samedi 13 juin 2015

La mort d'Alain Nadaud

Depuis trente ans, Alain Nadaud appartenait au paysage littéraire des écrivains que j'aimais. Je ne connaissais pas l'homme, au contraire de Lucie Cauwe qui m'apprend sa mort ce matin par une note de blog qui vous en dira plus long sur la personne qu'il était. Pour ma part, je me contentais de le lire. Et d'écrire, à l'occasion, un article sur ses ouvrages. En voici quatre, de 1995 à 2007.

Depuis une dizaine d’années, et Archéologie du zéro (1984), Alain Nadaud poursuit une entreprise romanesque très singulière. Traversés de plusieurs thèmes qui s’entrecroisent, ses livres forment une constellation personnelle dont chaque étoile porte la marque d’un créateur aussi attaché à l’imagination qu’à la vraisemblance. Il ouvre des pistes dans ce que nous croyons connaître afin d’asseoir la crédibilité de ce qu’il veut nous présenter, et pour mieux peut-être nous leurrer. Savants et ludiques à la fois, les romans d’Alain Nadaud ressemblent parfois à des essais, ce qu’ils ne sont jamais puisqu’ils ne se privent pas de nous raconter une histoire et de nous faire croiser des personnages nés dans l’esprit de leur auteur.
Le Livre des malédictions pousse à l’extrême les caractéristiques de ces fictions particulières. On y trouve de très érudites notes en bas de pages, des traductions de textes anciens, mais aussi l’enquête d’un détective privé, une brève histoire d’amour ou de désir, des décors exotiques, la guerre des Six-Jours…
Par où commencer ? Par le plus simple, peut-être, par ce qui peut retenir l’intérêt de n’importe quel lecteur avide de résoudre une énigme posée devant lui comme un puzzle aux morceaux épars, et dont il convient, avec l’aide d’un auteur complaisant, de reconstituer l’ensemble.
Suivons donc ce privé dont la voix nous permet de suivre l’aventure. Il est chargé d’une mission en apparence sans surprises, mais qui présentera probablement des aspects plus inattendus : « Simples en apparence – une filature tout ce qu’il y a de plus ordinaire, m’avait annoncé le directeur –, les choses, du moins dans la façon dont notre client venait de me les « expliquer », reposaient sur un fond d’allusions, de sous-entendus, d’approximations, qui les faisait paraître suspectes, et presque incompréhensibles. J’aurais pu mettre ça sur le compte de la gêne qu’il devait éprouver à me demander de suivre sa femme, mais cela aurait été inexact. C’était cette liberté qu’il m’accordait qui me mettait mal à l’aise et me faisait craindre la suite. »
Alexandre Krupsky paraît donc n’avoir qu’une confiance limitée dans la fidélité de sa femme, Olga. Celle-ci est, au laboratoire de paléographie (mal) logé à l’Institut des Plantes à Paris, l’assistance de David Tracher. Une photo dénonciatrice, au laboratoire, montrant Olga Krupsky et David Tracher ensemble suffirait presque à corroborer les soupçons du mari trompé, si cette motivation était bien pour lui à la base de l’enquête demandée. Très vite cependant, les événements se précipitent et infléchissent la suite vers une direction plus palpitante : un mystérieux espion qui observe le détective et Olga, une fuite et une poursuite, une tentative de meurtre, tout cela se succède sur un rythme de thriller. Olga émue, troublée, devient une femme à prendre, ce dont ne manquera pas de profiter l’homme chargé de la surveiller.
Il y a donc ici, à l’évidence, tout autre chose qu’une banale histoire d’adultère. David Tracher, dont on est sans nouvelles depuis quelque temps, est en effet sur la piste de textes anciens et en particulier d’un Livre des malédictions contemporain des manuscrits de la mer Morte. La valeur historique et commerciale de tels documents a mis en branle les services secrets israéliens et les intérêts en jeu dépassent largement la compétence scientifique de David Tracher. Pour être capable de surmonter les obstacles qui jalonnent sa quête, il devrait être un clone d’Indiana Jones dont, malgré la séduction qui émane de lui, il ne possède visiblement pas toutes les qualités d’aventurier.
