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mercredi 1 janvier 2014

1er janvier 1914 : Henri Ghéon sur Marcel Proust dans la N.R.F.

L'année commence bien pour Marcel Proust - l'année 1914 (et vous, en 2014, ça va?). Même si l'article qui paraît dans le N.R.F. sur Du côté de chez Swann n'est pas un pur éloge, il ouvre une brèche en direction de la maison d'édition qui accueillera, après la guerre, les prochains volumes d'A la recherche du temps perdu. En voici, avant de passer dès demain à une actualité plus fraîche, le texte intégral.



Du côté de chez Swann (À la recherche du Temps perdu), par Marcel Proust (Grasset, 3 fr. 50).

Voilà une œuvre de loisir, dans la plus pleine acception du terme. Je n’en tire pas argument contre elle. Sans doute le loisir est-il la condition essentielle de l’œuvre d’art ? Il peut aussi la rendre vaine. – Toute la question est de savoir, si l’excès de loisir n’a pas conduit l’auteur à passer ici la mesure et si quelque plaisir que nous prenions à le suivre, nous pouvons le suivre toujours. On sent que M. Marcel Proust a devant lui tout le temps qu’il faut pour mûrir, combiner, réussir un ouvrage considérable. Tout le temps est à lui : il en profite à sa façon. Il le considère d’avance comme du temps perdu. Il ne saurait donc le mieux employer qu’à rassembler les souvenirs, encore vivants en lui, d’un temps déjà perdu aussi ! il nous l’avoue, et d’enregistrer une faillite dont il n’aura garde de se vanter, mais dont il tient loyalement à nous rendre compte. Sa vie passée n’est pas un drame et il n’en veut pas faire un drame. Il a vu bien des choses, lu bien des livres, il a fréquenté bien des gens. Le loisir même a entretenu ses sens et son esprit dans un état de réceptivité totale. N’ayant pas à juger, il n’a pas eu à refuser ; il n’a refusé rien… Ainsi, la moindre image de rencontre, le moindre souffle printanier, comme le moindre passant de la rue, ont pris dans sa mémoire une place aussi grande et non moins privilégiée, que les plus rares aventures, que les plus déchirantes passions, que les êtres le plus attachés à sa vie. Loin de lui le dessein de choisir et de « préférer » dans tout cela ! Toutes choses sont égales. Toutes choses, à qui les sait bien observer, renferment un trésor de nuances que l’on n’est pas près d’épuiser et peuvent mettre en jeu les plus subtiles facultés d’analyse que le ciel nous a départies. Après que le loisir de vivre à permis à M. Proust de prendre intérêt et plaisir à chaque moment de la vie, le loisir d’écrire va le mener à n’en tenir aucun pour négligeable, et à faire ce qui est proprement le contraire de l’œuvre d’art, c’est-à-dire l’inventaire de ses sensations, le recensement de ses connaissances et à dresser le tableau successif, jamais « d’ensemble », jamais entier, de la mobilité des paysages et des âmes. – M. Marcel Proust au lieu de se résumer, de se contracter, s’abandonne. Il ne recherche pas la ligne de développement d’un caractère mais ses aspects contradictoires et divers. Il ne prend même pas la peine d’être logique et encore moins de « composer ». Cette satisfaction organique, que nous procure une œuvre dont nous embrassons d’un regard tous les membres, la forme, il nous la refuse obstinément. Le temps qu’un autre eût employé à faire du jour dans cette forêt, à y ménager des espaces, à y ouvrir des perspectives, il le donne à compter les arbres, les diverses sortes d’essences, les feuilles aux branches et les feuilles tombées. Et il décrira chaque feuille, comme différente des autres, nervure par nervure, et l’endroit, et l’envers. Voilà son amusement et sa coquetterie. Il écrit des « morceaux ». Il place son orgueil dans le « morceau » : que dis-je ? dans la phrase. Et quand je dis morceau ou phrase, je dis mal. Nul n’est plus loin des formistes, de Gautier, de Flaubert, de Goncourt, de Renard, que M. Proust. Il ne cultive pas une esthétique le moins du monde parnassienne. Il ne caresse ni la période pleine et sonore, ni l’assemblage juste et poli des mots ; il n’aiguise pas la phrase sèche, ni n’arrondit la phrase ronde… Dans l’affectation à laquelle va fatalement le conduire son repliement sur les détails infinitésimaux qu’a enregistrés sa mémoire, il manifeste sans relâche une extraordinaire spontanéité. S’il doit faire le précieux, c’est la faute du sujet qu’il traite et de l’abondance d’objets qui lui sont toujours proposés : or la phrase n’est là que pour en rassembler le plus grand nombre. Elle tend une sorte de filet, indéfiniment extensible, qui traîne sur le fond océanique du passé et en ramasse toute la flore et toute la faune à la fois. Elle n’est ni aigre, ni menue, ni volontairement contournée ou guindée : elle n’est rien en soi. Elle épouse le tout d’un moment, elle s’y modèle : loin de nous imposer un choix, l’auteur s’en remet à nous de choisir, étalant devant nous à mesure et confusément ce que chaque coup de filet ramène. – Une citation au hasard. Il s’agit des verrières de l’église de Combray :
« Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que, fît-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; l’un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut sous un dais architectural entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office, – à l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint d’un hôtel de style moyen-âge – on voyait s’agenouiller un instant Mme Sazerat posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans une autre, une montagne de neige rose au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière, de son trouble grésil comme d’une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le rétable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. »
Voilà le feu d’artifice d’images et de notations que suscitera un vitrail et M. Proust ne nous fera pas même grâce de Mme Sazerat avec son paquet de gâteaux ; il suffit qu’il se souvienne de l’avoir vue à l’église une fois ! Qu’est donc Mme Sazerat ? Un comparse, dont à peine il reparlera. Mais M. Proust croirait mentir s'il nous celait sa présence fortuite. Qu’il s’agisse d’un vitrail, d’un paysage, d’une figure humaine, d’un cas de conscience, d’un fait-divers, il en va tout de même, et tout est expressément dit. Ce livre a la folie de la sincérité ; il a l’affectation et la préciosité de ce qui se veut trop sincère… Comment donc le juger ?
En vain chercherons-nous à relier ensemble les premiers rêves d’un enfant et cette aventure de M. Swann avec Odette de Crécy que M. Proust ne dut sans doute apprendre que longtemps après son enfance, mais qu’il intercale dans le récit sans raison palpable entre ses promenades d’été à Combray et ses jeux aux Champs-Élysées. Celui qui parle a tantôt sept ans, tantôt quinze ans et tantôt trente. Il mêle les événements et les âges. Sa logique n’est pas la nôtre, non ! Mais aussi bien son livre n’est pas un roman, ni un récit, ni même une confession. C’est une « somme », la somme de faits et d’observations, de sensations et de sentiments, la plus complexe que notre âge nous ait livrée. Son livre n’est pas de ceux qu’on juge du point de vue de l’œuvre d’art, sur l’harmonie de l’ensemble ou la beauté de l’épisode et de la phrase… Nous ne l’avons pas pris comme il fallait. Il ne convenait pas de mettre si peu de temps à le lire. Son livre est « temps perdu » : il se lit page à page, à temps perdu, comme on lit les Essais. Avec tous ses défauts, il nous apporte un vrai trésor de documents sur l’hypersensibilité moderne. On y trouve de la poésie – et de la plus belle, de la psychologie – et de la plus neuve, de l’ironie – et de la plus originale, une peinture du « monde », que nul n’avait faite avant M. Proust, et enfin le spectacle d’une nature infiniment douée, qui veut donner ses preuves avant d’avoir trouvé et sans même chercher sa « forme ». Il faut y prendre, y goûter chaque chose pour ce qu’elle est, quand elle vient. Nous n’avons pas fini d’y puiser, je vous le jure. – Surmontons notre agacement ; même ce qui nous agace ici est sincère. M. Proust raille quelque part ses parents d’oser prétendre « qu’on doit mettre devant les enfants et qu’ils font preuve de goût en admirant d’abord les œuvres que parvenus à la maturité on admire définitivement. » Il avoue humblement qu’il admirait dans son jeune âge « un paysage de Gleyre, ou quelque roman de Saintine ». Et il ajoute que « les mérites esthétiques » ne sont pas « des objets matériels qu’un œil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d’en mûrir lentement les équivalents dans son cœur. » Voilà qui suffirait à nous rassurer sur son esthétisme. Pour esthète qu’il soit, ce n’est pas un esthète de l’espèce commune et ce qu’il nous donne aujourd’hui, personne ne nous l’avait donné, ni la pénombre d’une chambre d'enfant précoce, ni les propos de ces étonnants Verdurin, qui sont les deux réussites extrêmes du livre.

