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jeudi 31 octobre 2019

Grand Prix du roman de l'Académie française : Laurent Binet

Une déception, pourquoi ne pas le dire? Je voulais absolument lire ce roman, je l'ai lu, je n'imaginais pas un instant en le terminant que l'Académie française en ferait son Grand Prix du roman. Et pourtant... Bon, les événements incompréhensibles ne manquent pas dans le monde littéraire. Les livres incompréhensibles non plus...
Les deux premiers romans de Laurent Binet, HHhH et La septième fonction du langage, étaient ambitieux, brillants et très réussis. Le troisième, Civilizations, est tout aussi ambitieux et brillant. Moins réussi cependant. On s’y est précipité en confiance, dans le souvenir des précédentes lectures où le plaisir côtoyait l’intelligence. Et puis, malgré des moments d’enthousiasme, on a perdu pied, sans réussir à suivre l’écrivain dans sa reconstruction audacieuse du monde. Chaque fois que se produit un tel phénomène peu plaisant, il faut redouter une faiblesse du lecteur plutôt que de l’auteur. Nous nous avancerons donc avec précaution sur un terrain mouvant qui, peut-être, aurait semblé moins étranger six mois plus tôt ou six mois plus tard.
Bref, venons-en au fait : Laurent Binet envoie – c’est la deuxième partie du roman – Christophe Colomb dans une impasse, malgré la fierté d’avoir pris pied sur quelques territoires peuplés de sauvages et les avoir attribués à « Vos Altesses », les commanditaires du voyage d’exploration. En cette fin d’année 1492 porteuse d’abord de grands espoirs, puis au début de 1493, le vent a tourné, il n’est plus question que d’épreuves envoyées par Dieu à qui il ne reste plus qu’à recommander les âmes des courageux aventuriers. Dans son journal, Christophe Colomb écrit, après la mort de tous ses compagnons : « Je vais nu, comme un chien errant, presque aveugle, sans plus personne qui fasse attention à moi. » Exit l’homme providentiel qui aurait dû changer la face du monde – et, selon les historiens, l’a changée. Mais le romancier n’est pas dupe.
Ceux qui infléchiront véritablement le cours des événements sont venus de l’ouest, ils ont débarqué à Lisbonne sous le commandement d’Atahualpa, jeune empereur de Quito déchu après une guerre fratricide qui l’a décidé à chercher d’autres territoires. Ses effectifs sont réduits : « cent quatre-vingt-trois hommes, trente-sept chevaux, un puma et quelques lamas ». Mais ce qu’ils réalisent mérite d’occuper plus des deux tiers de Civilizations.
Atahualpa et son amante Higuénamota, l’âge d’être sa mère, l’esprit nourri de contes anciens, trouvent Lisbonne dévastée par un tremblement de terre. La catastrophe sera placée à l’arrière-plan de la chronique : « L’an 1531 de l’ancienne ère est l’an 1 de la nouvelle ère, puisqu’il marque la venue de l’Inca, par la mer Océane. » Les remous sanglants qui ont suivi, en 1492, l’expulsion des Juifs d’Espagne et l’Inquisition sont effacés par l’avènement de la nouvelle religion du Soleil, dont l’Inca est le représentant sur terre.
« Les 95 thèses du Soleil » résument les règles en vigueur dans le « Nouveau Monde » selon une vision inverse de la nôtre. Elles définissent un cadre religieux d’où découle une politique habile à utiliser les antagonismes pour se faire des alliés. Les 183 hommes, contre toute attente, renversent les régimes les mieux établis, la conquête est une réussite. Elle ne va pas, bien entendu, sans quelques secousses qui sont le piment de l’Histoire, fictive comme réelle.
Laurent Binet glisse des clins d’œil – une pyramide est construite dans la cour du Louvre, par exemple. Et, pour clore le récit dans une quatrième partie, Cervantès entre en scène, observé notamment en pleine lecture des Chroniques d’Atahualpa dans une tour dont le propriétaire rentre chez lui : Michel de Montaigne. Belle rencontre. Mais dont la raison d’être, comme d’autres anecdotes qui abondent dans le roman, reste obscure.

