Affichage des articles dont le libellé est roman policier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est roman policier. Afficher tous les articles

jeudi 9 juillet 2020

Abir Mukherjee, Prix Le Point du Polar européen

Le capitaine Sam Wyndham a traversé le pire de la Grande Guerre, a vu mourir autour de lui la plupart de ses camarades. Son demi-frère a disparu à Cambrai. La grippe espagnole a emporté sa femme. Plus rien ne le retient en Angleterre, même pas son poste à Scotland Yard, qui devient même un atout en faveur de sa nomination à Calcutta. Il prend ses fonctions dans la police impériale en 1919. Il y retrouve les compatriotes d’hommes qu’il a vu combattre et périr en braves à Ypres en 1915. Dans un contexte très différent : « Aujourd’hui, ici à Calcutta, la façon dont nous traitons leurs semblables dans leur propre pays me trouble. »
Un policier « indigène » est son adjoint. Banerjee est allé en pension et à l’université en Angleterre. Son choix d’entrer dans la police, au service des Britanniques, n’est pas apprécié par son père qui soutient la lutte pour l’indépendance. Mais le jeune homme a réfléchi à la question et il a des arguments à faire valoir quand Wyndham, désireux de comprendre, l’interroge à ce sujet : « Je crois qu’un jour nous pourrons effectivement obtenir notre indépendance. […] Si vous partez, monsieur, nous aurons besoin de compétences pour occuper les postes que vous laisserez vacants. C’est aussi valable pour faire respecter la loi que pour le reste. »
Wyndham est plein de bonne volonté. Les préjugés raciaux des colons ne l’encombrent pas. Ceux qui résident en Inde depuis des années et qui, bien entendu, croient y avoir tout compris, le prennent pour un naïf que le temps ramènera au bon sens. « Je crois comprendre que vous êtes nouveau à Calcutta », lui dit-on souvent, dans des formulations diverses. Une manière assez sèche de le renvoyer à son inexpérience du pays.
D’ailleurs, puisqu’il y a quand même une affaire criminelle dans L’attaque du Calcutta-Darjeeling, d’Abir Mukherjee (traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle), seul ou presque, Wyndham doute de la culpabilité d’un opposant aux Britanniques dans le meurtre d’un haut fonctionnaire. Ce coupable arrange tout le monde, pourquoi chercher plus loin ? Il prétend avoir été gagné à la non-violence prônée par Gandhi ? Un pur mensonge, bien sûr !
Mais le Britannique a été assassiné près d’un bordel, l’attaque d’un train qui suivi n’a peut-être aucun rapport avec les actes supposés du révolutionnaire indien, et Wyndham, avec l’aide précieuse bien que parfois ironique de Banerjee, n’entend pas se contenter de fausses évidences. Ce qui met encore davantage en lumière le propos essentiel du romancier : démontrer brillamment l’injustice qui préside à la domination britannique.

vendredi 3 janvier 2020

Agatha Raisin est orpheline

M.C. Beaton, qui s'appelait en fait Marion Chesney, n'a pas révolutionné le roman policier britannique, mais elle s'inscrivait, jusqu'à sa disparition le 30 décembre, à 83 ans, dans une longue série d'autrices à succès. En France, la série des enquêtes farfelues d'Agatha Raisin en a fait une vedette, celles de Hamish Macbeth prennent le même chemin. Une vidéo empruntée au site de son éditeur, Albin Michel, vous permettra de faire connaissance si ce n'était fait auparavant.



Quelques notes brèves sur Agatha Raisin compléteront ce rapide hommage.

La quiche fatale (2016)
Agatha Raisin est une nouvelle enquêtrice britannique, avec deux premiers titres traduits (l’autre est Remède de cheval). Avec son prénom en forme d’hommage, on devine, pour l’essentiel, l’atmosphère et la méthode. En outre, Agatha, retirée à la campagne après une belle carrière londonienne, voudrait être reconnue dans son nouveau milieu. Pas si simple : de vieux secrets pourrissent les relations, et la quiche est douteuse.
Traduit de l’anglais par Esther Ménévis.

Pour le meilleur et pour le pire (2017)
Agatha Raisin est toujours aussi casse-pieds. Il faut qu’elle se mêle de tout, pas question de laisser inexpliquée la mort de son mari, même s’il était un clochard alcoolique. Elle a besoin de comprendre, de faire comprendre, et se croit la seule à savoir. Alors qu’elle se trompe, bien entendu. Pour notre plus grand plaisir : la voir cheminer à l’aveuglette et sûre d’elle est un régal.
Traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier.

Coiffeur pour dames (2017)
Agatha Raisin a beau trouver stupides ses petits jeux de détective, elle ne parvient pas à s’en passer. Elle est bien mal payée d’efforts aussi démesurés que désordonnés pour résoudre l’énigme de la mort du coiffeur pour dames. Celui-ci était surtout un séducteur et un maître-chanteur, les femmes craquaient pour lui avant de passer la monnaie. Tarif unique : 5000 livres. De quoi financer cette huitième aventure.
Traduit de l’anglais par Marina Boraso.

L’enfer de l’amour (2018)
Avec une douzaine d’enquêtes traduites en français (celle-ci est la onzième) et une série télévisée, Agatha Raisin est bien installée dans le paysage britannique. Mariée, mais très mal, elle découvre qu’avant de disparaître, James la trompait. Est-il vivant ? On a retrouvé du sang mais pas de corps. Sa maîtresse, en revanche, est bien morte et il est le principal suspect. Reste à le retrouver.
Traduit de l’anglais par Marina Boraso.

jeudi 24 mai 2018

Quatorze fois Nicolas Le Floch, et la fin...

Jean-François Parot, 71 ans, n'ira pas plus loin que Le prince de Cochinchine, quatorzième volume des enquêtes de Nicolas Le Floch, fin gourmet et commissaire au Châtelet, paru chez Jean-Claude Lattès l'an dernier. A moins qu'avant de mourir hier, il ait eu le temps de terminer un épisode de mieux. J'avais pris l'affaire en route, je ne suis pas allé jusqu'au bout, voici quand même quelques articles brefs - et un plus consistant - sur quatre titres de la série.