H. G.

samedi 28 décembre 2013

28 décembre 1913 : Proust dans « L'Intransigeant »

Les quelques semaines d'actualité Marcel Proust que je vous fais revivre ici à travers les articles analysant Du côté de chez Swann se termineront mercredi - avec un texte capital pour l'avenir du livre et de sa suite. Aujourd'hui (enfin, aujourd'hui il y a cent ans), c'est L'Intransigeant qui réserve bon accueil au premier roman de l'auteur.



« Du côté de chez Swann »
Une « manière » nouvelle

On parle beaucoup du livre de M. Marcel Proust[1]. On pourra en parler longtemps encore et en dire des choses très diverses. Car, à proprement parler, ce n’est pas un seul livre, mais trois livres très différents de ton, sur de mêmes personnages, en un seul volume. D’autres volumes suivront ; Du côté de chez Swann n’est encore qu’une partie de À la recherche du temps perdu.
Cela explique que l’exposition psychologique du « côté de chez Swann » prenne deux cent vingt-neuf pages. C’est en effet l’exposition d’un ensemble. Dans ces pages, l’auteur présente les lieux et les gens. Le lieu central est Combray, autour de quoi il y a pour les promenades deux côtés opposés : le côté de Méséglise qu’on appelle aussi le côté de chez Swann parce qu’on passe devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes.
Sur ces côtés et les êtres qui les habitent, M. Proust dit tout ce qu’il y a à dire. Il n’écrit pas pour les gens qui lisent en autobus et n’ont pas de temps pour savourer un ouvrage. Quand il a une explication à donner, il ne voit aucune raison de se priver de la développer. Il le fait toujours d’une façon originale et minutieusement précise. Ses descriptions de caractères participent des derniers progrès de la psychologie expérimentale et pourraient servir d’exemples aux remarques de Matière et Mémoire, de Bergson. Cette assimilation est nouvelle dans le roman.
Ainsi, on trouvera quatre pages où est expliqué, avec une sincérité profonde, pourquoi et comment une bouchée de madeleine peut évoquer par associations d’idées un souvenir d’enfance. Ainsi, quatre autres pages clairvoyantes analysent la dualité qui s’établit dans l’âme de l’homme qui lit et est à la fois lui-même et les personnages d’un livre. Ainsi encore les pages où M. Proust fait agir les deux personnages que crée chez un interlocuteur cette simple question : « Est-ce que vous connaissez, monsieur, les châtelaines de Guermantes ? »
Cette habitude de l’analyse psychologique procure à l’auteur des remarques qui sont formulées de la façon la plus heureuse. Par exemple, lorsque, après une longue promenade, on revoit la porte de sa maison :
Et, à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention volontaire : l’Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme un petit enfant.
Voici encore une remarque fine :
Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise.
Et ceci, sur la façon dont on aime à vingt ans et à quarante :
Autrefois, on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard, sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux.
Ces exemples n’étaient-ils pas nécessaires pour faire comprendre la manière de M. Marcel Proust ?
*
Ou plutôt : la manière de la première partie du premier volume de M. Marcel Proust. Car ensuite, le ton change. Nous allons assister à la vie d’un amour, un véritable roman commence. Nous tombons dans le salon, à peine caricatural, des Verdurin. Nous y voyons un blasé israélite, Swann, tomber amoureux fou, comme le pire collégien naïf, d’une cocotte, Odette. Le roman est amusant, paradoxal et minutieux. L’écrivain Du côté de chez Swann y prouve qu’il a la manière de juger les petites choses, cette manière qui distingue certains esprits, aristocrates avec naturel, et les rend incapables de s’empêcher de remarquer que les gants d’une dame sont allés chez le teinturier.
M. Proust fait agir et souffrir ses personnages avec une sensibilité de tortionnaire ; et c’est ainsi que Swann, épuisé de douleur, arrive au bout de son amour, guéri.
*
Aussi sommes-nous bien étonnés de voir, à la troisième partie du livre, une petite Gilberte Swann jouer aux Champs-Elysées. À la fin nous apprenons que Swann a épousé Odette.
Notre voyage du Côté de chez Swann se termine par une jolie évocation de l’avenue des Acacias à la fin du siècle dernier. Et c’est encore là un des visages de M. Proust. Il se montre « vieux Parisien » ; quel charme mélancolique pour nous d’entendre un de ses personnages dire : « Ce soir, nous irons voir jouer Coquelin ».
Certes, on pourrait parler longtemps encore d’un écrivain aussi divers que M. Marcel Proust. Si on relit son livre, on y découvre encore de nouveaux aspects, on y trouve l’amusant spectacle que donne un kaléidoscope. À cette page, c’est la fraîche et émue description d’un clocher, un délicieux paysage d’enfance ; à cette autre nous voici auprès de curieuses gens de province ; ici, une fine ironie attendrie pareille à celle que peut éprouver un entomologiste sous l’œil duquel un insecte s’agite ; là, une phrase de douleur, un homme malheureux qui palpite. De tout cela est composé le livre, comme de pierres précieuses, de coquillages, de fleurs brisées, de scalpels, de microscopes et de cœurs vivants pourrait l’être une inimitable pyramide.
L’Habit Vert.



[1] À la recherché du temps perdu, Du côté de Chez Swann, par Marcel Proust (Bernard Grasset, éditeur).

dimanche 15 décembre 2013

15 décembre 1913 : La preuve par Proust

Gabriel Astruc a tôt fait d’intégrer Marcel Proust, par la bande, à ses chroniques de Gil Blas. Le lundi 15 décembre, il lance, À propos d’un temple enseveli, une réflexion sur la place de la musique à Paris. Il s’agit de faire la part des choses entre le véritable goût musical et le snobisme qui fait aller au concert parce qu’il faut y être allé…
Et c’est dans Du côté de chez Swann qu’il va chercher un exemple, comme si le monde du roman était très précisément le monde réel.

Et vous, belle Madame, qui êtes-vous ?
Vous êtes l’exquise Madame Dupont, la superbe Madame Worms-Mendelssohn, la près parisienne Mrs Bavhard-Thoultan, la douce Conception de la Plata. Vous êtes la très célèbre comtesse de Monteriender à qui Marcel Proust, dans son adorable Swann, fait dire ce mot typique, à l’issue d’une audition qui eût dû surtout évoquer un silence religieux : « C’est prodigieux, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort… depuis les tables tournantes ! »


En voilà une qui ne risque pas d’entendre la phrase dans la sonate de Vinteuil, et que Gabriel Astruc utilise pour prouver qu’on n’aime plus, de nos jours, la musique. Ni le théâtre, ni d’ailleurs aucun spectacle de qualité. C’est bien « un temple enseveli »…


mardi 10 décembre 2013

10 décembre 1913 : Paul Souday trouve "Du côté de chez Swann" obscur

Paul Souday tient le feuilleton littéraire du mercredi dans Le Temps depuis l'année dernière - il occupera la place, prestigieuse, jusqu'à sa mort en 1929. C'est à lui que revient naturellement de traiter Du côté de chez Swann dans le quotidien. Il se fend d'un long article plein de réserves...