vendredi 11 octobre 2019

L'Académie française choisit trois romans

Ils étaient dix lors de la première sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Sept ont disparu et, sans surprise, il en reste trois.
Les noms des absents de la deuxième sélection? Jean-Baptiste Andrea, Jean-Luc Coatalem, Cécile Coulon, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme, Christiane Taubira et Karine Tuil.
Mais alors, il reste qui, après ce grand coup de balai?
  • Laurent Binet. Civilizations (Grasset)
  • Bruno de Cessole. L'île du dernier homme (Albin Michel)
  • Brigitte Giraud. Jour de courage (Flammarion)

Le roman de Laurent Binet m'a franchement déçu - j'en attendais trop -, celui de Brigitte Giraud moins - mais j'en attendais moins, aussi, tout est relatif - et il me reste à découvrir l'île de Bruno de Cessole. Pas de favori pour l'instant, donc, et une proclamation à venir le 31 octobre.

lundi 20 mai 2019

Rentrée littéraire : Laurent Binet

Est-il trop tôt pour parler de la rentrée littéraire qui déferlera à partir du 14 août? A priori, oui: trois mois encore nous en séparent.
En même temps, non, pas vraiment: les livres sont prêts, et depuis un moment déjà pour certains d'entre eux, les sites des éditeurs commencent à fournir des informations, encore au compte-gouttes mais ça va s'accélérer, sur les romans qui feront l'actualité avant même leur sortie pour les plus attendus.
Ce n'est pas pour "griller" d'autres sites ou d'autres blogs (encore que...), mais la matière est si abondante qu'il est temps de défricher. En supposant qu'il serait question ici d'un livre chaque jour jusqu'à la rentrée physique, on sera loin d'avoir épuisé le sujet... Et tant pis s'il manque parfois l'un ou l'autre élément, comme la couverture, aujourd'hui, du prochain roman de Laurent Binet, Civilizations, à paraître le 14 août chez Grasset.

La présentation de l'éditeur

Vers l’an mille: la fille d’Erik le Rouge met cap au sud.
1492: Colomb ne découvre pas l’Amérique.
1531: les Incas envahissent l’Europe.
  
À quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être?
Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors.  Donnez-leur  le cheval, le fer et les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire.
  
Civilizations est le roman de cette hypothèse: Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint. Pour y trouver quoi?
L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, le Capitalisme naissant. Le prodige de l’imprimerie, et ses feuilles qui parlent. Des monarchies exténuées par leurs guerres sans fin, sous la menace constante des Turcs. Une mer infestée de pirates. Un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques.
Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement, juifs de Tolède, maures de Grenade, paysans allemands: des alliés.

De Cuzco à Aix-la-Chapelle, et jusqu’à la bataille de Lépante, voici le récit de la mondialisation renversée, telle qu’au fond, il s’en fallut d’un rien pour qu’elle l’emporte, et devienne réalité.

jeudi 12 novembre 2015

Laurent Binet, Prix Interallié

Je sais que certains trouvent que La septième fonction du langage est un livre potache. Ou même un crime de lèse-majesté parce qu'il s'en prend avec légèreté à quelques figures du monde intellectuel parisien (si c'est bien cela, le monde intellectuel) dont l'une, que je ne nommerai pas aujourd'hui, subit même les derniers outrages.
Il n'empêche, si vous voulez savoir ce que je pense (et, après tout, si vous êtes ici, c'est peut-être pour cela), Laurent Binet est un écrivain qui détourne les codes, qu'il s'agisse des mécanismes de l'Histoire dans son premier roman, HHhH, du récit de campagne électorale dans Rien ne se passe comme prévu ou, cette année, de la mort de Roland Barthes - né il y a aujourd'hui cent ans et à qui Philippe Sollers (aïe! je l'ai nommé!) consacre d'ailleurs un petit ouvrage récent.
Laurent Binet se moque, c'est entendu. Mais pas que. Si vous voulez tout savoir, ou presque, de la manière dont il joue avec le langage, son analyse et ceux qui font métier de l'étudier, ou qui faisaient ce métier dans les années 80, je vous conseille de retourner, dans ce même blog, quelques semaines en arrière, le 1er septembre, jour où le Prix du roman Fnac lui avait déjà été attribué pour ce même roman. J'y reproduisais l'entretien qu'il m'avait donné, par écrit et du Pérou où il se trouvait avant la sortie de son livre, à propos de La septième fonction du langage.

