samedi 30 septembre 2017

14-18, Albert Londres : «Victor-Emmanuel, du talon, touchait son Alsace à lui.»




(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Aux armées, septembre.
En août 1916, étant sur le front italien, des carabiniers arrêtèrent ma voiture. Il s’agissait de ne pas traverser encore le pont de Gorizia sur l’Isonzo. Cinq jours auparavant, nos alliés avaient enlevé la ville. Les Autrichiens, des hauteurs, sitôt qu’un passant s’y montrait, bombardaient le pont. Or, plus qu’aucun autre jour ce pont devait faire le mort, dans dix minutes Victor-Emmanuel le franchirait ; le roi d’Italie allait visiter Gorizia.
L’auto passa. Elle ne portait que deux personnes : le roi et un officier. Le pont fut franchi. Je suivis. Nous entrâmes dans Gorizia. Le roi descendit et se mit à marcher dans la ville verte. Il pleuvait, elle était déserte. Les mains derrière le dos, il parcourait les rues. Sous ce ciel gris, il était seul avec son officier. Et il s’attardait, et il traînait, et il contemplait. Arrivé au bout d’une avenue, pour la revoir […] il s’approchait d’une grille pour plonger dans un jardin, il traversait une place pour lire l’inscription d’un socle. C’était un pèlerin, non un promeneur. Victor-Emmanuel, du talon, touchait son Alsace à lui.
Ce matin nous sommes en France, c’est septembre 1917. Loin de pleuvoir, il fait un temps doré. Loin d’être solitaire, la ville est en fête. C’est une kermesse. À travers les rues étroites, par le frôlement de leurs drapeaux, les maisons de droite échangent des baisers avec les maisons de gauche. Tout le monde est beau. Sur la place aux arbres et au lierre, un bataillon de poilus forme trois côtés d’un carré, le quatrième est fait de vieux pompiers ; au centre, autour du rond de la fontaine, un tableau éblouissant remue : cent jeunes ou petites filles, le grand nœud noir battant leurs cheveux, les robes bleues, marron, vertes, les tabliers jaunes, noirs, violets, les hauts bas blancs, se donnent la main. Nous ne sommes plus à Gorizia, mais à Massevaux. Elles attendent, disent-elles, monsieur le roi. Il peut venir : sur un côté la vieillesse fidèle, sur trois autres, la force héroïque, au milieu la beauté qui s’entr’ouvre. Victor-Emmanuel va voir notre Alsace à nous.
Il y viendra directement. Son train doit déjà l’avoir descendu à Belfort. Les chefs français l’ont reçu là. Neuf heures ! Les voitures arrivent. C’est le roi. Les pompiers d’Alsace, de leur vieille main redressent leur sabre court ; les soldats bleus, rudement présentent leur fusil, les jeunes et petites filles, sous leur nœud noir, agrandissent leurs yeux contents. Les dames d’Alsace sont tout autour sur leur balcon. Le roi fait la visite de la place, le Président de la République l’accompagne. Le général de Castelnau est là. Castelnau, de coutume, est de figure sévère ; ce matin, il semble heureux.
En s’avançant vers l’estrade il frappait le sol joyeusement, de sa canne. Son geste gai disait : « Ce n’est qu’un commencement, mais ce bout d’Alsace, on l’a eu, on l’a eu et je n’y suis peut-être pas pour rien. » Ribot aussi était là. Il était grand, grand ! On ne voyait que lui. On eût dit qu’expressément, aujourd’hui, il avait commandé sa taille, afin qu’en présence du roi d’Italie, le ministre des Affaires étrangères de France, bien vu de tout le monde, puisse de Massevaux proclamer sa politique qui va de Metz à Strasbourg. Notre musique jouait. Le roi, ses ministres, nos chefs étaient groupés. Les pompiers, les vieux pompiers tenaient un drapeau tricolore surmonté d’une aigle. Victor-Emmanuel le regardait. Cette aigle sur ce