une littérature de la cruauté comme on fait un théâtre de la cruauté, d'abord pour lutter contre le soft et le mièvre ambiants, que je trouve mensongers et qui m'écœurent. »
Dans La vie commune, une secrétaire occupe, seule, son poste depuis longtemps, et on comprend petit à petit ce qu'elle ne veut pas savoir, c'est-à-dire qu'elle s'approche de l'âge de la retraite. Elle voit avec stupéfaction, puis colère en effet, une « nouvelle » arriver sur son territoire qu'elle est donc obligée de partager. Et ce partage, dont elle devine qu'il précède une prise de pouvoir de « l'autre », lui est totalement insupportable.
« Ce livre m'a amené à réfléchir sur commun, commune, communauté, communisme, etc., la pire et la meilleure des choses. Les communautés de voisinage, professionnelles ou familiales sont si douloureuses à vivre parce qu'il n'y a pas de lien, soit l'amour, soit Dieu, soit la politique... J'ai l'impression que c'est cela qui rend les communautés folles. »
Suzanne, la secrétaire âgée, souffre d'une paranoïa à travers laquelle elle interprète tout ce qui se passe autour d'elle : à ses yeux, tout le monde est ligué contre sa propre personne et veut qu'elle s'en aille. C'est là où Lydie Salvayre, romancière, se souvient qu'elle est aussi psychiatre.
« Je me suis mise à écouter avec beaucoup d'attention les paranoïaques, ceux qui sont dans la rue et ceux que je vois en cabinet. Et je me disais que les dangers qu'ils dénonçaient, même s'ils les dénonçaient de façon délirante, apocalyptique, cosmique, étaient souvent des dangers réels et que, en fait, il fallait les écouter avec beaucoup de soin parce qu'ils nous renseignaient sur la méchanceté et la bêtise du monde. »
Dans le cas de cette femme, la menace tient aussi à une manière de vivre et de penser : « Elle n'arrive pas à bien nommer cette menace, ou elle la nomme à côté puisqu'elle parle de l'odeur, de la mastication, etc., alors qu'en fait c'est la bêtise des préjugés petit-bourgeois et de l'entreprise, qui la rend bête elle-même et qui rend bête l'auteur qui en parle. Elle le sent de façon très intuitive, mais c'est une menace vraie et terrible. »
Malgré son écoute quasi professionnelle, Lydie Salvayre n'est pas tombée, avec La vie commune, dans l'écueil de la description d'un cas. Son livre est un authentique roman (« J'essaie d'oublier tout ce que j'ai lu, toute la théorie, parce que je sais bien que c'est la plupart du temps un écran pour ne pas comprendre », dit-elle) et, en outre, un roman qui bouleverse profondément. Car ce qu'on y entend est une voix habitée par la peur et cette peur devient tangible, presque concrète au fur et à mesure que le personnage s'y enferme.

La médaille (1993)

