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vendredi 5 juin 2020

La semaine de Joseph Kessel

Journaliste, écrivain, académicien français, Joseph Kessel est mort en 1979. Son relatif purgatoire aura duré une quarantaine d’années et la manière dont il en sort est digne d’un homme que l’on dit flamboyant. Il n’y en a que pour lui, ou presque, dans la presse littéraire cette semaine. Un dossier du Figaro littéraire, un grand papier dans Le Monde des livres, l’ouverture de la séquence livres de Libération demain, plusieurs pages de Marc Lambron dans Le Point, j’en oublie probablement…


La raison de cette convergence ? Elle ne vous a pas échappés : la publication, dans la Bibliothèque de la Pléiade, le Panthéon de la littérature, de deux volumes de ses œuvres, accompagnés de l’album annuel, conçu par Gilles Heuré.
Un (petit) événement, une reconnaissance quasi définitive qui n’allait pas de soi tant les liaisons entre journalisme et littérature sont si souvent méprisées – parfois à juste raison, d’ailleurs.
Je n’ai pas eu l’occasion de me plonger dans ces deux volumes (dont une partie se trouve néanmoins éparpillée dans ma bibliothèque sous d’autres formes). Forcément, ils ne sont pas arrivés jusqu’à moi. Au contraire du récit que fait Dominique Missika d’Un amour de Kessel – les femmes lui plaisaient, il plaisait aux femmes, Germaine Sablon fut l’une de celles qu’il aima, malgré un premier contact sans flammes : « D’après la légende, Kessel aurait été trop timide pour l’aborder ! » Cela correspond peu à l’image (peut-être fausse) que l’on a de lui, et Dominique Missika nuance immédiatement : « On n’est pas obligé de le croire. »
Mais je mentirais si je disais que l’ai lu ce récit. Humé, seulement, parcouru en flânant. Le temps de croiser Jean Sablon, le frère de Germaine, ou Maurice Druon, neveu de Joseph, futur notable des lettres et auteur, avec son oncle, des paroles du Chant des partisans.
« Les mots viennent vite. Jef a les idées, Maurice en fait des vers en jouant avec deux doigts sur un piano bancal les notes de la musique d’Anna Marly. C’était comme “l’explosion d’un sentiment qui me travaillait dont je n’avais pas conscience, d’une espèce de rage, de souffrance et d’admiration pour les résistants actifs”, expliquera Kessel au micro d’une journaliste de France Culture, quarante ans plus tard. »
En revanche, j’ai lu Hollywood,ville mirage, que rééditent les Éditions du Sonneur. Ou presque lu. Je m’explique. Un extrait du livre est disponible sur le site. Il m’a plu suffisamment pour me donner envie d’aller plus loin. Mais, au lieu de demander le fichier du texte, je me suis tourné vers RetroNews. Kessel, en 1936, était un journaliste connu depuis des années et il était peu probable qu’il se soit contenté d’écrire sur la capitale américaine du cinéma sans vendre, avant la parution de l’ouvrage chez Gallimard, son texte à la presse, où j’avais donc une bonne chance de l’y retrouver. Peut-être dans une version non définitive, certes, mais avec l’élan spontané (ou de fausse spontanéité) du reportage.
La recherche était simple, le résultat limpide : le mardi 9 juin de cette année-là, L’Intransigeant commence en première page la publication d’un reportage de Josepk Kessel, Hollywood, la ville des mirages.
Les catholiques ont le Vatican.
Les Musulmans ont la Mecque.
Les communistes, Moscou.
Les femmes, Paris.
Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood.
Hollywood !
C’est parti pour dix jours de publication…


