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vendredi 14 juillet 2017

Les premières sélections de la rentrée littéraire

Les critiques littéraires du Monde sont-ils adhérents à la Fnac? Voire libraires dans les mêmes grandes surfaces culturelles, en raison de leur faible salaire? L'idée traverse l'esprit après la publication des sélections pour le Prix littéraire Le Monde (annonce le 8 septembre) et pour le Prix du roman de la Fnac (le 14 septembre). Sur les onze titres de la première liste, six ont été aussi retenus par la Fnac. Celle-ci, il est vrai, ratisse beaucoup plus large avec 35 ouvrages, dont 9 en traduction. Là où le quotidien du soir se limite au domaine français.
Il n'est pas sans intérêt de croiser ces sélections pour mettre en évidence les six romans présents dans les deux. Les voici:
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)
Vous ai-je déjà dit que j'avais été très séduit par les livres de Sorj Chalandon et de François-Henri Désérable?
Si j'observe aussi la sélection du Prix Stanislas réservé à un premier roman, je constate que Pierre Souchon en est absent tandis que Jean-Baptiste Andrea (Ma reine, L'Iconoclaste) et Sébastien Spitzer (Ces rêves qu'on piétine, L'Observatoire), retenus à Nancy, le sont aussi par la Fnac.
Sont-ce là les premières tendances de la rentrée à venir? Il est trop tôt pour l'affirmer. Contentons-nous, pour l'instant, d'enregistrer ces frémissements et de vous fournir les deux nouvelles sélections. (Celle du Prix Stanislas vous a été livrée ici, et un récapitulatif des différentes sélections, qui a pour vocation d'être largement étoffé - avant de se réduire, car c'est la règle - est disponible ici.)

Prix littéraire Le Monde (8 septembre)

  • Jakuta Alikavazovic. L'avancée de la nuit (L'Olivier)
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Patrick Deville. Taba-Taba (Seuil)
  • Pierre Ducrozet. L'invention des corps (Actes Sud)
  • Anne Godard. Une chance folle (Minuit)
  • Camille Laurens. La petite danseuse de quatorze ans (Stock)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)

Prix du roman de la Fnac (14 septembre)

  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Brit Bennett. Le coeur battant de nos mères (Autrement)
  • Anne et Claire Berest. Gabriële (Stock)
  • Jean-Marie Blas de Roblès. Dans l'épaisseur de la chair (Zulma)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Paolo Cognetti. Les huit montagnes (Stock)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • Léonor de Recondo. Point cardinal (Sabine Wespieser)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Jenni Fagan. Les buveurs de lumière (Métailié)
  • Yves Flank. Transport (L'Antilope)
  • Emily Fridlund. Une histoire des loups (Gallmeister)
  • Claudie Gallay. La beauté des jours (Actes Sud)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l'homme (Flammarion)
  • Nathan Hill. Les fantômes du vieux pays (Gallimard)
  • Anna Hope. La salle de bal (Gallimard)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Aline Kiner. La nuit des béguines (Liana Levi)
  • Lola Lafon. Mercy Mary Patty (Actes Sud)
  • Charif Majdalani. L'empereur à pied (Seuil)
  • Gilles Marchand. Un funambule sur le sable (Aux forges de Vulcain)
  • Gaëlle Nohant. Légende d'un dormeur éveillé (Héloïse d'Ormesson)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Eric Reinhardt. La chambre des époux (Gallimard)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Jean-Luc Seigle. Femme à la mobylette (Flammarion)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Sébastien Spitzer. Ces rêves qu'on piétine (L'Observatoire)
  • Martin Suter. Eléphant (Christian Bourgois)
  • Thomas Vinau. Le camp des autres (Alma)
  • Richard Wagamese. Jeu blanc (Zoé)
  • Colson Whitehead. Underground railroad (Albin Michel)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)
P.-S. A propos du Monde, Eric Chevillard annonce ce matin dans son blog, L'Autofictif, qu'il ne reprendra pas son feuilleton des pages livres à la rentrée. Il me manquera.