drapeau républicain l’intriguait. Sa Majesté ne demandait rien, mais Sa Majesté était curieuse. On le comprit. Un Alsacien expliqua. Ce drapeau remontait au Second Empire. C’était celui des pères de ces pompiers. Quarante-quatre ans il avait été caché dans une cave. L’aigle et les trois couleurs avaient attendu ensemble. Les séparer, après un demi-siècle de réclusion, n’eût pas été de noble allure. Séquestrés en commun, ils seraient libérés tous deux. C’est ce qui fut fait. L’homme qui racontait cette histoire au roi leva la tête, il désignait une vieille dame, à son balcon : « C’est elle qui le cacha tout ce temps. » Les regards montèrent, la vieille dame s’inclina : Alsace !
Et les nôtres défilèrent. Regardez, Majesté, ce casque, cet uniforme ont fait râler quarante années les Allemands. Malgré les ordres, ils ne les ont jamais remplacés ; ce cuivre et ce drap, sur ces têtes et ces épaules, n’ont cessé de protester ; ce sont les vieux pompiers d’Alsace. Regardez ! c’est le tour des vétérans, ils ont sur leur poitrine la médaille de Crimée, la médaille du Mexique, la médaille d’Italie. Avez-vous vu parfois des Allemands se battre pour l’Italie contre les Autrichiens, Majesté ? C’est ceux-là pourtant, et ces deux-là aussi, avec leur jambe de bois et leur croix de 70, que les traités disaient Allemands. Regardez ! voilà le bataillon de soldats bleus, retour de l’Aisne. Sa Majesté, toute droite, devant tant de jeunesse offerte, saluait.
Sa Majesté remonta en voiture. Elle arriva à Thann, déjeuna, puis repartit. Elle prit à travers les Vosges. Là, Elle reconnut son front : c’était la même guerre que chez Elle : montagnes. Entre deux crêtes Elle vit la plaine d’Alsace, et Mulhouse dont les cheminées fumaient, et Colmar dont les toits brillaient. En vue de Mulhouse, de Colmar, pensive, Elle s’arrêta, puis elle franchit nos cols, donna une pensée aux Français tombés à la Chipotte et dont les tombes, sous tous ces bois, sont aussi nombreuses que les sapins, puis continua. Où allait-elle ? À Verdun.
Verdun, Alsace, les deux noms se tiennent.
Le roi d’Italie, en les réunissant par ce seul geste, le proclamait. C’est à Verdun que les Français ont regagné l’Alsace. C’est derrière le Mort-Homme, 304, Vaux, que pointait la flèche de Strasbourg. Sortant de toucher du pied Thann et Massevaux, du regard Mulhouse et Colmar et jusqu’au Rhin la plaine encore malheureuse, Victor-Emmanuel venait porter son tribut à la citadelle garante de leur délivrance. Aussi soixante drapeaux l’attendaient, tous les héroïsmes de Verdun du premier au dernier jour. Tous ! Ceux des heures noires et ceux des heures dorées, soixante drapeaux ! Ils passèrent devant lui, en un carré prestigieux. C’était massif, puissant, enlevant, ce bloc de gloire, tel ces chefs-d’œuvre qui enferment l’infini dans leurs limites, réunissant tant de passé et d’avenir était plus grand que l’immense champ où il s’avançait. Soulevés, le roi, le Président, les généraux saluaient. Les divisions Philippot, Deville, Caron, Cadoudal, toutes des rives de Meuse, d’hier ou d’aujourd’hui, suivaient, tête et arme hautes, et suivait également le 3e zouaves dont le grand-père du roi était caporal, qui prit Douaumont et pénétra de trois kilomètres en pleine chair allemande ; il l’arrêta et le décora, et ces grandeurs ayant défilé, comme pour apposer son sceau sur tant de noble histoire, d’un pur élan, se tournant vers Pétain, il lui donna, rare honneur, la croix de l’ordre de Savoie.

Le Petit Journal, 30 septembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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