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jeudi 6 septembre 2018

Jérôme Ferrari, Prix littéraire du «Monde»

Six ans après le Goncourt pour Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari est le lauréat du Prix littéraire du Monde avec A son image, une autre liturgie tout aussi prégnante rythmant un roman qui n'échappe pas à la Corse ni à ses démons tout en puisant dans les lointains les images de violence qu'Antonia saisit sans avoir toujours le courage de les développer...
Le temps d'un office funèbre se dévoile l'obscénité de la photographie quand elle montre l'inmontrable, quand elle se situe au-delà de ce que l'esprit humain peut concevoir en matière de cruauté. En contrepoint, des reportages anciens refont surface dont l'un avait déjà requis Jérôme Ferrari, avec Olivier Rohe (A fendre le cœur le plus dur, 2015): celui de Gaston Chérau pendant la guerre italo-turque de 1911-1912. On y lisait, vers la fin du texte: «certaines choses ne devraient pas exister. Mais puisqu’elles existent, il n’est peut-être pas plus obscène de prendre en compte leur réalité que de la nier. Ou pour le dire autrement: ces photos sont obscènes, c’est vrai, d’une obscénité telle que rien ne peut la racheter; et c’est pour cela qu’il faut les montrer.»
D'une certaine manière, A son image est le prolongement de la réflexion menée dans cet autre ouvrage. Sous forme de fiction, cette fois, où Gaston C. est la version imaginaire du véritable Gaston Chérau et devient un des témoins appelés à la barre du tribunal des horreurs - lui et quelques autres, pour éclairer par leur expérience le travail impossible entrepris par Antonia quand elle en a marre de photographier des mariages ou des conférences de presse du FLNC et part rencontrer la guerre en Yougoslavie déchirée.
Le prêtre qui enterre Antonia, morte accidentellement, est son parrain. Avant d'être appelé à cette vocation, il se mêlait à la jeunesse de son époque et participait volontiers à ses excès. Aujourd'hui, il n'en peut plus d'enterrer des personnes qu'il a connues enfants et souhaiterait quitter cette Corse où pourtant il est chez lui, précisément parce qu'il y est chez lui et que, trop proches, les pécheurs n'osent pas lui confier leurs fautes. Le poids de toutes les vies enlevées trop tôt est devenu trop lourd, la violence est devenue banale et fait s'affronter ceux qui luttaient autrefois ensemble.
Roman à plusieurs couches de réalités diverses, dense et somptueux comme un chant a capella dont les polyphonies corses connaissent la magie, A son image fascine et brûle - de l'intérieur comme celui qui regarde.

Citation
Oui, les images sont une porte ouverte sur l’éternité. Mais la photographie ne dit rien de l’éternité, elle se complaît dans l’éphémère, atteste de l’irréversible et renvoie tout au néant. Si elle avait existé à l’époque de Jésus, le christianisme ne se serait pas développé ou n’aurait été, au mieux, qu’une atroce religion du désespoir.
JERÔME FERRARI
Actes Sud, 218 p., 19 €, ebook, 13,99 €

dimanche 1 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 2. Les incontournables

L'appellation n'est pas de moi mais de... l'incontournable Livres Hebdo qui, comme chaque année, présentant la rentrée littéraire, élit une poignée d'ouvrages dont on sait déjà qu'ils vont beaucoup faire parler d'eux. Une manière de liquider la question, dans le meilleur des cas - ou, dans le pire, une manière d'étouffer tout de suite les ambitions des autres. Mais non, heureusement, ça ne fonctionne pas ainsi et il reste des semaines de lecture avant les premières parutions - un mois et demi, très exactement. Cela laisse le temps de découvrir d'autres choses.
En parallèle, Lire a aussi fait ses choix. Le magazine qui fut d'abord dirigé par Bernard Pivot propose les extraits de quinze ouvrages de la rentrée. Le même nombre que Livres Hebdo, mais bien sûr pas dans le même esprit: la publication du Cercle de la Librairie s'adresse surtout aux professionnels tandis que Lire vise un public plus large d'amateurs et de curieux.

Cela n'empêche pas certains recoupements.

