mercredi 14 novembre 2012

La dernière sélection du Goncourt des Lycéens

Demain, on connaîtra le lauréat du prix Goncourt des Lycéens. Hier, les délibérations régionales se sont tenues dans six Fnac de France, pour établir une liste courte (cinq titres) dans laquelle les treize lycéens délégués par leur région feront le choix définitif.
On trouve, dans la sélection, le roman du Suisse Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, que la rumeur donne très largement en tête des débats préliminaires - mais rien ne dit qu'un jury restreint réagira de la même façon, d'autant que l'auteur ne sera pas plus présent que les autres pour ajouter son charme naturel au plaisir de lire. Pas de soutien-gorge volant à attendre pendant la délibération, donc...
Le vrai prix Goncourt, Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, se trouve aussi parmi les cinq finalistes. Ainsi qu'un autre des quatre retenus par l'académie Goncourt dans leur ultime sélection: Lame de fond, de Linda Lê. Seul Patrick Deville manque à l'appel parmi les sujets du vote intervenu la semaine dernière chez Drouant.
Gwenaëlle Aubry, avec Partages, et Joy Sorman, avec Comme une bête, sont les deux repêchés de la sélection initiale publiée début septembre.
Quant à savoir ce qui sortira de la réunion des lycéens, demain, c'est une question très ouverte, à laquelle je me garderai bien d'apporter une réponse aujourd'hui.

mardi 13 novembre 2012

Le prix Wepler et sa mention sont servis à deux romancières

L'une, Leslie Kaplan, a publié près de vingt livres, dont le dernier, Millefeuille, a reçu hier le prix Wepler/Fondation La Poste. L'autre, Jakuta Alikavazovic, en est à son quatrième, La blonde et le bunker, mention du même prix. Deux lauréates qui confirment décidément la belle tenue des prix littéraires cet automne.
Leslie Kaplan tourne autour d'un étrange personnage, Jean-Pierre Millefeuille le bien nommé. "Un vieux monsieur, grand, bien mis, portant beau comme on dit dans Balzac, souvent là en train de lire son journal, de rêver. Pas timide, plutôt bavard."
Chez lui, beaucoup de passage. On y parle volontiers littérature. D'ailleurs, il prépare un article sur Shakespeare et les Rois ainsi que, avec des amis, un manuel sur l'art d'enseigner la littérature. Millefeuille est un retraité très occupé. Au point de ne pas trouver le temps de lire le premier chapitre d'un manuscrit que lui avait confié, pour avoir son avis, un de ses jeunes amis. D'où il naît, dans leur relation, un peu de gêne. Et l'on s'aperçoit que, sous ses dehors engageants, Millefeuille n'est au fond pas si commode, pas tout à fait à l'aise avec lui-même.
Peut-être n'était-il si entouré, si requis par ses travaux, que pour essayer d'oublier le vide de son existence, dans lequel Leslie Kaplan plonge après en avoir fait le tour...
A propos de La blonde et le bunker, je vous ai déjà proposé un entretien avec Jakuta Alikavazovic. Je complète avec un article.
Jakuta Alikavazovic joue cartes sur tables : il y a bien une blonde et un bunker dans La blonde et le bunker. Mais pas seulement. La blonde s’appelle Anna, elle vient avec son mari de « consommer leur divorce ». Les italiques sont dans le texte, elles traduisent la surprise de Gray, à qui l’expression semble impropre. Gray est devenu l’amant d’Anna après cinq pages. Bientôt il habite chez elle, dans une maison de la butte Montmartre qui ressemble à un bunker. Elle occupe le rez-de-chaussée, son ex-mari, le rez-de-jardin, en dessous. La situation crée un malaise chez Gray, malgré l’assurance d’Anna : « il n’y avait aucune inquiétude à avoir. » John Volstead, l’ex-mari, ne fréquente pas le rez-de-chaussée et se consacre à l’écriture d’un livre. Du moins le prétend-il. Il a publié vingt ans plus tôt un roman qui a fait sa gloire, Les narcissiques anonymes. Depuis, il vit en face d’une photo qui a fait la couverture de Time Magazine, où il signe le front d’une jeune femme. Cette reproduction est un des mystères dont la romancière parsème son livre, comme autant de mines prêtes à exploser, le moment venu, à la figure du lecteur.
La plus grosse de ces mines est la collection Castiglioni, signalée dès les premières lignes. Elle « est souvent décrite comme éphémère. Le mot est mal choisi ; certainement, elle est fugitive, voire fuyante – si tant est que ces termes puissent s’appliquer à une collection d’art. » Gray devra retrouver cette collection, après la mort de John et l’ouverture de son testament dont une ligne le concerne. C’est assez pour le lancer dans une sorte d’enquête aussi floue que l’objet de sa recherche et pour le placer dans les pas d’un certain professeur Warski, le meilleur (et peut-être le seul) spécialiste mondial de la collection Castiglioni. Il le retrouvera à Venise, en compagnie d’une assistante (dont ce n’est peut-être pas la véritable fonction).
La blonde et le bunker propose quelques certitudes et une quantité bien plus grande de points d’interrogation. Ceux-ci prolongent le roman hors de lui-même. Ils sont pour le lecteur des points d’appui, c’est-à-dire aussi la base solide sur laquelle on prend son élan. Après Le Londres-Louxor dont j'avais déjà salué les qualités, Jakuta Alikavazovic continue à créer une matière romanesque inédite. Elle doit autant à son talent qu’à son goût d’explorer les interstices de la réalité.

lundi 12 novembre 2012

Jean-Loup Trassard, Grand Prix de la Société des Gens de Lettres

Écrivain peu connu du grand public, mais suivi fidèlement par ses lecteurs, Jean-Loup Trassard est, avec Wadji Mouawad, le principal lauréat des prix d'automne de la Société des gens de Lettres.
Son dernier livre, L’homme des haies, ne semblait pas comme chez lui dans la dernière sélection du prix Renaudot. Avec ses gros habits de paysan, Vincent, le narrateur, détonne dans le milieu parisien. Certes, l’écrivain n’y est pas totalement étranger, à ce milieu, puisqu’il publie chez Gallimard depuis une cinquantaine d’années. Mais c’est dans la campagne mayennaise qu’il va chercher, à la meilleure source, les gestes traditionnels du cultivateur et de l’éleveur – les siens, pour une partie de sa vie.
Son livre ne sent même pas, comme les autres, l’encre fraîche (il sent la terre) : au lieu d’avoir été publié à la rentrée, comme il se doit quand il est question de prix littéraires d’automne, il est paru au printemps, sans bruit excessif. Une raison de saluer, en guise de remerciement, le ou les jurés qui ne l’avaient pas oublié et l’ont porté jusqu’à la dernière étape avant le prix Renaudot. Même si Jean-Loup Trassard ne l'a pas reçu, l’écrivain et photographe, ancien fermier de droits communaux, aura au moins été placé dans la lumière. Cela justifie bien un retour sur un ouvrage que j'avais manqué à sa sortie.
L’homme des haies pourrait être un livre pratique dont nous n’aurions pas, ou plus, l’usage. On y apprend que « la faucille fait bien pour le flanc de haie où c’est de l’herbe qui pousse, s’il y a des ronces j’aime mieux prendre ma serpe parce qu’à la serpe le manche est plus long, trente centimètres, non, un peu moins, mettons vingt-sept, vingt-huit, tandis que le manche d’une faucille est juste pour une largeur de main et quand on coupe des ronces à la faucille, ça arrive, on a bien plus de chance de se faire griffer la main droite. »
On y apprend que la huppe fait pu-pu, et même pu-pu-pu. Que les bourdons du trèfle ont le derrière roux et ne piquent pas. On y apprend que les patates, « comme poudrées par la terre sèche », sont douces à la main qui les dégerme facilement avec le pouce, mais aussi qu’effeuiller les betteraves encore en terre (« il faut prendre toutes les feuilles d’une seule poignée et tourner en serrant dur pour les arracher à ras de la betterave ») finit, bien que les feuilles soient tendres, par érucer la peau au-dessus du pouce, c’est-à-dire la râper, selon le glossaire qui, en fin de volume, explique les nombreux termes de patois mayennais semés dans le récit comme de petites graines poétiques qui donneront, ou pas, des fruits dans l’esprit du lecteur.
La précision des descriptions est presque clinique, mais les mots qu’utilise Jean-Loup Trassard n’ont jamais la froideur d’un constat. Ils paraissent usés aux mêmes endroits que les outils et l’usure leur donne un brillant beaucoup plus émouvant que celui du neuf. L’homme des haies, livre inutile pour la plupart d’entre nous, est indispensable. Il offre en partage une science empirique grâce à laquelle l’homme et la nature étaient des alliés avant l’ère des grandes exploitations agricoles et de l’arrachage des haies. Jean-Loup Trassard mérite mieux qu’un prix littéraire, il mérite des lecteurs. Ce qui va parfois ensemble…