Vous souvenez-vous des Comices, dans Madame Bovary ? Rodolphe fait le beau auprès de sa belle, pendant que les orateurs se succèdent sur l'estrade, se félicitant du progrès dont ils sont, évidemment, les artisans. Et puis vient l'heure des récompenses aux obscurs, aux sans-grades. Parmi eux, Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux se voit attribuer une médaille d'argent – valeur vingt-cinq francs ! – pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme. Il faut un peu de temps avant qu'elle se décide à monter elle aussi sur l'estrade pour recevoir sa récompense. Cette petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements ne sait trop ce qu'elle doit faire. C'était la première fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse. Flaubert la décrit et termine son paragraphe par cette phrase aussi terrible que célèbre : « Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude. »
Lydie Salvayre a-t-elle relu récemment Madame Bovary ? Ou bien, comme beaucoup de lecteurs de ce roman, a-t-elle cette scène imprimée dans sa mémoire, comme si elle y avait assisté, depuis très longtemps ? Toujours est-il que son troisième roman, La médaille, fait irrésistiblement penser à ces Comices, transportées dans une époque qu'on imagine située dans un futur proche. Il s'agit bien, en effet, d'une cérémonie du même genre, avec allocutions des responsables et réponses des médaillés. Les allocutions, ponctuées de slogans, imprimés en capitales, qui se veulent forts et définitifs – une chambre pour chacun, l'usine est l'avenir de l'homme, le même restaurant pour tous, foncez et vous réussirez, etc. – donnent la mesure de l'ambition planétaire d'une société industrielle puissante, prête à tout écraser sur son passage, en commençant par les personnes qu'elle emploie, pour augmenter les bénéfices.
C'est tout bonnement extraordinaire, et drôle à se rouler par terre. Les arguments utilisés par les orateurs sont si énormes qu'ils se retournent évidemment contre eux dans l'esprit du lecteur et que les discours deviennent, au second degré, de grands monuments à la bêtise humaine. Il faut écouter – oui, écouter, parce qu'on sent, dans les articulations des phrases, comment celles-ci sont dites plutôt qu'écrites, voire assénées plutôt que dites – le « sémillant directeur des Relations humaines » expliquer pourquoi l'homme ne doit pas craindre de disparaître au profit de la machine qui serait génératrice de pertes d'emploi : « Toutes choses considérées, il en ressort que l'homme est beaucoup moins coûteux que la machine. (...) L'homme est ductile, maniable, et je dirai extrêmement sophistiqué, infiniment plus sophistiqué que la machine, tout en restant d'un usage fort simple. (...) D'une manière générale, il se détériore beaucoup plus lentement que celle-ci. Rares sont les machines qui fonctionnent plus de quarante ans sans nécessiter des travaux onéreux. » Demandons-nous, au passage, si l'homme n'a pas régressé depuis l'époque de Flaubert. C'était plus de cinquante ans sans réparations majeures, en ce temps-là !
Et puis, les médaillés répondent. Ils ont été présentés comme des cas exemplaires, bien entendu. L'un a un caractère effacé, une autre fait preuve d'une admirable abnégation, une autre encore montre de la ténacité et de l'abnégation – encore – au travail. Toutes qualités, avec quelques autres, qui méritaient bien, en effet, d'être récompensées. Mais ceux qui sont ainsi sommés de répondre (« J'étais pas prévenue qu'il fallait faire un discours. Je croyais qu'on disait merci et c'est tout. Je sais pas quoi dire, moi, devant tout ce monde ») racontent généralement une vie parfaitement pitoyable, une plongée dans l'horreur au quotidien. C'est la souffrance, la pauvreté, le détestable climat du travail, l'alcoolisme, la brutalité. Presque uniquement des descriptions négatives qui devraient se trouver annulées par la vertu de l'instant solennel et qui, curieusement, font surface d'autant plus vivement.
Lydie Salvayre manie le contraste entre les allocutions et les discours avec un art consommé. Bien entendu, elle met en évidence ce qu'elle a dû avoir envie de montrer, l'absurdité, pire encore, le cynisme froid d'un système tout entier orienté vers des buts qui n'ont évidemment rien en commun avec ce qui se dit au premier degré.
Alors, bien sûr, au mépris de tout sens collectif des responsabilités dont devraient faire preuve les ouvriers d'une usine où règne à ce point l'idée de progrès, quelque chose va déraper. Tout le monde semble ne pas comprendre l'intérêt qu'il y a à courber le dos et à ne pas parler trop haut. Là où l'ordre devrait régner, le désordre intervient...
La médaille est un régal de chaque instant. On pourrait y commenter presque chaque phrase, tant Lydie Salvayre a pesé ses mots pour leur donner un sens – parfois ambigu, d'ailleurs. Il n'est pas nécessaire d'être convaincu des dysfonctionnements de notre société pour apprécier ce roman mais, un peu comme l'avait fait en son temps René-Victor Pilhes avec L'imprécateur, voici une saine réaction contre un consensus mou qui risque de nous conduire vers des entreprises fonctionnant comme cette caricature.


Lydie Salvayre n'aime pas trop parler de ses livres, ce qui tombe assez bien : après avoir lu La puissance des mouches, on n'a pas trop envie de lui poser des questions... Le roman suffit à lui-même, coup de poing lancé dans l'estomac d'un lecteur qui ne peut résister à la logique assenée par un narrateur ne conduisant cependant pas lui-même le récit. Paradoxe superbement utilisé par Lydie Salvayre traquant une vérité qui ne veut ou ne peut pas se dire.
Il apparaît très vite que l'homme qui parle a commis un meurtre. Il est d'ailleurs emprisonné pour cette raison et doit s'expliquer non seulement sur son acte mais aussi sur tout ce qui le précède et peut-être l'explique. Son monologue est en fait une succession de réponses à des questions qui jamais ne nous sont données – mais on les devine aisément, à la teneur des propos et surtout de leurs dérives, quand le fil s'égare d'un côté inattendu pour revenir brutalement au sujet qui doit être abordé.
Cette technique de narration demande une maîtrise totale, parce que les informations doivent être données au lecteur dans une succession logique – une logique de roman, pas nécessairement une logique de temps – sans jamais perdre le naturel d'une évolution propre à un prisonnier face à ses questionneurs. Un médecin, un juge, un infirmier peut-être, sont ainsi les témoins silencieux d'aveux complexes portant le poids de toute une vie.
Au cœur du problème, on peut placer – d'autres lecteurs feraient peut-être pencher la balance d'un autre côté – les rapports entre le père et la mère. Le père est une sorte de brute épaisse qui ne connaît que le langage de la violence, à peu de choses près, tandis que la mère est une morte-vivante depuis qu'elle a rencontré cet homme qui lui a fait deux enfants, d'une manière qui laissait bien peu de place à l'amour. Frère et sœur vivent tête-bêche dans une petite alcôve qui leur laisse bien peu d'intimité, mais leur autorise quand même une certaine complicité dans la révolte silencieuse contre une autorité abusive – et, pour la fille, autorité jalouse de son exclusivité qui sous-entend bien des ambiguïtés. Le coupable de meurtre – mais on comprendra à la fin du livre seulement, malgré quelques indices antérieurs, qui il a tué, qui il a dû tuer – n'en dit jamais trop, bien qu'il s'explique longuement sur ses antécédents, et cela vaut toutes les plaidoiries.
Dans la situation où il s'est trouvé durant son enfance, il ne pouvait qu'être pétri de haine et laisser celle-ci surgir un jour, se concrétiser.
Rien ne s'arrange avec son travail, pourtant en apparence voué au calme et à la réflexion : il est guide au musée de Port-Royal, ce qui l'amène à lire et relire Pascal, à méditer ses pensées, même s'il ne les comprend pas toutes, et à juger le genre humain en fonction des groupes de touristes qu'il mène de salle en salle. « Il éprouvait souvent du mépris pour ces personnes de toutes espèces, certaines assoiffées de savoir anecdotique, d'autres au contraire soucieuses de confronter leur réflexion à celle des grands hommes dont la présence reste vive en cet endroit. » Avec, entre les deux extrêmes, tous les cas de figure. Une chose est sûre : cela défile sans discontinuer (« Je guide mes moutons », dit-il), sous le regard vigilant d'un directeur maniant alternativement la carotte et le bâton, sans objectivité excessive. Tantôt il se plaît à faire valoir les talents de son meilleur élément, tantôt il semble trouver une joie presque sadique à l'abaisser plus bas que terre. Est-ce la figure du père qui aurait été retrouvée sous une autre forme, celle du chef pour lequel l'autorité est plus importante que sa raison d'être ?
Tous les éléments d'une vie telle que celle-ci constituent un puzzle dont les pièces nous sont offertes l'une après l'autre, dans un savant désordre qui nous aide en réalité à saisir progressivement une vue d'ensemble. Il en ressort une certaine cruauté, parfois insupportable à force d'être poussée jusqu'à la violence vraie, physique ou mentale. Cette torture-là, imposée au personnage principal, le lecteur doit aussi la subir, et y résister. Une leçon qui porte d'autant mieux qu'elle est exprimée dans une langue parfaitement adaptée à son sujet...