Dans le domaine français, les deux magazines ont retenu, personne ne songera à s'en étonner, le 27e roman d'Amélie Nothomb affublé d'un titre qui laisse entendre qu'elle peut vraiment tout se permettre: Les prénoms épicènes (Albin Michel). Il est vrai qu'elle avait déjà soumis à l'attention de ses lectrices et lecteurs fidèles (et soumis) Métaphysique des tubes, entre autres. Je ne suis pas fou de ses romans, c'est le moins qu'on puisse dire mais, comme chaque année, je placerai tous mes espoirs dans celui-ci. Au risque d'être déçu.
Autre membre du petit club serré sur le territoire commun aux deux listes, Yasmina Khadra - dont je comprends encore moins le succès et la réputation inentamée malgré une remarquable absence de qualités dans son écriture. Là non plus, bien entendu, je ne préjugerai pas de sa réussite littéraire ou non (le succès commercial ne m'intéresse pas vraiment) sans avoir lu Khalil (Julliard) qui semble, comme la plupart de ses livres précédents, être bâti sur un, la majuscule s'impose, Sujet - Claro disait là-dessus des choses éclairantes dans sa plus récente chronique du Monde.
On n'attendait pas vraiment Jérôme Ferrari en période de rentrée littéraire, puisqu'il a déjà reçu le Goncourt. Voici pourtant, chez son éditeur habituel (Actes Sud), A son image, titre qui rime (par le sens seulement, mais quand même) avec photographie.
Alain Mabanckou revient à Pointe-Noire dans Les cigognes sont immortelles (Seuil), on espère qu'il aura en même temps retrouvé un peu de la flamme qui l'animait il y a quelques années et qui me semble avoir été, au moins en partie, étouffée par une surproduction récente - encore que, de ce côté, ça ne s'arrange pas vraiment puisqu'il publie quelques semaines plus tard un Miro chez RMN-Grand Palais. [Mais Alain Mabanckou s'étonne de cette annonce, et me dit ne pas publier d'ouvrage sur Miro à la rentrée. Dont acte.]
Elle a toute sa place dans la rentrée littéraire à laquelle elle devrait apporter la lumière de son regard d'écrivaine et la puissance d'évocation des gestes précis d'une décoratrice: Maylis de Kerangal va faire beaucoup parler d'elle, s'il y a une justice sur le terrain de la littérature, avec Un monde à portée de main (Verticales). Oui, je l'ai lu. Oui, je l'ai adoré.

Dans le domaine étranger, Lire et Livres Hebdo se rejoignent sur deux noms, c'est-à-dire qu'ils sont d'accord, au total, à peu près pour la moitié de leurs sélections.
Zadie Smith est l'un d'eux, et j'attends beaucoup de Swing Time (Gallimard) qui confirmera, je l'espère, le talent fou de cette écrivaine saluée, à juste titre, depuis Sourires de loup.
L'autre est un peu plus inattendu, bien que D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds ait été très remarqué il y a trois ans (mais je ne l'ai pas lu). L'Islandais Jon Kalman Stefansson propose cette année Asta (Grasset).

15 - 7 = 8 autres ouvrages que les rédactions ont retenus en restant chacune dans son coin.

Pour Livres Hebdo, c'est, dans l'ordre où ils sont présentés:

  • Christophe Boltanski. Le guetteur (Stock)
  • Philippe Torreton. Jacques à la guerre (Plon)
  • Aurélie Filipetti. Les idéaux (Fayard)
  • Boualem Sansal. Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard)
  • Christine Angot. Un tournant de la vie (Flammarion)
  • Dan Chaon. Une douce lueur de malveillance (Albin Michel)
  • Jeffrey Eugenides. Des raisons de se plaindre (L'Olivier)
  • Salman Rushdie. La maison Golden (Actes Sud)

Tandis que Lire a choisi:

  • Serge Joncour. Chien-loup (Flammarion)
  • Jérémy Fel. Helena (Rivages)
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
  • Sophie Divry. Trois fois la fin du monde (Noir sur blanc)
  • Anton Beraber. La grande idée (Gallimard)
  • Nicole Krauss. Forêt obscure (L'Olivier)
  • Javier Cercas. Le monarque des ombres (Actes Sud)

mercredi 11 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (1)

Deux fois par an, sauf quand j'oublie de le faire, je vous propose ma sélection des poches qu'il n'aurait pas fallu manquer à leur parution et qu'il n'est pas trop tard pour lire, à la faveur, pourquoi pas, des longues soirées d'hiver. Sélection toute subjective, faut-il le dire, et dans laquelle on trouve des choses inattendues, qui me surprennent parfois moi-même quelques mois plus tard. Mais, que ce soit clair, pour des raisons diverses, ces livres-ci et ceux qui suivront dans les jours prochains, je les ai a-do-rés!