Le monde de Philippe Djian va mal, très mal


Vengeances commence par nous exploser à la figure : Alexandre, le fils de Marc, se tire une balle dans la tête lors d’une réception chez des voisins. Une épidémie d’autodestruction semble gagner les moins de vingt ans. Un peu plus tard, dans le métro, Marc se trouve devant une adolescente complètement ivre, qui se vomit dessus et s’affale sur le sol. Ainsi va le monde : mal. Que faire pour y remédier ? Pris d’une impulsion qu’il regrette aussitôt, Marc prend soin de la jeune fille et la conduit chez lui. Elle ne tarde pas à disparaître, après avoir pillé et saccagé son refuge provisoire. Ainsi va le monde : très mal.
L’esprit de Marc est mûr pour ressentir dans le corps et l’esprit les tragédies qui l’entourent. Le suicide de son fils lui fait toucher le fond, dont il n’était déjà pas très éloigné. Si la cote de ses œuvres n’a pas baissé, ce n’est certainement pas parce qu’il a réussi à renouveler son inspiration : « plus rien d’intéressant n’était sorti de mes mains ni de mon cerveau depuis un an déjà – depuis bien plus longtemps encore, pour être exact, mais nous étions très peu à le savoir et heureusement très peu écoutés, si bien que ma valeur marchande était encore à peu près stable ». Pire : la résine qu’il utilise vieillit aussi mal que certains mélanges de couleurs, et plusieurs acheteurs se plaignent de la dégradation trop rapide de leurs investissements artistiques.
Heureusement, Michel, son agent et ami (le seul ?), veille sur la commercialisation de sa production bien qu’il rencontre lui-même quelques soucis dans le couple qu’il forme avec Anne. Cahin-caha, la vie pourrait continuer malgré tout, avec le soutien de quelques substances qui donnent à Marc le « gosier humide » et le « nez blanc », entendez l’alcool et la poudre. « Oh bien sûr, boire n’était pas bien, boire était une chose abominable, mais comment faire autrement ? Il n’y avait pas tant de moyens pour rendre ce monde supportable. » Anne, la femme de Michel, qui fut la maîtresse de Marc et qui recommencerait bien, frustrée par l’impuissance de son mari, ne manque pas d’arguments : « Comment aurions-nous fait dans un monde sans médicament, sans drogue, sans alcool ? »
Pourquoi s’étonner, alors, de ce que la jeunesse, prenant exemple sur la vie débraillée, pour le moins, des adultes, s’enfonce aussi dans les excès en tous genres ? Dans Vengeances – un titre qui recouvre bien des choses –, Marc est renvoyé à lui-même, et ce n’est pas beau à voir. Pour ne rien arranger, son miroir est Gloria, la jeune fille rencontrée en train de vomir dans le métro. Elle ne se trouvait pas là par hasard : elle avait été la petite amie d’Alexandre. « Gloria lui avait laissé entendre qu’il était en partie responsable du suicide de son fils et Marc se demanda combien de temps il lui faudrait pour l’admettre. »
Le roman accumule des scènes qui suscitent le malaise. Marc ne maîtrise plus rien de sa vie, tente de s’accrocher à Gloria, qu’il retrouve et héberge, comme à une belle-fille virtuelle et provocante. Celle-ci séduit Michel, fou de désir et devenu capable, peut-être, d’une violence que Marc ne lui connaissait pas. Toute ressemblance avec une certaine affaire DSK qui a éclaté un mois et demi après la fin de la rédaction du livre relève évidemment du hasard, mais il est impossible de ne pas y penser quand on lit : « Michel ne pouvait pas être cet homme-là. Sans doute le temps n’arrangeait-il pas les choses, sans doute l’âge rendait-il plus grincheux, plus soupe au lait, mais Michel ne s’était pas transformé en bête sauvage passé la cinquantaine, d’un homme il n’était pas devenu l’épouvantable grimace. »
Le registre noir est familier à Philippe Djian. Mais il va, si possible, encore plus loin ici que dans ses autres livres. Lui-même semble avoir éprouvé quelques difficultés à s’y engager totalement. La forme de Vengeances en est le signe (mais pas la preuve). Les morceaux du récit se succèdent sans transition, chacun d’entre eux désigné par un doigt pointé sur le début du premier paragraphe. La première et la troisième personne alternent. Tantôt, Marc est le narrateur, tantôt, ses sentiments et les événements sont racontés de l’extérieur. Cela crée un effet de flou qui accentue le manque de repères. Si bien qu’il faut une pirouette pour sortir un instant de la glu dans laquelle nous sommes plongés, quand Marc dit à Martine qu’il aurait préféré s’appeler Philippe et que celle-ci lui répond : « Quoi ? Mais vous êtes fou. Mais quelle horreur. » Signé Djian.

samedi 10 novembre 2012

Trois romans pour le prix Interallié

Le jury de l'Interallié a sagement attendu la fin de la distribution des prix pour rendre sa copie, d'où il s'est contenté d'enlever les deux romans déjà récompensés, ceux de Joël Dicker (Grand prix du roman de l'Académie française) et de Jérôme Ferrari (Goncourt).
Il reste quand même deux livres de journalistes, aussi ambitieux l'un que l'autre. Nicolas d'Estienne d'Orves scrute la trahison en temps d'occupation dans Les fidélités successives et Sébastien Lapaque propose un Brésil touffu dans La convergence des alizés.
C'est le troisième, cependant, qui me semble avoir les plus grandes chances de l'emporter mercredi prochain, selon le principe en vertu duquel un prix est parfois valorisé quand il met des grands noms à son palmarès. Je mise donc volontiers sur Philippe Djian pour "Oh...".
Bonne nouvelle: ces trois romans sont tous meilleurs que Tout, tout de suite, qui l'avait emporté l'an dernier.

