mardi 12 novembre 2013

Prix Médicis : Marie Darrieussecq, Toine Heijmans, Svetlana Alexievitch

Je suis surpris par les choix du jury Médicis, mais je les approuve...

Roman français
Dans Clèves, il y a deux ans, Marie Darrieussecq prêtait à Solange les expériences d’une jeune fille transformée, par la nature et les événements, en femme. Depuis, dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Solange est devenue actrice, est installée à Los Angeles et travaille à Hollywood pour cinquante mille dollars les deux jours de tournage. Mais le succès d’empêche pas la naissance du désir et l’imperfection de son accomplissement.
Le premier regard a suffi, lors d’une soirée : elle n’a vu que lui. Kouhouesso est acteur, il veut réaliser une adaptation de Cœur des ténèbres sur les lieux du roman, au Congo : « il était temps qu’un Africain s’empare de Hollywood », lui explique-t-il. Les clichés racistes envisagés de l’autre côté du miroir par un homme qui est né au Cameroun anglophone.
Le Congo, Solange sait à peine où cela se trouve. Elle apprend en écoutant : « Le Congo, par surprise et comme négligemment, s’était laissé asservir. La Belgique était une tique au flanc d’un géant, et qui sait encore la situer quand les humains contemplent dès l’enfance la tache verte, étalée, qui fait le centre de l’Afrique ? »
Son amant est un lecteur. Solange lui a dit : « Il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui lit. » Elle le pensait, puisque le rire qui a suivi venait du plus profond d’elle-même. Mais peut-être cette vérité était-elle inconsciemment adaptée à la situation, puisqu’il s’agissait de séduire. Cet « homme magnétique » semble d’ailleurs sous le charme. Qu’il soit noir et elle, blanche, ne change rien à l’intensité de leur liaison. Pour une fois, citons le très court texte qui, en quatrième de couverture, est censé attirer le chaland quand il a retourné le livre dans une librairie : « Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. L’homme est noir, la femme est blanche. Et alors ? » Et alors, en effet ? S’il y a un problème, car il y a un problème, il ne se situe pas là. Pas exactement là, du moins.
Car Solange est avant tout une femme qui attend. Elle attend une visite qui tarde à se produire, un texto qui n’arrive pas. L’homme qu’elle aime est tout entier plongé dans le projet de sa vie : son film, plutôt qu’elle. Préoccupé par le montage financier, la distribution, les difficultés techniques liées à un tournage dans la forêt équatoriale, il utilise Solange comme le mur sur lequel il joue tout seul à se renvoyer la balle, sans se soucier de ce que pense le mur qui n’a, en principe, aucune place dans le casting.
Solange souffre, et le dire n’est rien. Marie Darrieussecq fait de son héroïne une éponge qui s’imprègne certes des rares moments de bonheur mais aussi et surtout des longues plages d’absence, de la douleur qui les accompagne comme une note aigüe dont elle voudrait tant qu’elle cesse de lui vriller l’âme.
La vibration intime est captée avec finesse par la romancière qui ne néglige pas les plans larges – après tout, elle parle de cinéma ! Le lecteur s’amuse des prénoms lâchés un peu partout en liberté surveillée comme autant de clins d’œil à la faune des acteurs et des réalisateurs. De George (et son café) à Steven – Soderbergh, le nom est fourni en prime pour éviter la confusion –, ils sont nombreux dans les seconds rôles. L’Afrique – cette Afrique-là, où se déroule le tournage – est, elle aussi, restituée à la perfection.
Quant à déterminer, au milieu de ces thèmes multiples, celui qui a surtout retenu Marie Darrieussecq, ne cherchez pas plus loin que le titre et son prolongement dans la citation complète de Marguerite Duras placée en épigraphe ainsi que, plus loin, quand Solange tombe dessus et l’envoie par texto : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Cela explique peut-être tout.



Roman étranger
Un homme fait en voilier, avec sa fille et pour conclure trois mois de congé sans solde, la traversée du Danemark aux Pays-Bas. Le temps flotte comme son embarcation soumise aux caprices des vagues. Le réel subit des déformations surprenantes, comme si la vie sur l’eau ne correspondant pas à celle de la terre ferme. Le lecteur se perd lui aussi, avec autant de plaisir que d’admiration pour la manière dont Toine Hejmans, pardonnez l’expression, le mène en bateau. Car En mer, outre les émotions de la navigation, réserve une surprise finale de taille.


Essai
J'ai commencé à lire La fin de l'homme rouge le jour du Prix Nobel de littérature - le nom de Svetlana Alexievitch circulait avec insistance. Je me suis arrêté, à regret, après une centaine de pages et avoir aussi circulé un peu partout dans l'ouvrage - elle n'a pas eu, comme vous le savez, le Nobel et je devais donc me pencher sur le cas Alice Munro.
A regret, oui, parce que le désarroi qui perce dans les voix multiples auxquelles Svetlana Alexievitch laisse toute la place est restitué avec une force peu commune. Elle avait déjà utilisé cette méthode dans au moins un livre précédent, La supplication, présent aussi dans ma bibliothèque. Avec la fin de l'ère communiste, les Russes et les habitants des autres pays qui constituaient l'URSS ont perdu tous leurs points de repère. L'apprentissage de la liberté n'est pas une chose si évidente qu'il y paraît, demandez aux Français récemment libérés après trois ans de captivité en Afrique - et rapportez leurs réactions à celles de peuples entiers.

lundi 11 novembre 2013

Le réel s'invite dans la sélection du prix Rossel

Le Prix Rossel sera attribué le 3 décembre. Principal prix littéraire de Belgique francophone, par sa notoriété et sa longévité - il a été créé en 1938 et seule la guerre en a interrompu le cours -, il est articulé, comme la plupart des prix français, en deux temps: une sélection, qui a été publiée samedi dans Le Soir, avant la délibération finale. Sans appartenir au jury, constitué essentiellement de lauréats du Rossel, je me sens évidemment assez proche de ce qui s'y passe et j'ai donc passé le week-end dans les trois ouvrages de la sélection que je n'avais pas encore lus. Voici donc, comme de coutume dans ce journal, un avis de lecteur - lecteur frappé par présence prégnante de la réalité dans une majorité d'ouvrages. Trois d'entre eux se présentent en effet comme des récits authentiques plutôt que comme des fictions

Alain Berenboom, Monsieur Optimiste

Le petit Alain, devenu grand, s'interroge sur ses parents, et en particulier sur son père, personnage atypique, lecteur de la Bible et opposé aux religions, au nom de famille soumis à quelques variations selon les époques - jusqu'à Janssens, pendant l'occupation allemande de la Belgique - et pharmacien doué pour l'illusionnisme, doué tout court, peut-être. Son principal trait de caractère est dans le titre: un irréductible optimiste, certain que les choses finissent par s'arranger et que l'humanité est sur la voie d'un progrès. Auquel, cependant, l'Holocauste a donné un sérieux coup d'arrêt.
Alain Berenboom s'interdit d'imaginer quoi que ce soit. Il se base sur les documents qu'il a retrouvés, la plupart trop tard pour obtenir quelques commentaires éclairants de témoins encore vivants. Tant pis s'il y a des trous. Il ne résiste cependant pas tout à fait à une imagination qui galope, et il éprouve parfois quelques difficultés à lui tenir la bride. Une bride tenue avec humour, ce qui n'étonnera pas les lecteurs de ses précédents livres.
Mais le contrat passé avec lui-même est, dans l'ensemble, rempli. Et, en ce qui concerne le lecteur, avec bonheur.