jeudi 17 septembre 2015

Le Prix de Flore n'oublie pas le Flore

Cela devient un feuilleton, et je n'en suis pas responsable. Mais quand même, la cohérence est là: dans La septième fonction du langage, Laurent Binet ne manque pas le Flore, repaire d'intellectuels et de fantaisistes, les deux étiquettes convenant à Jean-Edern Hallier qui y fait une apparition remarquée au chapitre 13, sous les yeux ébahis de Bayard, le flic dont l'éducation à la vie littéraire parisienne ne fait que commencer.
Donc, le roman de Laurent Binet n'a pas échappé au jury du Prix de Flore, qui vient de donner une première sélection de dix titres, avant une deuxième sélection annoncée pour le 15 octobre et la proclamation du lauréat, à moins que ce soit une lauréate, le 10 novembre.
Inutile de demander qui d'autre il y a dans cette première sélection, je vous la sers immédiatement.
  • Laurent Binet, La septième fonction du langage (Grasset)
  • Julien Blanc-Gras, In utero (Au diable vauvert)
  • Pierre Ducrozet, Eroica (Grasset)
  • Emilie Frèche, Un homme dangereux (Stock)
  • Héloïse Guay de Bellissen, Les enfants de choeur de l’Amérique (Anne Carrière)
  • Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, Burn out (Seuil)
  • Jean-Pierre Montal, Les années Foch (Pierre-Guiillaume de Roux)
  • Jean-Noël Orengo, La fleur du capital (Grasset)
  • Daniel Parokia, Avant de rejoindre le grand soleil (Buchet-Chastel)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)

vendredi 4 septembre 2015

Pourquoi Laurent Binet n'est pas dans la liste

L'absence de tout roman publié chez Grasset dans la première sélection du Goncourt - je vous la donnais hier - a été remarquée. La chose est en effet assez exceptionnelle pour être notée. Un de ces romans, en particulier, était attendu: La septième fonction du langage, de Laurent Binet.
Son premier roman, HHhH, avait en effet reçu le Goncourt du premier roman et l'on pouvait raisonnablement penser que les mêmes lecteurs se pencheraient avec bienveillance sur la deuxième incursion de Laurent Binet sur les voies imprévisibles de la fiction. D'autant que deux membres de l'académie Goncourt se trouvent dans le livre.
Aïe! c'est peut-être ça, le problème, non?

Patrick Rambaud est l'auteur, avec Burnier, d'un Roland-Barthes sans peine qui le range, aux yeux de Michel Foucault, dans la clique de ceux qui auraient pu, ou au moins voulu assassiner Roland Barthes. Foucault s'emporte dans La septième fonction du langage:
« Depuis qu’il est au Collège de France – c’est moi qui l’ai fait entrer – les jalousies ont redoublé. Des ennemis, il n’avait plus que ça : les réactionnaires, les bourgeois, les fascistes, les staliniens et surtout, surtout, la vieille critique rance qui ne lui a jamais pardonné !
— Pardonné quoi ?
— D’avoir osé penser ! D’avoir osé remettre en cause ses vieux schémas bourgeois, d’avoir mis en lumière son infecte fonction normative, d’avoir montré ce qu’elle était vraiment : une vieille prostituée souillée par la bêtise et la compromission !
— Mais qui, en particulier ?
— Des noms ? Vous me prenez pour qui ! Les Picard, les Pommier, les Rambaud, les Burnier ! Ils l’auraient fusillé eux-mêmes s’ils avaient pu, douze balles dans la cour de la Sorbonne sous la statue de Victor Hugo !... »
Bayard, le flic chargé de l'enquête sur la mort de Roland Barthes, s'intéresse particulièrement à Rambaud dont il demande l'orthographe du nom puis achète le livre. Et commence même à le lire, dans un café. Assez perplexe...