Quand Nicolas Le Floch passe à table pour un dîner confortatif, il en oublie son enquête. Et veut connaître, des plats servis, tous les détails qui font venir l’eau à la bouche. Pauses bienvenues dans une affaire sordide qui menace la reine en 1778, après un bal de l’Opéra. On vole des clés et de l’urine. Des libelles et des ouvrages licencieux circulent. Restif de La Bretonne est une mouche – un indicateur de la police. Pas un instant d’ennui dans une époque agitée.


Nicolas Le Floch a vieilli de vingt ans en huit volumes que Jean-François a écrits en moitié moins de temps. En 1780, il est pourtant à peine moins ingambe, apprécie toujours la bonne chère et les plaisirs de la chair. Il a compris que M. de Chamberlin a été assassiné. Avec, peut-être, de lourdes conséquences pour le ministre Sartine, qu’il faudra défendre par fidélité. Malgré l’atmosphère de complot qui règne dans l’entourage du roi. Navigation à vue entre des intérêts divergents.


Jean-François Parot doit écrire les aventures de Nicolas Le Floch en habit, avec sur la table plume, papier, encre, sable et un pain de cire à cacheter qu’il utilise une fois son manuscrit achevé, avant de l’envoyer à son éditeur. Il est tellement plongé dans son 18e siècle qu’il en adopte les pratiques en même temps que le langage. Celui-ci semble, en raison de la distance, légèrement guindé. Mais est-il temps de passer à table, chez Noblecourt ou dans quelque auberge de bonne renommée, que l’écrivain, narines dilatées à la pensée des fumets évoqués, s’empourpre, se libère le col, part corps et âme dans la description d’une cuisine riche et sophistiquée. Puis, les plats avalés avec gourmandise par les protagonistes du roman, le même écrivain se laisse aller à un léger assoupissement, avant de reprendre le flux d’événements tourmentés.
Selon toute vraisemblance, ce tableau ne correspond en rien à la manière dont Jean-François Parot écrit. Mais il nous plaît de l’imaginer ainsi à la tâche, tant il nous projette à l’époque où Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet, chargé des affaires extraordinaires, met son intelligence et sa finesse au service du roi. En particulier quand l’affaire est complexe. Et elle l’est singulièrement dans L’enquête russe, dixième volume d’une série au succès bien mérité.
Nous sommes en 1782, Benjamin Franklin est à Paris où il représente les forces indépendantistes qui cherchent à se dégager de la puissance britannique contre laquelle la France est en guerre. Paul, fils de Catherine II de Russie, voyage incognito en France, sous le nom de comte du Nord – une discrétion toute relative puisque sa présence est très médiatisée, comme ne l’écrit bien sûr pas Jean-François Parot. Et Nicolas Le Floch est chargé d’une mission qui déborde de ses fonctions policières tout en convenant parfaitement à son esprit d’initiative : approcher le prince, gagner sa confiance et s’assurer de la fidélité qu’il manifestera en faveur de la France quand ce sera nécessaire.
Passons sur le plan assez audacieux, et encore plus risqué, mis en place pour obtenir ce résultat. De toute manière, les événements qui surviennent, et au cours desquels s’accumulent les cadavres, obligent Nicolas à improviser. Ce qu’il fera, bien entendu, brillamment, même si, dans la plus grande partie du roman, il ne parvient pas à relier les différents éléments qui se présentent à lui. On serait perplexe à moins. L’auteur a dû travailler l’intrigue autant que l’écriture. De quoi se régaler, en attendant la suite.


Nicolas Le Floch apprend le secret de sa naissance, sauve la vie de Louis XVI et retrouve, en espionne, la mère de son fils. Celui-ci lui demande l’autorisation de se marier. Rien que cela, dans un roman touffu où l’on mange quand même avec goût et appétit entre deux intrigues à la Cour, dont l’affaire du collier n’est pas la moindre. Mais elle se termine, le moment est venu de passer à autre chose, dans la familiarité d’une époque où l’on démolit les constructions sur les ponts de Paris.

dimanche 19 juin 2016

Tout foot, tout livres (7) Philip Kerr

En dehors des moments où les 22 acteurs se trouvent opposés sur la pelouse, et en pleine lumière, il est des épisodes plus discrets dans la carrière d’un joueur. Philip Kerr en creuse un dans son récent Mercato d’hiver, cette période de transferts où les enchères montent. Mais pendant laquelle le froid européen n’empêche pas les entraînements, niveau sportif oblige… avec quelques aménagements dus aux tendances des temps modernes.

« On commençait à 10 heures. Comme d’habitude, on était dehors. Il faisait froid à pierre fendre ce matin-là, et du givre durci couvrait encore la pelouse. Certains des joueurs portaient des écharpes et des gants ; deux ou trois avaient même des collants de femme qui, de mon temps, vous auraient valu cent pompes, deux tours de terrain et des regards lourds de sous-entendus de la part du président. Cela dit, certains d’entre eux s’amenaient avec plus de crèmes de beauté et de produits capillaires dans leur sac de voyage Vuitton que mon ex-femme n’en avait sur sa table de toilette. J’ai même connu des footballeurs qui refusaient de participer aux exercices de jeu de tête parce qu’ils tournaient une publicité pour Head & Shoulders l’après-midi. »