La compagnie des spectres et Quelques conseils utiles aux huissiers (1997)

De la douleur humaine, Lydie Salvayre a une conscience qui ne laisse pas ses lecteurs en repos. Depuis, en 1990, La déclaration, en passant par trois autres romans et jusqu'au très récent La compagnie des spectres, elle sonde les cœurs et les reins avec obstination, sans autre souci que celui de mettre en évidence quelques-uns de ce qu'on appellerait volontiers, pour reprendre une expression passée dans le langage courant, les dysfonctionnements de la société.
Son nouveau livre démarre sur un fait relativement banal : la visite d'un huissier qui, suite à la plainte d'un propriétaire auquel ses locataires ne versent pas leur loyer, vient faire le relevé des biens pouvant être vendus. L'huissier ne sait pas dans quel piège du passé il tombe.
En effet, si Louisiane, la jeune fille de dix-huit ans qui lui ouvre, affiche une politesse un rien excessive, il ne tarde pas à rencontrer un personnage d'un tout autre acabit.
« Et alors même que je me confondais en politesses, monsieur l'huissier par-ci, monsieur l'huissier par-là, car j'escomptais par ces amabilités qui ne m'étaient en rien naturelles impressionner favorablement cet huissier et l'amener à annuler ses arrêts ou tout au moins les adoucir, je vis la porte de sa chambre s'ouvrir brusquement et ma mère apparaître dans sa chemise de nuit sale, ceinturée par cette affreuse banane dont elle ne se séparait jamais, pour le cas, disait-elle, où elle serait conduite manu militari en camp d'internement, je vis, disais-je, ma mère apparaître et lancer à l'homme de loi d'une voix effrayante C'est Darnand qui t'envoie ? »
Darnand évoque, on va bientôt le comprendre, d'affreux souvenirs pour Rose Mélie, la mère de Louisiane. Darnand qui fut, l'huissier lui-même nous le confirme dans Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, un autre livre que Lydie Salvayre publie simultanément, chef de la Milice en 1942 puis secrétaire général au Maintien de l'Ordre de 1943 à 1944. La mère voit donc dans la présence de l'huissier une manifestation de plus d'un ordre pétainiste qui a coûté, en 1943, la vie à son frère, tabassé par deux zélés serviteurs du pouvoir et attaché ensuite sur des rails de chemin de fer jusqu'à ce qu'un train lui passe dessus.
Rose est folle, c'est d'autant plus clair que Louisiane ne cesse de le répéter à l'huissier. Encore celle-ci aurait-elle pu s'épargner la précision, on n'en a nul besoin pour le comprendre. Le délire verbal dont la mère assomme l'encombrant personnage n'est cependant pas dénué de sens. S'il prend pour cible un homme qui, a priori, n'est pour rien dans cette histoire racontée dans une phénoménale logorrhée, ce n'est pas tout à fait par hasard. Au fond, le pouvoir inféodé à l'Allemagne nazie et celui qui représente l'argent ont quelques points communs qu'on ferait bien de décoder dans le détail.
La violence des mots s'impose donc, et avec d'autant plus de force que la loi se trouve du côté de l'huissier. Quelle autre arme ont les deux femmes qui vivent avec 3 000 francs français par mois pour se défendre contre l'implacable logique de Maître Echinard ? À moins qu'elles n'envisagent, dans une bouffée de colère plus forte encore, de passer à des gestes plus radicaux ?
La compagnie des spectres est un roman tragique et drôle. Les forces en présence ont beau être disproportionnées, l'huissier a beau résister, impassible, à cet ouragan qui tente de l'entraîner du côté de la déraison, il y a quelque chose de comique dans cet affrontement qui n'en est pas un – mais on devine qui, finalement, après le temps du roman, devrait en sortir vainqueur...
Et il faut lire, pour connaître l'envers du décor, ce tout petit livre, la transcription d'une conférence imaginaire donnée par le même Maître Echinard à l'intention de ses futurs confrères. L'humour y est tout à fait involontaire de la part du conférencier qui ne sait jusqu'où Lydie Salvayre a porté son ridicule. Une petite merveille de lucidité !