vendredi 9 novembre 2012

Cinq écrivains belges pour le prix Rossel 2012


Ce n'est pas parce qu'on est loin qu'on ne s'intéresse pas à l'actualité littéraire de Belgique. Le 5 décembre sera remis le prix Rossel, parfois surnommé le Goncourt belge. Organisé par Le Soir, le journal auquel je collabore depuis bientôt trente ans, il est considéré, à juste titre, comme un des moments importants de l'année culturelle. Le jury, constitué de six écrivains qui en ont été lauréats, de deux libraires et d'un journaliste, s'est réuni mardi soir pour choisir, parmi les 70 ouvrages environ qui leur avaient été proposés, les cinq finalistes qui feront l'objet de la dernière délibération.
Aujourd'hui matin, donc, l'information est officielle puisqu'elle est donnée dans les pages "livres" du Soir, complétée par d'autres articles sur le prix, les jurés et le livre en Belgique. Dans mon coin, j'avais passé la journée de mercredi à récupérer auprès des éditeurs les trois textes que je n'avais pas sous la main et à lire les quatre que je ne connaissais pas encore (oui, je n'avais lu jusque-là qu'un des cinq ouvrages sélectionnés, et une douzaine parmi l'ensemble de ceux qui étaient en compétition). Hier matin, il s'agissait d'écrire les présentations de chaque écrivain et de son livre pour réaliser la page dont je vous propose une miniature ci-dessus. Mission accomplie, donc (bien ou mal, les lecteurs jugeront).
Curieusement, la majorité de ces livres sont des récits plutôt que des fictions: trois contre deux. Ce qui n'enlève rien aux qualités littéraires dont tous sont pourvus, dans des registres différents. La construction diabolique de Paul Colize (Back up), l'auto-analyse sauvage de Patrick Declerck (Démons me turlupinant), la mémoire familiale de Yun Sun Limet (Joseph), l'âpre poésie de Jacques Richard (Petit traître) et l'exploration historico-politique de Giuseppe Santoliquido (L'audition du docteur Gasparri).
M'en tenant à un prudent devoir de réserve - bien que ne participant pas au vote, je suis quand même très proche du milieu où les choses vont se décider -, je ne vais pas donner mon avis et dire vers qui se porterait mon choix entre ces cinq-là.
En revanche, vos avis sont attendus, sous forme de critiques de 2.000 signes maximum que vous pouvez envoyer à livresdusoir@lesoir.be. Les meilleures seront publiées sur le site et dans le journal. Je les lirai avec attention, puisque j'ai lu tous les livres - tous ceux-là, au moins. (Et la chair n'est pas triste pour autant.)

Envie de faire un cadeau? Choisissez un livre! Un vrai livre...


Curieux comme, sur le même sujet, mon humeur peut passer de la colère à la joie en une nuit. C'est fonction des circonstances, bien sûr.
Hier soir, je regardais sur LCI l'émission de Valérie Expert, Le choix des libraires, où l'insupportable Gérard Collard brandissait une arme de poing munie d'un silencieux - en hommage aux Tontons flingueurs.
Pourquoi pas une panoplie de cow-boy?
Il était question de livres à offrir pour les fêtes et le libraire s'excitait sur un coffret forcément "génial de chez génial", au fond duquel il m'a semblé voir qu'il y avait, en effet, un livre. Caché sous un revolver, une liasse de dollars, une collection de vignettes avec les gueules des acteurs, j'en oublie certainement dans ce fouillis dont un libraire, donc, faisait la promotion en expliquant qu'il fallait se dépêcher d'acheter parce qu'il n'y en aurait peut-être pas pour tout le monde.
Oui, j'étais colère, peut-être parce que je suis vieux jeu et qu'un livre, pour moi, c'est là où il y a à lire. J'accepte les images, quand elles sont belles ou intéressantes. Mais un flingue, franchement, c'est plus que je ne peux en supporter.
Et puis, ce matin, me voici tout sourire, lisant dans Le Monde un article sur les intentions de cadeaux d'achat des Français pour Noël. Qu'y apprends-je? Que le livre, dixième l'an dernier, passe en première place cette année. Devant le chocolat et les parfums (et cosmétiques). Le chocolat, c'est bon mais, quand il est mangé, qu'en reste-t-il? Le parfum, quand il s'est évaporé, pareil. Mais un livre, ah! un livre!
Voilà un cadeau durable, s'il est choisi parmi les ouvrages qui le méritent, qui traversent les époques à travers les générations qui se le refilent. C'est une découverte - j'en fais toute l'année, je sais de quoi je parle -, une ouverture vers un monde.
Allez, on fait encore un petit effort? Mieux encore qu'un livre, offrez de la littérature, vous en aurez pour votre argent. En outre, comme les prix littéraires sont excellents cette année, vous ne prendrez même pas de véritable risque à choisir un de ces volumes ornés d'une bande millésimée 2012...

jeudi 8 novembre 2012

Le prix Décembre à Mathieu Riboulet

On avait (j'avais, ne généralisons pas) craint le pire: le prix Décembre irait à Christine Angot, comme cela se disait beaucoup, et je ne pourrais que répéter ce que j'avais déjà écrit quand elle avait reçu le prix Sade. Et puis, non: Les Oeuvres de miséricorde, de Mathieu Riboulet, un écrivain dont je pense n'avoir rien lu auparavant, ont été choisies.
Excellent choix, dans une semaine décidément parfaite. (Reste, ce soir, le prix de Flore.) Mais ce n'est pas passé loin: au troisième tour de vote, les livres de Christine Angot et de Mathieu Riboulet étaient à égalité. Heureusement, Charles Dantzig, président actuel du jury, a été amené à jouer de ce statut pour faire pencher la balance du bon côté ("bon", en toute subjectivité librement assumée) grâce à sa double voix, utilisable précisément en cas d'égalité.
Une phrase, d'abord, pour donner le ton. Elle est de Stig Dagerman, que Mathieu Riboulet cite: «L’œuvre littéraire est-elle plus proche de la souffrance que cause le reflet du feu ou de celle qui naît du feu lui-même?»
Ces "fictions & réalités", ainsi que le précise la page de titre (avec un deuxième usage, cette semaine, du signe rarement utilisé qu'est l'esperluète déjà rencontrée dans Peste & choléra, de Patrick Deville), glissent de la miséricorde à la brutalité, du désir à la mort. Elles sont pour une bonne part allemandes, au pays jadis infréquentable pour un Français - selon un "sentiment flottant, informulé". Le narrateur franchit la frontière pour rencontrer, à Cologne, Andreas, un amant très fréquentable. Même et surtout dans un pays où les homosexuels ont subi le même sort que les Juifs.
Le narrateur franchit aussi la frontière qui limite les oeuvres de miséricorde et les prolonge dans un autre glissement. Car, s'il commence par un des enseignements christiques (vêtir ceux qui sont nus) dont l'énumération constitue une articulation forte du livre, il change progressivement de registre, laissant pour morts les prisonniers, payant ceux qui nous tuent...
Les corps des peintures scrutées avec attention, ceux des amants, celui d'un jeune homme sur qui la main ne sera jamais posée, tous sont présents avec une intensité qui rend l'écriture brûlante de ce feu dont parlait Stig Dagerman.

Tierno Monénembo, prix du roman métis

Le prix du roman métis fait partie de cette masse de récompenses littéraires dont je ne sais toujours exactement que penser. Mais, quand un bon livre est couronné, comme c'est le cas avec Le terroriste noir, je ne vais pas faire la fine bouche.