samedi 21 mai 2016

Fred Vargas balade Adamsberg et ses lecteurs

Retrouver Adamsberg, le commissaire fétiche de Fred Vargas, c’est comme enfiler des pantoufles dans lesquelles on se sent bien et dont on ne veut pas changer, même si elles sont usées. Après pas loin d’un quart de siècle, sept romans, quelques nouvelles et une bande dessinée (avec Raymond Baudoin), l’enquêteur de L’homme aux cercles bleus est devenu mieux qu’une silhouette familière : un compagnon de route dont on sourit de retrouver les traits de caractère, les tics de provincial obstiné, une lenteur proverbiale et un entourage professionnel dont on a fini par prendre la mesure, même s’il réserve encore des surprises.
Quatre ans après L’armée furieuse, le nouveau roman de Fred Vargas, Temps glaciaires, remettait donc Adamsberg en selle, pour une enquête où il fait de grands écarts géographiques et historiques. Sur la carte, il y a l’Islande, où s’est déroulé, dix ans plus tôt, un drame dans la brume et le froid. Sur la ligne du temps, il y a Robespierre et une association qui, au prétexte d’étudier ses écrits, reconstitue les séances de l’Assemblée nationale pendant la Révolution, les discours étant interprétés en costumes d’époque.
Au point de départ d’une affaire à tiroirs et à pistes maquillées, un banal suicide : le cadavre d’une femme a été retrouvé, veines ouvertes, dans une baignoire. Pas de quoi, a priori, mobiliser l’équipe d’Adamsberg. Sinon que Bourlin, le commissaire en charge d’un dossier que le juge aimerait classer rapidement, est intrigué par un de ces signes énigmatiques dont Fred Vargas aime parsemer ses romans depuis L’homme aux cercles bleus. Cette fois, il s’agit d’une sorte de H dont la barre, oblique, se double d’une courbe. Danglard, l’érudit de la bande, sera peut-être capable de faire la lumière sur sa signification. Mais non : aucun alphabet, à sa connaissance, n’utilise ce qui n’est donc pas une lettre.
Le suicide d’Alice Gauthier est cependant, en raison de ce signe intrigant, douteux. Il n’en faut plus pour titiller la curiosité d’Adamsberg qui, avec Danglard, accompagne Bourlin chez le destinataire d’un courrier qu’Alice Gauthier avait envoyé peu avant sa mort.
A partir de là, il n’y a plus qu’à tirer les fils. Sinon que la pelote est plutôt serrée et que les fils en question amènent à davantage de questions que de réponses. Le temps de formuler ces interrogations, d’autres cadavres, accompagnés du même signe, ont été découverts.
Voilà pourquoi Adamsberg et Danglard se retrouvent un soir, costumés et perruqués, à écouter un discours prononcé par Robespierre le 17 pluviôse, an II. Voilà aussi pourquoi Adamsberg et Violette Retancourt, la plus massive de la brigade, se retrouvent un jour à sonder des trous de piquets en Islande.
C’est conduit à la perfection, bien que sans grands sursauts. Mais c’est tellement confortable qu’on ne s’en lasse pas.

samedi 2 mai 2015

Ruth Rendell, romancière d'énigmes, mais pas que

Ruth Rendell n'allait pas bien, on le savait depuis quelques mois, et d'apprendre sa disparition aujourd'hui n'est donc pas une véritable surprise. Sa bibliographie est impressionnante et la lire reste une belle expérience, comme je vais tenter de le prouver à travers trois de ses romans.

Dans l’œuvre abondante de Ruth Rendell, une des « reines du suspense » britannique, pour reprendre l’expression consacrée, Jeux de mains fera figure d’apogée littéraire, et pas seulement à cause de son sujet. Celui-ci, certes, aide à percevoir l’ambition de l’auteur : il s’agit d’une enquête sur un écrivain mort. On est en plein dans la littérature, on y restera pendant plus de quatre cents pages, pour le meilleur aux yeux du lecteur, pour le pire parfois aux yeux des protagonistes.
Gerald Candless, quand il meurt à soixante et onze ans, est un auteur à succès qui, bien qu’ayant manqué de peu le Booker Prize lors d’un tournant important de sa carrière, a réussi à se concilier un lectorat fidèle et même la critique, avec certains moments plus difficiles. Son éditeur, qui a entre les mains son dernier manuscrit terminé, envisage de faire écrire la biographie de l’écrivain par une de ses deux filles chéries. Hope refuse, Sarah accepte.
Très vite, c’est l’horreur. Non, Gerald Candless n’était pas du tout celui qu’on pensait puisque l’enquête de Sarah la conduit à apprendre que son père a emprunté le nom de quelqu’un d’autre, un enfant mort. Qui était-il donc ?
Les rapports entre Gerald Candless et ses filles étaient aussi forts qu’étaient formels ceux qu’il entretenait avec son épouse Ursula. Celle-ci avait compris en effet, après quelques années de mariage, qu’elle avait été choisie pour porter ses enfants plus que pour l’accompagner dans sa vie. Elle s’en était fait une raison, se contentant de supporter les humeurs du génie tandis que Hope et Sarah recevaient toute l’affection.
Les bouleversements dus à la mort de l’écrivain avaient donc été moindres pour l’épouse que pour les filles. Et les découvertes de Sarah sont, de la même manière, plus choquantes pour celles-ci que pour celle-là. Tout commence avec un papillon dont le dessin est devenu, avec le temps, la marque de ses livres. Son nom commun est « le fils du ramoneur », et c’est aussi une première clef pour éclaircir l’énigme de la biographie.
Mais Ruth Rendell, comme à l’accoutumée, se révèle d’une habileté diabolique pour faire tenir le suspense jusqu’au bout de son roman, avec d’ailleurs un autre roman imbriqué dans le sien, qui finira par donner encore une autre perspective à ce qu’on avait cru comprendre. Tel est pris qui avait cru comprendre…