Sur les traces du chercheur qu’il retrouvera, le détective se trouve finalement bien loin de sa mission de départ…
Mais il ne faut pas, bien sûr, donner tous les détails d’une histoire qui, jusqu’à son terme, ménage quelques surprises au lecteur.
En revanche, il faut insister sur un autre aspect du roman dont la complexité retient l’attention en profondeur et pose quelques questions fondamentales. Pour poursuivre, et terminer, le parallèle imparfait avec les aventures d’Indiana Jones, disons que si la quête ce celui-ci a pu être celle du Saint-Graal, David Tracher est attaché à retrouver les Tables de la Loi, données par Dieu à Moïse et brisées par celui-ci dans un accès de colère… biblique. Le Livre des malédictions n’est qu’une étape sur le chemin de cet objet sacré.
L’existence supposée des Tables de la Loi, leur disparition elle-même, et l’importance qui leur est accordée dans la mythologie chrétienne ouvrent sur des interprétations qu’Alain Nadaud ne se prive pas d’utiliser. L’une de ces interprétations, fournie par les « scriptolâtres » affirme que l’écriture était une donnée première, autonome, une puissance supérieure qui pouvait aller jusqu’à se passer de l’existence même de Dieu pour se faire valoir. Car c’était l’écriture, selon eux, qui était Dieu.
Magnifique image pour un écrivain, bien entendu. La puissance de l’écriture serait donc antérieure à l’utilisation qui en est faite dans les textes des religions du Livre. Et que serait, alors, la Bible ? C’est sans conteste le plus fameux des romans que les hommes aient jamais écrits, puisque, en plus de l’avoir imaginé, ils ont en outre décrété que tout ce qui y figure est vrai. Il est normal que le problème de l’existence de Dieu, à le tourner dans tous les sens, ait provoqué autant de discussions et de conflits, soit demeuré à ce jour insoluble. Car il fallait bien s’évertuer à trouver une cohérence et des justifications aux événements inventés – et donc forcément contradictoires ou incroyables – qui y prennent place.
L’écriture avant Dieu, le roman avant le réel… Voilà qui jette les bases d’un fonctionnement idéal de la fiction selon Alain Nadaud dont Le Livre des malédictions porte en lui-même sa propre justification, qui sous-tend le récit.
Nourri de documents ayant toutes les apparences de matériaux historiques – mais sont-ils authentiques ou inventés ? –, bardé de références dont la vraisemblance est parfaite mais l’origine douteuse, truffé de citations dont on ne sait si elles ont été recopiées ou imaginées, Le Livre des malédictions nous entraîne ainsi dans un dédale d’interrogations successives dont chacune entraîne la suivante dans une logique qui doit tout au fonctionnement du roman.
On en reviendra toujours à ce qui paraît une sorte d’évidence pour tous ceux qui se sont un jour posé la question, mais qui constitue une illumination pour tous les autres : « L’écriture est première pour cette simple raison qu’à travers la matérialité de la graphie une signification se fait jour et s’élabore, qui n’existait pas avant. Le sens sourd de l’acte même de tracer, comme l’eau s’infiltre dans les empreintes de celui qui marche sur le sable frais d’une plage… »
À travers ce livre qui, tout entier, est une métaphore de l’écriture, et qui lui donne une double matérialité puisqu’il a été écrit en même temps qu’il explique son importance majeure, le lecteur lui aussi devient peut-être un personnage de fiction. Son statut, devant le montage de faits proposés à son attention, vacille quelque peu. Qui est le maître du jeu ?
Et, quand David Tracher tient son journal en croyant expliquer simplement ce qui lui arrive, il ne fait encore que rendre les choses plus complexes. La guerre des Six-Jours, dont le déclenchement perturbe les recherches du paléographe, ne serait-elle d’ailleurs pas un autre avatar du texte ?
On sort quelque peu étourdi d’un ouvrage dans lequel l’érudition savante, vraie ou fausse, le dispute au romanesque pur. Mais cette confrontation entre deux pans de l’écriture débouche, dans un miracle d’équilibre, sur du pur plaisir…