Un long moment de silence ne cède  pas à la facilité et place même la barre très haut vis-à-vis de lecteurs habitués à suivre des personnages pour lesquels ils éprouvent un minimum d’empathie. Stanislas Kervyn, patron d’une boîte informatique florissante, n’est pas le genre de bonhomme avec qui on a envie de nouer des relations amicales, serait-ce même à travers une fiction. Au boulot, c’est une vraie teigne. Au lit, c’est un baiseur compulsif pour lequel le sexe équivaut à une séance de gymnastique – et un peu à une thérapie, puisque cela soulage ses migraines. Oui, il souffre. Pas assez cependant pour éveiller notre compassion.
En revanche, il a dans la vie un autre centre d’intérêt avec lequel le romancier compte retenir l’attention : la mort de son père à l’aéroport du Caire en 1954, lors d’une tuerie restée inexpliquée. Pour comprendre ce qui s’est passé, Stanislas a mené une longue enquête de laquelle il a tiré un livre. Mais, au terme de celui-ci, l’énigme n’est pas résolue. Après un passage à la télévision, il reçoit un mystérieux coup de téléphone qui change tout, l’oblige à reconnaître qu’il s’est trompé en négligeant le rôle peut-être joué par son père en Egypte à cette époque et le relance sur des pistes auparavant négligées, du côté de la Pologne et de l’Allemagne, en compagnie d’une traductrice charmante et efficace à laquelle, hors travail, il ne pose qu’une question : on baise ?
Décidément incorrigible, ce Stanislas. Mais obstiné, aussi. Sa fortune personnelle et les capacités professionnelles de ses employés lui permettent de tirer tous les fils qui passent à sa portée, même s’ils le conduisent très loin. C’est une véritable pelote imprégnée d’Histoire et de tragédie, à l’intérieur de laquelle la justice et la vengeance agissent à parts à peu près égales. C’est le cœur d’un roman passionnant où Jean-Paul Colize confirme ses moyens de romancier capable de mener un récit sur plusieurs plans dont chacun nous apporte un fragment de réalité.

Stéphane Lambert, Mon corps mis à nu

Récit d'une initiation, Mon corps mis à nu se penche sur les moments où, à la frontière entre l'enfance et l'adolescence, le narrateur (c'est-à-dire l'auteur) découvre les caractéristiques de son corps sexué, l'usage qu'il peut en faire et comment d'autres peuvent l'utiliser. La scène inaugurale, la vision de la nudité de son père, est celle à partir de laquelle se nouent les fils d'un apprentissage sauvage, hors des règles fixées surtout par sa mère.
«Je me suis toujours méfié des confessions intimes, cherchant plutôt dans l’art des témoignages moins indécents», écrit-il, d'une manière en apparence paradoxale, à la fin de ce texte où pourtant il se met à nu - pas seulement le corps, l'esprit aussi, l'esprit surtout dans l'échauffement des sens, la naissance du désir et ses prolongements inattendus.
Plus tard, c'est-à-dire maintenant, Stéphane Lambert rassemble les morceaux éparpillés de cette connaissance de soi et en fait un livre dense, chargé du poids de son vécu jusqu'à l'acceptation d'un corps longtemps rejeté dans les marges.

Nathalie Skowronek, Max, en apparence

Un peu comme Alain Berenboom part à la recherche de son père, Nathalie Skowronek enquête sur son grand-père, avec quelques points communs qui font vivre les deux livres côte à côte dans l'esprit de celui qui les lit successivement. Les deux écrivains s'impliquent dans le récit lui-même et il s'agit de reconstituer des parcours secoués (et le dire n'est rien) par la solution finale qui conduit des millions de Juifs dans des camps d'où ceux qui reviendront garderont, tatoué sur le poignet, un numéro - l'écrivaine, longtemps, cherche à retrouver celui de Max, avant de constater qu'elle l'avait noté... pour ne pas l'oublier.
Le personnage est plein de mystères. Le moindre de ceux-ci n'est pas la raison pour laquelle ses affaires l'entraînent si souvent en Allemagne après la guerre, dans un commerce pas toujours très clair qui franchit allègrement le Mur de Berlin après son érection.
La famille est éparpillée, il en manque des pans entiers, et le livre nous entraîne en Espagne ou en Israël, en passant par Bruxelles ou Berlin. Le temps des questions ne sera pas vraiment remplacé par le temps des réponses. Mais accepter de ne pas connaître totalement celles-ci est un pas vers la sérénité.

Isabelle Wéry, Marilyn désossée

Attention, tempérament explosif ! La Marilyn d’Isabelle Wéry est une bombe à fragmentation où la typographie détone autant qu’elle détonne. Les capitales sont comme chez elles, l’orthographe bascule cul par-dessus tête, et n’insistons pas sur les répétitions ou les mots collés dans des chaînes parfois longues. Tout cela aussi naturellement que possible, à partir du moment où nous avons rencontré Marilyn Turkey (il y en a une autre, Marilyn Fockey) au stade de son « premier os ». Elle a 6-8 ans, dit-elle, et la grande affaire de sa vie sera l’amour. Cela la démange, la ronge, entre prurit entre les jambes et envolées lyriques. Entre les jambes, il se passera de drôles de choses, au temps du « deuxième os », à 25 ans. Le sous-titre entre parenthèses, Féérie initiatique, était nécessaire.