Se pencherait-on aujourd'hui sur l'œuvre complète, encore courte (sept livres en dix ans) mais d'une densité inhabituelle, de Lydie Salvayre qu'on ne pourrait s'empêcher d'être frappé par sa cohérence formelle. Le monologue y occupe, et de très loin, une place dominante. Mais, dans chaque cas, la voix que nous donne à entendre l'écrivain a son ton individuel, et son histoire personnelle à raconter. On se souvient sans doute de la pathétique Compagnie des spectres, il y a deux ans. À côté de quoi La conférence de Cintegabelle peut sembler une bulle de légèreté. Voire...
Le titre de ce qu'on n'ose appeler « roman » (et qui ne porte d'ailleurs aucune mention de genre) est d'une totale limpidité : il s'agit de la transcription d'une conférence tenue à Cintegabelle. Chef-lieu de canton de la Haute-Garonne, sur l'Ariège, 2 222 habitants, l'église abrite un intéressant mobilier, nous apprend la rapide consultation d'un dictionnaire. Autant dire que l'intérêt de l'endroit est très limité. Oserait-on avancer, bien qu'avec une extrême prudence, que le sujet de la conférence ne suscite guère plus d'enthousiasme ? La conversation, je vous demande un peu ! L'Art de la Conversation, même, avec des majuscules partout en quatrième de couverture... Franchement, est-ce que c'est la matière d'un livre, ça ?
Oui.
Oui, quand c'est Lydie Salvayre qui s'en empare.
Car le chemin sur lequel elle nous emmène, pavé de bonnes intentions, balisé comme il n'est pas permis – avec un plan détaillé exposé minutieusement dans les premières pages (les premières minutes ?), à la manière d'un cours qu'il va falloir subir : « Dans un souci de clarté, mon exposé suivra à pas scrupuleux le schéma que voici et que je vous prie de bien vouloir noter » –, ce chemin, donc, se révèle très vite, avant même l'exposition de la structure, plus tortueux que prévu. Cela vient après la description liminaire d'une tablée de convives occupés, dans un dîner chic – à Paris, bien sûr, pas à Cintegabelle ! –, à converser. « Ils ne rient ni ne rotent. Le rot a disparu avec le régicide. Voici la phrase que me lança mon beau-frère qui cherchait à me mortifier. À table. Devant les autres. Le jour de l'enterrement. Tandis qu'entre deux sanglots j'étouffais un hoquet. » Un enterrement ? Qu'est-ce que cela vient faire dans l'histoire ? Rien, apparemment. Et pourtant, tout. Car notre conférencier, auquel on n'a pas encore commencé à s'attacher, pour autant qu'on s'y attache jamais – il n'a pas que des bons côtés, le cher homme –, est veuf depuis deux mois. Et, cela va de soi, assez perturbé par la perte de l'être cher. Encore que... Lucienne, quand il en parle puisqu'il ne peut s'empêcher de la faire intervenir sans cesse dans cette conférence où elle ne devrait tenir aucun rôle, devient une espèce de repoussoir dont la description amoureuse tient de la haine. Elle est la laideur et la bêtise devant quoi l'art de la conversation est, au contraire, le symbole de la civilisation française.
Mais attention : cette civilisation est en péril, au même titre que sa manifestation mondaine ou privée la plus fine. Car la conversation a de multiples utilités, et le conférencier les détaille tellement mieux que nous pourrions le faire qu'il est légitime d'en faire l'économie ici.
Toujours est-il que, partie de rien ou de presque rien, prononcée dans une localité dont tout le monde (sauf peut-être 2 222 personnes) se moque, La conférence de Cintegabelle devient très vite un modèle de virtuosité langagière où ne manquent ni l'humour, constant, ni la gravité, constamment en arrière-plan. Lydie Salvayre a réussi un chef-d’œuvre.
Un de plus, peut-on ajouter en redécouvrant, grâce à une réédition, La vie commune – son deuxième livre. Suzanne, la monologuiste, déjà, est secrétaire depuis si longtemps qu'elle s'est installée dans le bonheur tranquille de ses habitudes. Jusqu'au jour où elle est affublée d'une collègue devenue sa voisine de bureau et, surtout, son ennemie personnelle. Cet envahissement de territoire lui est insupportable, les plus petits détails nourrissent une paranoïa dont sa fille se moque. Bref, c'est l'enfer. Ici aussi, Lydie Salvayre partait de rien ou de presque rien. Mais arrivait à fouiller cruellement les blessures de son personnage. Du très grand art !