Au cœur de ce roman de Ruth Rendell, un peu reluisant personnage qui faisait souvent cette blague idiote : Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau. Pince-mi tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? Il était ainsi Jerry – ou Jock, ou Jeff, au gré de ses partenaires féminines – qui aimait l’humour répétitif. Comme Minty, qu’il appelait toujours Polo, du nom de ses bonbons à la menthe préférés.
Plus inquiétant : il a emprunté de l’argent – jamais remboursé – à toutes les femmes de sa vie. Puis, il a envoyé à quelques-unes une fausse information annonçant sa mort dans un accident, ce qui lui permet de chercher une autre pigeonne. Cela permet aussi à Zillah, la seule qu’il avait épousée, de se remarier, avec un ami d’enfance - un homosexuel dont la respectabilité de parlementaire conservateur se trouve renforcée par l’image du couple.
Malheureusement pour le fragile ordre des choses qui pourrait se mettre en place, Minty est à moitié folle, si l’on peut étiqueter ainsi son obsession maniaque de la propreté alliée à la certitude d’être entourée de fantômes effrayants. Dont celui de Jock, à l’air si vivant que Minty s’arme d’un couteau pour s’en défendre.
Le jour où elle fait disparaître le fantôme dans un cinéma, un certain Jeffrey est retrouvé mort au même endroit. Et l’enquête piétine. Mais à force de fouiner, policiers et journalistes découvrent des faits troublants : Zillah a été bigame, et son parlementaire de mari a une vie moins transparente qu’il n’y paraît...
L’enchaînement pourrait faire virer le roman au vaudeville. Mais sous l’anecdote, c’est le drame qui surgit dans l’angoisse, obligeant les personnages à se poser force questions sur eux-mêmes. Plusieurs destins basculent. Qui restera dans le bateau ?

D’abord, il y a la pluie. A l’exception du prologue, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors, malgré le titre de Promenons-nous dans les bois. L’inspecteur Wexford scrute avec inquiétude le fond de son jardin, où l’eau monte sans discontinuer, où il faudra élever un barrage en sacs de sable, non sans avoir évacué, par précaution, la plupart des objets du rez-de-chaussée vers l’étage. Quand il ne surveille pas le fond de son jardin, l’inspecteur Wexford regarde le ciel en espérant, comme tout le monde dans cette partie du Sussex, une éclaircie qui tarde à se manifester. Plus tard, quand les eaux auront baissé, on pourra vérifier ce dont l’inspecteur est déjà certain : Giles et Sophie, les enfants du couple Dade ne se sont pas noyés pendant l’inondation en compagnie de Joanna, la jeune femme qui leur tenait compagnie au cours du week-end où tous trois ont disparu…
Ruth Rendell, qui déploie ses fictions sur trois registres, est ici dans le pur roman policier, avec une énigme à résoudre par le personnage récurrent de ce volet de son œuvre.
Le mécanisme de l’enquête est maîtrisé à la perfection, avec autant de fausses pistes que l’on peut en espérer, avec des personnages secondaires dont la place dans le récit n’est pas toujours celle qui leur avait été assignée au point de départ, avec aussi et surtout ce qui caractérise la romancière dans tous ses livres : un sens psychologique très fin grâce auquel elle s’autorise des incursions profondes dans les réactions des protagonistes.
Elle décrit d’emblée une scène qui fait froid dans le dos, bien que sans violence physique : les membres d’une secte réunis dans une clairière pratiquent une purification sur un nouvel adepte. La pression est forte et celle-ci jouera un grand rôle par la suite. Longtemps, cependant, cela semble n’avoir qu’une importance mineure. Mais la progression est parfaitement gérée.
Et puis, il y a Wexford. Héros fragile, nourri d’intuitions qui lui sont autant de certitudes douteuses, pas toujours compatissant pour les victimes. Le père des deux ados disparus l’horripile franchement. Il y a de quoi, c’est vrai : l’homme est suffisant et agressif.
Les qualités exceptionnelles déployées par Ruth Rendell lui ont permis de conquérir depuis longtemps un public peu friand d’énigmes policières (pour autant que cela existe). On passe, sous sa signature ou sous celle de Barbara Vine, pseudonyme qu’elle utilise pour une partie de sa production, d’un livre à l’autre presque sans s’apercevoir qu’ils appartiennent à des genres différents. Elle place en effet toujours l’homme au premier plan.
Un homme (ou une femme) que ses faiblesses et les circonstances conduisent à déraper par rapport à la vie « normale ». Comment ? Pourquoi ? C’est toute la question, à laquelle l’écrivain répond avec talent.

dimanche 28 juillet 2013

Des poches pour la route (3)

Il y a deux ans, Michaël Ferrier vivait à Tokyo au moment du tremblement de terre qui, dans la foulée, a donné naissance à un tsunami et a provoqué la catastrophe nucléaire que l’on sait. Il raconte et on tremble avec lui. Pas de peur, ou pas seulement. Mais physiquement, car il transpose la réalité dans une langue poétique qui touche le corps autant que l’esprit. Jamais peut-être n’a-t-on subi un séisme et ses conséquences de manière aussi intime. A moins de s’y être trouvé soi-même, bien sûr.

Mons Kallentoft, Printemps
Malin Fors, quatrième saison – La 5e saison, vient de paraître (Seuil). L’inspectrice qui fonctionne à l’intuition est très remontée contre le poseur de bombe à cause duquel deux petites filles sont mortes, puis leur mère. Une banque semble avoir été visée sur la Grand-Place de Linköping. L’attentat est revendiqué par un groupe inconnu dont c’est la première manifestation. Mais les voix des petites mortes guident Malin dans une tout autre direction. Haletant.

Alan Bennett, So shocking !
Il est toujours temps de vivre une sexualité libérée. Mrs Donaldson et Mrs Forbes, les héroïnes de deux courts romans choquants – choquants pour rire – le découvrent en même temps qu’un goût pour la sensualité qu’elles ne se connaissaient pas. Alan Bennett, spécialiste de la littérature médiévale, est aussi, sur un ton très contemporain, un prince de l’humour et des situations cocasses décrites avec élégance. Comme ses autres livres, celui-ci est de premier choix.