Marcel Proust : À la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann, 1 vol., Bernard Grasset

M. Marcel Proust, bien connu des admirateurs de Ruskin pour ses remarquables traductions de la Bible d'Amiens et de Sésame et les Lys, nous donne le premier volume d'un grand ouvrage original : À la recherche du temps perdu, qui en comprendra trois au moins, puisque deux autres sont annoncés et doivent paraître l'an prochain. Le premier comporte déjà cinq cent vingt pages de texte serré. Quel est donc ce vaste et grave sujet qui entraîne de pareils développements ? M. Marcel Proust embrasse-t-il dans son grand ouvrage l'histoire de l'humanité ou du moins celle d'un siècle ? Non point. Il nous conte ses souvenirs d'enfance. Son enfance a donc été remplie par une foule d'événements extraordinaires ? En aucune façon : il ne lui est rien arrivé de particulier. Des promenades de vacances, des jeux aux Champs-Élysées constituent le fond du récit. On dit que peu importe la matière et que tout l'intérêt d'un livre réside dans l'art de l'écrivain. C'est entendu. Cependant on se demande combien M. Marcel Proust entasserait d'in-folios et remplirait de bibliothèques s'il venait à raconter toute sa vie.
D'autre part, ce volume si long ne se lit point aisément. Il est non seulement compact, mais souvent obscur. Cette obscurité, à vrai dire, tient moins à la profondeur de la pensée qu'à l'embarras de l'élocution. M. Marcel Proust use d'une écriture surchargée à plaisir, et certaines de ses périodes, incroyablement encombrées d'incidentes, rappellent la célèbre phrase du chapeau, dans laquelle M. Patin, en son vivant secrétaire perpétuel de l'Académie française, se surpassa pour la joie de plusieurs générations d'écoliers. M. Marcel Proust dira : « Ce doit être délicieux, soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand-mère du petit grain de sel qu'il faut ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris. » Ou encore : « J'allais m'asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un font gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d'un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée de laquelle (?) s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison et comme une construction indépendante, l'arrière-cuisine. » J'ai choisi ces exemples parmi les plus courts.
Ajoutez que les incorrections pullulent, que les participes de M. Proust ont, comme disait un personnage de Labiche, un fichu caractère, en d'autres termes qu'ils s'accordent mal ; que ses subjonctifs ne sont pas plus conciliants ni plus disciplinés, et ne savent même pas se défendre contre les audacieux empiétements de l'indicatif. Exemple : … « Certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que… la sensation même du changement nous est (sic) épargnée. » Ou encore : « … Quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitait (sic) ce quartier… » Le pauvre subjonctif est une des principales victimes de la crise du français ; nombre d'auteurs, même réputés, n'en connaissent plus le maniement ; des poètes joués dans les théâtres subventionnés et des critiques en exercice confondent fusse avec fus, eusse avec eus, bornât avec borna, et hier même un de nos distingués confrères citait, pour s'en moquer comme d'un monument de cacographie, cette phrase du président du conseil, M. Doumergue, laquelle est irréprochable : « Je ne crois pas que l'honorable M. Barthou s'attendît à être renversé. » On ne se figure pas, à moins de les lire d'un bout à l'autre et avec attention, combien sont mal écrits la plupart des ouvrages nouveaux. Visiblement, les jeunes ne savent plus du tout le français. La langue se décompose, se mue en un patois informe et glisse à la barbarie. Il serait temps de réagir. On souriait naguère des efforts d'un directeur de revue qui relevait sur épreuves tous les solécismes de ses collaborateurs. Ce n'était point, paraît-il, une sinécure. On commence à regretter ce courageux grammairien. Et l'on souhaiterait que chaque maison d'édition s'attachât comme correcteur quelque vieil universitaire ferré sur la syntaxe.
Cependant M. Marcel Proust a, sans aucun doute, beaucoup de talent. C'est précisément pourquoi l'on déplorera qu'il gâte de si beaux dons par tant d'erreurs. Il a une imagination luxuriante, une sensibilité très fine, l'amour des paysages et des arts, un sens aiguisé de l'observation réaliste et volontiers caricaturale. Il y a, dans ses copieuses narrations, du Ruskin et du Dickens. Il est souvent embarrassé par un excès de richesse. Cette surabondance de menus faits, cette insistance à en proposer des explications, se rencontrent fréquemment dans les romans anglais, où la sensation de la vie est produite par une sorte de cohabitation assidue avec les personnages. Français et Latins, nous préférons un procédé plus synthétique. Il nous semble que le gros volume de M. Marcel Proust n'est pas composé, et qu'il est aussi démesuré que chaotique, mais qu'il renferme des éléments précieux dont l'auteur aurait pu former un petit livre exquis.
Un enfant prodigieusement sensible a pour sa mère une adoration presque maladive. La solitude l'épouvante, et pour qu'il puisse au moins s'endormir, il faut que cette mère vienne l'embrasser dans son lit. Si elle ne peut ou ne veut venir, pour ne pas s'éloigner de ses invités, par exemple, c'est un vrai drame, presque une agonie. « Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit… » Mais cette curieuse nature d'enfant n'est étudiée que dans quelques pages assez pathétiques. Il ne sera presque plus question par la suite de ces terreurs nocturnes ni de cette tendresse filiale impérieuse et éperdue. Mais d'autres souvenirs se pressent en foule, évoqués par la saveur d'une tasse de thé et d’« un de ces gâteaux courts et dodus appelés “petites madeleines”, qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques ». Ce goût était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche, à Combray, la tante Léonie offrait au petit garçon, voilà bien des années. « La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté… Les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s'étaient abolies ou ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir… Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend force et solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »
Ce n'est pas un cas d'association d'idées, ni même d'images, mais d'impressions purement sensorielles. Et M. Marcel Proust, comme tant d'autres écrivains contemporains, est avant tout un impressionniste. Mais il se distingue de beaucoup d'autres en ce qu'il n'est pas uniquement ni même principalement un visuel, mais un nerveux, un sensuel, et un rêveur. Sa tendance méditative lui joue parfois de mauvais tours. Il s'attarde en songeries infinies sur le caractère et sur la destinée d'êtres fort insignifiants, une vieille tante maniaque, férue de pepsine et d'eau de Vichy, une vieille bonne machiavélique et dévouée, un vieux curé ennemi des vitraux anciens et dépourvu de tout sentiment artistique. Quelques lignes auraient suffi pour croquer ces silhouettes. Certains épisodes troubles n'ont pas l'excuse d'être nécessaires. Que de coupes sombres M. Proust aurait pu avantageusement pratiquer dans ses cinq cents pages ! Mais il y a de bien jolies descriptions qui ne se bornent presque jamais au rendu matériel et que magnifie le plus souvent une inspiration d'esthète ou de poète. « La haie (d'aubépines) formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. » Et cela est éminemment ruskinien. On aimera aussi les surprises et les émotions de l'enfant lorsqu'il voit pour la première fois en chair et en os la duchesse de Guermantes, dont la famille descend de Geneviève de Brabant, et qu'il s'était représentée jusque-là « avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une autre matière que les personnes vivantes ».
Et voici l'explication du titre particulier à ce premier volume : « Il y avait autour de Combray (la petite ville où l'enfant et ses parents passent les vacances) deux côtés pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un côté ou de l'autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu'on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes… Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre… » Mais après deux cents pages consacrées à ces souvenirs et aux anecdotes sur le grand-père, la grand'mère, les grand'tantes et les servantes, nous nous engageons décidément un peu trop « du côté de chez Swann » ; un énorme épisode, occupant la bonne moitié du volume et rempli non plus d'impressions d'enfance, mais de faits que l'enfant ignorait en majeure partie et qui ont dû être reconstitués plus tard, nous expose minutieusement l'amour de ce M. Swann, fils d'agent de change, riche et très mondain, ami du comte de Paris et du prince de Galles, pour une femme galante dont il ne connaît pas le passé et qu'il croit longtemps vertueuse, avec une naïveté invraisemblable chez un Parisien de cette envergure. Elle le trompe, le torture, et finalement se fera épouser. Ce n'est pas positivement ennuyeux, mais un peu banal, malgré un certain abus de crudités, et malgré l'idée qu'a Swann de comparer cette maîtresse à la Séphora de Botticelli qui est à la chapelle Sixtine. Et que d'épisodes dans cet épisode ! Quelle foule de comparses, mondains de toutes sortes et bohèmes ridicules, dont les sottises sont étalées avec une minutie et une prolixité excessives ! Enfin la dernière partie nous montre le jeune héros de l'histoire follement amoureux de sa petite camarade des Champs-Élysées, Gilberte, fille de M. Swann (que les parents du petit garçon ne voient plus depuis son absurde mariage). C'est, je pense, l'amorce du tome qui va suivre et qu'on attend avec sympathie, avec l'espoir aussi d'y découvrir un peu plus d'ordre, de brièveté, et un style plus châtié. On goûtera la conclusion mélancolique du présent volume : une flânerie de l'auteur adulte, vingt ans après, au bois de Boulogne, où il ne retrouve rien de ce qui l'avait tant charmé jadis. Il a la nostalgie des attelages et des élégances anciennes ; les automobiles et les robes entravées lui font horreur. « La réalité que j'avais connue n'existait plus… Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années. »
Paul Souday.