Le sixième jour, l’adolescent devient écrivain. Ou plutôt, il sent naître en lui le désir de le devenir. Il est au pensionnat et ne trouve de véritable distraction que dans la lecture. Or les ouvrages à sa disposition se révèlent décevants. Il n’imagine pas de meilleure solution à son problème que de se décider à écrire lui-même ce qu’il aurait envie de rencontrer dans les livres…
Et voilà probablement, tant cet épisode des Années mortes semble autobiographique, pourquoi Alain Nadaud se lance, depuis une vingtaine d’années, dans des entreprises plus ou moins romanesques, où le goût de la fiction se cache parfois (à peine) derrière un sérieux affiché. C’est également le cas dans Aux portes des Enfers qui paraît en même temps et est, comme le précise un long sous-titre, une Enquête géographique, littéraire, historique et légendaire sur les endroits qui, dans l’Antiquité, donnaient accès aux Enfers.
Pour mener à bien ce voyage dans le temps et dans l’espace, l’auteur a commencé par s’inspirer des textes, abondamment cités et référencés avec soin dans des notes en bas de page. Puis il s’est rendu sur les lieux mêmes où les auteurs anciens situaient ces portes qu’on passe normalement une seule fois, puisqu’à de très rares exceptions près, on n’en revient jamais. Sa quête tente d’épuiser le sujet par l’exhaustivité. Et débouche, avec autant de soulagement que de mélancolie, sur un constat d’échec – prévisible. Si, autrefois, les Enfers étaient accessibles par ces portes légendaires, il faut maintenant le chercher en nous, en un lieu moins déterminé et donc plus menaçant.
La précision du romancier est aussi impressionnante que celle du « chercheur ». Dans Les années mortes, le récit de huit jours alterne avec autant d’inventaires – chacun décrivant un objet familier pour l’élève, d’une valise à un cartable en cuir. Mais cette précision est tout aussi trompeuse. Car l’extrême attention aux détails dans les descriptions impose, comme pour l’œil, un temps d’accommodation avant de revenir au récit proprement dit. Qui peut ainsi compter les journées sans en respecter la durée, et y faire entrer un matériau bien plus important grâce au léger effet de flou provoqué par les décalages.
Tout a l’air évident dans l’apprentissage de l’adolescent qui aura vingt ans en 1968. Mais ses découvertes successives sont agencées dans une construction d’une habileté folle. Dans laquelle s’incrustent des moments de séduction auxquels on ne résiste pas.

Qui s’intéresse au père Louis Legrand, devenu moine malgré lui suite à une aventure amoureuse, et qui passa des années, au dix-huitième siècle, à réaliser un immense globe terrestre ? Personne, ou presque. Sinon Alain Nadaud. Il prouve qu’on avait tort d’ignorer ce personnage. Il en a fait le sujet d’un roman passionnant, bourré d’érudition et léger comme une belle histoire sentimentale.
« On ne sait que peu de choses du père Louis Legrand », avertit-il d’emblée. Peu importe. Il restait des blancs sur son globe terrestre aussi, la connaissance du monde étant encore, à son époque, incomplète. Et l’écrivain se coule à la perfection dans la démarche du savant, inventant au besoin tout en restant dans le vraisemblable. A tel point qu’on s’interroge : existe-t-il, dans ce livre, une image cachée, qu’une première lecture ne révèle pas ? Louis Legrand avait bien, en réalisant ensuite un globe céleste, inventé des constellations pour dessiner le visage de sa très chère Laure de Versac.
Le cartographe est un artiste. Sourcilleux sur la précision, aussi grande que possible, et en même temps désireux d’insuffler de la beauté dans son travail. Il faut voir comment Louis Legrand s’applique jusqu’à y laisser la santé : « c’est avec une patience infinie, et avec le même souci, la même attention qu’y aurait mis un peintre que Louis Legrand avait coloré en bleu la masse liquide des océans ainsi que les lacs, les fleuves et leur estuaire, en ocre pâle l’étendue des terres habitées, en vert les forêts »
S’il avait voyagé jusqu’au Canada, où il avait d’ailleurs vécu la brève passion qui allait infléchir sa vie, et s’il avait aussi des notions de cartographie, Louis Legrand ne semblait pourtant pas être destiné à laisser cette œuvre (le globe terrestre existe toujours et se trouve à Dijon). Mais ce fut sa manière de continuer à voyager dans la pièce où il était cloîtré – lui et son globe, puisque les presque six mètres de circonférence de celui-ci obligèrent à démolir un mur pour le déplacer, après la mort de son créateur.
Prendre ainsi la mesure du monde connu et inconnu pousse à des réflexions que l’auteur prête à son personnage, quand il s’interroge par exemple sur le sens de l’inclinaison de la Terre : « Dans le jeu laissé par ces quelques degrés, ne se glisse-t-il pas une part d’impondérable ? N’était-ce pas là aussi ce qui faisait le charme des événements, leur caractère presque romanesque : cet improbable dérèglement des choses par où surgissent l’insolite et l’inattendu. »
Fasciné par les géographies audacieuses (songeons à son essai récent, Aux portes des enfers), Alain Nadaud ne pouvait que tomber en arrêt devant le globe, quand il est allé faire une lecture à la bibliothèque de Dijon : « Je me rappelle fort bien sa douce surface largement bombée, qui miroitait à la lueur d’un soleil gris de novembre. »
Dès le prologue, dans lequel l’écrivain raconte sa découverte, on devine que les énigmes seront nombreuses : une biographie de Louis Legrand, publiée en 1841 et répertoriée à la bibliothèque de Dijon, a été longtemps manquante. On l’a retrouvée dans la famille du marquis de Versac, le père de Laure, dont même les descendants semblent avoir poursuivi la vengeance. Vengeance contre l’homme, d’abord, dont le marquis avait cherché à provoquer la mort. Vengeance contre l’œuvre, puisque le convoi qui transportait les deux globes fut attaqué à sa demande et le globe céleste, détruit, effaçant ainsi à jamais le visage de l’aimée.
Il y a de la passion dans ce bref roman intense. On le referme en se disant qu’on ne jettera plus jamais le même regard sur les cartes et les mappemondes. Car les hommes qui les ont dessinées étaient peut-être, comme Louis Legrand, pleins de désirs inassouvis. Sur le tracé des rivages et des fleuves, sur les escarpements des montagnes et dans les profondeurs des océans, ils ont, pour certains, laissé une part d’eux-mêmes…