vendredi 6 mars 2015

Marie Darrieussecq de Hollywood à l’Afrique filmée

Dans Clèves, Marie Darrieussecq prêtait à Solange les expériences d’une jeune fille transformée, par la nature et les événements, en femme. Depuis, dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Solange est devenue actrice, est installée à Los Angeles et travaille à Hollywood pour cinquante mille dollars les deux jours de tournage. Mais le succès d’empêche pas la naissance du désir et l’imperfection de son accomplissement.
Le premier regard a suffi, lors d’une soirée : elle n’a vu que lui. Kouhouesso est acteur, il veut réaliser une adaptation de Cœur des ténèbres sur les lieux du roman, au Congo : « il était temps qu’un Africain s’empare de Hollywood », lui explique-t-il. Les clichés racistes envisagés de l’autre côté du miroir par un homme qui est né au Cameroun anglophone.
Le Congo, Solange sait à peine où cela se trouve. Elle apprend en écoutant : « Le Congo, par surprise et comme négligemment, s’était laissé asservir. La Belgique était une tique au flanc d’un géant, et qui sait encore la situer quand les humains contemplent dès l’enfance la tache verte, étalée, qui fait le centre de l’Afrique ? »
Son amant est un lecteur. Solange lui a dit : « Il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui lit. » Elle le pensait, puisque le rire qui a suivi venait du plus profond d’elle-même. Mais peut-être cette vérité était-elle inconsciemment adaptée à la situation, puisqu’il s’agissait de séduire. Cet « homme magnétique » semble d’ailleurs sous le charme. Qu’il soit noir et elle, blanche, ne change rien à l’intensité de leur liaison. Pour une fois, citons le très court texte qui, en quatrième de couverture, est censé attirer le chaland quand il a retourné le livre dans une librairie : « Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. L’homme est noir, la femme est blanche. Et alors ? » Et alors, en effet ? S’il y a un problème, car il y a un problème, il ne se situe pas là. Pas exactement là, du moins.
Car Solange est avant tout une femme qui attend. Elle attend une visite qui tarde à se produire, un texto qui n’arrive pas. L’homme qu’elle aime est tout entier plongé dans le projet de sa vie : son film, plutôt qu’elle. Préoccupé par le montage financier, la distribution, les difficultés techniques liées à un tournage dans la forêt équatoriale, il utilise Solange comme le mur sur lequel il joue tout seul à se renvoyer la balle, sans se soucier de ce que pense le mur qui n’a, en principe, aucune place dans le casting.
Solange souffre, et le dire n’est rien. Marie Darrieussecq fait de son héroïne une éponge qui s’imprègne certes des rares moments de bonheur mais aussi et surtout des longues plages d’absence, de la douleur qui les accompagne comme une note aigüe dont elle voudrait tant qu’elle cesse de lui vriller l’âme.
La vibration intime est captée avec finesse par la romancière qui ne néglige pas les plans larges – après tout, elle parle de cinéma ! Le lecteur s’amuse des prénoms lâchés un peu partout en liberté surveillée comme autant de clins d’œil à la faune des acteurs et des réalisateurs. De George (et son café) à Steven – Soderbergh, le nom est fourni en prime pour éviter la confusion –, ils sont nombreux dans les seconds rôles. L’Afrique – cette Afrique-là, où se déroule le tournage – est, elle aussi, restituée à la perfection.
Quant à déterminer, au milieu de ces thèmes multiples, celui qui a surtout retenu Marie Darrieussecq, ne cherchez pas plus loin que le titre et son prolongement dans la citation complète de Marguerite Duras placée en épigraphe ainsi que, plus loin, quand Solange tombe dessus et l’envoie par texto : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Cela explique peut-être tout.

mardi 12 novembre 2013

Prix Médicis : Marie Darrieussecq, Toine Heijmans, Svetlana Alexievitch

Je suis surpris par les choix du jury Médicis, mais je les approuve...