Les tirailleurs sénégalais, qui n’étaient pas tous sénégalais, ne sont peut-être pas entrés assez dans l’Histoire, pour paraphraser un président français. Ce n’est pas faute d’avoir payé de leur chair et de leur sang. En revanche, les historiens européens les ont longtemps considérés comme quantité négligeable – la chair à canon sur les premières lignes des combats. Une étape a été franchie quand leurs mérites collectifs ont été reconnus. Tierno Monénembo ne s’en contente pas. Il cite Léopold Sédar Senghor : « On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu, / Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme. » Il redonne vie à l’un d’eux et, précisément, le nomme : Addi Bâ. Il retrace son parcours en partant de ce qu’on sait vraiment de lui. Car l’homme a existé avant de devenir personnage de roman.
Un beau roman, d’ailleurs, construit sur des fondations réelles avec des détails, des regards, des percées vers un imaginaire susceptible de mieux éclairer le destin d’Addi Bâ. Quand il arrive à Romaincourt, « personne n’avait jamais vu de nègre ». Nègre : vous avez bien lu. L’écrivain, guinéen comme son héros, ne choisit pas le mot au hasard. Ce mot chargé de connotations racistes que l’on n’ose plus utiliser. Mais qui, à l’époque, appartenait au langage courant. Et s’apparentait à une description de la couleur de peau plutôt qu’à un rejet de l’autre. « On l’appelait “le nègre”, quand il n’était pas là, et simplement “monsieur” quand on se trouvait en face de lui. C’était commode, c’était pratique, et cela nous arrangeait tous. Cela ne semblait pas le gêner. Un nègre parmi nous : on ne prenait même pas la peine de s’en étonner. »
Nous sommes en 1940. Addi Bâ a été fait prisonnier, s’est enfui et s’est caché dans les bois où il a été découvert et aidé par des habitants du village. Sans quoi il serait mort de faim ou de froid. Il s’intègre à la population et séduit des femmes malgré une présence discrète en raison des dangers qu’elle fait courir à lui-même et aux autres. Germaine, adolescente, le rencontre dans le même mouvement de fascination qui la poussera, plus tard, à le raconter : elle est la narratrice. Bien placée pour situer l’arrivée de cet homme dans les relations parfois complexes, voire conflictuelles, entre les familles villageoises, elle dit ce qu’elle savait alors et le complète de ce qu’elle a appris plus tard.
Addi Bâ entre en effet dans la Résistance, devient pour les Allemands Le terroriste noir du titre. Chef de guerre un peu malgré lui, il dirige des hommes qui n’acceptent pas tous son commandement. Il s’impose à force de conviction et de compétence. Et s’imposera davantage encore quand, dénoncé, il sera repris, condamné à mort, exécuté…Lilian Thuram avait déjà fait le portrait d’Addi Bâ dans Mes étoiles noires (Philippe Rey, 2010). Le roman de Tierno Monénembo, en recréant non seulement l’homme mais aussi la vie du village et celle d’un groupe de résistants, va plus loin. Il ne s’agit pas que de mémoire. Il s’agit aussi de retrouver une voix, une présence. Le moyen d’y parvenir s’appelle littérature. Elle se glisse dans un récit sinueux. Germaine clôt son récit par l’exécution. Mais, entretemps, elle a remonté le temps sans trop s’occuper de l’organiser, expliquant par exemple quand elle le juge bon comment Addi Bâ est arrivé en France, bien avant la guerre, ce qu’il y a fait et quels liens il gardait avec sa Guinée natale. Les éléments se mettent en place selon une logique affective plutôt que selon la chronologie. Et nous y adhérons.

mercredi 7 novembre 2012

Et le Renaudot à Scholastique Mukasonga

Scholastique Mukasonga n'était apparue sur aucune des sélections pour les prix littéraires, le prix Renaudot pour Notre-Dame du Nil est donc une énorme surprise. Il a d'ailleurs fallu dix tours de scrutin pour arriver à cette décision. Ce jury aime à surprendre, et tant pis pour les journalistes qui s'étaient consciencieusement préparés en lisant les ouvrages retenus dans la dernière sélection. Tant pis pour moi, donc, car je n'ai pas lu Notre-Dame du Nil. Tant pis à un double titre car j'aurais pu le lire quand il est paru, en mars. Je ne sais même pas pourquoi il n'est pas arrivé jusqu'à moi, alors que j'avais lu et aimé plusieurs des livres que la romancière et nouvelliste avait publiés avant celui-ci. A mon grand regret, je dois donc me contenter de donner le texte de quatrième de couverture:
Au Rwanda, un lycée de jeunes filles perché sur la crête Congo-Nil, à 2500 mètres d'altitude, près des sources du grand fleuve égyptien. Les familles espèrent que dans ce havre religieusement baptisé Notre-Dame du Nil, isolé, d'accès difficile, loin des tentations de la capitale, leurs filles parviendront vierges au mariage négocié pour elles dans l'intérêt du lignage. Les transgressions menacent au cœur de cette puissante et belle nature où par ailleurs un rigoureux quota «ethnique» limite à 10 % le nombre des élèves tutsi. Sur le même sommet montagneux, dans une plantation à demi abandonnée, un «vieux Blanc», peintre et anthropologue excentrique, assure que les Tutsi descendent des pharaons noirs de Méroé. Avec passion, il peint à fresque les lycéennes dont les traits rappellent ceux de la déesse Isis et d'insoumises reines Candace sculptées sur les stèles, au bord du Nil, il y a trois millénaires. Non sans risques pour sa jeune vie, et pour bien d'autres filles du lycée, la déesse est intronisée dans le temple qu'il a bâti pour elle. Le huis clos où doivent vivre ces lycéennes bientôt encerclées par les nervis du pouvoir hutu, les amitiés, les désirs et les haines qui traversent ces vies en fleur, les luttes politiques, les complots, les incitations aux meurtres raciaux, les persécutions sournoises puis ouvertes, les rêves et les désillusions, les espoirs de survie, c'est, dans ce microcosme existentiel, un prélude exemplaire au génocide rwandais, fascinant de vérité, d'une écriture directe et sans faille.
En revanche, je garde le vif souvenir d'une rencontre bruxelloise avec Scholastique Mukasonga - en 2007, me semble-t-il. J'avais animé, à la Foire du Livre, une rencontre publique à laquelle participait une autre écrivaine de la collection "Continents noirs", Bessora. Cela avait été un moment de grande énergie, partagé par un public de... trois personnes.

J'ajoute que Franck Maubert a reçu le prix Renaudot essai pour Le dernier modèle, à propos du dernier amour de Giacometti. Le livre était paru en avril mais il était, lui, dans la dernière sélection.
Et Pascale Gautier reçoit le prix Renaudot poche.

Le Goncourt à Jérôme Ferrari

Cinq voix pour Jérôme Ferrari et Le sermon sur la chute de Rome, quatre voix pour Patrick Deville, prix Femina deux jours plus tôt.
Jérôme Ferrari avait eu la bonne idée de revenir à Paris pour y attendre l'annonce des résultats du Goncourt - il habite pour l'instant Abou Dhabi, après avoir vécu notamment en Corse, son territoire de coeur où se déroule d'ailleurs son dernier roman.
C'est l'histoire d'un bar. Ou l'histoire de deux amis. Ou du succès qui précède la chute, comme l'explique saint Augustin: "Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt."
C'est, bien sûr, tout cela à la fois, dans une langue sinueuse et superbe, à travers laquelle les événements sont mis en valeur sous une lumière singulière.Au point de départ, une photo:
Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs.
La photo n'explique pas tout, et il arrive pendant le roman qu'on l'oublie presque, mais on y revient de temps à autre comme on reprend la clé qui va nous expliquer non seulement l'absence mais aussi la vie.
Comme depuis le début de la semaine, la littérature est mise à l'honneur, dans ce qu'elle a de meilleur. C'est-à-dire quand elle s'attache aux mots et à leur musique, recréant leur sens et ouvrant, par la grâce de la poésie, à une signification nouvelle de ce que nous sommes. Mortels, éphémères...

mardi 6 novembre 2012

Une page du prix Médicis essai

Comme je le disais il y a un instant, je n'ai pas lu Congo: Une histoire, de David Van Reybrouck. Mais j'en entends parler depuis son incroyable succès en Belgique néerlandophone, et sa réplique depuis qu'il est traduit de l'autre côté de la frontière linguistique. Puisque ce livre me tente, je vais peut-être vous tenter aussi, avec les premiers paragraphes.