Il n'y a rien de pire que les touristes. Tous les touristes vous le diront. Ce sont des inconscients qui passent quelque part pour y prendre ce qui leur semble bon et surtout ne rien donner d'eux-mêmes. Ils peuvent aller partout et rester pareils à ce qu'ils étaient, la confrontation avec l'autre ne les touche pas puisqu'ils ont soigneusement évité la confrontation. Aussi l'initiative de Real Voyages a-t-elle quelque chose de sympathique en ce qu'elle oblige les nantis à s'interroger sur l'écart qui les sépare d'un monde moins favorisé – et moins éloigné d'eux qu'ils le pensent souvent : le reality tour auquel ils participent ne les conduit pas plus loin que l'Europe, un continent qui offre des contrastes suffisants pour qu'il ne soit pas nécessaire de les chercher ailleurs.
Telle est la donnée de base du septième roman (et huitième livre) de Lydie Salvayre, Les belles âmes. Elle appuie là où ça fait mal, ne se contente pas des apparences et débusque, sous celles-ci, des vérités grinçantes. Pour y parvenir, elle n'hésite pas à pousser la logique jusqu'au bout, quand elle côtoie la folie. Ici, elle part d'un circuit organisé comme il pourrait en exister, comme il en existe peut-être, avec sérieux et conscientisation. Ne voyagez pas idiot serait un slogan bien adapté au programme proposé par Real Voyages.
On commence par une cité, une trentaine de blocs en banlieue. C'est d'un banal... Mais Vulpus, le chauffeur du car, Jason, l'agent d'ambiance, et Olympe, sa petite amie métisse adoptée par les touristes pour être la quatorzième du groupe (treize, quand même ! on aurait pu y penser !) vivent là, ils ne montrent en y passant que leur décor quotidien. Ce qui pousse le chauffeur à quelques réflexions silencieuses : « Si ce que cherchent ces excités de la misère, ainsi que Jason les désigne, si ce qu'ils souhaitent en fait de dépaysement, c'est la tristesse et la laideur, inutile de faire le tour d'Europe, il suffit de prendre le métro et de regarder le visage des gens, ou le sien propre, certains matins funestes. La tristesse et la laideur sont partout où l'on supporte de les voir. »
Le spectacle de la misère, au début, a quelque chose d'excitant. Mais il lasse très vite. D'ailleurs, Lydie Salvayre prend garde à ne pas ennuyer ses lecteurs et ne s'attarde vraiment que dans le premier de ces lieux choisis pour les différences qu'il offre avec ceux que fréquentent plus volontiers les touristes en temps normal.
Déjà pour la deuxième étape, la Belgique, le quartier pauvre qui est le prétexte de l'arrêt est évacué en deux mots tandis que le dîner plantureux dans une auberge du Bois de la Cambre dure plusieurs pages et le groupe dont quelques individualités avaient déjà été mises en évidence occupe toute la place.
Harcelés par le discours pontifiant de leur accompagnateur qui fut, ce n'est pas indifférent, séminariste, bousculés parfois par Jason chez qui la colère monte, moins à cause des réactions des touristes que parce qu'Olympe et l'accompagnateur, le premier à voir en elle une personne, sont trop proches, les voyageurs se révèlent dans leur petitesse d'esprit. Ce qu'ils voient et côtoient avec prudence comme s'ils risquaient d'attraper une sale maladie au contact des démunis devient un miroir qui les renvoie à eux-mêmes et à leurs soucis obsessionnels. Entre les blagues grasses d'un Lafeuillade, les désirs amoureux de mademoiselle Faulkircher, les ambitions de l'écrivain Flauchet, et chacun a ses problèmes, pourquoi donc les bassine-t-on avec les pauvres (oubliant au passage qu'ils l'ont voulu), les tensions croissent jusqu'au point de rupture.
L'objet du voyage devient secondaire, il ne reste que des personnages. D'un côté, quatre, c'est-à-dire les trois employés de Real Voyages et Olympe ; de l'autre, treize touristes. Ils n'ont plus qu'un point commun : ils se demandent tous ce qu'ils font là. À dire vrai, nous aussi. Tout au long de son livre, Lydie Salvayre n'a fait que proposer des questions sans avancer l'ombre du moindre début de réponse. Quand elle nous abandonne, en même temps que nos compagnons de voyage, il ne reste donc que les questions. L'essentiel, en somme.