Régis Debray est présent aussi parmi les nombreux personnages du roman, chez Fabius, dans l'équipe qui se réunit pour lister les forces et les faiblesses de François Mitterrand, candidat à la présidentielle. Il y a là Jack Lang, Robert Badinter, Jacques Attali et Serge Moati. La conversation roule, Debray y participe à peu près à bon escient, mais sans faire d'étincelles.
Plus tard, le voici dans un hôpital parisien, Sainte-Anne, devant la chambre d'Althusser qui a bien besoin des sédatifs qu'on lui a administrés après qu'il a tué sa femme. La compagnie est assez différente: Etienne Balibar et Jacques Derrida. Michel Foucault se joint à eux. Statut de témoin pour Debray...
Il se retrouve, une ou deux fois encore, dans la proximité de Mitterrand, membre d'une fine équipe qui, de toute manière, ne fait que suivre les ordres de celui qui deviendra président. Pas très valorisant, tout ça...

Quand j'avais interrogé Laurent Binet, je lui avais parlé de ces deux personnages sur lesquels je reviens donc aujourd'hui, en lui demandant s'il ne craignait pas de se fâcher avec eux alors qu'ils votent pour le Goncourt. Vous avez peut-être déjà lu sa réponse mardi, à la fin de l'entretien publié ici même après le Prix du roman Fnac. Je la redonne, dans ce contexte particulier, pour les distraits:
On verra bien. Il y a déjà suffisamment de mécanismes inconscients d’autocensure à gérer quand on produit une œuvre romanesque. Si en plus, on doit s’occuper de ça, on ne s’en sort plus. D’ailleurs, au moment où j’ai écrit les scènes avec Debray, il n’était pas au jury. Et puis, de toute façon, je ne suis pas d’accord avec vous, je trouve qu’il s’en sort plutôt mieux que la moyenne, mieux que Moati, par exemple, qui passe son temps à manger des Palmitos. Quant à Rambaud, je suppose qu’il n’y a pas plus bel hommage pour un pasticheur que d’être pastiché à son tour. Mais enfin, c’est une position assez théorique, je changerais peut-être d’avis si ça m’arrive un jour…
Alors? Fâchés, ces deux-là? Ou, plus simplement, n'a-t-on pas assez aimé le roman de Laurent Binet? La question reste ouverte.