C’est l’océan, bien sûr, mais manifestement il n’est plus le même, sa couleur a changé. Les vagues, larges et basses, continuent d’onduler gentiment, on ne voit encore que l’océan, mais le bleu se tache peu à peu de jaune. Cela ne donne pas du vert, contrairement au souvenir que nous a laissé la théorie des couleurs, mais un résultat trouble. L’azur éclatant a disparu. Les rides turquoise sous le soleil de midi se sont effacées. Le cobalt insondable d’où surgissait le soleil, l’outremer du crépuscule, le gris de plomb de la nuit : terminé.
A partir de maintenant, tout n’est que soupe.
Une soupe jaunâtre, ocre, rouille. On est encore à des centaines de milles marins de la côte, mais on le sait déjà : ici commence la terre. Le fleuve Congo se jette dans l’océan Atlantique avec une telle force qu’il change la couleur de l’eau sur des centaines de kilomètres.
Autrefois, le voyageur qui se rendait pour la première fois au Congo en paquebot se croyait presque arrivé à la vue de cette altération. Mais l’équipage et les habitués de la colonie faisaient vite comprendre au nouveau venu qu’il avait encore devant lui deux jours complets de navigation, deux jours au cours desquels il verrait l’eau brunir, se salir toujours plus. Debout contre le bastingage à l’arrière du bateau, il remarquait le contraste de plus en plus frappant avec l’eau bleue de l’océan que l’hélice continuait de faire remonter des profondeurs. Au bout d’un certain temps, de grosses touffes d’herbe dérivaient au fil de l’eau, des mottes, des îlots que le fleuve avait recrachés et qui à présent, perdus dans l’océan, ballottaient au gré des flots. A travers le hublot de sa cabine, il distinguait des formes lugubres dans l’eau, "des morceaux de bois et des arbres déracinés, arrachés depuis longtemps à la sombre forêt vierge, car les troncs noirs avaient perdu leurs feuilles, et les moignons dépouillés de grosses branches tournoyaient parfois à la surface avant de replonger".

Prix Médicis étranger : Avraham B. Yehoshua

La dernière sélection du prix Médicis étranger était prestigieuse. Outre le nom de Margaux Fragoso (la seule inconnue avant cette rentrée, puisqu'il s'agissait de son premier livre), on y trouvait ceux d'Antonio Lobo Antunes, Salman Rushdie, Ferdinand von Schirach, Juan Gabriel Vasquez et Avraham B. Yehoshua. Le dernier cité l'emporte, pour Rétrospective - un roman que vous connaissez déjà un peu si vous avez lu l'entretien que j'ai proposé avec son auteur.
Mon petit doigt, ce matin, ne m'avait pas menti: Rétrospective avait été ma deuxième lecture de rentrée (après le roman de Patrick Deville), pour cause de rendez-vous téléphonique avec l'écrivain.

La littérature venue d’Israël supporte très bien l’exportation, et il n’est guère d’année sans qu’elle nous donne une œuvre importante. Dans cette rentrée, le roman d’Avraham B. Yehoshua abandonne le territoire national. En apparence du moins, car c’est pour mieux revenir, par la bande, à des questions qui le concernent directement et dont l’écrivain abordait quelques-unes dans l'entretien déjà signalé. Rétrospective est l’histoire d’un cinéaste à la carrière bien remplie, plutôt satisfait de lui-même. Il se trouve soudainement replacé face à ses contradictions à l’occasion d’un hommage qui lui est rendu à Compostelle, ville très catholique où les symboles religieux se rencontrent à chaque coin de rue. Sinon que cette religion n’est pas la sienne.
Yaïr Mozes prend cette rétrospective comme il se doit, avec une fierté discrète : je le vaux bien, mais je vais la jouer modeste, se dit-il à peu près. Ruth, son actrice fétiche – elle ignore encore qu’elle ne jouera pas dans son prochain film – l’accompagne. Mais la rétrospective est un piège monté par Trigano, le scénariste de ses débuts, celui qui l’a embarqué dans le cinéma parce qu’il ne se sentait pas l’âme d’un réalisateur et avait trouvé en Mozes l’homme idéal pour concrétiser ses idées hardies. Si hardies d’ailleurs qu’elles ont fini par provoquer la rupture entre les deux hommes, Ruth ayant été, en refusant de tourner une scène, le catalyseur d’un désaccord fondamental qui les séparait depuis le début.
Cette scène, Mozes la trouve reproduite sur un tableau qui décore sa chambre d’hôtel. Coïncidence ? Pas vraiment, dans un roman construit sur la trame d’une machination complexe et destinée à rendre le cinéaste un peu meilleur qu’il ne l’était. A rendre justice au talent de Trigano, aussi : les seuls films de la rétrospective datent de l’époque où le scénariste travaillait encore avec Mozes. Et celui-ci aurait, au fond, préféré les oublier. Si on lui avait demandé son avis, il aurait plutôt programmé des films récents, dont l’absence d’audace est telle que certains critiques les trouvent quand même audacieux…

Quand il apprend que tout le monde, parmi les organisateurs, connaît Trigano, passé par là pour restaurer des œuvres que lui-même pensait perdues à jamais, Mozes mesure le piège dans lequel il est tombé, et devine qu’une confrontation avec son ancien compagnon de route sera nécessaire. Elle donnera lieu à une des plus belles scènes du roman, une des plus âpres aussi, car la mise en commun de vérités contradictoires ne se fait pas sans difficultés. Et Trigano est, plus que jamais, un homme de certitudes auxquelles les autres doivent se plier s’ils veulent trouver grâce à ses yeux.
J'ajoute que le prix Médicis essai va à David Van Reybrouck, pour Congo (Actes Sud), que je n'ai pas lu.

Prix Médicis français : Emmanuelle Pireyre

J'avais parié sur Philippe Djian, je me suis trompé. Pas grave, Féerie générale, d'Emmanuelle Pireyre, est un excellent prix Médicis, que j'ai lu très récemment.

Nous avions oublié de nous poser sept questions fondamentales. Puis vint Emmanuelle Pireyre. Après y avoir longuement réfléchi, avoir envisagé les conséquences imprévisibles de réponses trop simples pour être honnêtes, trop aisément vérifiables pour nous convaincre, elle a mis toutes les chances de son côté avec un casting extraordinaire : Claude Lévi-Strauss, Umberto Eco, Christine Angot, Russel Banks, Léon Tolstoï, C.G. Jung, Friedrich Nietzsche, Louis de Funès, etc., y ajoutant des échantillons représentatifs de la population mondiale – française et italienne, groupes d’enfants, personnel de l’usine, propriétaires français, espagnols, danois, américains, etc., artistes genevois, traders français… Elle n’a pas ménagé sa peine pour tordre ces fameuses questions jusqu’à leur faire rendre l’ultime goutte de vérité.
Au fait, sur quelles interrogations se penche-t-elle ? Une liste n’est pas superflue : « Comment laisser flotter les fillettes ? », « Comment habiter le paramilitaire ? », « Comment faire le lit de l’homme non schizoïde et non aliéné ? », « Le tourisme représente-t-il un danger pour nos filles faciles ? », « Friedrich Nietzsche est-il halal ? », « Comment planter sa fourchette ? », « Comment être là ce soir avec les couilles et le moral ? » Si, après cela, on n’a pas fait le tour complet de la condition humaine, si vous n’avez toujours pas compris comment on passe par la fourchette pour en arriver à la fourche révolutionnaire, c’est à désespérer de tout.
Ce petit traité de philosophie pratique et amusante met aussi en scène des personnages moins connus. Par exemple Roxane, petite fille de neuf ans qui peint sans cesse un cheval sans jamais s’intéresser à ce qui mobilise l’attention des autres enfants, les spéculations financières ou l’anticipation des marchés. Ou l’homme qui disait toujours « C’est joyeux » sans jamais donner l’impression de le penser – il arrive qu’on lui réplique : « Arrête de dire tout le temps C’est joyeux. On dirait que tu vas mal, on dirait que tu vas faire une dépression. » Ou encore la personne, on ne sait pas très bien qui elle est, collectionneuse de baisers.
Présenté ainsi, Féerie générale a l’air d’un sacré foutoir. Après tout, disons-le : Féerie générale est un sacré foutoir. Mais un joyeux foutoir qui, malgré le titre, contourne les idées générales pour plonger au cœur de situations particulières proposées sur un ton primesautier et avec, contre toute attente, un certain esprit de suite. Emmanuelle Pireyre n’oublie rien en cours de route, même pas ce qu’on pensait qu’elle avait jeté là pour ne jamais le reprendre plus tard. Les articulations sont discrètes mais elles sont présentes. Et si, à la fin, on hésite à se dire certain des réponses à donner aux sept questions fondamentales, une certitude nous habite : ce fut un moment d’enchantement comme il s’en rencontre peu, un festival de petits bonheurs qui, ajoutés les uns aux autres, en forment un grand.

