vendredi 22 juin 2012

Le tiroir mystérieux du bureau de Nicole Krauss

Au début, on ne comprend pas grand-chose. Sinon que Nadia parle d’elle-même, de son passé d’écrivaine, de son compagnon d’écriture, un imposant bureau à dix-neuf tiroirs que lui avait confié Daniel, un poète chilien, disparu depuis sous la dictature de Pinochet, bien qu’il n’aimait pas Neruda. Le bureau aussi a disparu, quand Leah, qui dit être la fille du poète, est venue le réclamer. Le caractère concret, presque tangible, des éléments fournis dans le premier chapitre est cependant troublé et atténué par la forme sous laquelle ils sont fournis : Nadia raconte son histoire à un interlocuteur qu’elle appelle « Votre Honneur », comme si elle parlait à son juge, ce qui suppose une culpabilité dont on ne connaît pas les raisons. Serait-elle jugée dans un tribunal, et pour quelle faute ? Quant au bureau lui-même, il recèle au moins deux mystères : son origine est imprécise – il aurait peut-être appartenu à Garcia Lorca, légende ou vérité ? – et un de ses tiroirs, un seul, est fermé, sur on ne sait quel possible secret.
Nicole Krauss sait où se trouve la clef. Et elle nous le dira. Mais pas tout de suite. Car, comme le contenu du tiroir, ses romans ne se donnent pas immédiatement. L’histoire de l’amour, traduit il y a six ans, avait montré déjà son goût des constructions complexes, des récits enchevêtrés. Et l’ouvrage avait rencontré, pour leur bonheur, la patience de lecteurs intrigués puis fascinés par la profondeur de champ offerte dans cette fiction. Elle réédite la performance dans La grande maison, livre en deux parties dont la seconde proposera les pièces manquant au puzzle que constitue la première.
Quatre personnages, ou plutôt quatre groupes de personnages puisqu’aucun n’est solitaire, croisent leurs destins autour d’un meuble dont l’histoire renvoie vers le passé, à la Seconde Guerre mondiale et, dans les années qui l’ont suivie, à la création de l’Etat d’Israël. Lotte, qui a écrit sur le même bureau (un cadeau, a-t-elle dit sans autre explication, comme elle ne donnera pas non plus d’explication au moment où elle le donnera à Daniel), se révèle assez forte pour avoir caché à son mari, qui croyait tout savoir d’elle, une part essentielle de sa vie. Deux notes de musique, toujours les mêmes, jouées sur un piano, fournissent un signe qu’il est longtemps impossible d’interpréter. La quête d’un vieil homme, chargé depuis longtemps de retrouver des objets ayant appartenu à des familles spoliées par les Nazis, traverse les époques et les rassemble dans un bouquet d’échos fragiles, sans guérir vraiment les blessures.
D’une extraordinaire densité et couvrant une gamme étendue d’émotions restituées avec une grande justesse de ton, La grande maison se dévoile couche par couche, avec un plaisir accru par la multiplication des points de vue.
Chacun de ceux-ci mériterait une analyse détaillée, pour lui-même autant que par la manière dont il s’inscrit dans un ensemble bâti à la perfection. Même si Nicole Krauss semble parfois nous embarquer dans des histoires sans grand rapport entre elles, toutes occupent leur place précise dans le roman, et en ôter un seul détail nuirait à la cohérence.
De tous les sentiments qui agitent le livre, celui de la perte est probablement le plus prégnant. Il atteint tous les personnages, à divers titres, et il contamine le lecteur, soumis à quelque chose qui le dépasse et pressentant que sa position privilégiée entre les pages est un magnifique cadeau. Assez rare pour prendre la peine de le déballer lentement.
A la fin, on comprendra tout. Le secret du tiroir fermé et la signification du titre, qui déborde largement de tout ce qu’on avait pu croire. Derniers instants de grâce offerts par une romancière qui nous abandonne, provisoirement, en ayant fait mieux que tenir ses promesses.

jeudi 21 juin 2012

Quid de la belgitude?

La "belgitude" entre dans le Petit Robert 2013. Fichtre! En voilà, un événement qu'il est grand! Je passe sur l'année de retard par rapport au Petit Larousse. Et je note, dans la définition citée par "Le Soir" (), une date de naissance: 1981. Cela demanderait vérification, mais il semble bien que Claude Javeau avait introduit le mot dès 1976, dans un dossier des Nouvelles littéraires coordonné par Pierre Mertens.
Je collaborais, à l'époque, à cet hebdomadaire. Mais je n'en ai rien conservé dans mes archives. Si quelqu'un a été plus conservateur que moi, c'est l'occasion d'une mise au point.