Le regard de Kessel sur cette « terre des hyperboles et des surnoms – movieland, filmland, starland – terre par elle-même dévorée, arrachée à tout » n’est pas tendre. Il dénonce le règne des producers pour qui le cinéma est une industrie destinée à faire de l’argent et dans laquelle l’art compte pour bien peu. Il est devant une machine infernale qui en effet dévore les siens, fait grande consommation de vedettes, y compris d’enfants, et pour laquelle les écrivains ou les compositeurs, « même s’ils sont illustres, même s’ils sont payés de 20 à 50 000 francs par semaine, doivent produire dans leurs bureaux numérotés. Leur présence est exigée depuis neuf heures du matin aussi strictement que par un pointage. »
C’est l’usine, où le producer (un dictateur, écrit Kessel) veille au rendement. Mais alors, pourquoi certains films sont-ils quand même beaux et émouvants ? « Ce sont des miracles. Des miracles dus à l’inattention du producer. »
Pour conclure sa série d’articles, Joseph Kessel reconnaît qu’il s’est « peut-être montré trop dur envers la ville des mirages. » Dans la livraison précédente, le récit d’une mésaventure peut fournir un prétexte à la mauvaise humeur du journaliste-écrivain – le projet avorté d’un film sur lequel il travaillait avec Charles Boyer. Il préfère cependant fournir une motivation plus profonde : « Ce n’était ni mépris, ni haine. Mais plutôt, en vérité, de l’amour déçu. »

vendredi 19 juillet 2019

Le premier maillot jaune


Ah! le cyclisme et la littérature! Beau prétexte, ajouté au fait que, si je lis des livres, je m'intéresse aussi aux journaux et aux magazines, pour fouiner dans les vieilles collections de L'Auto disponibles grâce à Retronews et s'arrêter à la date du 19 juillet 1919..



Belle étape aujourd'hui puisque les coureurs - les rescapés? les survivants? - vont atteindre, en haut du Galibier, l'altitude de 2.658 mètres. Qui le franchira en tête et modifiera-t-il le déroulement de l'épreuve? Réponse bien des heures après le départ qui, on n'est jamais trop prudent, a été donné dès deux heures du matin aux onze coureurs toujours dans l'allure - à des allures diverses, certes, selon les capacités de chacun, les aléas de la compétition et d'éventuelles pénalités (trente minutes pour Duboc lors de la huitième étape).
Aujourd'hui, c'est la onzième étape, modeste en somme puisqu'il y a "seulement" 325 kilomètres à couvrir entre Grenoble et Genève, que les meilleurs devraient mettre un peu moins de 13 heures à franchir. Il ne leur reste plus que 1.500 kilomètres avant d'atteindre Paris en cinq tronçons. Quand on a déjà roulé plus de 4.000 kilomètres, rien d'insurmontable!
Henri Desgrange, rédacteur en chef de L'Auto et organisateur veillant à tous les détails, s'extasie et pique une image surprenante: Barthélemy, à toute vitesse, rattrape un âne qui fuyait, le saisit par la bride et le retient le temps que son propriétaire le récupère. Beau geste, d'une très relative efficacité sur le plan sportif, certes.
Bon, si je m'arrête sur cette journée, c'est bien parce que, comme tout le monde le sait (sauf allergie au cyclisme), elle est celle du premier maillot jaune dans le peloton, remis dans la nuit au premier classé à ce moment de l'épreuve, avant qu'il aille, avec ses compagnons de route et néanmoins concurrents, s'infliger de nouveaux supplices. Ce fut tout simple...



Et voilà comment naît, modestement, une tunique de légende.

jeudi 7 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (6)