Proust lui répond le lendemain : « Mon livre peut ne révéler aucun talent ; il présuppose, du moins, il implique assez de culture pour qu’il n’y ait pas invraisemblance morale à ce que je commette des fautes aussi grossières que celles que vous signalez. »

dimanche 8 décembre 2013

8 décembre 1913 : Francis Chevassu sur "Du côté de chez Swann" dans "Le Figaro"

Le Figaro, cette fois sous la signature de Francis Chevassu qui tient, en rez-de-chaussée de page quatre, le feuilleton littéraire, revient le 8 décembre sur le roman. Après tout, Lucien Daudet ne l’avait pas analysé. Un livre « fort original » mais qui « risque d’abord de déconcerter ». Il ne ressemble en effet à rien de connu. Un roman ? pas vraiment, il n’est pas romanesque. Une autobiographie ? mais tous les échafaudages sont là. Alors ?


La vie littéraire

C’est un livre fort original que celui de M. Marcel Proust ; mais il risque d’abord de déconcerter ; car il ne se classe à première vue dans aucun genre. Les licences que l’imagination de l’auteur semble y donner abondamment le feraient prendre pour un roman ; mais ces licences ne sont point romanesques. L’absence d’une intrigue et la fantaisie de la composition démontrent, au surplus, que le dernier souci de M. Marcel Proust fut de s’asservir à ce qu’on appelle communément l’observation de la vie. On songerait plutôt que, sous une forme inattendue, il a voulu rédiger une nonchalante et pittoresque autobiographie. Mais le premier soin d’un auteur de Mémoires est de faire, comme on dit, la toilette de ses souvenirs ; de ceux-ci, il en est qu’il exclut, d’autres qu’il pare avec application ; il tâche, en tout cas, à nous dérober les efforts préliminaires, les tâtonnements, les ébauches, tout le travail qui lui fut nécessaire pour imposer à son œuvre une ordonnance harmonieuse ou sévère ; sa construction achevée, il abat les échafaudages. M. Marcel Proust nous fait assister au contraire à la construction d’une autobiographie ; il nous montre avec quelle fantaisie la mémoire apporte, tantôt une pierre, tantôt une autre ; il nous entraîne à sa suite, explorateur tenace, dans les brousses du passé…
La merveilleuse imagination du romancier Wells n’a pas craint de jouer avec les siècles comme un enfant avec les tubes mobiles d’un télescope ; elle a inventé une fantastique machine à rapprocher le passé qui, recueillant au large de l’éther les vibrations dont se composait la vie des anciens hommes, les projette de nouveau sur notre globe et reconstitue sous nos yeux l’apparence, les gestes et la voix des contemporains de Louis XIV ou de Napoléon. M. Marcel Proust a réfléchi que le passé d’un individu n’est ni moins complexe, ni moins formidable que celui de l’humanité ; ses vibrations se prolongent aussi dans le présent de chacun d’entre nous. D’ordinaire, nous les laissons perdre ; quel trésor de méditation et de joie nous échappons ainsi chaque jour ! Car non seulement le passé survit, mais il vit vraiment, ne prend sa réelle valeur et ne s’épanouit que dans le présent… Comme le poète eut raison de dire :
Un souvenir heureux peut être sur terre
Plus doux que le bonheur…
M. Marcel Proust pense comme Musset ; c’est pourquoi il est parti « à la recherche du temps perdu ». À défaut d’une machine comme Wells, il a inventé une méthode pour retrouver le passé…
Les philosophes, qui sont gens affirmatifs, distinguent entre deux sortes de mémoires ; l’une involontaire, dont les caprices sont imprévisibles : ils la méprisent ; et ils estiment l’autre, qui serait au pouvoir de notre volonté. La prédilection des poètes est inverse de celle des philosophes ; ils aiment se fier aux révélations charmantes de la mémoire spontanée ; ils savent que celle-ci est liée à mille sensations fugitives, qui constituent notre personnalité plus que les froides et discutables entreprises de l’intelligence. Au lieu que la plupart des hommes ne prêtent qu’une attention distraite aux images mal coordonnées qui leur traversent l’esprit, les poètes tentent de les retenir sous leur regard intérieur ; M. Marcel Proust procède à la façon des poètes. Il a, comme eux, l’attention avide et inquiète ; la moindre image, il s’en saisit, la caresse, la questionne, analyse toutes ses réponses, les organise ; le plus souvent, il est magnifiquement récompensé, car cette image, en apparence insignifiante, tenait, par une multitude de fils ténus à toute une portion du passé, qu’il croyait à jamais disparue. La plus sûre méthode pour retrouver le temps perdu, c’est d’interroger minutieusement au passage chacune des sensations présentes ; car c’est le passé qui lui donne son charme ; mais tous ne savent pas l’y découvrir. « Je trouve très raisonnable, écrit M. Marcel Proust, la croyance sceptique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, dans un végétal, une chose inanimée, perdues, en effet, pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors, elles tressaillent, nous appellent et, sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
– Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer ; tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée en quelque objet matériel – ou plutôt dans la sensation que nous donnerait cet objet – que nous ne soupçonnons pas. Cet objet dépend du hasard, que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
Il dépendait ainsi d’une tasse de thé que M. Marcel Proust retrouvât et ressuscitât joliment ses souvenirs d’enfance. Un soir, en effet, qu’il émiettait dans cette tasse « un de ces gâteaux courts et dodus appelés « petites madeleines » qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques », il sentit « à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau touchait son palais » qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Soudain, il se revit à bien des années en arrière, petit garçon, dans la chambre de la maison de campagne de Combray, où sa tante, le dimanche matin, lui donnait une petite madeleine trempée dans l’infusion de son déjeuner. Aussitôt « comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts, qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et l’église, et le tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé… »
Des souvenirs d’enfance ne s’analysent pas. Ceux de M. Marcel Proust nous introduisent dans une famille bourgeoise d’il y a vingt-cinq ans ; ils raniment des personnages et une atmosphère d’où commence à se dégager pour nous un charme. Il n’y a pas bien longtemps qu’un recul suffisant nous permet de dégager les traits et le caractère de ce que l’histoire appellera sans doute « l’époque 1888 » ; M. Marcel Proust en a joliment dégagé quelques-uns. On rencontre dans son livre de vieilles gens, son grand-père et sa grand’mère, dit-il, qui, vers le temps où Gambetta constituait son « grand ministère », conservaient un respect aujourd’hui disparu de la hiérarchie et des « classes sociales », étaient fiers sans doute d’être parfaits bourgeois, mais auraient cru commettre une faute en fréquentant « dans la noblesse et la société du faubourg » ; si bien que leur ami M. Swann, pour rester leur ami, était obligé de leur dissimuler qu’il était un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société.
M. Marcel Proust a finement dessiné et coloré la figure de cet Anglais à peu près naturalisé Parisien, amateur d’œuvres d’art et de jolies femmes, acharné à collectionner les chefs-d’œuvre et les amours, sans souci de leur provenance, et qui finit par épouser une « cocotte », comme on disait naguère, et comme on ne dit plus guère aujourd’hui. Mais une « cocotte vraiment lancée », la trop belle Odette de Précy. Ces Monsieur et Madame Swann ne se laissent au reste entrevoir qu’à travers la brume légère qui estompe le passé ; ils furent pour le petit garçon, qui les évoque après un quart de siècle, les magiciens dont tout petit garçon a besoin pour l’aider à transfigurer l’univers ; il était naturel que M. Marcel Proust disposât autour d’eux l’enchantement de ses souvenirs…
Il l’a fait avec un tact exquis et une habileté à laquelle on doit rendre grâce. Rien n’est plus délicat pour un écrivain que de définir des impressions d’enfant ; le moindre artifice littéraire risque de les alourdir ou de les déformer. Les souvenirs de M. Marcel Proust restent dans son livre à l’état de souvenirs, ils sont nets ; et pourtant, l’impression de l’homme mûr qui les évoque ne manque jamais de s’y superposer ; elle ne les transfigure pas ; simplement elle les prolonge en rêverie ou elle les éclaire d’un humour attendri et délicieux ; contrairement à l’usage, c’est le présent qui fait ainsi une auréole au passé… Il faut lire le livre de M. Marcel Proust sans hâte – car il est compact, et c’est le reproche qu’on lui doit adresser – par les après-midi d’hiver tellement ternes, ou par les après-midi d’été tellement éclatants que la réalité prend des airs de se reculer ou de se dissoudre ; il introduit sans violence dans le pays du souvenir, qui est aussi celui de la poésie et, parfois, de l’humour…
Francis Chevassu.