Roman français
Dans Clèves, il y a deux ans, Marie Darrieussecq prêtait à Solange les expériences d’une jeune fille transformée, par la nature et les événements, en femme. Depuis, dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Solange est devenue actrice, est installée à Los Angeles et travaille à Hollywood pour cinquante mille dollars les deux jours de tournage. Mais le succès d’empêche pas la naissance du désir et l’imperfection de son accomplissement.
Le premier regard a suffi, lors d’une soirée : elle n’a vu que lui. Kouhouesso est acteur, il veut réaliser une adaptation de Cœur des ténèbres sur les lieux du roman, au Congo : « il était temps qu’un Africain s’empare de Hollywood », lui explique-t-il. Les clichés racistes envisagés de l’autre côté du miroir par un homme qui est né au Cameroun anglophone.
Le Congo, Solange sait à peine où cela se trouve. Elle apprend en écoutant : « Le Congo, par surprise et comme négligemment, s’était laissé asservir. La Belgique était une tique au flanc d’un géant, et qui sait encore la situer quand les humains contemplent dès l’enfance la tache verte, étalée, qui fait le centre de l’Afrique ? »
Son amant est un lecteur. Solange lui a dit : « Il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui lit. » Elle le pensait, puisque le rire qui a suivi venait du plus profond d’elle-même. Mais peut-être cette vérité était-elle inconsciemment adaptée à la situation, puisqu’il s’agissait de séduire. Cet « homme magnétique » semble d’ailleurs sous le charme. Qu’il soit noir et elle, blanche, ne change rien à l’intensité de leur liaison. Pour une fois, citons le très court texte qui, en quatrième de couverture, est censé attirer le chaland quand il a retourné le livre dans une librairie : « Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. L’homme est noir, la femme est blanche. Et alors ? » Et alors, en effet ? S’il y a un problème, car il y a un problème, il ne se situe pas là. Pas exactement là, du moins.
Car Solange est avant tout une femme qui attend. Elle attend une visite qui tarde à se produire, un texto qui n’arrive pas. L’homme qu’elle aime est tout entier plongé dans le projet de sa vie : son film, plutôt qu’elle. Préoccupé par le montage financier, la distribution, les difficultés techniques liées à un tournage dans la forêt équatoriale, il utilise Solange comme le mur sur lequel il joue tout seul à se renvoyer la balle, sans se soucier de ce que pense le mur qui n’a, en principe, aucune place dans le casting.
Solange souffre, et le dire n’est rien. Marie Darrieussecq fait de son héroïne une éponge qui s’imprègne certes des rares moments de bonheur mais aussi et surtout des longues plages d’absence, de la douleur qui les accompagne comme une note aigüe dont elle voudrait tant qu’elle cesse de lui vriller l’âme.
La vibration intime est captée avec finesse par la romancière qui ne néglige pas les plans larges – après tout, elle parle de cinéma ! Le lecteur s’amuse des prénoms lâchés un peu partout en liberté surveillée comme autant de clins d’œil à la faune des acteurs et des réalisateurs. De George (et son café) à Steven – Soderbergh, le nom est fourni en prime pour éviter la confusion –, ils sont nombreux dans les seconds rôles. L’Afrique – cette Afrique-là, où se déroule le tournage – est, elle aussi, restituée à la perfection.
Quant à déterminer, au milieu de ces thèmes multiples, celui qui a surtout retenu Marie Darrieussecq, ne cherchez pas plus loin que le titre et son prolongement dans la citation complète de Marguerite Duras placée en épigraphe ainsi que, plus loin, quand Solange tombe dessus et l’envoie par texto : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Cela explique peut-être tout.