Voici une écrivaine dont les livres, les uns après les autres depuis 1990, commencent à faire nombre : sept romans, de La déclaration aux Belles âmes. Il faut y ajouter deux textes plus brefs publiés en volumes, qu'on retrouve avec cinq autres dans Et que les vers mangent le bœuf mort, ensemble moins disparate qu'on aurait pu le craindre. Car Lydie Salvayre creuse toujours le même sillon du malaise, bien qu'elle le dessine de différentes manières et l'habille d'un rire à peine retenu pour masquer sa colère.
Lisons ou relisons (malgré des modifications intervenues depuis 1997) Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, publié la première fois en même temps que La compagnie des spectres où apparaissait un huissier. Au premier degré, il s'agit d'une leçon, un cours magistral administré avec beaucoup de conviction, exemples à l'appui. Mais il est impossible de lire au premier degré une telle accumulation de conseils destinés à ceux qui devront appliquer des procédures de saisie et d'expulsion. Une fois décrétée l'incontestable utilité de la fonction dans les rouages de la société, la pratique de la fermeté, voire de la férocité, s'impose : « Ne tombez pas dans le panneau des hystériques qui feignent de défaillir à votre vue. Si elles s'entendent à une chose, c'est à vous culpabiliser et vous rouler dans la farine ! Ne mangez pas de ce pain-là. Dites-vous que ces soi-disant victimes ont tout fait pour mériter leur sort. »
Tout fait pour mériter leur sort : tel est l'avis cruel qui tombe souvent dans l'œuvre de Lydie Salvayre, dont les pages rassemblées ici pourraient être envisagées comme une explication de texte, l'ennui souvent lié au genre en moins. Car elles sont si peu détachées du reste qu'elles offrent, en version courte, une approche des grandes exaspérations de l'auteur.
« Famille 1 » et « Famille 2 » sont de banales horreurs qui font le lit des faits divers et qui sont ici, à rebours des habitudes, envisagées de l'intérieur. C'est la honte d'avoir un fils schizophrène qui devient nourriture de la haine. C'est une mourante dont l'agonie devient intolérable.
Lydie Salvayre trouve même, sous les apparences de la normalité, les ridicules qui tuent. Dans « Tanguer », nous sommes une oreille qui se promène au milieu d'une salle de bal où des couples s'accouplent par les mots, et plus si affinités, où des solitaires soliloquent, où l'on danse, ou pas... « L'amour-mour-mour », comme écrit l'auteur, manquait un peu pour que ces dialogues soient utilisés dans le spectacle où ils étaient prévus. Tant pis, ou tant mieux : de ce refus naquit « Questionnaire ». Les hypothétiques réponses aux vingt questions plus inquiétantes les unes que les autres relèveraient bien de l'explication de texte. Mais elles n'existent pas, sinon que quelque chose travaille quand même dans l'esprit du lecteur dont toute l'attention est requise.
Car Lydie Salvayre a beau faire « L'éloge de l'Éloge de l'oisiveté », elle est bien une fausse paresseuse puisqu'elle nous entraîne sans cesse dans un tourbillon de réflexions. Le tourbillon d'abord, qu'il naisse du tango ou du discours, la réflexion ensuite, implacable démonstration par l'absurde.
Pour finir, elle assène en une trentaine de pages une leçon d'existence, s'inspirant pour « Le vif du vivant » de dessins que fit Picasso en 1964 et qui étaient restés longtemps inédits. Les corps jouissent pendant que la mort triomphe.
« Le monde est un cadavre qui marche.
Et lui, d'un geste qui ne tremble d'aucun repentir, dessine des corps splendides, accueillants, vigoureux, des corps tels qu'ils nous apparaissent lorsque nous les abordons sans haine, ni honte, ni rien de calamiteux dans la tête. »
Le fulgurant bonheur, malgré tout, en guise de conclusion. Mais un bonheur bâti contre toute attente, et dans un contexte plus que défavorable. Cherchez la faille, elle est forcément quelque part, entre les lignes provocantes que Lydie Salvayre, à doses réfléchies, nous propose comme poison et contrepoison à la fois.


Ces dernières années, Lydie Salvayre a pris le parti de nous faire rire. Jaune, souvent. Mais toujours avec une formidable efficacité qui tient en partie aux formes adoptées : La conférence de Cintegabelle, comme son titre l'indique, un récit de voyage touristique dans Les belles âmes, et maintenant des rapports de police pour Passage à l'ennemie. Et pourtant : y a-t-il lecture plus ennuyeuse qu'un rapport de police ? que quarante et un rapports de police ? Pas ceux-ci, bien sûr, tout le contraire de comptes rendus froids, déshumanisés.
Le fonctionnaire qui les rédige, l'inspecteur Arjona, est chargé d'infiltrer une bande de jeunes soupçonnés de nombreux délits au cours des soirées passées dans le hall d'entrée du bloc 26. Allure trouble, comportements louches...
Il suffit de se couler dans le moule, d'apprendre le vocabulaire (teuf, meuf, zarbi, gestapo), de conjuguer autrement le verbe croire (je crois, tu crois, il croit, nous croivons, vous croivez, ils croivent) et de se faire passer pour un chômeur de 22 ans, le soussigné est accepté pour ce qu'il n'est pas, aux premières loges pour observer les individus.
Est-ce de l'excès de zèle ? Le voici, dès son deuxième rapport, à examiner l'impact personnel du haschich qu'il s'est vu contraint de consommer, à son corps défendant, faut-il le préciser ? Car on n'a rien sans peine, le camouflage doit être parfait ou ne pas être. Au risque de perturber l'esprit d'analyse, de faire naître des rires idiots, et de concentrer les regards de l'inspecteur sur le derrière élégiaque magnifié par des jeans d'une insigne étroitesse appartenant à Dulcinée Savedra, dix-sept ans, suspecte parmi les suspects et objet d'une attention soutenue dont les aspects professionnels disparaissent progressivement derrière des intentions moins pures.
Arjona file un mauvais coton. Ne comprend plus les instructions de la hiérarchie. Critique la police – a-t-on idée ? Dérape. C'est la bavure, non douloureuse pour une fois, mais dans les grandes largeurs. Comment imaginer que sa passion dulcinéenne aille jusqu'à le faire basculer dans un spectaculaire Passage à l'ennemie ?
Lydie Salvayre ne se contente jamais de faire rire, même si elle y parvient à coup sûr. Elle est aussi exploratrice de la société, critique de ses travers. Elle met le doigt où ça fait mal, appuie avec un sourire pervers. Puis se retire, heureuse de ses effets.
Elle a toutes les raisons de l'être. Ce roman, comme tous les précédents, sans exception, appartient à une œuvre qui occupe une place unique dans le paysage littéraire français contemporain. Passage à l'ennemie ne ressemble à rien d'autre, semble doté d'une énergie propre qui le fait aller jusqu'à son terme dans un mélange de jubilation et de douleur.