Féminisons

Tout le monde sait qui est madame Gagneur, romancier ou romancière distinguée. Eh bien, cette dame, qu’on ne saurait accuser d’avoir jamais joué à « l’émancipée » de façon quelconque, cette bourgeoise d’excellente bourgeoisie, qu’il serait difficile même au plus Prudhomme des philistins de traiter de bas-bleu, sous couleur qu’elle a imaginé, raconté des histoires, pour son plaisir et pour celui de ses lecteurs et lectrices, cette veuve très honorable et honorée d’un sénateur républicain, vient d’adresser à M. Claretie, avec la double autorité de son nom et de son talent, une lettre intéressante, piquante et « suggestive », au point de vue même de la question, si vivante aujourd’hui, de l’émancipation de la Femme. Cette lettre, qu’ont publiée plusieurs journaux, n’est point d’ailleurs pour M. Claretie, administrateur de la Comédie, mais pour le même, chancelier, en ce moment, de l’Académie française ; et elle demande à celui-ci d’intervenir auprès de la compagnie du bout du fameux pont, afin que ladite veuille bien féminiser un certain nombre de mots demeurés jusqu’à présent exclusivement masculins, auteur, écrivain, orateur, sculpteur, témoin, confrère, etc., vocables témoignant tous de la très et trop flatteuse idée que les hommes ont encore de leur intelligence, au détriment du « sexe » tenu toujours, par la plupart, pour inférieur.
Oh ! je ne veux pas outrer l’importance de cette lettre. Rien de plus légitime que la réclamation y formulée avec une politesse, au reste, exemplaire. Mais cela ne vaut, réellement, qu’à titre de symptôme, comme un signe à retenir du mouvement qui emporte la femme de ce temps vers un avenir rêvé de liberté, à la conquête de droits la faisant l’égale de l’homme. Autrement, qu’importe, en vérité, que l’Académie sanctionne, ou non, la féminisation de certains mots, si l’usage, peu à peu, l’usage, le seul maître de la langue, les féminise ? Or, voyez : moi-même, en commençant, je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire romancière ; on dit couramment doctoresse ; avant peu, j’en suis sûr, des gens diront et écriront autrice ou auteuse, oratrice ou orateuse, sculptrice ou sculpteuse, sans se croire pour cela plus révolutionnaires qu’avec actrice ou acteuse (encore que ce dernier terme, si je ne me trompe, soit d’invention récente, et fleure jusqu’ici un authentique mépris, tendant à distinguer de la véritable artiste la petite femme de théâtre, la cocotte de coulisses qui regarde les planches comme un trottoir particulier, privilégié).
Quant à consœur, substitué à confrère dans la correspondance de deux femmes de lettres entre elles ou dans les formules de salutation d’un homme de lettres écrivant ou parlant à un confrère du sexe, notre humeur libertine en pourra faire d’abord des gorges chaudes. On a déjà tant ri (non sans raison) voilà quelques années, lorsque Victor Hugo s’écria publiquement, je ne sais plus à quelle occasion : « Dans confrère, il y a frère ! » Dans consœur, il aurait sœur, mais il y aurait toujours pour les esprits mal faits… et ce pourrait être une source de gaieté rabelaisienne, trop facile, durant un certain laps. Mais tout s’use, et la source tarirait. Aussi bien, il est déjà des femmes qui n’hésitent point à l’employer, ce féminin très juste, avec un tel sérieux, dédaigneux de la blague, avec une telle sérénité contagieuse qu’elles entraîneront, n’en doutez pas, leurs amies plus timides et finiront par désarmer, chez nous, les plus gouailleurs. Nous nous habituerons à ce mot nouveau ; et, à notre tour, nous nous en servirons sans penser à mal.
*
En attendant, vous l’avouerez : c’est vraiment curieux et « suggestif », je le répète, que les divers substantifs, signalés à l’Académie par madame Gagneur, soient restés jusqu’à ce jour d’un seul genre, du genre mâle, tandis qu’il y a des siècles qu’on dit boulangère, charcutière, bouchère, lingère, blanchisseuse, brodeuse, etc. Preuve que l’homme a trouvé bon depuis des temps que la femme s’associe à tous ceux de ses travaux qui ne comportent aucune gloire, qui, simplement utiles, sont inférieurs, mais que, pour les hauts emplois de l’intelligence, il n’a point cessé de l’y juger impropre, incapable au moins d’y rivaliser avec lui jamais, d’y montrer mieux qu’un génie secondaire, créature fatalement imperfectible au-dessus d’un certain degré soit de pensée pure, soit même d’imagination.