mercredi 4 décembre 2013

4 décembre 1913 : Proust n'a pas le Goncourt

Claude Francueil publie en première page de Gil Blas un long reportage sur « Un scrutin épique » au terme duquel, après onze tours, Marc Elder a reçu le Prix Goncourt pour Le Peuple de la mer. Avant de voter, il fallait manger – on fait les choses dans l’ordre inverse aujourd’hui. Autre différence : après les délibérations, les votes de chaque tour étaient révélés aux journalistes.
Ce jour-là, rien ne semblait devoir se décider. Léon Werth (La maison blanche) ralliait cependant de plus en plus de suffrages : trois voix au troisième tour, quatre au quatrième, puis il en reste là et Alain-Fournier (Le grand Meaulnes) fait son apparition avec trois voix au cinquième tour et quatre au sixième. Le Prix Goncourt ne peut se jouer qu’entre les deux.
Septième, huitième, neuvième, dixième tours, le jury ne parvient pas à dégager une majorité et Lucien Descaves propose Marc Elder – gravement malade, est-ce une qualité littéraire ? Le onzième tour lui apporte six voix, la majorité et le Prix Goncourt. Gustave Geoffroy, le président, n’a même pas eu à user de la prérogative de son poste qui lui donne deux voix si nécessaire. L’ouvrage primé est « un livre de grand mérite », mais qui n’a pas convaincu la postérité.
Quant à Marcel Proust, parce qu’il faut bien une raison à raconter tout cela, il en a été brièvement question, ainsi que le rapporte brièvement Claude Francueuil : « M. Paul Margueritte nous confie qu’au cours de la discussion, M. J.-H. Rosny aîné signala un livre de grande valeur, Du côté de chez Swann, dont l’auteur, M. Marcel Proust, n’avait pas fait acte de candidat. »
Notons aussi que le Times Literary Supplement daté du même 4 décembre publie un long article de Mary Duclaux consacré à Du côté de chez Swann. Proust a commencé sa conquête non seulement de la France mais de l'Europe cultivée...

mercredi 27 novembre 2013

27 novembre 1913 : Lucien Daudet sur "Swann"

Poursuivons, avec cent ans de retard, la revue de presse de l'accueil fait au roman de Marcel Proust...
Le jeudi 27 novembre paraît le premier grand article sur Swann. Il ouvre, ce jour-là, Le Figaro. Il est amical. Bien sûr : il est d’un ami, Lucien Daudet, membre de la claque dont Proust a battu le rappel. Au-dessus de cet article, tout en haut de la première page du quotidien, le nom – en lettres capitales – du Directeur-Gérant du Figaro, Gaston Calmette, dédicataire du roman de Marcel Proust…



Du côté de chez Swann

La personnalité de M. Marcel Proust est entourée d’un halo tout à fait exceptionnel : il est quelqu’un que l’on rencontre rarement, par le fait d’une existence un peu recluse, consacrée presque exclusivement à ses intimes ; mais il est aussi quelqu’un à qui l’on pense beaucoup plus souvent qu’à la plupart des gens que l’on coudoie tous les jours. Son nom seul, prononcé par des personnes qui se voient peu ou qui même ne se connaissaient point, est comme un motif maçonnique de sympathie immédiate, suffit parfois à transformer une camaraderie banale en plus durable amitié ou à faire naître sur des lèvres cérémonieuses et fermées un sourire bienveillant.
L’explication de cette vigilance affectueuse se trouve révélée tout entière dans le livre que vient de publier M. Marcel Proust. Ce livre, les plus proches de ses amis en parlaient depuis quelque temps avec une discrétion passionnée, et les lecteurs du Figaro eurent ici même plus d’une fois la fortune d’en connaître des extraits. Il forme la première partie d’une trilogie, et son titre, Du côté de chez Swann, est orienté, libre et fécond comme un départ pour la promenade, est la si violente et lumineuse projection d’une intelligence et d’une sensibilité, qu’en le lisant on entend une voix profonde et révélatrice, plus encore qu’on n’accomplit l’habituel travail visuel et spirituel de la lecture, et qu’après l’avoir refermé, et avant de le reprendre, l’écho de cette voix se prolonge, évoquant la présence de l’auteur pour ceux qui le connaissent, et, pour les autres, capable de la reconstituer.
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Mon rôle n’est point ici d’analyser cette œuvre, et d’ailleurs on ne le pourrait faire brièvement, à moins d’employer le même arbitraire (malgré l’exactitude apparente) que nous employons lorsque, pour décrire une seule journée, nous faisons la part de la météorologie qui la distingua et celle des faits qui la remplirent. Qu’on imagine seulement, contenue entre deux récits d’apparence autobiographique qui sont les plus beaux, les plus riches de tous les souvenirs d’enfance, une désolante histoire d’amour dont le malheureux et charmant M. Swann est le martyr ; et, – à la manière indirecte d’un chœur antique, ou comme certaines « bordures » de tableaux florentins qui complètent avec une précision différente, plus naïve mais indispensable, le sujet principal – la première et la troisième partie expliquant et précisant bien des faits de la partie centrale.
Dans ces trois parties, et dans le domaine tour à tour objectif et subjectif où nous conduit M. Marcel Proust, ce qui, au même point que le roman lui-même, nous passionne, c’est l’analyse de tous les sentiments, de toutes les sensations, de tous les raisonnements même, de toutes les heures du jour, de tous les aspects de la nature, et cela presque simultanément, car ou devine que, pour l’auteur, l’invisible sans cesse rejoint le visible. Jamais, je crois, l’analyse de tout ce dont est composée notre existence ne fut poussée aussi loin. Pour trouver l’exemple d’une telle pénétration, peut-être pourrait-on citer George Meredith, certaines pages de l’Égoïste ou du Amazing Marriage ; mais la fréquente obscurité de Meredith nous déroute quelquefois, tandis que l’analyse de M. Proust, connaissant l’inconnaissable, expliquant l’inexplicable, est d’une telle clarté qu’elle fait songer à l’éther pur et bleu de certains jours d’été, lequel, pour la sagacité des astronomes qui en connaissent le miracle sans hasard, et pour l’ignorance du public dominical, qui en aime seulement le tiède vélum apparent, est cette immensité dissemblablement accessible à tous : le ciel.
En outre, l’analyse, poussée même beaucoup plus loin, ne va pas d’habitude sans une sécheresse involontaire, ou voulue, une logique implacable et systématique, qui met le lecteur en garde contre soi-même et contre l’auteur. L’analyse de M. Proust est au contraire si parfaitement incorporée à une sensibilité prodigieuse qu’elles se confondent ensemble dans la tristesse comme dans l’ironie, sans qu’on puisse départir l’une de l’autre, et nous en arrivons à croire que son analyse déchaîne notre émotion et que sa sensibilité provoque notre rire, contrairement aux lois habituelles. Et bientôt nous comprenons que, pour certaines natures, analyse et sensibilité sont une seule et même chose, et que l’auteur de Du côté de chez Swann, s’il n’a pas beaucoup pleuré et beaucoup ri lui-même (cela nous devons l’ignorer) a du moins bien souvent versé des larmes sur les tristesses d’une passion sans partage, sur les transports investigateurs et superstitieux d’une jalousie cruelle, que le hasard ou la confiance venaient lui révéler, bien souvent participé aux bonheurs ou aux gaietés d’autrui, avec plus d’intensité même que ces victimes et ses privilégiés, parce que, mieux qu’eux, peut-être, il comprenait et devinait les plus secrètes causes, les plus ténus résultats de leurs malheurs ou de leurs joies.