Mo Hayder : adolescente en danger

Un chemin de halage peut être un piège pour une adolescente, quand il prend à Mo Hayder l’envie de l’y emmener se promener. Dans un monde violent, les vies les plus banales offrent des aspérités sur lesquelles la lumière accroche, révélant des énigmes sordides et provoquant des événements qui obligent les personnages à se surpasser. Il en va ainsi pour Sally et Zoë, deux sœurs qui ne se voient plus depuis longtemps, rapprochées pour protéger Millie, la fille de la première, d’une menace de plus en plus présente au fil des pages. Et même une fois tournée la dernière d’entre elles …
Divorcée, Sally est empêtrée dans les problèmes d’argent. Millie souffre de ne pas partager les loisirs de ses amis du lycée, et est imprudemment devenue la débitrice d’un dealer. Celui-ci ayant tourné des films pornographiques pour un homme chez qui travaille Sally. Et au service duquel Zoë, devenue inspecteur de police, a autrefois été stripteaseuse… Les nœuds sont serrés, ainsi qu’il en va souvent dans une ville de province, Bath en l’occurrence, où les trajectoires des uns et des autres ne cessent de se croiser.
Dans un premier temps, Mo Hayder construit sa pelote, enchevêtrement inextricable dont la deuxième partie du roman démontera, fil à fil, la complexité. Et avec une vitesse croissante au fur et à mesure que la vérité se dévoile. La première question étant de savoir qui a tué Lorne, la jeune fille du chemin de halage. Elle restera sans réponse jusqu’à la fin.
Car, et c’est là où Mo Hayder fait très fort, Zoë ne cesse de se tromper. Ses raisonnements sont implacables, ils aboutissent cependant toujours à des conclusions erronées. Si bien qu’on ne sait pas sur quel pied danser quand, après avoir cru tout comprendre, il faut balayer ces fragiles certitudes et retourner à la question initiale.
Les lames de tarot évoquées dans le titre, qui apparaissent dès le début, en disent plus long que ne le voudrait Sally, leur dessinatrice. Dommage pour Millie. Tant mieux pour nous.

mercredi 20 juin 2012

Hugo Hamilton, la culpabilité couche sur couche

Vid Cosic a fait le chemin inverse de tant d’Irlandais, émigrant dans un pays plusieurs fois vidé de ses habitants. Ce menuisier serbe, orphelin de parents morts dans un accident de voiture, porte avec lui, sans le vouloir, la violence de la guerre. Et peut-être même le malheur, alors qu’il voudrait seulement retrouver la paix intérieure perdue en même temps que sa mémoire. Les choses ne se passent pas trop mal : pour avoir trouvé un téléphone et l’avoir restitué à son propriétaire, il se lie d’amitié avec celui-ci. Kevin, avocat, l’aide à s’introduire dans une société dont il ne connaît pas les codes.
Mais Kevin, malgré sa réussite apparente, est un homme bourré de problèmes complexes, fâché avec un père qui a abandonné la famille, inquiet pour une sœur droguée, traître en série à sa petite amie. Et sujet, parfois, à des accès de violence dont Vid, témoin de l’un d’entre eux, aura à subir des conséquences inattendues : l’étranger fait un coupable évident et la cible idéale d’une vengeance.
Sous la difficulté éprouvée pour s’intégrer au peuple irlandais court le thème d’une faute collective. Puisqu’il est serbe, Vid est soupçonné de cruauté. Puisqu’ils sont irlandais, les autres personnages portent la responsabilité de la mort par noyade d’une femme. Elle était enceinte sans être mariée, faute capitale dans un pays très catholique, et un prêtre a peut-être poussé à son assassinat si elle ne se suicidait pas ou si le père de l’enfant illégitime ne se dénonçait pas.
Couche après couche, Hugo Hamilton peint ces culpabilités successives sous le regard d’un homme trop honnête pour concevoir la moindre rouerie derrière les mots. Si Vid ne comprend pas toujours les signaux qui devraient l’alerter en présence d’une menace, ce n’est pas seulement en raison d’une maîtrise incomplète de la langue, mais surtout parce qu’il est habité par une grande innocence.
Depuis qu’on le lit en français, c’est-à-dire depuis Sang impur (prix Femina étranger 2004), le romancier irlandais creuse de plus en plus profond et de mieux en mieux le terreau riche et complexe de l’âme humaine. Après Comme personne, Je ne suis pas d’ici en administre une nouvelle preuve éclatante.