mardi 1 septembre 2015

Laurent Binet, Prix du roman Fnac

C'est l'un des romans les plus fascinants de la rentrée littéraire et le voici déjà sous les feux des projecteurs grâce au Prix du roman Fnac. La septième fonction du langage, de Laurent Binet, vient en effet d'être choisi pour lauréat de cette année. Ce n'est peut-être pas fini.
Laurent Binet semble avoir un faible pour les périodes de campagne à l’élection présidentielle, quand Rien ne se passe comme prévu – le titre du récit qu’il a consacré aux mois précédant la victoire de François Hollande, qu’il avait suivi comme son ombre. Des hommes de l’ombre, il n’en manque pas non plus dans son nouveau et formidable roman, La septième fonction du langage. Ils accompagnent François Mitterrand, du 25 février 1980 à son élection l’année suivante.
Mais la date à laquelle s’ouvre le récit est surtout celle où Roland Barthes, sortant d’un déjeuner avec, précisément, François Mitterrand, est renversé, rue des Ecoles, par une camionnette de blanchisserie. La suite, bien que très ancrée dans le réel, est le fruit d’une imagination en quête d’un mystérieux document fournissant le secret d’une fonction encore ignorée du langage, grâce à laquelle un politicien, par exemple, devient convaincant à tout coup. Cela fonctionnera moins bien pour Philippe Sollers dans le débat qui l’oppose à Umberto Eco, au sein d’une société secrète assez cruelle pour les perdants. Au mieux, ils y perdent un doigt. Au pire… on vous laisse découvrir.
Polar sémiologique dans lequel nous sommes guidés par un flic ignorant, au début, et un assistant d’université connaisseur des milieux intellectuels, de Paris aux Etats-Unis et à l’Italie, La septième fonction du langage est une gourmandise pour fins palais, où on rit beaucoup tout en réfléchissant souvent.
Roland Barthes détenteur d’un secret très convoité et qui serait la cause de sa mort par assassinat plutôt que par accident, était-ce vraiment le point de départ du roman ? Ou cherchiez-vous un événement qui vous permettrait d’utiliser la sémiologie dans une fiction, et avez-vous trouvé celui-là ?
Les deux en fait : il y a les circonstances de l’accident, éminemment romanesques (le déjeuner avec Mitterrand, le fait qu’il n’avait pas ses clés ni ses papiers sur lui quand on l’a retrouvé) mais il y a aussi ce qui englobe et détermine tout le geste romanesque de la Septième fonction : l’idée que la sémiologie, en fait, est la science de Sherlock Holmes.
Il fallait oser transformer en personnages de roman Barthes, Kristeva, Derrida, Jakobson, Foucault, Eco, on en passe parce que le casting est prestigieux. Prestigieux au moins pour une certaine catégorie de lecteurs et d’universitaires. Mais vous êtes-vous inquiété de savoir ce que représentent ces noms pour le grand public ?
Non. Je pars toujours du principe qu’il existe une infinité de niveaux de lecture. Si on les connaît, tant mieux, on saisira davantage de références et de clins d’œil ; mais si on ne les connaît pas, tant mieux aussi : on va les découvrir. J’essaie toujours d’être le plus pédagogique possible : on n’a pas besoin d’avoir lu Austin ou Derrida pour comprendre ce qu’est la septième fonction du langage, puisque j’explique tout ce qu’il faut savoir. On n’a même pas besoin d’avoir lu Jakobson puisque je fais un résumé des six autres fonctions qu’il a théorisées. En revanche, j’espère que la lecture de mon livre donnera à des lecteurs l’envie d’approfondir et d’aller vers leurs œuvres.
Pour nous faire pénétrer dans l’univers de votre livre, vous avez choisi de jouer sur la complémentarité de deux enquêteurs très dissemblables : le flic légèrement borné, du moins au début, et l’universitaire décodeur de signes à la Sherlock Holmes. Saviez-vous d’emblée comment ils allaient évoluer ?