Aussi, sans contenir une seule ligne « moralisatrice », sans se draper sévèrement dans quelque « doctrine », ni se targuer « d’élévation d’âme », voici un livre qui renferme à chaque page, grâce à la plus aiguë des perspicacités, les plus précieux conseils indirects sur ce que doivent fuir, sur ce que doivent rechercher la noblesse de cœur et la droiture, qui atteint à une extraordinaire grandeur morale (toujours par allusion et de biais), qui est enfin une perpétuelle leçon d’élégance – au sens le plus étymologique du mot – de sentiments.
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M. Proust a connu le Monde en même temps qu’il apprenait à connaître la vie : il n’a pas eu à découvrir, aux environs de la trentième année, une société jusque-là étrangère à son existence (ainsi qu’il arrive à ceux qui commencent à « l’explorer » à cet âge et s’imaginent alors le connaître parce qu’ils sont souvent « invités » et peuvent mettre des noms sur des visages, sans comprendre qu’ils ne dépasseront point ce degré de spectateurs statisticiens, ni ne participeront à aucun acte collectif du Monde puisqu’ils n’y posséderont rien, jamais, même pas une affection ancienne, réciproque et durable). Aussi ne s’attardera-t-il point à décrire vainement et superficiellement des détails extérieurs ; c’est au contraire de leur « intérieur » qu’il fait conclure à leur réalité, en démontant et remontant le mécanisme et les mobiles des êtres qui ordonnent ces détails, qui en font leur direction de vie, le décor journalier de leur existence ou leur manière d’être habituelle.
Mais il y a encore autre chose : Du côté de chez Swann révèle chez son auteur le plus rare des sens, qui est le sens social. C’est ce sens-là qui donne une exceptionnelle clairvoyance au jugement de celui qui le possède, comme aux romans qu’il écrit – s’il en écrit. Savoir se représenter ou nous représenter chacun sur le plan plus ou moins incliné, souvent difficile à discerner clairement, où l’ont situé sa naissance, son habileté ou le hasard ; regarder la façon plus ou moins oblique dont il est éclairé, le plus ou moins de lumière qui émane de lui ou qu’il reçoit des autres ; classer les sociétés diverses et ceux qui les composent comme le botaniste classe les plantes, le naturaliste les animaux, par familles et par individus, avec méthode, sans aveuglement, sans confusion… C’est ce sens-là – souvent cause de souffrance à force de précision et de lucidité – auquel on songe le moins et dont on ne parle jamais ; il est pourtant celui qui devrait le lus utilement nous guider à travers l’humanité.
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Le style de M. Marcel Proust est complètement parallèle à sa pensée : avec une scrupuleuse précision, il contente sans cesse, au-delà du croyable, ce que nous attendons de l’expression par rapport à l’impression reçue. Et quand certaines de ses phrases nous paraissent longues à première vue, nous nous apercevons vite qu’elles se déduisent l’une de l’autre, comme ces boîtes japonaises dont la taille décroissante permet de les réunir en une seule, que chacune d’elles forme un tout commenté par la suivante, et qu’il devait en être ainsi pour que les méandres de la période pussent accompagner toutes les sinuosités de la pensée et suivre son parcours, afin d’aboutir à la justesse absolue. Chaque mot, en effet, est le seul qui pouvait être dit, et même si l’auteur ne trouve, pour exprimer ce qu’il veut faire entendre, qu’un terme technique, il contraint celui-ci à sortir du domaine spécial ou abstrait où il gisait pour faire circuler à travers lui le sang de son œuvre.
Si bien qu’un musicien ou un jardinier, un peintre ou un médecin, peuvent croire, en lisant Du côté de chez Swann, que M. Proust a consacré des années de sa vie à la peinture ou à la médecine. Exacte érudition, non point faite de mots ni improvisée en vue d’un livre, mais pour ainsi dire innée et mettant à mesure M. Proust dans la complète disposition mentale nécessaire à l’art dont il parle, lui permettant enfin une telle abondance d’images que sans cesse ici la réalité se reflète dans un miroir, véridique aussi mais imprévu, qui la complète, la commente et la double…
… Un petit nombre d’écrivains ont su nous donner cette grande foi en eux, la certitude qu’ils disaient ce qu’ils pensaient, sans masque, sans restrictions, et qu’en plus de leur talent ils tenaient encore à notre disposition tout un arsenal de secrets, de conseils, d’enseignements moraux ou pratiques dont nous aurions profité si nous avions vécu en même temps qu’eux et si nous les avions connus.
La littérature, si elle n’est que la manifestation répétée, volontaire, d’un « don » même exceptionnel, demeure un art stérile, égoïste, fermé, le plus éloigné même de l’intelligence. Si, au contraire, chez un être de haute valeur, de grande culture, de compréhension magnifique (quelqu’un, enfin, à qui l’on décerne du génie quand il est mort), elle est le seul moyen d’accorder pensées, science, sensations, en une même harmonie, alors la littérature se dépouille, se décante, redevient en apparence si simple, à force de complexité invisible, qu’on est émerveillé – et découragé.
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Je n’ai jamais compris la docile et courante erreur d’optique intellectuelle qui consiste à ne témoigner une certaine qualité d’enthousiasme que rétrospectivement, à ceux qui ne sont plus, et refuse ce privilège sans restrictions à nos contemporains, surtout s’ils sont jeunes : crainte de se tromper, habitude, bien d’autres choses encore… Il est pourtant si simple de dire que plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu’on parlera du livre de M. Marcel Proust, il apparaîtra comme une extraordinaire manifestation de l’intelligence au vingtième siècle.
… À ce moment, Du côté de chez Swann aura pris sa place, tout naturellement, près de ses égaux, aura rejoint des compagnons illustres qui, tous, sous une forme involontairement adaptée à leur époque respective, mais déjà rivés à la même chaîne immortelle, et attendant qu’il les rejoigne, l’auront devancé au cours des âges ; car tout chef-d’œuvre est un grand cri précurseur, rassemblant par delà le temps, dans le gel noir de l’éternité, les autres chefs-d’œuvre à venir.
Lucien-Alphonse Daudet.