Entendons-nous : il y a maintenant une belle élite d’esprits indépendants qui ont rejeté loin d’eux cette barbare conception de l’irrémédiable infériorité du Féminin. Ils estiment, pour les Lettres, par exemple, qu’un sexe qui a produit, dans ce seul pays de France, coup sur coup ou simultanément, madame de Staël, George Sand, la comtesse d’Agoult et madame Ackermann, à ne parler que des mortes illustres de ce siècle, a le droit de prétendre qu’il marcherait de pair avec nous, une fois tombées les dernières entraves. Et pour les arts proprement dits, sculpture, peinture, musique, il y a marqué et « continue », quoique de façon moins éclatante, on n’en disconvient pas. Enfin, la science l’attire, et il faut être d’une bêtise de gendarme pour ne pas être frappé de l’admirable effort multiple par où ce sexe, aux pieds duquel on voulait que nous tombions, mais dont on ne célébrait si fort les vertus ou les vices… adorables, qu’afin de le maintenir dans la servitude, servitude de foyer ou servitude de luxe, s’applique à démontrer son égalité naturelle de facultés avec l’homme, à revendiquer et conquérir l’autonomie que notre seule force physique lui a primitivement enlevée. Mais le nombre de ceux qui tiennent ce langage est encore très minime : ouvriers, paysans, bourgeois, mondains, sont encore, presque tous, en proie aux vieilles idées de la supériorité du Masculin à tous égards ; et une des femmes citées plus haut, madame d’Agoult, se trouve avoir écrit quelque chose d’encore juste, dans cette « réflexion » : « Les hommes de ce temps-ci ne connaissent que deux sortes de femmes : la femme de joie et la femme de peine. »
Notre langue l’établit pour les deux. – Même pour la femme de joie, le vocabulaire est d’une richesse ! et il n’est guère de mois sans néologisme… Si bien qu’on pourrait faire un dictionnaire spécial des vocables de l’amour et de la prostitution – à condition d’y ajouter sans cesse. C’est une langue dans la langue, celle-là, et toujours active, ne se lassant pas de créer.
*
Les préventions contre la femme qui peint, qui sculpte, surtout contre la femme-auteur, contre le « bas-bleu », romancière, journaliste, moraliste ou poète, ont leur source secrète dans le cruel égoïsme qui nous rend chère la femelle, outil de volupté, vénal ou non, plus ou moins raffiné, ou ménagère, ménagère à tout faire, aussi bien : courtisane domestique doublée d’une domestique, Lucrèce et Phryné mêlées, filant la laine, préparant le manger et en même temps bonne à nous assouvir sensuellement. La « bête » enfin voilà ce que notre instinct de cochons orgueilleux, despotes et fats, nous porte à désirer de rencontrer jusque dans l’épouse, et ce que nous sentons bien que ne veut plus être la moderne « affranchie », l’affranchie du ciseau, du pinceau, de la plume (pas d’équivoque !), aimable et capable d’aimer tout comme une autre, plus peut-être, ou mieux, mais consciente, se sachant une personne, lucide à notre égard comme au sien.
On objecte : « Ce n’est plus une femme ».
J’ai répondu d’avance. Et puis l’homme libre n’est-il donc pas un homme ? Et puis… l’égalité intellectuelle des deux sexes, ce n’est point l’identité qui la constitue (malgré que nous ayons, d’ordinaire, la superbe naïveté de prononcer d’une femme supérieurement intelligente qu’elle a l’esprit viril) ; mais c’est l’équivalence des fonctions et manifestations cérébrales, dans une différence qui en fait, au reste, l’intérêt principal, le prix unique, le charme double et doublement fécond.
Pourquoi, d’ailleurs, insisterais-je ici, où chaque semaine, cette vérité s’affirme par le talent d’un maître-chroniqueur féminin, Séverine-Jacqueline, qui pourrait dire, à la Corneille, qu’elle n’a point, dans la presse, de rival à qui elle fît tort en le traitant d’égal ?
Que ceux qui ont peur par ignorance se renseignent ; il y a des journaux, des revues spéciales où des femmes combattent pour la Femme.
Je recommande notamment (oh ! le titre est long) le Bulletin de l’union universelle des femmes, qui paraît tous les mois ; oui, le titre est long, mais la direction par madame Maria Chéliga-Loévy est excellente. Ce bulletin ferait réfléchir des gens que, peut-être, j’amuse fort et qui, assurément, n’ont jamais lu dix lignes de ce grand esprit libre qu’est madame Clémence Royer, pour la nommer enfin, elle, la première, entre toutes, des Françaises qui pensent et qui écrivent, madame Clémence Royer, le philosophe de hautaine envergure, qui a introduit chez nous Darwin, et qui l’a dépassé, jetant des vues neuves, hardies, profondes – en des articles, en des brochures, en des livres admirés de quelques-uns, presque ignorés du public malheureusement.
Mais revenons à la lettre de madame Gagneur. Adressée à l’Académie, c’est à vous qu’elle s’adresse en réalité.
Soyons « chic » à tout le moins : donnons leur féminin aux mots dont cette dame déplore l’excessive virilité. Féminisons.
Léopold Lacour.
Gil Blas, 9 août 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès le vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant sa présentation, demain.