Oui, dans les grandes lignes, je voulais que ce soit un roman initiatique pour les deux : le rat de bibliothèque qui se rend compte qu’en tant que sémiologue, il possède une sorte de super pouvoir, le doctorant qui étudie James Bond et qui, progressivement, devient lui-même une sorte de James Bond, et le vieux flic réac anti-intello, homophobe et fruste, qui finit par s’intéresser à la French Theory et à se livrer à des pratiques sexuelles inédites. Mais jusqu’au bout, je ne savais pas comment ils allaient finir, quel allait être leur destin. L’épilogue à Naples, d’ailleurs, a été rajouté vraiment à la fin. Depuis le début, je pensais clore le livre sur la soirée à la Bastille le 10 mai 81.
Le roman est ponctué de quelques grandes scènes très visuelles, quand par exemple Jean-Edern Hallier impose sa logorrhée, ou lors du combat, au sommet du Logos Club, entre Philippe Sollers, le pauvre, et Umberto Eco. La première peut sembler être une diversion, tandis que la seconde s’inscrit dans le déroulement logique du récit. Aviez-vous ces deux fonctions à l’esprit ?
Oui, bien sûr, d’une manière générale, j’essaie toujours que chaque scène ait au moins deux fonctions : il faut qu’une scène de soirée, par exemple, pose une ambiance, mais en même temps, fasse avancer l’action. J’aime aussi qu’il se passe plusieurs choses à la fois dans la même scène : que les personnages essaient de se concentrer sur leur objectif principal, en l’occurrence, pour la scène du Flore, repérer le gigolo qui a vu Barthes en dernier, mais soient perturbés par autre chose, des actions qui parasitent leur mission et, vous avez raison d’employer ce mot, créent une diversion, pour eux comme pour le lecteur, un effet de brouillage qui se double, si possible, d’un effet comique ou au contraire qui créée un malaise, une tension, ou, encore mieux, tout ça à la fois. Jean-Edern Hallier, c’est tout un contexte : les années 80, une espèce de bouffonnerie flamboyante, et en même temps, ça évoque des embrouilles liées à Mitterrand, les secrets d’alcôves, les écoutes téléphoniques… Avec un personnage comme ça, on est forcément gagnant : on a la dimension burlesque et la dimension d’espionnage en même temps.
Au fond, vous explorez les rapports entre langage et pouvoir, comme l’ont fait et le font encore nombre de chercheurs. Considérez-vous le roman comme un outil de compréhension de ce sujet, avec peut-être quelques spécificités qui font sa force ?
Je suppose que c’est l’une des ambitions du livre. J’ai essayé de rendre compte du pouvoir du langage en recourant à une forme littéraire, c’est-à-dire, pour reprendre la phraséologie de Deleuze, en recourant à des percepts, et non des concepts. Je ne suis pas assez qualifié, ni sans doute assez intelligent pour développer des nouveaux concepts qui interrogent le pouvoir du langage. Mais peut-être que mon livre pourrait être une source d’inspiration pour ceux qui travaillent ces questions. C’est tout le mal que je lui souhaite.
Vous avez reçu le Goncourt du premier roman pour HHhH. Or, ici, vous montrez Patrick Rambaud honni par les admirateurs de Barthes à cause de son pastiche et Régis Debray à l’ombre de Mitterrand, dans un de ses rôles les moins convaincants. Vous n’allez pas les fâcher ?
On verra bien. Il y a déjà suffisamment de mécanismes inconscients d’autocensure à gérer quand on produit une œuvre romanesque. Si en plus, on doit s’occuper de ça, on ne s’en sort plus. D’ailleurs, au moment où j’ai écrit les scènes avec Debray, il n’était pas au jury. Et puis, de toute façon, je ne suis pas d’accord avec vous, je trouve qu’il s’en sort plutôt mieux que la moyenne, mieux que Moati, par exemple, qui passe son temps à manger des Palmitos. Quant à Rambaud, je suppose qu’il n’y a pas plus bel hommage pour un pasticheur que d’être pastiché à son tour. Mais enfin, c’est une position assez théorique, je changerais peut-être d’avis si ça m’arrive un jour…