samedi 9 novembre 2013

Anne Wiazemsky et Jean-Luc Godard

Cette année-là, 1966, devait surtout être, pour Anne Wiazemsky, 19 ans, l’année du bac. Elle avait échoué en partie et devait passer, en septembre, un oral de rattrapage. L’affaire était prise très au sérieux dans une famille où manquait le père, décédé, et sur laquelle régnait la grande figure, si grande qu’elle en devenait un peu effrayante, de « bon-papa », François Mauriac.
L’année précédente, Anne a réussi, malgré tout, à tourner dans un film. Elle rêvait d’être actrice, c’est fait. Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, où elle fait sa première apparition à l’écran, est même un événement. Roger Stéphane, qui l’a beaucoup aimé, lui consacre toute un numéro de Pour le plaisir, son émission de l’ORTF. Plusieurs cinéastes y témoignent de leur enthousiasme. Parmi eux, Marguerite Duras, Louis Malle ou… Jean-Luc Godard. Entre la jeune actrice et le cinéaste qui a déjà réalisé une quinzaine de films, il s’agit de la troisième rencontre, brève et aussi manquée que les deux précédentes : elle descend un escalier et se cogne contre lui, qui le monte. « Crétin ! Imbécile ! Idiot » crie-t-elle, avant de voir de qui il s’agit.
Elle a beaucoup aimé Pierrot le fou et Masculin féminin, il l’a remarquée depuis un an, avant même de passer sur le tournage d’Au hasard Balthazar. Dix-sept ans les séparent. Il a récemment divorcé d’Anna Karina. On lui prête une liaison avec Marina Vlady. Il a tout pour effrayer Anne qui lui écrit pourtant, sur les conseils d’un ami. Celui-ci lui a dit : « C’est un homme très seul, vous savez. » Contre toutes les apparences…
Leur première véritable rencontre est un étourdissement partagé. Il lui offre des quatuors de Mozart, Nadja, d’André Breton. Elle est sous le charme. Lui aussi, et depuis plus longtemps, lui explique-t-il, depuis qu’il a vu dans Le Figaro une photo du tournage de Balthazar : « Je suis tombé amoureux de la jeune fille de la photo. » Il est cultivé, drôle, il veut conquérir Anne et elle cède volontiers.
Trente-cinq ans plus tard, le roman autobiographique où elle raconte cette Année studieuse restitue l’allure virevoltante sur laquelle elle se déroule. Car les choses vont vite. Il faut quand même le réussir, ce bac – ce sera fait, en partie grâce à Francis Jeanson qu’Anne a rencontré lors d’un cocktail chez Gallimard, qui devient un ami puis, avec sa femme, les amis du couple. Francis Jeanson trouvera sa place dans le film qu’Anne tournera sous la direction de Godard, La Chinoise. A le voir aujourd’hui, il s’agit d’ailleurs à peu près de la seule scène intelligible. Le reste trempe dans les prémisses de mai 68. La faculté de Nanterre, où Anne s’est inscrite, s’emplit de discours sérieux et définitifs basés sur le vrai communisme, celui du Petit livre rouge de Mao. Sur le campus, on croise (dans le roman, pas dans le film) un étudiant rigolard et dragueur qui revendique la compagnie d’Anne en vertu de la solidarité des roux – il deviendra plus célèbre en 1968…
En juillet 1967, ils se marient en secret et en Suisse. Après la brève cérémonie et un verre de vin blanc au café le plus proche le maire leur dit au revoir : « A la prochaine, monsieur Godard ! » La phrase les amusera pendant des semaines. Peu de temps après, le Festival d’Avignon accueille une projection de La Chinoise, précédée d’une mémorable conférence de presse lors de laquelle Jean Vilar parle sans cesse de La Tonkinoise.
On rit beaucoup avec Anne Wiazemsky et Jean-Luc Godard. On oublie aussi leur différence d’âge : ce sont deux enfants qui s’ébrouent, heureux de vivre et de s’aimer.

jeudi 7 novembre 2013

Au Prix de Flore, tout cela n’a rien à voir avec un roman traditionnel

Forcément : à la deuxième page de texte, MS envoie un message à Alexandra M dans lequel elle lui parle du probable futur chef de rubrique cinéma : « Je l’ai appelé, je lui ai donné rendez-vous au Flore. » C’est donc très logiquement que Tout cela n’a rien à voir avec moi, de Monica Sabolo, a reçu le Prix de Flore, au premier tour avec 8 voix, contre 4 à Flore Vasseur pour En bande organisée (Equateurs).
Ce livre est assez singulier – et le dire n’est rien. Il ressemble à un collage de bribes autobiographiques, ou qui pourraient l’être, où la part de l’illustration est presque aussi importante que le texte. Instantanés, objets, images détournées par quelques ajouts selon l’humeur, pages de dictionnaires, le plan d’un bureau… Quant aux textes, ils vont du sms à la réflexion en passant par des éclats de récits et des pages de Frédéric Berthet – quelques lettres au même Frédéric Berthet, aussi, la plupart après que l’épistolière a appris sa mort.
Il faudrait presque fournir le mode d’emploi avec le « roman », appelons-le quand même ainsi puisque le genre a une incroyable capacité à absorber tout ce dont on le nourrit, serait-ce dans le désordre.
On plutôt, non : il ne fallait surtout pas proposer de mode d’emploi. Le livre se suffit à lui-même dans son fonctionnement aléatoire (en apparence, si on creuse peut-être tout cela est-il très organisé), laissez-vous faire, vous verrez bien ce qui arrive.

mercredi 6 novembre 2013

Leonora Miano, Prix Femina

J'aurais aimé, vraiment, lire La saison de l'ombre, de Leonora Miano, Prix Femina aujourd'hui au 10e tour. Malheureusement, le livre était déjà "en mains" quand j'ai commencé à m'occuper de la rentrée littéraire, et je ne l'ai même eu sous les yeux.
Voici comment l'éditeur présentait le roman dans son programme:
«Le jour s’apprête à chasser la nuit, sur les terres du clan mulungo, les femmes dorment. Même les yeux fermés les femmes savent qu’il faut se garder des voix sans visage. Le Mal existe. Il sait se faire passer pour autre qu’il n’est. Cependant que faire sans certitude? Un grand malheur vient de s’abattre sur le village.»
Il n’y a pas d’époque, ni de lieu précis, nous sommes en Afrique sub-saharienne, quelque part à l’intérieur des terres, les fils aînés ont disparu, et les femmes en pleurs sont regroupées à l’écart de leur clan. Quelle est cette catastrophe fondatrice? Où sont les garçons? Quelle est la responsabilité des mères? Faut-il se mettre à la recherche des disparus et comment? Doit-on accepter l’absence de sépulture? Les hommes du clan Mulongo ne savent pas combattre, ils respectent la vie. Et pourtant, le Mal existe et il faudra bien y faire face. Peu à peu, au cours d’une quête au moins autant initiatique que réelle et dangereuse, les émissaires du clan, le chef Mukano épris de pouvoir, comme les femmes Eyabe, Ebeise, Ebusi, vont comprendre que leurs voisins, les Bwele, armés et vindicatifs, sont responsables de cette disparition de la chair de leur chair, ces garçons enchaînés et précipités vers la côte, capturés et vendus aux «hommes aux pieds de poule», ces étrangers venus du Nord.
Le roman de Léonora Miano traite d’un sujet sensible, la traite négrière, et la complicité d’Africains ligués, par appât du gain, contre leurs semblables ou les peuples voisins. Un roman historique sur la traite transatlantique? Non, un roman-conte où l’histoire de l’Afrique sub-saharienne se drape dans une prose magnifique et mystérieuse, que marquent la religion, le mysticisme, la croyance, et «l’obligation d’inventer pour survivre», raconter des histoires, raconter jusqu’à ce que la nuit arrache le dernier conteur à son rêve.