Marie-Louise Gagneur,
Une lacune de la langue.
0,99 euros ou 3.000 ariary
ISBN 978-2-37363-081-7

mercredi 6 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (5)


Des féminins, s. v. p. 

Mme Gagneur, la romancière bien connue, vient d’avoir la singulière idée d’écrire à M. Jules Claretie, chancelier de l’Académie française, pour demander à la docte et vénérable Assemblée de féminiser certains mots restés jusqu’à présent exclusivement masculins, comme : auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère, sauveur, etc.
Mme Gagneur a, sans doute, de bonnes intentions el Mme Astié de Valsayre lui saura gré de défendre les intérêts du beau sexe, même sur le terrain de la littérature. Mais où celle femme d’esprit se trompe du tout au tout, c’est quand elle se figure que l’Académie peut décréter que tel mot « exclusivement masculin » aura désormais un féminin, parce que la bonne vieille du Pont des Arts l’aura ainsi décidé. Voyez-vous MM. Marmier, Camille Rousset et Doucet, Gaston Boissier et un certain nombre d’autres Mazade voulant nous obliger à dire dorénavant une témoine, une administrateuse, une consœur ? Ce que ça serait amusant !
Non, madame. L’Académie n’a pas qualité pour former des mots, ni pour leur donner droit de cité. Son rôle se borne à constater leur existence. L’Académie est une chambre d’enregistrement. Et voyez comme elle enregistre vite, le dictionnaire en est à la lettre A et pas encore au mot « auteur ».
Ce que Mme Gagneur devrait faire pour arriver à ce qu’elle désire, c’est plutôt de s’adresser à la Société des Gens de Lettres dont elle fait partie, aux associations de la presse et du public. Quand par suite d’un emploi fréquent, conséquence naturelle de la manifestation d’une idée qui se présentera souvent, un mot courra la rue, sillonnera le journal et s’implantera dans le livre, que dame Académie le veuille ou non, ce mot sera français, et sa classification dans le dictionnaire n’ajoutera rien ni à sa qualité intrinsèque ni à sa force d’expression. Tel est le mot doctoresse par exemple, qui est accepté et qui est, en même temps que caractéristique, harmonieux à l’oreille. Le goût public n’a pas hésité à adopter ce féminin pour désigner la femme-médecin, plutôt que « médecine » par exemple, qui aurait prêté à une fâcheuse équivoque.
Maintenant, s’il faut regretter que la langue française ne se soit pas montrée assez galante avec le beau sexe, voyons, madame, est-ce que vous ne pouvez pas vous consoler avec l’éternel féminin ?
Quolibet.
Le Tintamarre, 2 août 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès ce vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant le lien renvoyant vers la page qui lui sera consacrée incessamment sur le site de la Bibliothèque malgache.

mardi 5 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (4)

Échos

Mme M.-L. Gagneur prend des voies détournées pour conduire les femmes à l’Académie ; mais elle n’en soulève pas moins une question des plus ardues, sous les auspices d’un exposé des motifs qui commence ainsi :
« Longtemps hostile et railleur envers la femme désireuse de développer ses facultés et d’en trouver l’utile emploi, l’homme paraît se résigner à lui faire une place dans toutes les branches de l’activité intellectuelle. »
Que va-t-il se passer ? – Tout simplement ceci : On demande à l’Académie de créer le féminin des substantifs suivants :
« Écrivain, auteur, docteur, sauveur, orateur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin et confrère. »
Voyez-vous les académiciens à la recherche du meilleur féminin de ces substantifs-là ? – Passe encore pour « docteur » ou pour « orateur » ; mais le féminin de « confrère ? »
M. de Broglie va s’écrier : « Proh Pudor ! » Fort heureusement que Meilhac est là pour répondre : « Et ta sœur ? »
Franc-Tireur.
La France, 29 juillet 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès ce vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant le lien renvoyant vers la page qui lui sera consacrée incessamment sur le site de la Bibliothèque malgache.

lundi 4 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (3)