Marcel Theroux, Jeu de pistes
Quand il apprend la mort de son oncle Patrick, Damien March se demande d’abord : « Patrick qui ? » Il l’avait presque oublié. Mais sa disparition le conduit à changer de vie, à se poser beaucoup de questions sur cet homme qui fut un écrivain connu et, par un effet de miroir, à se regarder lui-même d’une tout autre manière. En tirant des fils autour de lui, Damien serre des nœuds. Jusqu’à devoir les trancher dans une conversation finale où tout s’éclaire.

jeudi 4 avril 2013

Kay Scarpetta dans la tourmente


Chaque fois que Kay Scarpetta entre en scène, il faut se préparer à rencontrer des phrases qui, dans un autre contexte, rebuteraient. Cette question, entre autres, qu’elle pose à un enquêteur : « Votre laboratoire d’analyses de traces est-il équipé d’un microscope électronique à balayage couplé à l’analyse dispersive en énergie ? » Ah ! bon ?
Du moins Patricia Cornwell ne peut-elle être soupçonnée de prendre ses lecteurs pour des incultes. Elle leur suppose à peu près autant de savoir que son héroïne en médecine légale, à laquelle ils sont formés depuis vingt ans. Ils ont dénoué avec Kay des énigmes insolubles, ils ont même participé en sa compagnie à des autopsies virtuelles dans Havre des morts. Ils sont prêts à tout accepter.
Ils connaissent aussi les faiblesses de Kay, son passé douloureux, son affection pour sa nièce Lucy, sa manière d’être sur la défensive en accentuant sa froideur, ses liens d’affection fragiles. Ils ne seront pas surpris de la voir, dans Voile rouge, tenter de comprendre pourquoi Dawn Kincaid a tenté de la tuer après avoir assassiné Jack Fielding, l’assistant de Kay, et peut-être aussi d’autres personnes. Elle part en Géorgie interroger la mère de Dawn, elle-même prisonnière dans un pénitencier pour femmes. Kay pense agir de son propre chef. Elle comprendra seulement sur place à quel point elle est manipulée, avant de deviner dans quel but.
Partagée entre la colère et la culpabilité, Kay Scarpetta n’est pas un personnage d’une pièce, même si la romancière insiste parfois trop sur les limites dans lesquelles elle parvient – difficilement – à maîtriser ses émotions. Benton, son mari, fidèle soutien au regard lucide, a beau jeu de lui renvoyer parfois ses défauts au visage, mais davantage comme une tentative de correction de trajectoire que comme une gifle. Sous le secret auquel il est tenu (faut-il rappeler qu’il appartient au FBI ?), cet homme possède une délicatesse bienvenue.
Quant à la trame du récit, elle est, comme la plupart du temps, habile et retorse. Le danger s’approche très près de Kay Scarpetta et, comme cela doit arriver dans les longues séries romanesques, un personnage important, souvent revenu dans les épisodes précédents, disparaît. Lequel ? C’est ce qu’il faudra découvrir, parmi d’autres énigmes entremêlées.

vendredi 15 février 2013

Paul Colize, rock et mystère

Paul Colize, né en 1953 à Bruxelles, a été lecteur de romans noirs avant d’en écrire. Son premier polar raconte comment quelques collègues et lui ont manœuvré pour quitter une entreprise. Il commence par s’autoéditer au début des années 2000, est accueilli par les Editions Krakoen pour La troisième vague (2009), Le baiser de l’ombre (2010) et Le valet de cœur (2011). Il prépare un roman dont le héros est un avocat spécialisé en divorces.
Rock et manipulation dans Back up. Entre les années 60, où un groupe enregistre à Berlin un disque qui ne sortira jamais, et 2010, où un inconnu est renversé par une voiture à Bruxelles près de la gare du Midi avant de sombrer dans le mutisme, plusieurs enquêtes superposées rendent, jusqu’à la fin, le mystère plus intrigant. Elles cherchent pourtant la même chose.
Des chapitres brefs hachent le récit en tranches fines, sur deux lignes narratives qui convergent jusqu’à ne plus en faire qu’une. La bande son, très inspirée par la programmation de Classic 21 (une radio belge aussi), est somptueuse. Et on ne s’étonne pas trop de voir un batteur, celui du back up du fameux enregistrement (il avait remplacé un musicien absent), improviser un concert avec Eric Clapton.


jeudi 14 février 2013

La petite Emma au service de Martha Grimes


Plus un écrivain de romans à énigmes impose un personnage récurrent, plus il a besoin de s’ouvrir un autre espace qui lui permet d’échapper à ce héros parfois encombrant tant ses habitudes sont déterminées par les livres précédents. Martha Grimes, dont le nom est lié depuis trente ans à celui du commissaire Jury, n’a pas procédé autrement. En 1996, elle a créé une petite fille surdouée, Emma Graham, devenue journaliste occasionnelle pour le Conservative, journal de Spirit Lake, après avoir été la cible d’une tentative de meurtre. Elle aime enquêter et, du haut de ses douze ans, aligne avec conviction des évidences qui échappent parfois aux adultes. Moins qu’elle le croit, cependant. Un aspect parfois essentiel des relations humaines lui échappe d’ailleurs : elle ne comprend rien au sexe, forcément, même si elle soupçonne qu’il occupe parfois une place importante dans la résolution d’une affaire embrouillée.
Celle du Mystère de la chambre 51, liée aux romans précédents dont les éléments sont rappelés avec assez d’habileté pour qu’il ne soit pas nécessaire de les avoir lus, renoue avec Le Belle Ruine. Cet hôtel, qui a été incendié, peut-être pour faire disparaître des traces compromettantes, s’appelait en réalité Le Belle Rouen. Mais allez faire prononcer cela à des Américains ! Un bébé a disparu il y a vingt ans. Une petite fille qui s’appelait Fay. Sinon qu’il ne s’agissait pas d’une petite fille, découvre Emma, mais d’un petit garçon : Fey, diminutif de Raphaël. Comme par hasard, au moment où elle s’intéresse à cette enquête ancienne, Emma fait la connaissance d’un certain Ralph, autre diminutif possible de Raphaël, vingt ans. Et le père de l’enfant enlevé, s’il a été enlevé, refait son apparition en ville…
Un véritable sac de nœuds, dans lequel Emma fait son marché, collectionnant les rumeurs et les informations, imaginant ce qui s’est passé autrefois et les conséquences aujourd’hui. Quelques grandes personnes la prennent au sérieux, ou font semblant. Au premier rang de celles-ci, le rédacteur en chef du Conservative qui attend la suite de son feuilleton policier. D’autres tiennent Emma pour quantité négligeable. Ils ont tort, bien sûr. D’autant que Martha Grimes n’a pas simplifié la construction parce que son héroïne est une enfant. C’était, évidemment, le bon choix.