Le Femina essai aux deux Enthoven (et à Proust)

Premier tour: sept voix pour Proust contre trois à Flaubert. Ou plutôt, sept voix au Dictionnaire amoureux de Proust, de Jean-Paul et Raphaël Enthoven, et trois au Flaubert de Michel Winock (Gallimard). J'avais interrogé Raphaël Enthoven à propos de leur travail commun sur ce dictionnaire. Une partie de l'entretien était parue dans le Soir, en voici l'intégralite.

Dans cet ouvrage écrit à deux, les auteurs font parfois entendre leur voix individuelle. Vous n’étiez pas d’accord sur tout ?

En fait, nous étions en désaccord sur à peu près tout. Mais on était d’accord pour ne pas nous entendre. Le hasard a voulu que nous ayons en cours, lui et moi, deux lectures cardinales de La recherche du temps perdu, l’une plus biographique, l’autre plus interne ou plus intègre, ça dépend des points de vue. Et on s’est dit qu’un dictionnaire sur Proust manquerait de quelque chose s’il n’était écrit que sous un seul angle.

De ce désaccord, vous avez donc fait un argument ?

Nous avons fait une nécessité. Il nous est apparu nécessaire de travailler ensemble à partir du moment où nous n’étions pas d’accord sur le sujet qu’on abordait.

Vous n’étiez pas a priori ce que vous appelez souvent des proustologues. Pourrait-on dite que vous étiez des proustophiles ?

Oui, amoureux de Proust, tout simplement. Des proustologues, vous en avez dans tous les registres. Vous avez des spécialistes de la question du velouté chez Proust – Jean-Pierre Richard avait écrit un beau livre là-dessus. Vous avez des spécialistes de la question des cristaux chez Proust, c’est infini. L’idée n’était pas d’être original à tout prix, mais de parier sur le fait que l’originalité éventuelle du livre viendrait comme une propriété émergente de l’attention portée aux impressions que l’auteur avait faites à chacun des deux. Partielles, désinvoltes mais complémentaires.

Vous rendez hommage à quelques grands proustologues en leur consacrant des articles du dictionnaire, comme Philip Kolb et Jean-Yves Tadié. Quelques autres font l’objet d’une légère ironie. Vous exposez leurs thèses, puis vous dites qu’on va en rester là…

L’honnêteté commande de vous dire que les éloges ou l’ironie que vous avez remarquée sont l’œuvre de mon père. Il me semblait indispensable de parler éloquemment d’Antoine Compagnon, de Jean-Yves Tadié ou de Philip Kolb dont le travail est fondamental et admirable. D’autres démarches autour de La recherche – on ne juge personne – prêtent à sourire, et c’était l’occasion d’un sourire de plus.

Le sourire, vous le provoquez aussi par des articles ludiques, comme celui sur l’onomastique avec la proposition d’un concours qui se terminera à la fin du prochain millénaire par la remise au vainqueur de son poids en sachets de thé, ou le questionnaire, Swann disparu à la manière de Perec… Ce côté ludique, pourquoi l’avoir voulu ?

Proust est une invitation au rire en permanence, une invitation constante au jeu. On aurait eu mauvaise grâce à ne pas se plier à ce genre d’exigence ou d’obligation. Quant à Perec, il se trouve qu’Aloysius Swann dans La disparition est un personnage cardinal de ce roman que je tiens pour un roman métaphysique beaucoup plus qu’une prouesse et il me semblait indispensable de faire quelque chose là-dessus.

Dire que Proust est essentiel paraît une évidence. Est-il possible de dire pourquoi en quelques mots ?

Il y a beaucoup de raisons à cela. Il est essentiel parce qu’il transforme chacun de nos chagrins, chacune de nos douleurs en matière première, en objet d’intérêt. Il rend les douleurs intéressantes, c’est une pédagogie de la douleur. Il n’y a aucun dolorisme chez lui, aucune complaisance dans la douleur mais il y a en revanche une façon de considérer que la douleur est soluble dans l’intérêt qu’on lui trouve. C’est fondamental. Il est essentiel aussi parce qu’il fait partie de ces romanciers qui ne distraient pas du monde mais qui nous y ramènent. Lire A la recherche du temps perdu, c’est retrouver le monde, séparément du besoin qu’on en a ou des préjugés qu’on y dépose. C’est une prouesse qui a ses vertus sur chaque lecteur. Il est essentiel aussi parce qu’aucun romancier n’a manifesté autant de difficulté pour un mot, pour dire la chose qu’il désigne. Mon père interprète les phrases longues comme l’effet de l’asthme, expliquant qu’un homme au souffle court devait écrire long, tandis que je les vois comme des façons de tourner autour de l’objet à désigner.

En ce sens, le rapprochement avec Modiano est très juste.

C’est de mon père. Mais, pour une fois, je suis tout à fait d’accord avec lui.

Il a provoqué des querelles d’écoles : Proust contre Sainte-Beuve, Proust ou Céline, rarement les deux, Proust ou Stendhal… C’est un tel monument qu’on ne peut pas le contourner, donc il faut bien l’opposer aux autres ?

Il faut faire des différences entre les binômes. Stendhal, délibérément, ne sait pas où il va quand il travaille. Céline est fielleux, méchant, détestable et pourtant génial malgré son abus des points-virgules. Quant à Sainte-Beuve, c’est une partition fondamentale. Peut-on considérer que La recherche est un grand paravent destiné à masquer l’homosexualité de son auteur, ou bien que l’auteur et le narrateur n’ont rien à voir et qu’en définitive le livre se suffit à lui-même ? C’est autour de cette partition qu’on a composé le dictionnaire.

Votre analyse est très nuancée…

Il est impossible d’être unilatéral. On a vérifié l’un et l’autre l’insuffisance de nos points de vue. C’est la raison pour laquelle, pour certaines entrées, on a inversé les rôles : mon père s’occupe de philosophie et je m’occupe de biographie, d’histoire ou de sociologie…

Alors que, dans l’ensemble, c’était plutôt le contraire ?

Dans l’ensemble, c’est le contraire, oui. Mais on ne s’était pas vraiment réparti les tâches. Ca s’est fait tout seul.

Chacun apportant sa pierre au fur et à mesure du travail ?

Oui, c’est exactement ça, sans se concerter, d’ailleurs. On s’envoyait nos entrées en se moquant l’un de l’autre.

J’ai très mal lu votre livre puisque je l’ai lu comme on ne fait jamais avec un dictionnaire, c’est-à-dire du début à la fin.

Pourquoi pas ?

Parce que cette manière de lire met en évidence des répétitions puisque certains éléments interviennent dans plusieurs entrées. Le mot de Barrès, par exemple, « je l’avais toujours cru juif », la fameuse scène de la chambre 43, etc.