mardi 21 août 2012

Les livres les plus attendus de la rentrée

Il y aura les habitués et les autres. En tête de la première catégorie, on retrouve Amélie Nothomb, exactement vingt ans après son premier roman, Hygiène de l’assassin, aussi fidèle à son éditeur et à ses fans de la rentrée. Elle a donné à celui-là, elle donnera dans quelques jours à ceux-ci son 21e roman, Barbe bleue (Albin Michel), sur un thème connu et générateur de frissons : les femmes et celui qui leur interdit, sous peine de mort, d’entrer dans la pièce interdite…
Le succès est annoncé aussi pour le récit que Laurent Binet fera de la campagne électorale de François Hollande (Rien ne se passe comme prévu, Grasset) et où, assure-t-il, il ne sera pas question de tweet.
Philippe Djian publie souvent en d’autres saisons. La parution de « Oh… » (Gallimard) à la fin du mois ne devrait cependant rien changer pour lui, à moins que son éditeur glisse son nom à l’oreille de quelques jurés qui ne l’ont peut-être jamais lu et qu’il apparaisse ainsi dans les sélections des prix d’automne ?
Il y aura fort à faire, car les candidats sont nombreux. Laurent Gaudé, du moins, échappera à ce stress avec Pour seul cortège (Actes Sud) puisque son Goncourt de 2004 (Le soleil des Scorta) le place hors catégorie. Ce ne sera pas le cas d’Olivier Adam, qui change d’éditeur sans perdre le goût des personnages tourmentés. Dans Les lisières (Flammarion), Paul Steiner, scénariste et écrivain – comme l’auteur –, est en pleine remise en question. Son couple a explosé, ses parents vieillissent, et qu’a-t-il fait de sa propre vie ? Pas folichon, mais cela ne devrait pas décourager ses lecteurs. Ni peut-être les académiciens Goncourt, qui le connaissent bien pour lui avoir déjà attribué leur bourse de la nouvelle (Passer l’hiver).
Puisqu’il arrive souvent que le succès ne soit pas un handicap en vue des prix littéraires, d’autres noms se retrouveront en vue à la fois dans les listes de meilleures ventes et dans les sélections publiées par les différents jurys. Ce sera peut-être le cas de Florian Zeller (La jouissance, Gallimard) et de Nicolas Rey (L’amour est déclaré, Au diable vauvert), des jeunes gens encore (33 et 39 ans) dont la moindre qualité n’est pas d’attirer les feux des projecteurs.
Le beau succès mérité du premier roman de Jean-Michel Guenassia (Le club des incorrigibles optimistes, Goncourt des Lycéens 2009) ne devrait pas nuire à l’intérêt qui se portera sur le deuxième (La vie rêvée d’Ernesto G., Albin Michel), d’une ampleur et d’une ambition comparables. Il est de ces écrivains qui s’installent dans ce qu’on appellera, pour faire court, une « carrière ». Elle passe par une reconnaissance de la critique, des jurés, du public (dans le désordre). Mathias Enard (Rue des Voleurs, Actes Sud) est sur un chemin du même genre, comme Agnès Desarthe (Une partie de chasse, L’Olivier), Linda Lê (Lame de fond, Bourgois), Véronique Olmi (Nous étions faits pour être heureux, Albin Michel), Serge Joncour (L’amour sans le faire, Flammarion), Lionel Duroy (L’hiver des hommes, Julliard), Christophe Donner (A quoi jouent les hommes, Grasset), Nicolas d’Estienne d’Orves (Les fidélités sucessives, Albin Michel). Sans oublier Eric Chevillard, devenu le feuilletoniste apprécié du Monde des livres, avec L’auteur et moi (Minuit). Entre autres, puisqu’il n’est pas possible de citer tout le monde…
Il est pourtant des écrivains qui ne sont pas encore vraiment installés dans le paysage et qui vont faire parler d’eux, pour de bonnes ou de mauvaises raisons – il faudra vérifier en lisant leurs livres, bien entendu.
Sylvie Taussig (Dans les plis sinueux des vieilles capitales, Galaade), parce que son roman est, avec presque 1800 pages, de loin le plus épais de cette rentrée. Jean Grégor (L’ombre en soi, Fayard), parce qu’il évoque les menaces qui ont pesé sur son père, le célèbre journaliste Pierre Péan. Yannic Grannec (La déesse des petites victoires, Anne Carrière), parce que son premier roman est sélectionné pour le prix Fnac du roman. Aurélien Bellanger (La théorie de l’information, Gallimard), parce que le sien, de premier roman, est déjà très présent. Bruno Le Maire (Musique absolue, Gallimard), parce qu’il a été ministre. Christine Angot (Une semaine de vacances, Flammarion), parce que… Christine Angot !
Trois membres de l’académie Goncourt ne se contenteront pas de lire les ouvrages qu’on leur envoie, ils parleront aussi de ceux qu’ils publient : Bernard Pivot (Quelle est la question ?, NiL), Tahar Ben Jelloun (L’amour conjugal, Gallimard) et Philippe Claudel (Parfums, Stock).
Et puis, si la rentrée littéraire est d’abord française, pour les deux tiers environ, elle ne néglige pas les traductions. Parmi celles-ci, la plus attendue est probablement Une place à prendre (Grasset), de Joanne Kathleen Rowling, que l’on retrouve dans une petite ville britannique, très loin du terrain de jeu de Harry Potter. Salman Rushdie publie Josef Anton (Plon), le pseudonyme qu’il portait dans la clandestinité quand il était menacé de mort. Toni Morrison donne son dixième roman avec Home (Bourgois), où se rencontrent les conséquences de la guerre de Corée pour un soldat qui en revient et la ségrégation raciale des années cinquante. Michael Ondaatje, dans La table des autres (L’Olivier), raconte le voyage en bateau que fait à 11 ans Michael, un autre lui-même, du Sri Lanka à l’Angleterre où se trouve sa mère.
L’Amérique sera à l’honneur, en partie grâce au sixième Festival America (du 20 au 23 septembre), devenu un rendez-vous très couru. Quelques auteurs de la rentrée ne le manqueront pas, et certains parmi eux sont précédés de rumeurs très favorables, comme Teju Cole (Open City, Denoël), Jonathan Dee (La fabrique des illusions, Plon) ou Jennifer Egan (Qu’avons-nous fait de nos rêves ?, Stock).
Quant à Chuck Palahniuk, il n’aura même pas besoin d’être présent pour trouver ses lecteurs avec Snuff (Sonatine). Cela commence en sourdine : « Un type passait son après-midi en caleçon devant le buffet, à lécher la poudre orange sur les chips au barbecue. » Avant d’accélérer dans le registre pornographique qui convient à l’héroïne, star du X.