Lundi était une belle journée pour la littérature


Les jurys ont ouvert la semaine en fanfare. Rien que d'excellents romans bourrés de qualités littéraires. Patrick Deville (photo ci-dessus) était mon favori depuis bien avant le début de la saison, quand on commence les lectures en piochant parmi les 646 romans annoncés pour la rentrée. Je ne vais donc pas me plaindre de son prix Femina pour Peste & choléra. Bien sûr, son éditeur, le Seuil, a mis un peu de pagaille en lançant l'information sur Twitter avant l'heure, ce qui a provoqué une reculade avant l'explosion de joie officiellement autorisée. Quelqu'un va se faire taper sur les doigts - en apparence. Car mon petit doigt, le mien, me dit que la maison d'édition se réjouit, en fait, d'avoir eu une raison, serait-elle accidentelle, de faire parler d'elle. Et, après tout, souvenez-vous: le jeudi 24 octobre, jour de proclamation du Grand prix du roman de l'Académie française, c'était déjà le bordel. Le nom de Joël Dicker circulait lui aussi avant l'heure sur Twitter (décidément!) alors que les photographes, sur place, entouraient Jérôme Ferrari...
Le prix Femina étranger a eu la main heureuse aussi - il n'y avait que du bon, du très bon même, dans sa dernière sélection - en choisissant Julie Otsuka et Certaines n'avaient jamais vu la mer. Chez un éditeur (Phébus) dont la politique de traductions, solide et audacieuse, mérite bien de temps à autre une récompense de ce genre. J'avais lu ce roman plus tard, en septembre, peu avant le Festival America où Julie Otsuka était invitée. Indirectement, ce prix salue donc aussi le fondateur du festival, l'ami Francis Geffard - un éditeur (chez Albin Michel) qui aime dire du bien, quand il le pense, de livres parus chez des confrères.
Je ne peux rien dire, en revanche, du prix Femina essai, puisque je n'ai pas lu Ethno-roman, de Tobie Nathan.
En revanche, le prix Virilo confirme d'année en année la qualité de son palmarès alors qu'il n'en est qu'à sa cinquième année d'existence. Je ne connais pas Robert Alexis, le premier lauréat. Mais les suivants, Laurent Mauvignier, Emmanuel Dongala, Eric Chevillard et maintenant Pierre Jourde (Le maréchal absolu) sont des écrivains qui comptent pour moi, lecteur - et pour vous aussi, j'espère.
Une excellente journée, donc, qui donne peut-être le ton de cette semaine particulièrement chargée en lauriers. Aujourd'hui, le prix Médicis sera, comme le Femina, attribué trois fois: à un roman français (Philippe Djian est mon favori), à un roman étranger et à un essai.
Mon petit doigt, volubile ce matin, me dit que les deux premiers romans que j'ai lus dans cette rentrée seront couronnés. Le premier, c'était celui de Patrick Deville. Le deuxième, vous le saurez tout à l'heure, parce que je ne vais pas trahir le secret de mon petit doigt avant l'heure. Je ne travaille pas au Seuil, moi...

lundi 5 novembre 2012

Prix Virilo : Pierre Jourde

C'est un des romans qui avaient été scandaleusement oublié par une critique (presque) unanime, et le jury moustachu du prix Virilo a eu l'excellente idée de faire parler un peu de Pierre Jourde, lauréat 2012 avec Le maréchal absolu.

Un roman hors catégorie. Si volumineux, si radical, qu’il peut effrayer. Mais on peut y aller sans crainte, entrer dans la dictature du Maréchal dont Pierre Jourde a fait un personnage multiple et incertain. Le jeu du pouvoir a entraîné tant de manipulations et de faux-semblants que plus personne ne connaît exactement son rôle. Le chef de l’Etat occupe-t-il réellement ce poste dans la discrétion du palais où il vit caché, ou est-il un de ses sosies approximatifs qui aurait fini par prendre sa place ? Ce Gris dont les services ont fini par phagocyter l’administration, peut-être même le pays tout entier, n’est-il pas le détenteur de tous les ressorts de la république d’Hyrcasie ? Et cette femme devenue vieille, qui a côtoyé les puissants, n’est-elle pas autre chose que ce qu’elle dit ? Ce qu’on lui a dit et qu’elle répète a-t-il une quelconque valeur, ou s’agit-il d’une fiction ?
« J’ai longtemps cru que le pouvoir était la force […]. Il n’est peut-être que la faculté de raconter des histoires. » Des histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres comme des poupées russes, au fil de discours qui tiennent parfois du radotage (et du tour de force stylistique), au fil d’événements sanglants. La torture et la pendaison à un croc de boucher sont des divertissements communs dans un pays dont Pierre Jourde fait le symbole de tous les excès. Avec une écriture qui ne se relâche pas un instant, pas davantage que notre intérêt à suivre les méandres d’une politique aléatoire.

Pour l'anecdote, Eric Neuhoff reçoit le prix (annexe) Trop Virilo avec Mufle.

Prix Femina étranger : Julie Otsuka

Ni Sebastian Barry, ni Michiel Heyns, ni Juan Gabriel Vasquez, qui auraient été d'excellents lauréats aussi. Le jury du prix Femina a choisi, comme meilleur roman étranger cette année, Certaines n'avaient pas vu la mer, de Julie Otsuka.