Les relations entre enfants et parents entrent dans une phase critique lorsque ces derniers, atteints par l’âge ou par une maladie, s’amenuisent et avancent vers la fin. Parmi les romanciers qui, en cette rentrée, abordent ce moment délicat, Lydie Salvayre sort du lot par les vertus d’un humour à froid doublé d’une méthode. La méthode Mila, par opposition au discours de Descartes.
Plus l’heure est grave, plus Lydie Salvayre a de tonus. Persécuté par sa mère, son narrateur ne voit guère comment il pourra s’en sortir. Jusqu’au jour où il rencontre la merveilleuse Mila qui lui permet d’explorer un monde moins soumis au rationnel et de contester les leçons de Descartes. Tout le livre est une réfutation adressée au philosophe lui-même, moyen détourné pour dire son amour de Mila. Et, accessoirement, sa haine de la mère, personnage qui le harcèle de ses besoins divers et l’empêche de vivre, au sens littéral. Il étouffe, il en a assez de l’espace mental restreint où il est confiné. Ce qui le conduit à des sentiments dont la laideur l’accable : « Maman fait naître en moi des sentiments très laids. Et qui m’étaient, jusqu’ici, totalement étrangers, je vous l’assure. » La colère est un moteur d’une redoutable efficacité. Le carburant ne peut manquer tant que la mère est présente. D’autres indignations se greffent sur le tronc principal et, au rythme soutenu d’une anti-méthode, l’âme triomphera de la froideur réfléchie. Cet élan contagieux qui ressemble à une rumination colérique nous entraîne avec bonheur.

Portrait de l’écrivain en animal domestique (2007)

Il n’est pas besoin d’avoir lu tous les romans de la rentrée pour le décréter : voici l’un des plus drôles, et aussi l’un des meilleurs. Lydie Salvayre y exploite son sens de l’ironie sans autre retenue que celle du style. Le sien, avec sursauts et coupures, langue vulgaire et langue châtiée accolées dans des effets comiques irrésistibles auxquels on cède sans forcer, dans une sorte de béatitude.
Un businessman, roi du hamburger et de la restauration rapide, sacré leader le plus influent de la planète, engage un écrivain (une femme) pour écrire sa biographie. Ou plutôt son hagiographie, voire sa bible. Tobold a recruté très simplement son faire-valoir : il a regardé les seins et les jambes d’un regard froid dans lequel il n’entrait pas le moindre désir. Tout simplement, le projet de livre devant rester secret, l’écrivain deviendrait officiellement escort-girl, ce qui suppose un minimum de… qualités esthétiques. Elle est assez crédible dans le rôle pour exciter Bill Gates himself.
Elle entre dans la cage au lion – il n’en reste qu’un, il a bouffé les autres. Elle est de gauche, il est le chantre du libéralisme. Elle s’intéresse aux autres, il ne s’intéresse qu’à lui. Elle est humble, il est gonflé d’orgueil. Elle n’a jamais eu de succès, il ne connaît que ça. On a rarement vu association à ce point contre nature.
Et pourtant, puisqu’elle a accepté, et malgré des colères rentrées qui lui font presque détester le luxe dans lequel elle vit désormais (tout en reconnaissant qu’elle l’apprécie), elle prend les notes que Tobold lui dit de prendre. Tout en insérant quelques remarques de son propre cru.
Lignes négatives qui n’apparaîtront pas dans la version officielle du livre commandé. Mais elle apprend ainsi à vomir les couleuvres qu’on tente de lui faire avaler toute la journée. Et à explorer les failles du patron, car il n’est pas, même lui, bâti d’un bloc.
L’économie de marché est impitoyable. Elle broie tout sur son passage. Pourtant, l’écrivain résiste. Bavarde avec Cindy, la femme de Tobold, sa meilleure collaboratrice à condition de ne prendre aucune initiative. Cindy a permis à son mari de développer sa toute première entreprise, un peep-show dont elle était la strip-teaseuse vedette. Elle est en extase devant la personnalité de Tobold. Comme tout le monde. Tout le monde ? Pas tout à fait. Il est aussi détesté que craint.
L’animal domestique du titre a gardé, heureusement, un peu de sa sauvagerie. Il aboie et mord. La laisse est serrée, mais il est possible de se venger des meurtrissures. Avec un livre comme celui-ci, un roman qui oppose l’humour au cynisme et la dérision aux certitudes.

BW (2009)