Oui, le fait qu’il ne se lise pas de manière linéaire et qu’on puisse aller d’un renvoi à l’autre, à mon avis, dissipe ce désagrément ?

Une chose vous appartient peut-être très personnellement dans l’article sur Forcheville. On y lit ceci : « les quatre voyelles et les sept consonnes qui composent son patronyme »… Difficile de ne pas penser à une chanson !

Je ne suis pas l’auteur de l’article de l’auteur sur Forcheville, donc je serais bien en peine de vous répondre. En revanche, le personnage de Forcheville est très intéressant. C’est le dernier mot que Proust a écrit. Il a fallu qu’il s’effondre sur un personnage secondaire, tertiaire…

Combien de temps avez-vous travaillé à ce livre ?

Mon père, trente ans plus un an et demi, et moi, huit ans plus un an et demi. Mais un an et demi pleinement, quotidiennement.

Le Prix Virilo pour Céline Minard


Dix minutes avant l’annonce du Prix Virilo, je terminais Faillir être flingué, de Céline Minard. On ne peut pas se tromper chaque fois… (Si vous ne comprenez pas l’allusion, jetez un œil sur mes malheures avec le Renaudot, hier.) J’avoue que, malgré une presse dithyrambique, j’avais longuement hésité à ouvrir ce roman – en outre, un collègue voulait s’en charger, ce qui m’évitait d’avoir à me poser la question. Je n’avais pas trop apprécié les deux ou trois livres que j’avais lu de cette écrivaine, cherchant en vain le talent novateur qu’y trouvaient d’autres lecteurs.

Et puis, quand même, je me suis jeté à l’eau. Pas de regrets : voici un roman charnu, couillu ai-je envie de dire (ce qui justifie le Virilo), lancé sans précautions oratoires dans le Far-West sauvage – pas si sauvage que cela, en fait, puisqu’on y apprend le plaisir du bain, mais qui a gardé son âme rude, ses manières peu délicates, ses règlements de comptes sanglants. On y vole des chevaux, on s’étripe ou on manque de le faire pour une paire de bottes – pardon, pour une botte, à l’arrivée, mais chacun –, on boit sec et on respire une odeur de poudre. Chez le barbier, il arrive qu’un client pointe son revolver sur le ventre de l’artiste pendant qu’il officie, au cas où une idée malencontreuse lui traverserait l’esprit – mais le client n’est jamais assez prévoyant quand le barbier a fait l’acquisition d’un siège tournant…
Bref, ça bouge en cinémascope et il y a même des Indiens. Pour autant, Céline Minard n’a pas décalqué un vieux western et personne ne ressemble à John Wayne dans la distribution des personnages. Elle a puisé dans un vieux fonds d’imaginaire collectif et s’en est emparée avec sa propre écriture.
Le jury du Virilo a justifié son choix de belle manière : « Au cœur d’une rentrée littéraire faible, les jurés tiennent à souligner le plaisir de trouver un style précis et riche, qui ne s’ampoule pas de posture mais raconte avec talent. C’est un roman aux multiples niveaux de lecture, qui éclaire les westerns crépusculaires d’un feu nouveau, aux jaillissements découpés par l’ombre portée d’un grand écrivain. »

Il a aussi, comme chaque année, attribué le Prix Trop Virilo, genre : faut pas pousser. Il tombe, pour 2013, pour le roman de Marie Nimier paru au début de l’année, Je suis un homme. J’aime bien Marie Nimier, en général, mais je n’ai pas lu ce roman (tout le contraire de Céline Minard). On se contentera donc des arguments qui l’ont fait choisir : « Dans la peau d’un homme qui frappe ses femmes, elle nous gratifie de phrases comme « Je suis claustrophobe de la bite » ou encore après avoir frappé son amie « J’avais envie de Zoé. Pas de la soigner, non de coucher avec elle. (…) Elle semblait consentante quoique totalement passive et très vite, je fus à mon affaire. »  Peut-être une manière pour Marie Nimier de nous montrer que devenir un homme, pour elle, c’est devenir surtout, et paradoxalement, un con… »

Et, comme je ne me lasse pas de l’ironie avec laquelle ce jury moustachu (mais pas spécifiquement masculin) ironise sur la littérature, je vous mets en prime toutes les petites récompenses annexes qu’il n’a pas manqué d’énumérer :

  • Le Prix Pilon (dont le ratio (Tirage + Couverture Médiatique / Qualité) est le plus faible) est remis au très enflé Naissance, de Yann Moix, ainsi qu’au Prix Renaudot.
  • Nous remettons comme chaque année, un pot de Chrysanthèmes pour Nothomb en attendant qu’elle se décide à écrire un vrai livre.
  • Le Prix Leonarda du récit de voyage galère revient à L’extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA, de Romain Puertolas
  • L’Accessit Amélie Poulain tue des boches revient à Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, puisque c’est l’exact mélange entre Micmacs à tire-larigot et Un long dimanche de fiançailles.
  • L’Accessit Jean d’Ormesson du titre le plus Jean d’Ormesson revient à Jean d’Ormesson pour Un jour, je m’en irai sans avoir tout dit.
  • Le Prix Jacques Maillol de l’apnée littéraire revient à Plonger de Christophe Ono-dit-Bio.
  • Le Prix Grazia de la ficelle trop grosse, est remis à Monica Sabolo, pour Tout cela n’a rien à voir avec moi, qui met en scène une certaine « Monica S. »
  • Le Prix de la bibliothèque rose est remis à La Récréation, de Frédéric Mitterrand.
  • L’Accessit du titre recherché mais un peu trop revient à N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures de Paola Pigani.
  • Le prix du Bestseller qui prouve que les critiques ne servent à rien revient à Billy, d’Anna Gavalda.
  • Accessit du titre qui nous promet du Bruce Willis mais nous cache en fait du Louis Garrel revient à Tristan Garcia pour Faber, le destructeur.
  • L’Accessit Truman qui capote (du roman d’investigation tout pourri) revient à Amanda Sthers pour ses Erections américaines.
  • L’accessit Coitus Interruptus de la posture demi-molle revient à Nicolas Bedos, pour son livre et son œuvre.