Dans son deuxième roman, l’Américaine Julie Otsuka s’inspire de faits réels : l’arrivée aux Etats-Unis d’émigrants japonais au début du 20e siècle. Et tout ce qui arriva ensuite, jusqu’après l’entrée en guerre du pays d’accueil contre le pays d’origine, au moment où chaque Japonais était soupçonné d’ourdir des complots sur le territoire américain.
Mais Certaines n’avaient pas jamais vu la mer dépasse l’anecdote pour en faire la matière d’un livre dans lequel la romancière embrasse une quantité considérable de destins en les confondant sans leur faire perdre leurs caractéristiques individuelles. Dans la première phrase, et dans beaucoup de celles qui suivront, le sujet est collectif : « Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. » On voit qu’il sera question exclusivement des femmes, qui ont été promises à un mari américain – et se demandent quel sera leur avenir. Elles l’apprendront très vite, dès leur arrivée, quand elles auront constaté que les hommes venus à leur rencontre ne ressemblent que de très loin à ceux des photos qui leur avaient été envoyées. Ils ont les mains calleuses et des manières frustes, quand on leur avait annoncé des banquiers. Ils ont pris femme pour le travail aux champs, si pénible que certaines ne s’en relèveront pas. Ils ont pratiqué la rencontre à distance, et les mensonges qui l’accompagnent, bien avant l’ère d’internet…
Assez vite, le « nous », qui ne sera jamais tout à fait abandonné, cède partiellement la place à des cas particuliers, à des prénoms, des noms de famille. Les détails pullulent. Plus ils sont nombreux et précis, plus ils participent à la construction d’un univers dans lequel toutes sont à nouveau englobées. Et le roman fait son chemin sur une étroite ligne de crête d’où Julie Otsuka considère en même temps toutes ces femmes et chacune d’entre elles.
Voici un livre dont il est difficile de se détacher. Il chante un air douloureux, pas si éloigné de celui d’un negro spiritual, car d’un esclavage à un autre la distance est mince, malgré les différences culturelles. Il dit l’espoir : « Un jour, nous étions-nous promis à nous-mêmes, nous partirions. Nous travaillerions dur afin d’économiser assez d’argent pour aller ailleurs. En Argentine, peut-être. Ou au Mexique. A São Paulo, au Brésil. A Harbin en Mandchourie, où d’après nos maris un Japonais pouvait vivre comme un prince. » Puis l’espoir presque toujours déçu. Avec parfois, malgré tout, de brefs rais de lumière qui viennent, pour l’une ou l’autre, embellir provisoirement l’existence.
Bref, un roman puissant malgré sa brièveté, à côté duquel il ne faut pas passer.

Prix Femina français : Patrick Deville

J'en avais fait le pari vendredi, je vous en parlais depuis des mois et je vous avais déjà proposé un entretien avec lui: Patrick Deville a donc reçu un grand prix littéraire, le Femina, pour Peste & choléra - ce qui lui laisse les prochaines années à espérer le Goncourt.

A peine quitté le Kampuchéa (réédité en poche), Patrick Deville a repris la route, sur la piste d’un chercheur brillant et insaisissable. Alexandre Yersin est né en Suisse en 1863, dans une famille qui « expie à l’ombre de l’Eglise évangélique libre ». Il mourra en 1943, à Nha Trang, en Indochine, « dernier survivant de la bande à Pasteur », ce qui lui vaut, un temps, de revenir chaque année à Paris où il loge au Lutetia et préside l’assemblée des directeurs des Instituts Pasteur éparpillés en Afrique et en Asie. Mais, s’il est passé par là et y a laissé sa marque indélébile, il en est loin, installé dans sa grande maison où il attend la mort après une vie qui aurait pu remplir plusieurs autres vies. « Yersin sait bien qu’il est un nain. Il est cependant un assez grand nain. »
Son esprit a côtoyé celui des encyclopédistes des Lumières. Son nom reste celui du bacille de la peste, qu’il a découvert et décrit : « En deux mois à Hong Kong c’était plié, la grande histoire de la peste. Il a une autre idée. Il est toujours pressé, Yersin. » Un an plus tard, on le somme néanmoins de venir s’occuper de « son foutu bacille » à Paris. Sur toute une ménagerie, il met au point et teste un vaccin, écrit une note pour la suite du travail. Puis : « Il revisse le capuchon, enlève la blouse blanche, tend la feuille à Roux, voilà, il lui annonce son départ, je vous laisse la vaisselle. »
Il est ainsi, Yersin. Et c’est ainsi que Patrick Deville écrit sa vie, avec des raccourcis saisissants, presque facétieux. On sourit souvent dans un roman que son titre n’annonçait pas si réjouissant. On suit l’écrivain dans un monde qui s’étire à la mesure du grand projet dont il nous parle ci-après. Au passage, il signale ce que La peste, d’Albert Camus, doit aux découvertes de Yersin. Il est aussi « le fantôme du futur » qui se rend sur les lieux, relève les traces visibles après les avoir cherchées dans les livres ou la correspondance. Il s’arrête à la ferme expérimentale qu’avait montée Yersin près de Nha Trang, regarde sa tombe. « On pourrait écrire une Vie de Yersin comme une Vie de saint. Un anachorète retiré au fond d’un chalet dans la jungle froide, rétif à toute contrainte sociale, la vie érémitique, un ours, un sauvage, un génial original, un bel hurluberlu. »

De la vie ce bel hurluberlu, Patrick Deville a tiré un roman (prix du roman Fnac il y a quelques semaines) qui nous porte haut et loin, ouvrant des perspectives inédites sur le monde et les hommes qui le peuplent. Dont Yersin était un exemplaire unique. Génial, aussi.

dimanche 4 novembre 2012

Une page en hommage à Han Suyin

Je dois avouer que Han Suyin était, depuis longtemps, un nom très éloigné de mes préoccupations de lecteur. Mais j'ai le souvenir d'avoir éprouvé du plaisir à découvrir, il y a des décennies, des romans de cette dame qui vient de mourir à 95 ans. Sa vie semble avoir été à la hauteur de ses fictions, si j'en juge d'après les quelques renseignements que je viens de prendre.
En hommage minimaliste, en mémoire de bonheurs passés et parce qu'il ne faut jamais renier ce qu'on a aimé autrefois, voici la première page d'un de ses livres les plus connus, Multiple splendeur.

« Écriras-tu un livre sur moi ? » me demanda Marc.
C’était l’heure après l’amour. Nous étions étendus dans les hautes herbes, sur le penchant de la colline, sous le soleil généreux. Le ciel, sur nos têtes, s’étirait vers un horizon sans bornes. Nous étions entourés de rocs de granit, de fougères et de myrte nain. Au pied de la colline s’étendait la mer bleue, ridée, solitaire, sans une voile dans l’infini après-midi printanier. Nous parlions calmement, détachés de nous-mêmes. Paroles prudentes, circonspectes. Nous parlions de ce qui ne nous faisait plus souffrir à ce moment-là. Lucidement, nous spéculions sur l’absence, sur notre séparation et sur nos univers qui se morcelaient en fragments de plus en plus épars. Nos voix étaient désincarnées et calmes, des voix que nous prenions seulement à l’heure qui suit l’amour.
« Il se peut que j’écrive quelque chose sur toi, répondis-je, mais pas maintenant. En ce moment, je suis trop pleine de joie pour ne pas me contenter de vivre, en te sachant sans cesse présent en moi, ce qui m’emplit d’allégresse. Si tu me quittais, peut-être, ou pour quelque autre bonne raison, je pourrais écrire un livre sur toi. »

vendredi 2 novembre 2012

La grande semaine des prix d'automne


Les enjeux sont importants. Un prix Goncourt représente la promesse d’au moins 200.000 exemplaires vendus, et souvent beaucoup plus. Les autres récompenses de la semaine prochaine, Femina, Médicis et Renaudot, ont, bien que dans une moindre mesure, un effet similaire. Que sera la cuvée 2012 de la saison ? Elle s’est ouverte, fin octobre, par l’attribution du Grand prix du roman de l’Académie française au jeune Suisse de 27 ans Joël Dicker pour son deuxième roman, La vérité sur l’affaire Harry Quebert (Editions de Fallois/L’Age d’homme), dont vous entendrez encore parler un peu plus bas.
Il va s’en passer, des choses, avant mercredi. Prenons-les dans l’ordre.