Roman étranger
Un homme fait en voilier, avec sa fille et pour conclure trois mois de congé sans solde, la traversée du Danemark aux Pays-Bas. Le temps flotte comme son embarcation soumise aux caprices des vagues. Le réel subit des déformations surprenantes, comme si la vie sur l’eau ne correspondant pas à celle de la terre ferme. Le lecteur se perd lui aussi, avec autant de plaisir que d’admiration pour la manière dont Toine Hejmans, pardonnez l’expression, le mène en bateau. Car En mer, outre les émotions de la navigation, réserve une surprise finale de taille.


Essai
J'ai commencé à lire La fin de l'homme rouge le jour du Prix Nobel de littérature - le nom de Svetlana Alexievitch circulait avec insistance. Je me suis arrêté, à regret, après une centaine de pages et avoir aussi circulé un peu partout dans l'ouvrage - elle n'a pas eu, comme vous le savez, le Nobel et je devais donc me pencher sur le cas Alice Munro.
A regret, oui, parce que le désarroi qui perce dans les voix multiples auxquelles Svetlana Alexievitch laisse toute la place est restitué avec une force peu commune. Elle avait déjà utilisé cette méthode dans au moins un livre précédent, La supplication, présent aussi dans ma bibliothèque. Avec la fin de l'ère communiste, les Russes et les habitants des autres pays qui constituaient l'URSS ont perdu tous leurs points de repère. L'apprentissage de la liberté n'est pas une chose si évidente qu'il y paraît, demandez aux Français récemment libérés après trois ans de captivité en Afrique - et rapportez leurs réactions à celles de peuples entiers.

lundi 19 août 2013

Premiers échos de rentrée

C'est parti pour la grande vague de nouveautés. Cette semaine, je ne sais combien de nouveaux romans vont entrer dans les librairies - ils sont déjà quelques-uns à l'avoir fait la semaine dernière - mais ils sont nombreux. Trop nombreux pour s'en faire une idée précise, car il faudrait avoir lu jour et nuit depuis deux ou trois mois afin d'y arriver (peut-être).
Il n'empêche: beaucoup de journaux et de magazines ont déjà fait leurs choix. En commençant par Les Inrockuptibles, qui affichaient la semaine dernière deux romanciers en couverture. Marie Darrieussecq et Jean-Philippe Toussaint sont les heureux élus, sans grands risques. Ils représentent des valeurs sûres. De la première, j'ai lu Il faut beaucoup aimer les hommes, excellent en effet, et je ne suis pas inquiet pour Nue, du second - Jean-Philippe Toussaint ne m'a jamais déçu.
Dans le domaine français, L'Express plaque six photos en ouverture de son panorama de la rentrée: Nancy Huston, Pierre Mérot, Eric-Emmanuel Schmitt, Brigitte Giraud, Karine Tuil et... Jean-Philippe Toussaint (deux votes, si on décide de compter ainsi). J'ai envie de lire tous leurs livres, sauf un qui ne me tente pas du tout (vous devinerez, ou non). Et celui de Karine Tuil, L'invention de nos vies, est tout simplement formidable. C'est mon premier coup de cœur de la saison, et aussi le premier entretien de rentrée que j'ai publié samedi dans Le Soir. Les abonnés de ce quotidien belge auront constaté que la rentrée y avait en effet été traitée en avant-première, au moins pour une partie.
Les premiers romans y ont trouvé une petite place, en particulier celui de Romain Puértolas, L'extraordinaire histoire du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea. Il sort après-demain, vous pourrez lire ici, ce jour-là, l'entretien que nous avons réalisé la semaine dernière et dont seuls quelques extraits sont parus dans Le Soir.
Côté traductions, Richard Ford semble avoir les faveurs de la presse avec Canada. Libération a d'ailleurs choisi cet écrivain comme sujet de son portrait de dernière page ce matin. Il est aussi dans mon programme de lectures...
Et bien d'autres encore, j'y reviendrai au fil des jours et des semaines, sans oublier les rééditions au format de poche, annoncées elles aussi en abondance.