Les néologismes de Mme M.-L. Gagneur

Mme M.-L. Gagneur vient d’adresser une lettre à M. Jules Claretie, chancelier de l’Académie française. Elle supplie l’Académie de vouloir bien enrichir la langue française d’un certain nombre de mots devenus, paraît-il, indispensables. Il est, à son avis, urgent de créer des substantifs féminins équivalents aux substantifs masculins : écrivain, auteur, docteur, orateur, administrateur, sculpteur, partisan, confrère, sauveur, etc. La femme s’est émancipée ; le dictionnaire doit faire de même. « Longtemps hostile et railleur envers la femme désireuse de développer ses facultés et d’en trouver l’utile emploi, l’homme paraît se résigner à lui faire une place dans toutes les branches de l’activité intellectuelle. » Autres mœurs, autre langage. L’Académie est tenue de seconder cette « évolution d’égalité et de justice » en féminisant quelques substantifs.
En ces temps où chôme la politique, où les théâtres sont clos et où la température incline les esprits à nigauder sans fatigue, l’idée un peu saugrenue de Mme M.-L. Gagneur semblait devoir fournir un aimable passe-temps aux « interviewers ». Par malheur presque tous les académiciens sont aux champs (qui ne les envierait ?) et les ouvriers de la plume, – c’est ainsi que se désignent eux-mêmes les reporters, – fussent revenus tout à fait bredouilles s’ils n’avaient fini par découvrir deux académiciens sur le point de boucler leurs malles et résignés à la suprême interview de la saison. L’un était un prosateur et l’autre un poète. Tous deux ont parlé avec considération de Mme M.-L. Gagneur et avec un peu de dédain de ses néologismes. Bref la consultation a fait long feu. Décidément l’interview n’est pas un divertissement d’été. Nous serons, quelques mois durant, privés de ces délicieuses dissertations sur tout, à propos de tout, où s’exerce l’ingéniosité des publicistes et où se déchaîne l’universelle niaiserie. Voici Bouvard et Pécuchet forcés de retourner pour un temps à leurs bouquins.
Elle n’était pourtant pas dénuée de tout intérêt, la question des néologismes féminins. La pensée de s’adresser à l’Académie pour forger et imposer des mots nouveaux était une conception bien française. Créer des mots nouveaux par la seule vertu du dictionnaire est une entreprise extraordinaire, mais qui n’est point nouvelle. Au commencement du siècle, l’excellent Sébastien Mercier a écrit un ouvrage intitulé : Néologie ou Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles. (Cet ouvrage est le Gradus de quelques petits symbolistes.) Mais, en sacramentant des mots nouveaux, Mercier était un révolutionnaire et proclamait, dès sa préface, la volonté « d’étouffer la race des étouffeurs » : il désignait ainsi les grammairiens de l’Institut et, en particulier, son éternel ennemi, l’abbé Morellet. Cent ans après, c’est à l’abbé Morellet qui n’en peut mais, que s’adresse Mme M.-L. Gagneur. Ce recours à l’Autorité, cet appel au Législateur achèvent de rendre la prétention comique. M. Leconte de L’Isle, l’un des deux académiciens qui ne sont pas encore à la campagne, dit à ce sujet avec beaucoup de bon sens : « L’Académie n’est pas chargée d’innover, mais de conserver… Que Mme Gagneur invente des noms féminins, qu’elle les mette en circulation, les fasse adopter par d’autres écrivains et un jour pourra venir où ces mots seront entrés dans le langage courant et où l’Académie aura à les examiner. »
Je ne crois pas, à la vérité, que Mme M.-L. Gagneur ait jamais chance de faire passer dans l’usage les mots nouveaux dont elle souhaite la création. Car tous ces noms féminins, qui font, dit-elle, défaut à la langue française, sont fort bien remplacés par des noms masculins. Si je dis, par exemple, que Mme M.-L. Gagneur est un écrivain estimable, je ne puis comprendre comment son amour-propre en peut être alarmé. Il me semble, au contraire, que la grammaire consacre ici d’une façon éclatante l’égalité des sexes. Quant aux mots : témoin, partisan, confrère, etc., il faut reconnaître que les susceptibilités féminines sont ici tout à fait imprévues. Je ne me suis jamais senti humilié pour ma part que les mots caution et victime fussent du genre féminin. Pour ce dernier vocable, j’entends bien la réponse de toutes les femmes. Mais on peut leur répliquer par un exemple bien décisif : dupe est un substantif féminin et pourtant…
S.
Journal des débats politiques et littéraires, 28 juillet 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès ce vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant le lien renvoyant vers la page qui lui sera consacrée incessamment sur le site de la Bibliothèque malgache.

dimanche 3 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (2)



Masculin et féminin

Une question soumise à l’Académie française

Mme Gagneur trouve que notre langue n’est pas assez riche – Doit-on dire « autrice » ou « auteuse » ? – Opinion de deux académiciens – Le rôle de l’Académie.