Richard Ford, Prix Femina étranger

J'aurais volontiers parié sur Alan Hollinghurst ou Jaume Cabré. Heureusement, je n'ai rien parié du tout et c'est Richard Ford qui reçoit le Femina étranger pour Canada, choisi dès le premier tour avec 6 voix contre 2 au roman de Patrick McGuiness, Les cent derniers jours.
En prenant dans Canada la voix de Dell, adolescent américain de quinze ans, Richard Ford a écrit un roman où les pertes et les gains, sur un plan personnel, s’équilibrent à peu près pour constituer, ensemble, une initiation. Les deux pans de celle-ci, dont la charnière est un événement malheureux, constituent l’essentiel du livre et se déroulent en 1960. Une troisième partie, plus brève, le conclut.
Les deux premières phrases montrent que Richard Ford n’accorde à l’intrigue qu’une importance mineure. Elles dévoilent les principaux rebondissements : « D’abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. » Voilà qui est dit. Dell et Berner, sa sœur jumelle, subiront les conséquences du hold-up aux Etats-Unis. Et le narrateur seul, au Canada, celles des meurtres. Encore n’a-t-on aucune idée de la manière dont les choses se produisent et l’envie de le découvrir suffit peut-être à susciter l’intérêt…
Les drames mis d’emblée en évidence semblent annoncer un roman noir, voire misérabiliste. Le pauvre enfant soumis au chaos des adultes ne peut à l’évidence pas s’en sortir sans blessures morales profondes. Dell, racontant son histoire, éprouve d’ailleurs le besoin de recadrer le sentiment négatif que pourrait éprouver le lecteur. Il est très clair, à la fin de la première partie, quand Berner, sa sœur, quitte Great Falls : « Se focaliser sur la silhouette de Berner qui s’en va ferait de toute cette histoire un récit de la perte et du deuil, et ce n’est pas l’idée que j’en ai, aujourd’hui encore. Je crois au contraire qu’elle raconte une progression, un cheminement vers l’avenir, notions qui ne sont pas toujours faciles à appréhender quand on a le nez dessus. »
Tout part de la défaillance de parents mal assortis. Le père, qui rêvait d’être pilote de chasse et n’a volé que sur des bombardiers pendant la guerre, semant sous lui une mort anonyme, est un aventurier aux ailes trop étroites pour ses rêves. Mouillé dans un trafic de viande, il est viré de l’armée, recommence avec d’autres complices, se trouve acculé à payer 2000 dollars qu’il ne possède pas et braque une banque pour se renflouer. Son épouse, plus fine, ne pense qu’à le quitter mais l’accompagne – une dernière fois ? – et le couple de gangsters amateurs ne tarde pas à être arrêté.
Les enfants, qui se contentaient jusque-là de mesurer l’écart grandissant entre les parents, sont livrés à eux-mêmes, sur le point d’être placés par l’assistance publique. Berner part seule, Dell est pris en charge par une amie de sa mère qui lui fait passer la frontière canadienne et le confie à son frère, curieux bonhomme au passé pas très net devenu gérant d’un hôtel. Arthur Remlinger ne sera pas tout à fait un père de substitution, ou trop bien : lui aussi sera responsable d’un nouveau drame dans la vie de Dell. Celui-ci a toujours 15 ans, mais a vécu tant de choses en quelques mois qu’il se forge, en grande partie, une personnalité d’adulte.
Un adulte plutôt réussi, et c’est là que Richard Ford voulait en venir, grâce à une dernière partie qui éclaire tout ce qui précède d’une lumière bien moins sombre. La capacité de l’homme à rebondir est presque sans limites, à condition de hiérarchiser ce qui est arrivé, d’« assembler des éléments disparates pour les intégrer en un tout où le bien ait sa place, même si, avouons-le, le bien ne se laisse pas trouver facilement. » Cette modeste tentative, à l’échelle individuelle, d’organiser sa vie et de lui donner un sens fournit la matière d’un splendide roman.

mardi 5 novembre 2013

Maël Renouard, Prix Décembre

Mais qu'ont-ils donc depuis hier, ces jurys? Après le Renaudot, c'est le Décembre qui m'est passé sous le nez - ou plutôt, je suis passé à côté de sa lecture. Au lieu de l'excellent Haute époque, de Jean-Yves Lacroix (deux voix au premier tour), c'est le peut-être très bon La réforme de l'Opéra de Pékin, de Maël Renouard, qui vient de recevoir le Prix Décembre (avec une majorité immédiate de huit voix - je note que Yann Moix, malgré son Renaudot d'hier, au aussi reçu deux voix, des distraits, probablement). Un inédit publié au format de poche, il faut le signaler.
Avec quelques lignes de présentation:
J'avais vu tant d'hommes célébrés puis déchus, et tant d'hommes déchus puis réhabilités, que j'ai longtemps gardé l'espoir d'être un jour tenu pour digne de l'histoire de notre pays. La roue avait tourné, elle tournerait. Je n'aurais sans doute plus été là pour le voir. Je me récitais la phrase que jetaient par défi les condamnés à mort, sur l'échafaud: "Dans vingt ans, je serai à nouveau un beau jeune homme, un brave..."

lundi 4 novembre 2013

Le prix Renaudot à Yann Moix

Désolé, ce n'est pas par moi que vous saurez ce qu'il faut penser du Prix Renaudot de cette année. Je n'ai pas lu Naissance, de Yann Moix. Moins à cause du nombre de pages de ce roman monstrueux que du temps qu'il fallait y consacrer - et de tous les autres livres qui attendaient...
Six voix l'ont élu au premier tour.
On se contentera donc, pour une fois (et en attendant sa réédition au format de poche, moment où certainement je m'y remettrai), de la présentation de l'éditeur:
Ce roman est si particulier, si original, si multiple, qu’il sera préférable de le présenter pédagogiquement, et point par point… 1/ Ce roman s’intitule donc Naissance et il est gros, voire «hénaurme». Il est gros, et non pas gras. L’auteur précise: «ce livre est gros comme une femme enceinte de neuf mois». 2/ Ce roman raconte comment son narrateur est venu au monde: il naît, déjà circoncis, dans une famille qui ne veut pas de lui. Ses parents lui font recoudre un prépuce - mais le mal est fait : ce personnage sera, en permanence, un bouc-émissaire. 3/ Roman d’initiation, Naissance raconte comment un enfant devient peu à peu, à l’insu de sa famille, un écrivain. Rejeté par sa famille, il sera influencé en ce sens par un personnage incroyable, un certain Marc-Astolphe Oh, hurluberlu hilarant et collectionneurs de… collections. 4/ Ce roman contient et prolonge tous les précédents livres de Yann Moix: Jubilations vers le ciel pour l’enfance; Les cimetières sont des champs de fleur pour la folie; Anissa Corto pour les sentiments; Podium pour la province et la vie française des années 1970; Partouz pour la mystique et pour Charles Péguy; Panthéon pour l’enfance maltraitée; Mort et vie d’Edith Stein pour ses pages sur le judaïsme et le christianisme. Naissance est le roman de tous les romans de Yann Moix. 5/ Naissance est aussi un hommage absolu à la littérature. Il contient des chapitres sur Stendhal, Faulkner, Gide, Georges Bataille. Il insiste également, et ceci est en rapport avec cela, sur la mort de Charles Péguy et celle de Brian Jones. 6/ Ce livre évoque aussi les milieux de l’édition dans les années 1970. Ledit Marc-Astolphe Oh, auteur d’un Que sais-je? sur la photocopie et la reprogravure, est désireux de se faire éditer chez Grasset. Il passe par Franz-André Burguet, venu écrire l’un de ses romans à Orléans, et qu’il harcèle pour que ce dernier lui présente Jean-Claude Fasquelle (autre personnage du roman). 7/ On l’aura compris : ce roman est fou, désopilant, grave, métaphysique, étincelant, loufoque, rabelaisien. Naissance sera… l’heureux événement de la rentrée !
Je n'ai pas lu davantage (pas de chance, j'avais lu les deux autres sélectionnés) le dernier livre de Gabriel Matzneff, Séraphin, c'est la fin!, Prix Renaudot essai avec sept voix. Voici comment l'auteur le présente lui-même:
La liberté n'est jamais acquise, elle est une perpétuelle reconquête. Quand je vois l'imbécile "nouvel ordre mondial" prôné par les pharisiens glabres d'outre-Atlantique et les excités barbus d'Arabie (qui, les uns et les autres, prétendent régenter nos moeurs, nous dicter ce que nous devons penser, croire, écrire, manger, fumer, aimer) étendre son ombre sur la planète, j'ai l'impression d'avoir labouré la mer, écrit et agi en vain. 