Fournir à l’humanité la preuve irréfutable de l’existence de Dieu peut mettre un théologien dans un état proche de la transe. Tout chercheur, fût-il destiné à être canonisé comme saint Anselme, est habité par une passion qui s’extériorise souvent au moment de la découverte. Telle est, du moins, la scène qu’imagine Alain Nadaud dans son nouveau roman, consacré à une figure controversée du 11e siècle.
Cette scène, comme l’essentiel du récit, est rapportée par Clermont de Chartrette, le secrétaire d’Anselme. Dans une version assez différente de biographies mieux connues bien que plus tardives. Et pour cause : le texte de Clermont est un apocryphe – le roman d’Alain Nadaud, qui aime depuis longtemps reprendre les grandes questions sur lesquelles se sont penchés des hommes d’exception : le zéro, le temps, le désert, les portes des enfers… Il ne recule pas devant la complexité d’un problème et parvient pourtant à y insuffler de la vie.
Le plus vivant, dans ce livre, est bien son narrateur. Clermont est un oblat. Il est donc au service de Dieu, comme les prêtres et les moines. Mais il n’est pas certain de vouloir prononcer les vœux définitifs : la chair est faible, la sienne en particulier. Tenaillé par un démon très physique, il ne se sent pas de taille à affronter la chasteté. Il découvrira d’ailleurs que le corps féminin avec lequel il se livre à de plaisants exercices est aussi convoité par d’autres – qui sont, comme par hasard, les plus fervents ennemis d’Anselme.
Car celui-ci – quittons la chair pour revenir à l’esprit –, en utilisant la raison pour prouver l’existence de Dieu, fait fi d’une étape essentielle dans le dogme chrétien : la foi, nécessaire et suffisante. Ses recherches ne peuvent donc être motivées que par quelque impulsion diabolique…
L’an mil est passé par là, avec la grande frayeur de fin du monde qui l’accompagnait. On dirait bien aujourd’hui que l’ambiance, dans cette Eglise, n’est pas cool. Tout est suspect aux yeux de ceux qui se contentent de suivre et d’accepter la doctrine officielle…

Alain Nadaud, une fois encore, réussit un pari audacieux : fusionner le romanesque et l’intelligence. Puiser dans les hypothèses les plus novatrices la matière d’un récit sans en éloigner le lecteur. A condition, quand même, que celui-ci ne soit pas imperméable à ce genre de sujet.

2 commentaires:

  1. Alain Nadaud aimait beaucoup la lecture que tu faisais de ses livres.

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  2. Je ne le savais pas (ou je l'avais oublié, car tu me l'avais probablement déjà dit), mais cela fait toujours plaisir. Même après coup, malheureusement.

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