Dans une requête qu’elle vient d’adresser à l’Académie française, et qui n’a de pro domo que l’apparence, Mme M. -L. Gagneur demande à la docte assemblée d’enrichir notre langue de substantifs féminins équivalents aux noms masculins : auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère, sauveur et autres qu’il serait trop long d’énumérer ou qu’il reste à trouver.
Mme M. -L. Gagneur reconnaît, de très bonne grâce, que jusqu’à ces dernières années, ces mots n’auraient servi qu’à des entités très exceptionnelles.
Mais il s’est produit une poussée dans l’élément féminin. Les femmes, longtemps tenues à l’écart des différentes carrières libérales, y entrent maintenant nombreuses et résolues, et à une situation nouvelle doit correspondre un langage nouveau.
Nous aurions voulu savoir de Mme M. -L. Gagneur elle-même ce qu’elle répondrait à l’Académie, si celle-ci lui demandait les voies et moyens pour faire aboutir sa réforme. Mais Mme M. -L. Gagneur est à la campagne.
À la campagne aussi la plupart des académiciens que nous voulions interroger sur le même sujet. Nous en avons cependant rencontré deux qui ont bien voulu nous répondre.

Chez M. de Mazade.
Le premier est l’honorable M. de Mazade,
— Je suis arrivé, nous dit-il, à l’Académie jeudi dernier, alors que déjà lecture avait été donnée de la lettre de Mme Gagneur. Je ne sais donc pas les idées émises par mes confrères. Moi-même, je n’ai pas eu assez le temps d’y penser pour me faire une opinion. Mais la question se représentera prochainement à l’Académie, lorsque le dictionnaire arrivera au mot auteur.
— Le dictionnaire n’est encore qu’au mot auteur ?
— Ne vous en étonnez pas. Il est facile de se moquer de l’Académie à propos du dictionnaire. Mais il faut qu’on sache que chaque mot entraîne une multitude de citations prises dans tout ce qui a été écrit depuis trois siècles.
Le mot auteur viendra donc prochainement et, naturellement, reparaîtra la lettre de Mme Gagneur. Je ne vois pas de mal à ce qu’on y donne satisfaction, à condition qu’on le fasse d’une manière logique et rationnelle ; mais s’il y a des mots auxquels il me paraît possible de donner un féminin, il y en a d’autres qui ne le comportent pas. Il y en a aussi que les femmes elles-mêmes ne devraient pas demander ; je ne vois pas ce qu’elles gagneront. Il est vrai que ce sont peut-être ceux qui tiennent le plus à cœur à Mme Gagneur. Il y a des femmes de lettres comme il y a des hommes de lettres. Elles sont entrées dans la confrérie. Veulent-elles maintenant des noms spéciaux ; le féminin d’écrivain, de confrère, d’auteur ! Je ne peux pas me faire à cela. D’ailleurs, la carrière d’écrivain n’est pas celle de la femme. Il n’y a pas de jeune fille, de femme qui se destine à la carrière d’écrivain. La femme devient écrivain sous l’influence de circonstances non prévues ni préparées ; ainsi, quand elles ont beaucoup de talent, comme Mme Gagneur. Il ne me paraît pas nécessaire, pour ces exceptions, de créer un nouveau mot.