samedi 5 janvier 2013

La dixième enquête de Nicolas Le Floch


Jean-François Parot doit écrire les aventures de Nicholas Le Floch en habit, avec sur la table plume, papier, encre, sable et un pain de cire à cacheter qu’il utilise une fois son manuscrit achevé, avant de l’envoyer à son éditeur.
Il est tellement plongé dans son 18e siècle qu’il en adopte les pratiques en même temps que le langage. Celui-ci semble, en raison de la distance, légèrement guindé. Mais est-il temps de passer à table, chez Noblecourt ou dans quelque auberge de bonne renommée, que l’écrivain, narines dilatées à la pensée des fumets évoqués, s’empourpre, se libère le col, part corps et âme dans la description d’une cuisine riche et sophistiquée. Puis, les plats avalés avec gourmandise par les protagonistes du roman, le même écrivain se laisse aller à un léger assoupissement, avant de reprendre le flux d’événements tourmentés.
Selon toute vraisemblance, ce tableau ne correspond en rien à la manière dont Jean-François Parot écrit. Mais il me plaît de l’imaginer ainsi à la tâche, tant il nous projette à l’époque où Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet, chargé des affaires extraordinaires, met son intelligence et sa finesse au service du roi. En particulier quand l’affaire est complexe. Et elle l’est singulièrement dans L’enquête russe, dixième volume d’une série au succès bien mérité.
Nous sommes en 1782, Benjamin Franklin est à Paris où il représente les forces indépendantistes qui cherchent à se dégager de la puissance britannique contre laquelle la France est en guerre. Paul, fils de Catherine II de Russie, voyage incognito en France, sous le nom de comte du Nord – une discrétion toute relative puisque sa présence est très médiatisée, comme ne l’écrit bien sûr pas Jean-François Parot. Et Nicolas Le Floch est chargé d’une mission qui déborde de ses fonctions policières tout en convenant parfaitement à son esprit d’initiative : approcher le prince, gagner sa confiance et s’assurer de la fidélité qu’il manifestera en faveur de la France quand ce sera nécessaire.
Passons sur le plan assez audacieux, et encore plus risqué, mis en place pour obtenir ce résultat. De toute manière, les événements qui surviennent, et au cours desquels s’accumulent les cadavres, obligent Nicolas à improviser. Ce qu’il fera, bien entendu, brillamment, même si, dans la plus grande partie du roman, il ne parvient pas à relier les différents éléments qui se présentent à lui. On serait perplexe à moins. L’auteur a dû travailler l’intrigue autant que l’écriture. De quoi se régaler, en attendant la suite.

vendredi 4 janvier 2013

Henning Mankell : une vengeance qui traverse le temps


Maintenant qu’il s’est débarrassé de Wallander dans L’homme inquiet, que devient son créateur ? Henning Mankell va bien, à en juger d’après Le Chinois, la plus récente traduction d’un de ses romans. La première page laisse pourtant croire à un documentaire animalier : un loup venu de Norvège glisse dans l’hiver suédois à la recherche de sa pitance. L’écrivain se serait-il reconverti dans un nouveau genre ? Non : page suivante, le loup se nourrit d’un cadavre. Ce repas est, loin des hommes, le premier signe de ce que ceux-ci découvriront ensuite : un carnage dans un village dont presque tous les habitants ont été exécutés avec, semble-t-il, une grande cruauté. Dix-neuf morts, tous âgés, sauf un enfant. Et quelques rares survivants, qui n’ont rien vu, rien entendu.
Vivi Sundberg est une bonne enquêtrice. Quoiqu’un peu trop fidèle aux procédures. Quand Birgitta Roslin, juge, plus encline aux intuitions et aux rapprochements inattendus, pénètre sur la scène de crime, parce qu’elle est la lointaine parente de victimes et non parce qu’elle travaille sur l’affaire, la policière n’aura très vite qu’une envie : la voir partir très loin. Roslin dérange le bel ordonnancement des dossiers, elle emprunte même discrètement, dans une maison du village, des carnets qui racontent une étrange histoire. C’était au temps de la construction des chemins de fer, aux Etats-Unis, quand un de ses ancêtres dirigeait en despote des compagnies d’ouvriers parmi lesquels il détestait particulièrement les Chinois.
Birgitta Roslin va, en effet, partir très loin. En Chine, précisément, tandis que les fils de l’énigme se déploient aussi en terre africaine, au Mozambique et au Zimbabwe – où la Chinafrique montre, de son visage, ce qu’il a de plus hideux. Un morceau de ruban trouvé dans le village sanglant sert de fil rouge (c’est la couleur du ruban) pour un long jeu de piste parsemé de pièges. Henning Mankell semble les ouvrir à plaisir sous les pieds de Roslin, exposée sans prudence à une vengeance qui a traversé le temps.