Pourtant, je m'opiniâtre. Qu'il s'agisse de la résistance au décervelage opéré par les media, de la résistance à l'omniprésente vulgarité des mufles, de la résistance aux prurigineux anathèmes des quakeresses de gauche et des psychiatres de droite, Séraphin, c'est la fin !, où sont assemblées des pages écrites de 1964 à 2012, témoigne que je demeure fidèle aux passions qui ont empli ma vie d'homme et inspiré mon travail d'écrivain; que, jusqu'au bout, je persiste dans mon être.
Enfin, pour compléter ce jour de guigne, il faudra aussi passer par l'éditeur pour présenter le Prix Renaudot poche, Le Pérégrin émerveillé, de Jean-Louis Gouraud:
Le 1er mai 1990, Jean-Louis Gouraud quitte la région parisienne avec deux chevaux et entame un voyage qui va l'amener jusqu'à Moscou après avoir parcouru 3 333 kilomètres en soixante-quinze jours. Arrivé à destination le 14 juillet, il est le premier Occidental autorisé à entrer à cheval en Union soviétique. En vingt ans, Gouraud a souvent refait le voyage, revu ceux qui l'avaient accueilli lors de son premier parcours et surtout pris la mesure de changements majeurs: l'Allemagne est aujourd'hui réunifiée, la Pologne intégrée à l'Union européenne, et l'URSS a été remplacée par des républiques qui ne croient plus au communisme... Mais, au-delà du politique, qu'est-ce qui a vraiment changé? C'est l'une des questions auxquelles se confronte l'auteur qui, aidé de ses nombreuses notes, déploie un voyage insolite, où la multiplicité des paysages égale la densité des rencontres, et livre, en même temps qu'une réflexion sur le temps et l'espace, le portrait d'un empire où en chaque homme sommeille un cosaque. Les voyages de Jean-Louis Gouraud l'ont amené à découvrir un texte étrange du célèbre et sulfureux Raspoutine, qui fut lui aussi un pérégrin. Il en est donné ici la première traduction en français.

Le Goncourt pour Pierre Lemaitre

C'était le grand favori: Pierre Lemaitre vient de recevoir le Prix Goncourt pour Au revoir là-haut. Mais le choix n'a pas été facile: il a fallu douze tours de scrutin pour qu'au dernier, Pierre Lemaitre l'emporte par six voix contre quatre à Arden, de Frédéric Verger.
Le 4 décembre 1914, six poilus ont été fusillés « pour l’exemple », accusés d’avoir, une semaine plus tôt, avec quelques autres, abandonné leur poste devant l’ennemi. Justice expéditive, justice injuste aussi puisqu’ils ont été réhabilités en 1921. Parmi les condamnés, Jean Blanchard, cultivateur. Avant de passer devant le peloton d’exécution, il terminait ainsi sa dernière lettre à sa femme : « Au revoir là-haut, ma chère épouse. » De ces mots, Pierre Lemaitre fait le titre d’un roman inattendu pour ses lecteurs qui connaissaient sa manière noire : Robe de marié, Alex, etc. En abandonnant la littérature de genre, l’auteur n’a rien perdu de ses qualités. Au contraire, il les magnifie en dotant son livre d’un souffle puissant qui conduit ses deux personnages principaux de la guerre à l’arnaque.
S’il faut garder à l’esprit le titre et son contexte, le récit commence en novembre 1918, alors que la guerre est sur le point de s’achever. Les ultimes jours des combats ne sont pas perdus pour tout le monde : Pradelle, ou plutôt le lieutenant d’Aulnay-Pradelle, qui donne l’impression d’être une sombre crapule consciente de son pouvoir, engage ses hommes dans un combat inutile. Ou plutôt : utile exclusivement à son avancement. Il ne recule devant rien pour pousser la troupe contre l’ennemi, comme le découvre Albert Maillard en tombant sur les cadavres des éclaireurs envoyés à la boucherie : les balles les ont frappés dans le dos. Albert ne s’éternise pas. Pradelle l’a vu s’arrêter près des corps et les obus pleuvent. Albert est enterré dans un trou noyé sous une gerbe de terre, Edouard Péricourt parvient à le sortir de là avant d’être lui-même gravement blessé et le destin des deux survivants, qui se connaissaient peu auparavant, est dès lors inextricablement lié par leur sauvetage mutuel.
Le conflit s’achève, les soldats éprouvent les plus grandes difficultés à retrouver leur place dans la société. Albert, sous l’influence d’Edouard dont le cerveau est sorti de la guerre aussi abîmé que le corps, met au point avec lui une affaire juteuse qui devrait leur apporter la fortune au détriment, il est vrai, de la mémoire des victimes : susciter des commandes de monuments aux morts par les mairies, encaisser les avances et se tirer très loin avec l’argent. Ce n’est pas très moral. A moins de considérer cette arnaque comme une revanche sur l’exploitation du sentiment patriotique qui a envoyé les hommes au casse-pipe sans se soucier des conséquences. Ce serait alors un juste retour des choses…
La guerre est une saloperie, c’est entendu et Pierre Lemaitre le rappelle dans les premières pages de son roman. Elles ont les couleurs de la mort et de la crasse, les odeurs de la pourriture qui envahit les champs de bataille. Mais l’après-guerre peut être une saloperie aussi, en même temps que la source d’un livre scénarisé avec talent et écrit avec force. On ne le lâchera pas avant la dernière page.