P.S. Ceci est la version longue d'un article paru hier dans Le Soir.

mercredi 18 mai 2011

Laurent Binet entre l’Histoire et le roman

Prix Goncourt du premier roman, Laurent Binet s’est trouvé malgré lui, et à la marge, impliqué dans la polémique qui a opposé Claude Lanzmann et Yannick Haenel autour de Jan Karski, présent dans un film de l’un et dans un roman de l’autre. Le débat a passionné Laurent Binet. Celui-ci s’interroge en effet sur les rapports entre le réel et la fiction.
Son roman, qu’il appelle «infra roman», est au cœur de la problématique. Il a choisi, pour l’écrire, un parti pris radical: «Je n’aime pas penser à la place des gens. Faire parler les morts, c’est un coup de force de la fiction sur le réel.» Il a donc adopté une approche très différente de celle de Haenel, dont le monologue intérieur ne le convainc pas – pas plus qu’il n’est convaincu par Les Bienveillantes, de Jonathan Littell. Claude Lanzmann a apprécié et le lui a dit par téléphone. «J’ai éprouvé de la fierté de recevoir ce coup de fil», dit-il. Ajoutant dans la foulée: «Et du soulagement…»
Sous un titre énigmatique se cache un ouvrage atypique. HHhH, voilà qui n’évoque rien si on n’en donne pas la signification. Elle vient à son heure: «Himmlers Hirn heißt Heydrich – le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich».
Reinhard Heydrich n’est pourtant pas le personnage principal du roman. Il est la cible de deux parachutistes, Gabčík et Kubiš, envoyés de Londres à Prague pour assassiner celui qui, en 1942, y incarnait le pouvoir nazi. Laurent Binet avait entendu parler de cette histoire il y a longtemps, par son père. Sa fascination pour Prague, dont il écrit qu’elle est la plus belle ville du monde, a fait le reste.
«Prague occupe une place très importante dans mon histoire personnelle. J’ai eu une petite amie slovaque, avec laquelle j’ai habité dans un appartement à Prague. Et, en creusant sur place cet épisode que je connaissais mal, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une histoire extraordinaire.»
Une histoire si extraordinaire que, dit-il, «il n’était pas besoin d’en rajouter. La tentation romanesque était forte, et il m’est arrivé d’y céder, en contradiction avec mon projet. J’ai gardé ces passages, pour en faire un sujet de discussion, en amont ou en aval. En fait, je voulais mettre cette histoire en valeur le mieux possible en utilisant tous les outils du roman, sauf un: la fiction.»
C’est pourquoi il ne cesse, dans le texte, de dire ses doutes, ses errements dans la recherche d’informations sur l’attentat du 27 mai 1942, ce qui l’a précédé et ce qui l’a suivi. Pas un détail qui ne soit pesé sur la balance de l’authenticité – quitte à le rejeter comme insignifiant. Il ne tait aucune des hésitations survenues en cours de rédaction, et notamment celle-ci, qui lui pose encore un léger problème: «Mon but était de rendre hommage à ces deux parachutistes. Or, après 150 pages, ils sont à peine évoqués. C’était perturbant pour moi. Mais la carrière d’Heydrich était un passage obligé, avec d’autres éléments posés dans une succession de chapitres courts apparemment hétérogènes, qui convergent vers l’attentat les reliant tous.»
Les nombreuses interventions de l’auteur auraient pu nuire à l’élan du récit. Le contraire se passe: nous sommes avec Laurent Binet au cœur même de son travail et de sa fascination pour les événements qu’il reconstitue, à la fois à distance et au plus près d’eux. La fascination est partagée jusque pour ce que nous ne connaîtrons jamais.
L’exercice est un grand numéro d’équilibriste. Mais qui se soucie moins du spectacle que de la précision de ses gestes, parfaitement adaptés au terrain glissant sur lequel il se trouve. Entre le roman et l’Histoire, Laurent Binet a trouvé une voie médiane qui emprunte au premier sans affaiblir la seconde. Il a mis presque dix ans pour la parcourir, moitié pour la documentation, moitié pour l’écriture. Le résultat est à la hauteur d’une exigence jamais prise en défaut.

P.S. Je pourrais expliquer mon long silence. Mais les circonstances qui l'ont provoqué demanderaient une longue explication, et je préfère revenir avec des sujets mieux adaptés à l'objet de ce blog.