mardi 19 juin 2012

Jean Hatzfeld du marathon à la guerre

De temps à autre, Jean Hatzfeld oublie son point de vue de grand reporter pour basculer dans la liberté et la subjectivité du roman. La ligne de flottaison, livre hanté à l’excès par les questions que le journaliste se pose à lui-même, n’avait qu’à moitié convaincu. Mais il mettait déjà en scène le Frédéric de Où en est la nuit, mieux ancré sur un terrain familier à l’écrivain. Il est près de la frontière entre Éthiopie et la Somalie, sur une ligne de front animée par des combats sporadiques qui justifient sa présence.
Frédéric n’est pas venu là en coup de vent pour recueillir quelques vagues impressions et trois déclarations. Il prend le temps de ne rien faire, ou plutôt de s’intégrer à la population de l’oasis où il a été logé. Il aide les femmes à puiser l’eau, il harnache des chameaux. Son désœuvrement n’est pas improductif : « il savait par expérience que, même si son séjour dans l’oasis tendait à la villégiature et si ses expéditions sur le front se répétaient, ce temps ralenti des derniers jours, lorsque l’attention relâchée s’en remet aux aléas du hasard, peut capter des détails décisifs pour un reportage. »
S’il a envie de prolonger son séjour, c’est aussi et surtout parce qu’il a rencontré Ayanleh Makeda. Aujourd’hui militaire comme les autres, il a été champion olympique du marathon. Il vivait à Paris où il appartenait, avec d’autres vedettes internationales, à l’Ishim Athletic Club monté par un milliardaire kazakh, Nathan Ossipovnitch. Puis Ayanleh a disparu de la scène suite à un contrôle anti-dopage et on n’a plus jamais entendu parler de lui. Pour Frédéric, qui s’intéresse autant au sport qu’à la guerre, peut-être parce que le sport mime la guerre en temps de paix, retrouver l’homme qu’il a vu gagner à Pékin est un hasard extraordinaire.
Intrigué par le destin d’Ayanleh, Frédéric part à la recherche de son épouse Tirunesh, la déniche dans un bar huppé d’Addis-Abeba, gagne sa confiance et lui fait raconter comment le marathonien a accédé à la gloire avant sa chute. La curiosité pousse Frédéric plus loin, sur la piste de l’ostéopathe qui s’occupait du sportif et qui a été elle aussi écartée du noyau de l’équipe…
On est loin des intrigues guerrières qui avaient amené Frédéric sur le front. La question du dopage conduit le journaliste à comprendre, grâce aux explications de spécialistes, comment fonctionnent les équipes d’athlètes africains, à évoquer et à nuancer la rivalité traditionnelle entre Éthiopiens et Kényans, à sonder les motivations des uns et des autres pour établir les différences entre un Haile Gebreselassie courant pour le pouvoir de l’argent et la manière dont Ayanleh Makeda traverse l’espace dans un mouvement dont il a besoin… Le tout avec, en fond de tableau, la figure mythique d’Abebe Bikila, vainqueur des marathons olympiques de Rome et de Tokyo, héros national.
Les « fanas d’athlé » (comme on dit à la télé) se régaleront. Les autres lecteurs ne devraient pas être en reste. Où en est la nuit vaut en effet davantage par sa face humaine que par les médailles et les records. Jean Hatzfeld explore un cas très particulier, mais il y met toute la charge affective avec laquelle Frédéric, son personnage principal, entreprend ses reportages. Mené cette fois sur une route qui l’éloigne des combats, bien qu’il y soit plusieurs fois ramené malgré lui, le journaliste alterne le rythme d’une caravane chamelière avec celui d’un champion. Les autres protagonistes d’un drame adouci par l’acceptation du destin sont des êtres d’exception qu’on prend plaisir à côtoyer. Ayanleh et Tirunesh, bien sûr, mais aussi Hanna, l’ostéopathe. Le romancier a peut-être sué comme un marathonien, mais le résultat est à la hauteur des efforts consentis.

lundi 18 juin 2012

Les tribulations d’un jeune Africain sur les cinq continents

Adam, le héros de L'amour nègre, est le dernier homme plutôt que le premier. Le digne fils de la mondialisation, de la peoplelisation, de la marchandisation. Né dans un petit village africain, adopté par un couple de célèbres acteurs américains – ou plutôt acheté contre un écran plat –, il découvre la vie luxueuse à Hollywood, croise des vedettes, accueille les autres enfants de ses deuxièmes parents au fur et à mesure que croît leur frénésie d’adoption. Adam s’adapte à tout, et même à un troisième père, le sosie de George Clooney, quand Matt et Dolorès se débarrassent de lui après qu’il a engrossé sa sœur, Ming.
Africa et America, les deux premières étapes de sa vie, sont suivies par les autres continents, Oceania, Asia et Europa, dans une succession d’aventures qui s’accélèrent et le placent face au désir d’une femme plus âgée comme à la répression policière.
Adam ne confond pas le coup de bambou et le coup du bambou – il excelle dans celui-ci. Il capte toutes les musiques d’un livre dont la playlist occuperait plusieurs pages. Il décline les marques les plus prestigieuses comme d’autres réciteraient leur alphabet. Il est à lui seul la synthèse d’un monde qui court vers il ne sait quoi (sa perte, peut-être ?), mais qui court.
On s’amuse même à ses malheurs, en se disant que le bonhomme rebondira forcément. Comme Jean-Michel Olivier qui, après cinq romans publiés en Suisse, a lui aussi traversé quelques frontières en décrochant, avec ce roman, le prix Interallié 2010. A la surprise générale: il était loin d'en être le favori et son éditeur, ou plutôt ses éditeurs (les Editions de Fallois et l'Age d'Homme) n'appartiennent pas au cercle très fermé des lauréats habituels des prix français d'automne.