Et le loup ? Henning Mankell ne l’a pas oublié non plus, puisque ce diable de romancier ne lâche rien en chemin. Il reviendra donc, tout à la fin, comme un clin d’œil qui referme un livre aussi touffu qu’entraînant.

dimanche 17 juin 2012

Un polar entre Hugo et Baudelaire

Victor Hugo n’inspire pas Viviane. Pardon : LA commissaire Lancier. Un clochard qui s’est fait la tête de l’écrivain et trimballe Les châtiments dans sa besace, pas davantage. Et, quand le jeune lieutenant Augustin Monot, licencié en lettres, commence à expliquer sa préférence pour Les rayons et les ombres, ça la gonfle. Craquant, pourtant, le petit Monot. On a beau être commissaire, on n’en est pas moins femme, tentant de maîtriser son poids et ses accès de boulimie, hésitant entre l’autorité et la douceur. Ce qui ne l’aide pas à résoudre l’affaire du clochard. Qui, oui, a été assassiné, on ne vous l’avait pas dit ?
La commissaire n'aime pas les vers n’étant pas avare en raccourcis, il suffit d’un pas, ou plutôt d’un courrier, pour passer de Hugo à Baudelaire, grâce à la découverte d’un poème inconnu qui fait des dégâts autour de lui, après avoir été remarquablement lu par le lieutenant Monot qui a, du coup, bluffé sa commissaire. Un peu dépassée par les références littéraires, mais décidée à résoudre une énigme ponctuée de cadavres. Et d’éclats de rire.
Car Georges Flipo, nouveau venu sur le terrain du polar, n’a rien perdu de l’esprit farfelu qui animait certains de ses livres précédents. S’il a soigné l’intrigue et les décors, c’est pour mieux se permettre de faire des vagues dans les dialogues et les incises. De donner un coup de pied dans un indice qui traîne là, histoire de devoir le ramasser plus loin. Malgré la présence menaçante d’un assassin, malgré d’autres enquêtes qui interfèrent avec la principale, tout cela est joyeusement loufoque. Il est permis de se laisser aller au rythme allègre sur lequel l’auteur distille horreurs et clins d’œil.
Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, Georges Flipo avait décidé de remettre son duo en selle pour une nouvelle aventure, parue depuis (La commissaire n'a point l'esprit club). Rendez-vous, cette fois, dans un club de vacances sur une île grecque, là où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, ainsi que l’aurait dit Baudelaire.

dimanche 15 janvier 2012

Le chat de Martha Grimes a tout vu

Quand le seul véritable témoin d’un crime est incapable de parler, le commissaire Richard Jury ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’il pourrait dire. Mais comment comprendre le regard d’un chat, même si celui-ci a dû assister au meurtre de Mariah Cox? Bibliothécaire sans histoires, elle menait en réalité une double vie qui explique l’élégance des vêtements trouvés sur son cadavre, derrière un pub.
Martha Grimes, qui a donné depuis longtemps une vraie vie à son personnage fétiche, l’approfondit de livre en livre. Jury n’est pas insensible au charme féminin en général mais pense surtout à Lu, encore à l’hôpital après une mésaventure racontée dans un volume précédent. Son esprit vagabonde parfois loin de l’enquête. Il y revient cependant toujours, ne serait-ce que parce qu’elle se complique avec la découverte d’un deuxième cadavre. Et parce que la femme de Cummins, le flic local, est assez obsédée par les chaussures de luxe pour que ses lumières soient précieuses.
Il y a, dans Ce que savait le chat comme dans les autres polars de Martha Grimes, moins de surprises que de confort provoqué par des habitudes bien ancrées. Mais l’intrigue est construite à l’ancienne, avec un soin maniaque pour poser des indices discrets et élaborer des pistes qui seront suivies en vain. C’est de la belle ouvrage, au classicisme solide.

vendredi 2 décembre 2011

Camilla Läckberg, comme Agatha Christie - en moins bien

Camilla Läckberg, la nouvelle reine suédoise du polar bénéficie, comme d'autres, de la vogue qui porte, dans le genre, les auteurs scandinaves. Mais - même si je dois préciser que je n'ai pas lu ses ouvrages précédents, c'est-à-dire ceux qui l'ont rendue célèbre et qui peut-être méritent l'attention - je m'interroge sur ce qu'au Nouvel Observateur on appelle les raisons d'un succès. Cyanure est un roman policier construit à la manière d'Agatha Christie, mais sans le charme que celle-ci a donné à des intrigues aujourd'hui légèrement surannées - le côté suranné ajoutant d'ailleurs au charme...
Martin, un flic manquant d'expérience, a été invité par sa petite amie Lisette à une fête familiale organisée sur une petite île à l'occasion de Noël. A la tête de la dynastie, le vieux Ruben, richissime homme d'affaires dont la descendance lorgne avec avidité sur la fortune. Lors d'un repas, Ruben meurt, empoisonné au cyanure comme le prouve la caractéristique odeur d'amandes amères dont les (mauvais) romans policiers font souvent usage. Puis un de ses petits-fils, Matte, est assassiné par balle...
L'atmosphère lourde, le soupçon généralisé, la haine glissée comme un coin entre les membres de la famille, le huis clos assuré par une tempête qui interdit de se porter sur le continent... et Martin en observateur maladroit, tout est rassemblé pour une énigme classique, à résoudre en 150 pages comme une partie de Cluedo.
Mais quelle pesanteur! Camilla Läckberg traîne son ennui et tente de nous le faire partager. Elle y réussit à peu près. C'est d'ailleurs la seule réussite de ce roman à oublier au plus vite.

jeudi 21 octobre 2010

Wallender, dernière enquête

Aujourd'hui, tout le monde parle de Henning Mankell et de son nouveau roman. Enfin, tout le monde, c'est peut-être excessif. Mais c'est l'impression que j'en ai. Le jour même de son arrivée en librairie, L'homme inquiet fait l'objet de grands articles dans Libération et dans Le Monde. L'événement est en effet exceptionnel: Wallender, personnage devenu familier à tous ceux qui l'ont côtoyé dans les livres, tire sa révérence.
Comment?
Je ne le sais pas encore, et je crains, si je lis les articles, de le découvrir, ou au moins d'être mis sur l'une ou l'autre piste qui me gâcherait le plaisir de la surprise - plaisir mélangé de la tristesse, déjà présente, de voir s'éloigner une silhouette qui m'a souvent accompagné dans une sorte de présence amicale.
Alors, au lieu de lire les articles, voilà: j'ai commencé le roman. Cela va durer plus longtemps, mais c'est le principe même du roman policier. On ne connaît la clé de l'énigme qu'à la fin...

dimanche 10 octobre 2010

Un Maigret dominical (7) : Le revolver de Maigret

D'un Maigret à l'autre, Simenon tire parfois des fils, comme dans celui-ci où l'on retrouve un personnage déjà rencontré précédemment. Suite, comme chaque dimanche, de ma participation au challenge Maigret.