Un livre consacré à un éditeur parisien doit forcément être complaisant, peut-on penser. Surtout quand il est écrit par sa compagne. Sinon que celle-ci est bien incapable de complaisance, comme on le sait si on a fréquenté sa prose. Même l’affection ne lui enlève pas son regard critique. Et BW, au titre en forme d’initiales, est plein d’une tendre ironie servie par une Lydie Salvayre en grande forme.
Une fois n’est pas coutume, la quatrième de couverture, signée par l’écrivain, est éclairante. On y lit notamment : « Tous deux nous nous sentons poussés comme jamais par une nécessité impérieuse. Pour lui, celle de dire ou de sombrer. Pour moi, celle d’écrire ces mots-là, et aucun autre. »
Un drame a provoqué cette nécessité : BW a perdu la vue alors qu’il était éditeur et que la littérature, dont il parle avec un merveilleux emportement, lui est indispensable. Pour que les choses soient dites, nommons-le : Bernard Wallet a fondé les Éditions Verticales. Et le reste est à découvrir ici, une vie faite de renoncements, d’enthousiasmes et de colères excessives, d’amitiés. Il a beaucoup voyagé. « Je pars » sont les premiers mots de l’ouvrage. Des époques successives de son passé, il semble pourtant n’avoir rien oublié. Tout revient avec une sorte de rage tempérée par l’humour de celle qui l’écoute le jour et l’écrit la nuit.
L’homme valait bien un livre. Même ses contradictions sont passionnantes. Ou bien est-ce parce qu’elles nous sont présentées ainsi ? Par exemple : « Son désir de réussir (dans quelque domaine que ce soit) est absolument inséparable de son dédain de réussir (de quelque manière que ce soit). » D’où son abandon de l’athlétisme alors qu’il aurait dû courir sur 800 mètres aux Jeux olympiques de Mexico. En 1968, il est vrai, bien que BW soit peu loquace sur le mois de mai. « À croire qu’il ne l’inspire pas. Il raconte juste qu’il a défilé, en queue de cortège, avec une poignée d’autres réfractaires, derrière une bannière en plastique transparent trouée en son milieu, et scandant à tue-tête Zorro ! Zorro ! Ça indisposait les communistes autant que les cagots gauchistes, se réjouit BW qui se plaît à indisposer les consensus de tous ordres. »
Ses aventures sont parfois insensées, la raison s’en trouve débordée. Il est fier d’avoir grimpé, dans l’Himalaya, plus haut que n’importe quel autre éditeur parisien. Mais il est si peu parisien ! Trop entier, trop vertical. « Car ce que BW aime plus que tout au monde c’est marcher à la verticale, c’est être littéralement sur la corde raide, raide et verticale. » Le nom de sa maison d’édition ne lui a pourtant pas été inspiré par l’Himalaya mais par les poèmes de Roberto Juarroz. La littérature est bien le plus haut sommet. « La came de BW, sa passion, sa faiblesse, sa meuf, c’est, on l’a compris, la littérature. Tout le reste est second, dit-il, j’exagère à peine. Mais il est préférable, ici, de n’en rien dire, dit-il. Car la littérature, ici, n’intéresse personne. Ici comme ailleurs, corrige-t-il, un rien désabusé. »
Heureusement, ce n’est pas tout à fait vrai. La preuve par ce livre qui est un beau morceau de littérature saignante, palpitant d’une authentique ferveur. Qui donne envie de faire partager avec le plus grand nombre, un parcours atypique et pourtant exemplaire. Dont nous n’avons pas tout dit.

Hymne (2011)

On connaissait Lydie Salvayre ironique et grinçante. En colère. Dénonçant les travers de la société à travers des romans dont la noirceur était heureusement compensée par une drôlerie et une liberté de ton rarement utilisées ainsi dans la littérature française contemporaine. Il est presque inquiétant de la retrouver aujourd’hui dans un éloge, affirmé comme tel, construit autour d’un morceau de musique, moins de quatre minutes : l’interprétation, à nulle autre pareille, de l’hymne national américain par Jimi Hendrix à Woodstock le 18 août 1969. Lydie Salvayre l’écoute « des années après, dans ma chambre, avec le sentiment très vif que le temps presse et qu’il me faut aller désormais vers ce qui, entre tout, m’émeut et m’affermit, vers tout ce qui m’augmente, vers les œuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles je suis, nous sommes, infiniment redevable. »
Alors, ramollie, la romancière ? Béate d’admiration ? Pas du tout. Avec une énergie comparable à celle que Jimi Hendrix mettait à sortir de sa guitare des sons improbables, elle fait du musicien la figure emblématique de la révolte contre toutes les injustices de son temps, contre la guerre, contre les fausses valeurs véhiculées par le pouvoir. Elle en fait son frère jumeau en colère.
Bien sûr, elle utilise le matériau biographique et les éléments d’une légende solidement installée – en partie par Hendrix lui-même. Mais elle est aussi loin de la biographie qu’elle est proche de l’homme, avec sa souffrance et ses ambitions. Dans l’ennui de répéter ses succès comme dans l’espoir de rallier le public à une musique plus inventive. Elle croise dans les eaux profondes sur lesquelles voguait l’artiste, conscient d’avoir un gouffre sous lui. Mais porteur d’une vérité que tous ne voulaient pas entendre.
« Hendrix libéra The Star Spangled Banner, et, le libérant, lui redonna le sens qu’il portait dès l’origine. » Un « Manifeste des Temps Nouveaux », écrit Lydie Salvayre, « un moteur à propulsion de la pensée », une musique devenue à la fois « intelligence, provocation à l’intelligence, aiguisement de l’intelligence. »
La passion qui anime ce livre transperce l’écriture comme des aigus qui déchirent l’oreille et font prendre conscience des ruptures de rythme. Les trois minutes quarante-trois de l’enregistrement durent plus de deux cents pages, et on en voudrait encore plus. Elles se prolongent pour le lecteur qui n’a pas fini de les entendre résonner et le secouer.
Autant dire qu’il n’est pas nécessaire d’être fan de Jimi Hendrix, ni même de savoir qui il est, pour goûter cette prose en fusion.

Sept femmes (2013)


Elles sont sept écrivaines vers lesquelles Lydie Salvayre retourne à un moment où sa propre écriture se dérobe. Toutes ne sont pas sans défauts : Colette est parfois mièvre, Virginia Woolf a eu son époque antisémite. Mais leurs vies et leurs œuvres en font des personnages d’exception, à la fin souvent tragique. On accompagne donc aussi Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Marina Tsvetaeva et Ingeborg Bachmann dans le frémissement de celle qui nous les présente avec modestie et talent.