lundi 18 novembre 2013

18 novembre 1913 : un extrait de "Du côté de chez Swann" dans "Gil Blas"

Bernard Grasset, éditeur de Proust, s'y connaissait en matière de lancement de livre. Le 30 octobre, deux semaines avant la parution de Du côté de chez Swann, il avait écrit à Marcel Proust pour lui exposer sa théorie sur le sujet:
Il y a trois façons de parler d’un livre journalistiquement, qui sont, dans l’ordre chronologique, les « indiscrétions », les « extraits », et les « articles de critique ».
Considérons que les indiscrétions ont été fournies par l'entretien du Temps et par l'écho du Figaro. Aujourd'hui - enfin, je veux dire il y a cent ans pour pour jour - c'est Gil Blas qui publie un extrait du roman - les articles d'analyse et de critique sont encore à venir, il faut quand même laisser aux journalistes le temps de lire l'ouvrage.

Soirée de musique

Hier a paru, en librairie, Du côté de chez Swann, le roman attendu de M. Marcel Proust. Nous avons plaisir à publier l’un des chapitres de ce livre remarquable.

C’était chez Me de St. Tuvulé. L’arrivée tardive de Swann réveilla dans le vestibule la meute éparse, magnifique et désœuvrée des grands valets de pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.
L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses aides, nouveau, et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une bête captive dans les premières heures de sa domesticité.
À quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui ; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient autour de Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène, qu’il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si c’eût été le massacre des Innocents ou le Martyre de saint Jacques. Il semblait précisément appartenir à cette race disparue, ou qui peut-être n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore, issue de la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du Maître ou quelque saxon d’Albert Durer. Et les mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et fleurissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une torsade de serpent.
D’autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d’un escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité marmoréenne aurait pu faire nommer comme celui du Palais Ducal : « l’Escalier des Géants » et dans lequel Swann s’engagea avec la tristesse de penser qu’Odette ne l’avait jamais gravi. Ah ! avec quelle joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, mal odorants et casse-cou de la petite couturière retirée dans le « cinquième » de laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu’une avant-scène hebdomadaire à l’Opéra le droit de passer la soirée quand Odette y venait et même les autres jours pour pouvoir parler d’elle, vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était pas là et qui à cause de cela lui paraissaient recéler, de la vie de sa maîtresse, quelque chose de plus réel, de plus inaccessible et de plus mystérieux.
Il ne restait plus à Swann qu’à pénétrer dans la salle du concert dont un huissier chargé de chaînes lui ouvrit les portes, en s’inclinant, comme il lui aurait remis les clefs d’une ville. Mais il pensait à la maison où il aurait pu se trouver en ce moment même, si Odette l’avait permis, et le souvenir entrevu d’une boîte au lait vide sur un paillasson lui serra le cœur.
Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand, au delà de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques succéda celui des invités. Mais cette laideur même de visages, qu’il connaissait pourtant si bien, lui semblait neuve depuis que leurs traits, au lieu d’être pour lui des signes pratiquement utilisables à l’identification de telle personne qui lui avait représenté jusque-là un faisceau de plaisirs à poursuivre, d’ennuis à éviter, ou de politesse à rendre, reposaient, coordonnées seulement par des rapports esthétiques, dans l’autonomie de leurs lignes. Et en ces hommes, au milieu desquels Swann se trouva enserré, il n’était pas jusqu’aux monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au plus permis à Swann de dire qu’ils portaient un monocle), qui, déliés maintenant de signifier une habitude, la même pour tous, ne lui apparussent chacun avec une sorte d’individualité. Peut-être parce qu’il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une blessure monstrueuse qu’il pouvait être glorieux d’avoir reçue, mais qu’il était indécent d’exhiber ; tandis que celui que M. de Bréauté ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au « gibus », à la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait Svann lui-même), pour aller dans le monde, portait collé à son revers, comme une préparation d’histoire naturelle sous un microscope, un regard infinitésimal et grouillant d’amabilité, qui ne cessait de sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à l’intérêt des programmes et à la qualité des rafraîchissements.
— Tiens, vous voilà, mais il y a des éternités qu’on ne vous a vu, dit à Swann le général qui, remarquant ses traits tirés et en concluant que c’était peut-être une maladie grave qui l’éloignait du monde, ajouta : « Vous avez bonne mine, vous savez ! » pendant que M. de Bréauté demandait ;
—  « Comment, vous, mon cher, qu’est-ce que vous pouvez bien faire ici ? » à un romancier mondain, qui venait d’installer au coin de son œil un monocle, son seul organe d’investigation psychologique et d’impitoyable analyse, et répondit d’un air important et mystérieux, en roulant l’r :
— J’observe.
Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune bordure et obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil où il s'incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme capable de grands chagrins d’amour. Mais celui de M. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui, dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants d’esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer aux plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dépravées qu’il faisait rêver de charmes artificiels et d’un raffinement de volupté ; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui, avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes, en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire.
Swann s’était avancé, sur l’insistance de Mme de Saint-Euverte et pour entendre un air d’Orphée qu’exécutait un flûtiste, s’était mis dans un coin où il avait malheureusement comme seule perspective deux vieilles dames assises l’une à côté de l’autre, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu’elles étaient cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs sacs et suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et n'étaient tranquilles que quand elles avaient marqué par leur éventail ou leur mouchoir, deux places voisines : Mme de Cambremer, comme elle avait très peu de relations, étant d’autant plus heureuse d’avoir une compagne, Mme Franquetot, qui était au contraire très lancée, trouvant quelque chose d'élégant, d'original, à montrer à toutes ses belles connaissances, qu’elle leur préférait une dame obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein d’une mélancolique ironie, Swann les regardait écouter l’intermède de piano (« Saint François parlant aux oiseaux », de Lizt) qui avait succédé à l’air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose, Mme de Franquetot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d'où il pouvait tomber d’une hauteur de quatre-vingts mètres, et non sans lancer à sa voisine des regards d’étonnement, de dénégation qui signifiaient : « Ce n’est pas croyable, je n’aurais jamais pensé qu’un homme pût faire cela », Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! »), qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu'elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement.
Marcel Proust.

samedi 16 novembre 2013

16 novembre 1913 : "Le Figaro" annonce "Du côté de chez Swann"

Proust écrit à Gaston Calmette le 13 novembre, et lui demande d’annoncer la parution de Swann, en lui confiant quelques détails complémentaires susceptibles de nourrir la curiosité du journaliste : « Le dernier volume s’appellera Le Temps retrouvé, le second À l’Ombre des jeunes filles en fleurs (Ce n’est pas décidé). Une des parties s’appelle l’Adoration Perpétuelle. »
Gaston Calmette fait passer l’information le 16 novembre dans les échos de Une.


À la recherche du temps perdu.

Tel est le titre étrangement attirant et original d’une véritable « trilogie » romanesque dont notre collaborateur et ami, M. Marcel Proust, publie, cette semaine, la première partie, – Du côté de chez Swann.
L’œuvre est forte et belle – et nous y reviendrons. Elle est le résultat de plusieurs années de réflexion intense, et ceux qui admirent, en M. Marcel Proust, une âme d’artiste et un talent d’écrivain véritablement hors de pair, seront heureux que nous leur signalions, dès aujourd’hui, sa « rentrée » dans la littérature, par un livre si riche de pensée, si vif et nuancé, si digne, en un mot, de la réputation de son auteur.

Du côté de chez Swann sera suivi, nous l’avons dit, de deux autres volumes se rattachant au même ensemble. C’est une noble audace d’entreprendre ainsi une œuvre de vaste envergure et de haute portée. La récompense de M. Marcel Proust est déjà dans l’intérêt et la sympathie que l’apparition de son roman, si personnel et si neuf, provoque de toutes parts dans le public lettré.

mercredi 13 novembre 2013

13 novembre 1913 : un entretien avec Proust

Dans Le Temps daté du 13 novembre 1913 paraît un entretien avec Marcel Proust (la veille, en fait, car le quotidien est publié l'après-midi et daté du lendemain). Le brouillon au moins partiel des réponses de Marcel Proust se trouve dans le deuxième volume de Fragments d'œuvres et correspondance conservé au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (NAF 27350-2). On peut le consulter sur le site Gallica. Comme le font remarquer de nombreux commentateurs, la spontanéité n’est pas la caractéristique principale de cet article d'Élie-Joseph Bois. Il est souvent cité, mais rarement donné dans son intégralité
Le voici tel que les lecteurs du Temps ont pu le lire.

« À la recherche du temps perdu »