Autour d’une date clé, le 1er octobre 1989, se déploient deux époques – avant et après – dans la vie d’une famille et dans l’Histoire de l’Allemagne de l’Est. Soit, en gros, avant et après le Mur de Berlin. Le roman s’évade au Mexique, où Alexander revient en 2001, bien dans sa peau, bien dans son corps de coureur mais atteint d’un cancer. Les conflits de personnes et de points de vue idéologiques se compliquent les uns par les autres, dans une fresque de haute tenue.

Simon Mawer, Le palais de verre
Dans les années 1920, Viktor Landauer, constructeur automobile tchécoslovaque, et sa femme Liesel se font construire une maison d’avant-garde : métal, béton et surtout verre. Une œuvre d’art, que leurs contemporains ne comprennent pas vraiment. Ils sont, il est vrai, préoccupés d’un mouvement qui enfle en Allemagne et qui se prépare à bouleverser le monde. Dans le même temps où l’amour entre les époux faiblit doucement. La beauté et le bonheur en question.

C’est l’histoire d’un bar. Ou l’histoire de deux amis. Ou du succès qui précède la chute, selon saint Augustin. C’est tout cela à la fois, dans une langue sinueuse et superbe, à travers laquelle les événements sont mis en valeur sous une lumière singulière. Au point de départ, une photo qui n’explique pas tout, et il arrive qu’on l’oublie presque, mais on y revient de temps à autre comme on reprend la clé qui va nous expliquer non seulement l’absence mais aussi la vie. Prix Goncourt 2012.

Emmanuelle Pireyre, Féerie générale
Sur base de sept questions improbables, Emmanuelle Pireyre dessine, comme de bric et de broc, un paysage flou plein de fantaisie et, on le découvrira au fur et à mesure, d’une sagesse souterraine. Quand bien même cette sagesse prend souvent les allures de la folie, aux marges de la raison raisonneuse. Cela pétille comme un vin jeune, on en sort avec le genre d’ivresse que provoque cette boisson : la tête plus légère et un peu mieux faite. Un objet littéraire non identifié, prix Médicis 2012.

Linda Lê, Lame de fond
En confidence, Van, né au Vietnam et installé en France, parle d’outre-tombe. Sa vie s’est conclue sur un fait divers tragique : la voiture que conduisait son épouse l’a écrasé. Van aimerait comprendre ce qui s’est exactement passé, si elle a voulu le tuer ou si l’accident ne résulte que d’un malheureux hasard. Interrompant son long soliloque, trois voix de femmes fournissent quelques clés de ce qui, en aval, a nourri cette histoire. Le chœur n’explique pas tout, mais il est somptueux.

mercredi 7 novembre 2012

Le Goncourt à Jérôme Ferrari

Cinq voix pour Jérôme Ferrari et Le sermon sur la chute de Rome, quatre voix pour Patrick Deville, prix Femina deux jours plus tôt.
Jérôme Ferrari avait eu la bonne idée de revenir à Paris pour y attendre l'annonce des résultats du Goncourt - il habite pour l'instant Abou Dhabi, après avoir vécu notamment en Corse, son territoire de coeur où se déroule d'ailleurs son dernier roman.
C'est l'histoire d'un bar. Ou l'histoire de deux amis. Ou du succès qui précède la chute, comme l'explique saint Augustin: "Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt."
C'est, bien sûr, tout cela à la fois, dans une langue sinueuse et superbe, à travers laquelle les événements sont mis en valeur sous une lumière singulière.Au point de départ, une photo:
Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs.
La photo n'explique pas tout, et il arrive pendant le roman qu'on l'oublie presque, mais on y revient de temps à autre comme on reprend la clé qui va nous expliquer non seulement l'absence mais aussi la vie.
Comme depuis le début de la semaine, la littérature est mise à l'honneur, dans ce qu'elle a de meilleur. C'est-à-dire quand elle s'attache aux mots et à leur musique, recréant leur sens et ouvrant, par la grâce de la poésie, à une signification nouvelle de ce que nous sommes. Mortels, éphémères...