Chez M. Leconte de Lisle.
Après le prosateur, le poète.
L’Académie, nous dit l’honorable M. Leconte de Lisle, n’est pas chargée d’innover, mais de conserver. Elle n’a pas à créer des mots, mais à recueillir ceux qui font partie de la langue. À mon sens, elle a déjà eu grand tort de supprimer des lettres dans des mots, et je me suis toujours refusé à suivre cet usage.
Que Mme Gagneur invente des noms féminins, qu’elle les mette en circulation, les fasse adopter par d’autres écrivains, et un jour peut venir où ces mots seront entrés dans le langage courant et où l’Académie aura à les examiner.
Il y a des mots identiques à ceux pour lesquels Mme Gagneur réclame, qui ont déjà leur féminin : receveur, receveuse, acteur, actrice. Il y en a d’autres qui, quoique non encore classés, ont en quelque sorte droit de cité : docteur, doctoresse. Cela est harmonieux. Mais il y en a d’autres qui seraient horribles : auteur, autrice ou auteuse ; cela déchire absolument les oreilles.
Qu’est-ce qui empêche, en attendant, que les mots écrivain, professeur, auteur, confrère, etc., soient des deux genres, comme le mot enfant, et qu’on dise une professeur, une écrivain, comme on dit une enfant ?
Le Matin, 26 juillet 1891

samedi 2 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (1)

Le sujet ne date pas de cette semaine, l'Académie française l'a remis au goût du jour en approuvant jeudi le rapport qui lui a été remis sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions. En écho à cette actualité, remontons le temps jusqu'en 1891. Une lettre de Marie-Louise Gagneur (1832-1902) à Jules Claretie, alors chancelier de l'Académie française, fait grand bruit. Un petit feuilleton pour nous conduire doucement, mais avec conscience, vers la Journée internationale des droits des femmes, le vendredi 8 mars.


Tribune

À Monsieur Jules Claretie, chancelier de l’Académie Française.

Monsieur le chancelier,

Permettez à un auteur, votre modeste confrère de la Société des Gens de Lettres, de s’adresser à vous pour appeler l’attention de l’Académie sur une lacune de la langue française ; car si j’ai dit « un auteur », c’est qu’il n’y a pas de mot français simple, « écrivain » n’ayant pas non plus de féminin pour désigner une femme qui écrit.
Il y a longtemps cependant que les femmes écrivent. La Société des Gens de Lettres en compte quatre-vingt-neuf ; et un assez grand nombre se sont distinguées en cet art, dont le sexe masculin eût voulu peut-être se réserver le domaine pour lui seul, autrefois du moins ; car aujourd’hui il semble qu’une évolution de justice et d’égalité s’accomplisse en notre faveur. Longtemps hostile et railleur envers la femme désireuse de développer ses facultés et d’en trouver l’utile emploi, l’homme paraît se résigner à lui faire une place dans toutes les branches de l’activité intellectuelle : non seulement les écoles scientifiques et artistiques lui sont ouvertes, mais on fonde même pour elle des écoles spéciales où l’instruction secondaire lui est libéralement accordée.
Ne pensez-vous pas que l’Académie française doive à son tour marcher dans cette voie de progrès, en féminisant un certain nombre de mots restés jusqu’à présent exclusivement masculins, tels que : auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère, et jusqu’à sauveur, comme si l’on n’eût jamais songé que la femme pouvait, elle aussi, remplir ce rôle de sauveur, alors que protéger, secourir, sauver, en un mot, est, au contraire, un besoin de son cœur, qui la pousse aux dévouements héroïques ?
Il en est d’autres sans doute que j’oublie ; mais vous saurez y suppléer. Il suffira de mettre sous les yeux de l’Académie cette insuffisance de la langue française, plus arriérée sous ce rapport que la plupart des langues étrangères, pour obtenir cette réforme devenue aujourd’hui nécessaire. Je suis certaine, en tous cas, connaissant votre libéralisme et votre juste esprit, d’avoir déjà conquis votre suffrage.
Agréez, monsieur le chancelier, l’assurance de mes sentiments les plus distingués et les plus sympathiques.
M. -L. Gagneur.
Le Figaro, 23 juillet 1891

Chronique

Figaro publie une lettre de Mme Gagneur à M. Jules Claretie en sa qualité de chancelier de l’Académie. On y lit :
[Extrait de la « Tribune » ci-dessus.]
Voilà une prétention de bas-bleu qui n’est pas mince. Voit-on l’Académie se réunissant tout exprès pour proclamer que Mme Gagneur est une écrivaine !
L’Univers, 24 juillet 1891

[Le texte de la « Tribune », dont lecture a été faite en séance à l’Académie française, est repris, sans autres commentaires, par de nombreux journaux dès le lendemain. Puis viennent des commentaires plus élaborés.]