Ce titre énigmatique est celui d’un roman dont le premier volume va paraître et autour duquel une grande curiosité est éveillée. Quelques bonnes feuilles en ont circulé sous le manteau et les privilégiés n’en parlent qu’avec enthousiasme. Ce succès, avant la lettre, est souvent un avantage ; il est quelquefois un écueil. Je ne sais pas quel sera demain le suffrage de l’opinion publique, si elle sacrera chef-d’œuvre, comme je l’ai entendu dire, ce premier volume d’À la recherche du temps perdu, qui, tel qu’il est, forme d’ailleurs un tout se suffisant à lui-même, et qui porte le titre particulier : Du côté de chez Swann ; mais je ne risque guère de prédire qu’il ne laissera indifférent aucun de ceux qui l’auront lu. Il en déconcertera peut-être quelques-uns. Du côté de chez Swann[1] n’est pas ce qu’on appelle un livre de chemin de fer, qu’on parcourt du coin de l’œil et en sautant des pages, c’est un livre original, étrange même, profond, réclamant toute l’attention du lecteur, mais la forçant aussi. Il surprend et il étreint, il déroute et il bouleverse. D’action, de cette action qu’on est accoutumé de trouver dans la plupart des romans et qui vous emporte, plus ou moins ému, à travers une série d’aventures jusqu’à un dénouement fatal – il n’y en a pas. Il y a une action pourtant, mais dont les fils sont comme dissimulés avec un souci presque exagéré de discrétion et c’est à nous de nous reconnaître, tandis que nous haletons, pris jusqu’aux entrailles par le développement des caractères que, dans des situations successives, l’auteur grave avec un burin impitoyable. C’est un roman d’analyse, mais je ne sais pas beaucoup de romans d’analyse où l’analyse soit poussée aussi profondément. On a envie par instants de crier : « Assez ! », comme au chirurgien qui ne voudrait rien laisser ignorer des détails de l’opération ; et l’on ne dit pas : « Assez ! » Avec fièvre, on tourne les feuillets pour voir plus au fond de l’âme des êtres ; et l’on voit qu’un Swann aime une Odette de Crécy, et que cet amour se change en passion inquiète, ombrageuse, maladive, accompagnée de tous les tourments de la jalousie la plus atroce ; vous en connaissez évidemment l’équivalent. Il y en a dans tous les romans, dans tous les drames, au détour de toutes les rues. Mais ici nous ne nous bornons pas à l’aspect extérieur des choses ; de gré ou de force, nous entrons dans le cerveau et dans le cœur et dans le corps de cet homme ; un guide impassible nous conduit et nous force à regarder, à lire chaque pensée, à vivre chaque émotion, depuis la joie de donner du bonheur jusqu’à la douleur de la jalousie qui tenaille le cœur et laisse trouble la tête. Et il en est de même pour la tendresse du bambin pour sa maman ; de même aussi pour l’amour ingénu du petit garçon pour la petite camarade de jeu, de même pour tous les sentiments des personnages de Du côté de chez Swann.
M. Marcel Proust est l’auteur de ce livre troublant.
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Le traducteur et commentateur de Ruskin n’est certes pas un inconnu des lettrés. M. Anatole France, pour qui il fait profession d’une reconnaissance infinie, le baptisa – dans une préface à cette œuvre charmante, les Plaisirs et les jours, que M. Marcel Proust ne renie pas mais dont il regrette, c’est son mot, l’extrême indécence – un Bernardin de Saint-Pierre dépravé et un Pétrone ingénu. M. Edouard Rod lui découvrit une parenté avec La bruyère. M. Albert Sorel salua dans le Temps ses débuts. Et puis, à part quelques articles de loin en loin, M. Marcel Proust se recueillit, je veux dire que la maladie le força à se recueillir. Ce n’est pas un nouvel artiste qui se présente aujourd’hui avec Du côté de chez Swann. Il y a dans les Plaisirs et les jours une sorte d’esquisse : la Fin de la jalousie, d’un chapitre le plus impressionnant, de Du côté de chez Swann. Il y a dans la préface à sa traduction de sésame et les lis [sic] l’embryon d’un autre chapitre du livre qui va paraître. Mais l’artiste s’est transformé, son horizon s’est étendu en même temps que sa sensibilité s’affinait et se développait jusqu’au point où il peut dire : « Il n’est pas un seul adjectif qui dans mon œuvre nouvelle ne soit senti ». Telles ces plantes qui ne s’épanouissent que dans la serre chaude, M. Marcel Proust, replié sur lui-même, a puisé dans ses souffrances mêmes une énergie créatrice dont il apporte la preuve aujourd’hui. Il a voulu faire quelque chose. Quoi ? Mieux que si je le disais il va le dire.
Dans la chambre aux volets presque toujours clos, M. Marcel Proust est couché. La lumière électrique accentue le mat du visage, mais deux yeux admirables de vie et de fièvre lancent des lueurs sous le front couvert par la chevelure. M. Marcel Proust est encore l’esclave de la maladie, mais il n’y paraît plus quand l’écrivain, prié de s’expliquer sur son œuvre, s’anime et parle.
— Je ne publie qu'un volume, Du côté de chez Swann, d'un roman qui aura pour titre général À la recherche du temps perdu. J'aurais voulu publier le tout ensemble ; mais on n'édite plus d'ouvrages en plusieurs volumes. Je suis comme quelqu'un qui a une tapisserie trop grande pour les appartements actuels et qui a été obligé de la couper.
» De jeunes écrivains, avec qui je suis d'ailleurs en sympathie, préconisent au contraire une action brève avec peu de personnages. Ce n'est pas ma conception du roman. Comment vous dire cela ? Vous savez qu'il y a une géométrie plane et une géométrie dans l'espace. Eh bien, pour moi, le roman ce n'est pas seulement de la psychologie plane, mais de la psychologie dans le temps. Cette substance invisible du temps, j'ai tâché de l'isoler, mais pour cela il fallait que l'expérience pût durer. J'espère qu'à la fin de mon livre, tel petit fait social sans importance, tel mariage entre deux personnes qui, dans le premier volume, appartiennent à des mondes bien différents, indiquera que du temps a passé et prendra cette beauté de certains plombs patinés de Versailles, que le temps a engainés dans un fourreau d'émeraude. »
Puis, comme une ville qui, pendant que le train suit sa voie contournée, nous apparaît tantôt à notre droite, tantôt à notre gauche, les divers aspects qu'un même personnage aura pris aux yeux d'un autre – au point qu'il aura été comme des personnages successifs et différents – donneront – mais par cela seulement – la sensation du temps écoulé. Tels personnages se révéleront plus tard différents de ce qu'ils sont dans le volume actuel, différents de ce qu'on les croira, ainsi qu'il arrive bien souvent dans la vie, du reste.
Ce ne sont pas seulement les mêmes personnages qui réapparaîtront au cours de cette œuvre sous des aspects divers, comme dans certains cycles de Balzac, mais en un même personnage, nous dit M. Proust, certaines impressions profondes, presque inconscientes.
— À ce point de vue, continue M. Proust, mon livre serait peut-être comme un essai d'une suite de « Romans de l'Inconscient » : je n'aurais aucune honte à dire de « romans bergsoniens », si je le croyais, car à toute époque il arrive que la littérature a tâché de se rattacher – après coup, naturellement – à la philosophie régnante. Mais ce ne serait pas exact, car mon œuvre est dominée par la distinction entre la mémoire involontaire et la mémoire volontaire, distinction qui non seulement ne figure pas dans la philosophie de M. Bergson, mais est même contredite par elle.
— Comment établissez-vous cette distinction ?
— Pour moi, la mémoire volontaire, qui est surtout une mémoire de l'intelligence et des yeux, ne nous donne du passé que des faces sans vérité ; mais qu'une odeur, une saveur retrouvées dans des circonstances toutes différentes, réveillent en nous, malgré nous, le passé, nous sentons combien ce passé était différent de ce que nous croyions nous rappeler, et que notre mémoire volontaire peignait, comme les mauvais peintres, avec des couleurs sans vérité. Déjà, dans ce premier volume, vous verrez le personnage qui raconte, qui dit : « Je » (et qui n'est pas moi) retrouver tout d'un coup des années, des jardins, des êtres oubliés, dans le goût d'une gorgée de thé où il a trempé un morceau de madeleine ; sans doute il se les rappelait, mais sans leur couleur, sans leur charme ; j'ai pu lui faire dire que, comme dans ce petit jeu japonais où l'on trempe de ténus bouts de papier qui, aussitôt plongés dans le bol, s'étirent, se contournent, deviennent des fleurs, des personnages, toutes les fleurs de son jardin, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église, et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de sa tasse de thé.
» Voyez-vous, je crois que ce n'est guère qu'aux souvenirs involontaires que l'artiste devrait demander la matière première de son œuvre. D'abord, précisément parce qu'ils sont involontaires, qu'ils se forment d'eux-mêmes, attirés par la ressemblance d'une minute identique, ils ont seuls une griffe d'authenticité. Puis ils nous rapportent les choses dans un exact dosage de mémoire et d'oubli. Et enfin, comme ils nous font goûter la même sensation dans une circonstance tout autre, ils la libèrent de toute contingence, ils nous en donnent l'essence extratemporelle, celle qui est justement le contenu du beau style, cette vérité générale et nécessaire que la beauté du style seule traduit.
» Si je me permets de raisonner ainsi sur mon livre, poursuit M. Marcel Proust, c'est qu'il n'est à aucun degré une œuvre de raisonnement, c'est que ses moindres éléments m'ont été fournis par ma sensibilité, que je les ai d'abord aperçus au fond de moi-même, sans les comprendre, ayant autant de peine à les convertir en quelque chose d'intelligible que s'ils avaient été aussi étrangers au monde de l'intelligence que, comment dire ? un motif musical. Il me semble que vous pensez qu'il s'agit de subtilités. Oh ! non, je vous assure, mais de réalités au contraire. Ce que nous n'avons pas eu à éclaircir nous-mêmes, ce qui était clair avant nous (par exemple des idées logiques), cela n'est pas vraiment nôtre, nous ne savons même pas si c'est réel. C'est du « possible » que nous élisons arbitrairement. D'ailleurs, vous savez, ça se voit tout de suite au style.
» Le style n'est nullement un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n'est même pas une question de technique, c'est – comme la couleur chez les peintres – une qualité de la vision, la révélation de l'univers particulier que chacun de nous voit, et que ne voient pas les autres. Le plaisir que nous donne un artiste, c'est de nous faire connaître un univers de plus. »
Comment, dans ces conditions, certains écrivains avouent-ils qu’ils cherchent à ne pas avoir du style ? C’est ce que ne comprend pas M. Marcel Proust qui insiste.
— Ils ne le peuvent qu’en renonçant à approfondir leurs impressions !
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Sur la première page de Du côté de chez Swann, M. Marcel Proust a écrit cette dédicace : « À M. Gaston Calmette, comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance. »
— J’ai peut-être, nous dit M. Marcel Proust, des dettes plus anciennes envers des maîtres à qui j’ai, du reste, dédié des œuvres écrites avant celle-ci, mais qui ne paraîtront qu’après, avant tous à Anatole France, qui m’a traité jadis presque en fils. À M. Calmette, j’ai dû de connaître cette joie du jeune homme qui lit imprimé son premier article.
» Et puis, ajoute avec un peu de mélancolie M. Marcel Proust, en me permettant de rendre visite par mes articles à des personnes dont j’avais alors de la peine à me passer, le directeur du journal m’a aidé à passer de la vie de société à la vie de solitude… »
Et le geste du malade indique la chambre sombre, aux volets clos, où n’entre jamais le soleil. Mais le regard est sans tristesse. Si le malade a sujet de se plaindre, l’écrivain a sujet d’être fier. Celui-ci a consolé celui-là.
Élie-Joseph Bois.



[1] Chez Bernard Grasset éditeur.