De Paris à Londres
Le revolver de Maigret (1952)

Qui l'eût cru? Maigret gardait un revolver chez lui. Il est vrai que le Smith & Wesson 45 spécial à canon court, gravé à son nom, est un souvenir offert par les Américains à l'occasion d'une invitation du FBI. L'arme n'est pas chargée et n'a jamais servi. Mais elle a disparu après la visite d'un jeune homme que Madame Maigret a laissé entrer sans méfiance. Quelqu'un qui prend la peine de s'emparer d'un revolver a plus ou moins l'intention de s'en servir.
Mais où et quand? Le commissaire peut d'autant moins le deviner qu'il ne sait même pas qui était son étrange visiteur.
Le même soir, le couple Maigret a son dîner mensuel chez le docteur Pardon où ne vient pas un ami du médecin qui a pourtant insisté pour rencontrer le policier.
Deux événements curieux et inexplicables le même jour, c'est assez pour provoquer l'inquiétude et déclencher un vague début d'investigations.
Simenon lui-même semble tâtonner, ne pas très bien savoir dans quelle direction il va conduire son héros, et quels sont les éléments d'une enquête molle qui serviront de déclencheurs. De temps à autre, le roman connaît une accélération subite, pour retomber presque aussitôt dans une sorte de langueur. L'enthousiasme manque, à l'évidence, pour résoudre une énigme qui n'a pas été vraiment posée.
Et puis, une trentaine de pages sauvent le roman, qui en avait bien besoin. Mis sur une piste qui ne mérite pas de s'y appesantir, Maigret prend l'avion pour Londres. Il y retrouve Pyke, l'inspecteur de Scotland Yard qui l'avait un peu encombré dans Mon ami Maigret (paru trois ans plus tôt), et qui met cette fois les services britanniques à sa disposition.
Installé à l'hôtel Savoy, en face de la chambre occupée par une femme qui est au centre de tous les problèmes, le commissaire se heurte aux horaires stricts d'ouverture du bar. «Pourquoi diable n'avait-il pas le droit de boire un verre avant onze heures et demie?»
En raison de la surveillance qu'il exerce sur la porte d'entrée de l'hôtel, un peu plus tard, il n'ose pas quitter le hall alors qu'il a faim et de nouveau soif. Il faut qu'un vieux gentleman à cheveux blancs appuie sur un bouton servant à appeler un serveur pour qu'il comprenne. Et ils ont même de la bière! Mais il n'ose pas en prendre deux, comme il l'aurait fait en France. «Et il enrageait de ne pas oser. Cela l'humiliait de se sentir intimidé.»
Un mois après le début du roman, il se termine sur le dîner rituel chez Pardon. L'histoire n'est pas finie pour autant. Simenon n'a pas vu quel intérêt il y aurait eu à la mener à son terme. Nous non plus.

dimanche 3 octobre 2010

Le Maigret du dimanche (6) : Les mémoires de Maigret

Le challenge Maigret se poursuit dans les rendez-vous du dimanche. La semaine prochaine (pour vous donner envie d'attendre jusque-là): Le revolver de Maigret.

Simenon vu par Maigret
Les mémoires de Maigret (1951)

En littérature, Georges Simenon ne fait pas figure de novateur. Si sa manière de creuser la psychologie lui est propre, il ne s'est pas aventuré à dynamiter le récit. Ses romans sont bien sages, et le lecteur y trouve d'emblée ses points de repère habituels. Les mémoires de Maigret, publié en 1951, constitue donc un exercice d'autant plus intéressant: Maigret en est le narrateur et Simenon, un personnage!
Si Maigret, qui se défend par ailleurs de rédiger ses mémoires - et fait relire chaque chapitre par Madame Maigret -, nous livre bien quelques éléments autobiographiques (ce qui est piquant pour un personnage de fiction), le plus excitant réside bien sûr dans ses rapports avec ce Simenon qui a rendu son nom célèbre.
Tout commence en 1927 ou 1928 - «Je n'ai pas la mémoire des dates et je ne suis pas de ceux qui gardent soigneusement des traces écrites de leurs faits et gestes», écrit Maigret. Maigret est convoqué pour la «corvée de visite»: un hôte de marque passe par le Quai des Orfèvres. Il est jeune, semble ne douter de rien, surtout pas de lui, et s'appelle Georges Sim. Il se dit écrivain, veut se documenter pour ses romans. Mais il connaît déjà presque tout et a une idée très précise du genre de criminels qui l'intéressent: «Ceux qui sont faits comme vous et moi et qui finissent, un beau jour, par tuer sans y être préparés.»
Pour tout dire, il ennuie Maigret qui, quand son visiteur prend congé avec l'espoir de le rencontrer à nouveau, se dit : «J'espère bien que non.»
Puis, Maigret devient le personnage de roman que l'on sait, dans le même temps que Sim devient Simenon. Mais le policier ne répond pas aux invitations du romancier, ni pour le baptême de son bateau, l'Ostrogoth, ni pour le fameux bal anthropométrique qui lance la série publiée chez Fayard.
Il mettra même du temps à lire les livres qui le mettent en scène, relevant les modifications par rapport à la réalité, la simplification opérée par la fiction et la mise en vedette d'un Maigret omniprésent dans ses enquêtes.
En fait, c'est Madame Maigret qui se prendra d'amitié pour Simenon, le défendant quand son mari est plus critique. Jusqu'à la dernière page, il relève les imprécisions, les erreurs...
Bien entendu, Simenon a trouvé ce moyen d'expliquer les procédés romanesques par lesquels il restitue une certaine authenticité, dont Maigret, parfait porte-parole, doit convenir: «La fameuse tirade sur les vérités fabriquées qui sont plus vraies que les vérités nues n'est pas seulement un paradoxe.»