Lundi


Il a fallu du temps pour que le Goncourt et le Femina, parfois désireux de couronner le même roman, s’accordent sur une alternance au lieu de bousculer sauvagement le calendrier. Cette année, le prix Femina arrive en premier et lorgne sur… deux des favoris du Goncourt : Peste & choléra, de Patrick Deville (Seuil), et Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari (Actes Sud). Deux femmes sont aussi sur les tablettes de ce jury complètement féminin, comme son nom l’indique : Julia Deck pour son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit), et Anne Serre pour Petite table, sois mise ! (Verdier), plein d’une sensualité ambiguë. L’ancien ministre de Sarkozy Bruno Le Maire complète la dernière sélection avec un premier roman, Musique absolue (Gallimard), où il recrée la personnalité du chef d’orchestre Carlos Kleiber.
Si on me demandait un pronostic (ne le demandez pas, je vous le donne de toute manière), je miserais volontiers sur Patrick Deville – dont je vous ai déjà souvent parlé.

Mardi


Un petit problème de communication du côté du prix Médicis, semble-t-il : le jury s’est réuni mardi soir pour établir sa dernière sélection et, jeudi matin, celle-ci n’avait pas encore été publiée. La faute aux verres de vin vidés pendant la délibération, et que montrait indiscrètement une photo prise par un des jurés ? Peut-être n’y avait-il, après tout, pas grand changement par rapport aux six titres de la sélection précédente. Patrick Deville y était retenu, avec notamment Philippe Djian (« Oh… », Gallimard) qui semble devoir être son principal concurrent au moment de la délibération finale. Je dis cela sans négliger les qualités des quatre autres ouvrages retenus : Millefeuille, de Leslie Kaplan (P.O.L.), Féerie générale, d’Emmanuelle Pireyre (L’Olivier), Le bonheur des Belges, de Patrick Roegiers (Grasset), et Infidèles, d’Abdallah Taïa (Seuil).
En toute logique, si Patrick Deville a reçu le Femina la veille, Philippe Djian devrait être couronné.

Mercredi



Ce sera le grand moment, celui du prix le plus important, symboliquement et commercialement. Selon l’accord qu’ils ont passé depuis longtemps, les jurés Renaudot ne font jamais d’ombre aux académiciens Goncourt. Quelques secondes après l’annonce du Goncourt, dans le même restaurant parisien, le deuxième choix du Renaudot est proclamé lauréat si leur premier choix était le lauréat du Goncourt.
Dans mon hypothèse, si Patrick Deville a reçu le Femina, il sera logiquement écarté (quoique…) du vote final pour le Goncourt – dont il reste favori s’il a traversé les deux premiers jours de la semaine sans récompense. Trois autres romans seraient donc en lice, et surtout deux : Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari (Actes Sud), déjà cité, et La vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Joël Dicker (Editions de Fallois/L’Age d’homme), déjà récompensé. Tant pis, se sont dit les académiciens Goncourt dont Pierre Assouline résume la position collective : « Quant à la question de savoir s’il est gênant qu’un autre jury ait déjà couronné un livre sélectionné par les Goncourt depuis le début septembre (comme c’est le cas avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert distingué par le Grand prix du roman de l’Académie française), il fut rapidement convenu que c’était là un faux problème, que l’on n’avait pas à s’en préoccuper et que, pour tout dire “on s’en fout”. » Le doublé Académie française-Goncourt a déjà bénéficié à Patrick Rambaud en 1997 et à Jonathan Littell en 2006, tandis qu’en 1995, Andreï Makine avait reçu le Goncourt et le Médicis. Le débat de mercredi « promet de belles empoignades », prédit Assouline. D’autant que Linda Lê (Lame de fond, Bourgois) est une outsider non négligeable.
Des sondages sont en cours pour désigner les favoris des lecteurs. Sur le site de Livres Hebdo, revue professionnelle, Jérôme Ferrari a pris la tête devant Patrick Deville (avec respectivement 35 et 30 % des voix). Joël Dicker, en troisième position (22 %), devance largement Linda Lê (13 %). Sur le site de Bibliobs, au public plus mélangé, l'ordre est le même, en plus resserré pour les trois premiers : 32 % pour Jérôme Ferrari, 30 pour Patrick Deville, 25 pour Joël Dicker et 13 pour Linda Lê. Mais ne nous réfugions pas derrière les sondages : Joël Dicker a, me semble-t-il, toutes les chances d’avoir le Goncourt.
A ce propos, une confidence de Pierre Assouline (de l'académie Goncourt) qui répondait hier soir à une réflexion que je lui faisais à propos de mon embarras si j'avais à voter, car j'hésiterais entre Patrick Deville et Joël Dicker. « Vous n'êtes pas le seul... », m'écrivait-il.
Au prix Renaudot, où bien sûr Patrick Deville apparaît aussi (il est partout cette année), Vassilis Alexakis est mon favori pour L’enfant grec (Stock). Christian Authier (Une certaine fatigue, Stock), Anne Berest (Les Patriarches, Grasset) et Jean-Loup Trassard (L’homme des haies, Gallimard) complètent la dernière sélection.

Jeudi et ensuite…

Ce ne sera pas terminé après cette salve retentissante, d’autant que je n’ai pas dit un mot des prix du roman étranger (je suis pourtant occupé à compléter mes lectures, car il m'en reste quelques-uns à découvrir) et de l’essai qui accompagnent certains prix du roman français. Jeudi, le prix de Flore et le prix Décembre (oui, en novembre…) seront attribués. Il y aura encore, la semaine suivante, le prix Wepler/Fondation La Poste, le prix du Premier roman, le prix Interallié, le Goncourt des Lycéens, le prix Mauvais Genre. Soit, en quelques jours, l’essentiel des plus beaux lauriers décernés par des jurys littéraires français.
Je glisse rapidement, pour finir (provisoirement), un chiffre presque effrayant : plus de deux mille prix littéraires sont décernés chaque année en France. Peu d’entre eux, bien sûr, ont un retentissement comparable à ceux que je viens d’évoquer. Et sur lesquels je reviendrai la semaine prochaine, au fur et à mesure des résultats.

mardi 30 octobre 2012

Joël Dicker vers le Goncourt aussi? Il n'est pas seul...

A lire comment Pierre Assouline défendait l'autre jour sur son blog le roman de Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, on peut s'attendre à tout dans huit jours, quand l'académie Goncourt proclamera son prix 2012, y compris à un doublé du jeune écrivain suisse - comme c'était arrivé à Jonathan Littell, Grand prix du roman de l'Académie française et prix Goncourt pour Les Bienveillantes en 2006.
Le premier lauréat de la saison des grands prix littéraires d'automne se trouve en tout cas dans le dernier quatuor, en compagnie des deux favoris cités depuis la fin du moins d'août, Patrick Deville et Jérôme Ferrari. Pour compléter la liste, la discrète Linda Lê, aux qualités littéraires affirmées depuis ses débuts en 1986, reste en embuscade et pourrait être la surprise des éventuels parieurs si une majorité ne se dégageait pas ailleurs.
Écartés de la dernière sélection (annoncée de Beyrouth, où une partie de l'académie Goncourt se trouve pour le Salon du livre), Vassilis Alexakis (sélectionné pour le prix Renaudot), Thierry Beinstingel, Mathias Enard et Joy Sorman (lauréate, annoncée dimanche dernier, du peu connu Liste Goncourt/Choix polonais), peuvent encore espérer, demain, inaugurer le palmarès de la Liste Goncourt/Choix de l'Orient. Ou se rétablir grâce au Goncourt des Lycéens, auquel concourent tous les romans de la première sélection - à l'exception de celui de Mathias Enard, puisque celui-ci l'a déjà reçu.

  • Patrick Deville, Peste & choléra (Seuil)
  • Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert (de Fallois/L'Âge d'homme)
  • Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud)
  • Linda Lê, Lame de fond (Bourgois)