Quelques heures avant le Goncourt

Cent dix ans après le premier Prix Goncourt attribué à John-Antoine Nau pour Force ennemie, où en sommes-nous aujourd'hui? Pierre Assouline a fait le tour complet des attributions depuis 1903, dans un passionnant Du côté de chez Drouant, où il multiplie les anecdotes puisées aux meilleures sources sur la manière dont l'académie Goncourt a travaillé - bien, mal, avec hésitations, sans réfléchir, en pesant des variables diverses, pas toutes littéraires, etc. Son livre a été écrit pour la radio, c'est-à-dire pas très écrit, en fait, mais il est quand même assez passionnant pour m'avoir entraîné dans une longue lecture nocturne le jour où je l'ai reçu.
Pierre Assouline, écrivain, académicien Goncourt est aussi un journaliste roué dont il faut peser les propos. L'année dernière, peu avant la proclamation du lauréat (Jérôme Ferrari), il me faisait part , disant la partager avec moi, de son hésitation entre deux autres des quatre derniers écrivains en lice, Joël Dicker et Patrick Deville. Dans son livre, il est moins disert: "Cette année-là, pour la première fois j’en suis, au 10e couvert. On comprendra que, lié par le devoir de réserve qui m’incombe désormais, je n’en dise rien d’autre que le nom du lauréat, Jérôme Ferrari, et le titre de son roman, Le sermon sur la chute de Rome, publié par Actes Sud, qui l’emporte au détriment de Patrick Deville." En revanche, il dit probablement la vérité définitive au Nouvel Observateur dans un débat avec Sylvie Ducas (qui a publié un passionnant La littérature à quel(s) prix?): "L'an dernier, j'ai soutenu du début à la fin Patrick Deville".
Cette année, il a livré une confidence hier à Bernard Lehut dans son émission Les livres ont la parole sur RTL: sa préférence va à Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre. Tout en reconnaissant, comme je le faisais au moment où la dernière sélection a été publiée, bien des qualités aux trois autres romans retenus.
Alors? Il faudra attendre 12h45 pour savoir qui l'aura emporté. Ce qui n'empêche pas de jouer à la traditionnelle devinette, non sans redire que le dernier carré est de grande, de très grande qualité.
Pierre Lemaitre, en partant de la fin de la Grande Guerre, a écrit un formidable feuilleton par lequel on se laisse prendre avec un plaisir constant.
Jean-Philippe Toussaint, avec Nue, clôt le cycle de Marie Madeleine Marguerite de Montalte et son travail sur les grandes scènes est éblouissant.
Karine Tuil donne dans L'invention de nos vies une longue réflexion romanesque sur l'ambition, le mensonge et leurs conséquences.
Et Frédéric Verger, débutant avec Arden, se situe d'emblée à un très haut degré de littérature, emboîtant les mots et les récits comme personne.
Difficile d'être déçu, quel que soit le choix - et même si chacun a son favori de cœur.
Je n'oublie pas que, dès après la proclamation du Goncourt, viendra celle du Renaudot, où certains annoncent Yann Moix - mais c'est, avec le roman de Philippe Jaenada, une de mes absences dans les lectures que j'ai faites depuis le mois de juillet. Les autres candidats sont Chérif Majdalani, Etienne de Montety, Romain Puértolas et l'inévitable Pierre Lemaitre...
Un Renaudot de l'essai sera attribué aussi, et j'espère que Lydie Salvayre l'obtiendra pour 7 femmes, un merveilleux parcours dans la vie et l'oeuvre d'autant d'écrivaines.
Peut-être le plus discret Renaudot du poche viendra-t-il compléter le palmarès du jour? Il apparaît depuis quelques années, mais on n'en parle jamais avant - et très peu après. J'espère, car vous savez mon attachement à ce format, qu'il sera proclamé avec force...
Bon, on en reparle tout à l'heure?

dimanche 3 novembre 2013

Le Cri, l'aventure éditoriale vécue par Arnaud de la Croix

Le mois dernier, je vous racontais comment j'avais vécu les débuts des Editions Le Cri, à la triste occasion de leur fin d'activité.
Puisque, après moi, cela a duré trente ans de mieux (la preuve que je n'étais pas indispensable), d'autres personnes ont partagé les époques ultérieures. Parmi eux, Arnaud de la Croix, qui m'envoyait tout à l'heure un texte que je trouve très beau. Il m'autorise à partager avec vous, et j'en remercie vivement.
Le parcours d'Arnaud dans l'édition est trop dense pour être résumé en quelques lignes. Je me contenterai de signaler ses deux derniers livres publiés, Hitler et la franc-maçonnerie, qui vient aussi de paraître en néerlandais, et Outplacement, d'abord édité sous forme de livre numérique chez Onlit Books.
Je lui laisse la parole.

Une aventure

La liquidation – c’est le terme officiel, il me fait penser à une opération de liquéfaction – des éditions Le Cri, une association présumée « sans but lucratif », cette liquéfaction, officiellement annoncée le jeudi 3 octobre 2013, m’affecte bien plus que je ne croyais. Aussi, ce dimanche 6 octobre, j’éprouve le besoin d’écrire ce que j’ai vécu durant ces quelques années, de 1983 à 1987, où je me suis trouvé associé à l’une des seules aventures littéraires qui ait compté en Belgique francophone à la fin du siècle dernier.

Ça peut sembler de la forfanterie, de dire ça, d’autant que c’était une aventure complètement improbable, totalement aléatoire, mais c’est précisément pour ça que les choses ont fonctionné, et je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Contrairement à ce qu’a pu raconter Christian Lutz, le patron, dans les médias, à une époque où ça faisait bien dans le tableau, parce que j’occupais alors une position plutôt enviable dans le petit paysage éditorial local, je n’ai pas fait partie des fondateurs du Cri. Je n’ai pas participé à sa liquéfaction non plus, d’ailleurs.
Partagé, à un peu plus de vingt ans, entre la philosophie, que j’étudiais, la littérature, dont j’étais et suis toujours amoureux, la bande dessinée et la peinture à l’huile, que m’enseignaient un peintre ardennais et le nègre bruxellois de Delvaux, j’avais commis un texte largement autobiographique, au titre évocateur de Je suis encore jeune et triste. Ce titre avait mis mon père en colère (c’était quelqu’un d’assez colérique, je dois dire), m’avait valu une lettre cruelle de l’éditeur Christian Bourgois (« Arrêtez d’écrire sur les décombres des livres des autres. ») et de nombreuses fins de non recevoir plus impersonnelles les unes que les autres. Bourgois me laissait malgré tout entendre qu’à condition de m’y mettre sérieusement, il y avait peut-être un espoir… J’étais résolu à jeter l’éponge, lorsque mon frère cadet me montra une interview parue dans Le Vif : deux jeunes et dynamiques Bruxellois, Lutz et Jacoby – le petit trapu et le grand mince, ces choses-là ne s’inventent pas, difficile de les faire tenir dans la même photographie – y faisaient part de leur enthousiasme éditorial. Quelques ouvrages à la maquette soignée et aux titres alléchants, tels Contes pour petites filles perverses de Nadine Monfils ou Quadrichromie de Pierre Maury, venaient en renfort de leurs propos.
Enthousiasme communicatif : je leur téléphonai depuis Anvers, ma ville d’enfance et d’adolescence, et Jacoby, un adepte du calme intégral, m’invita d’une voix atone à leur envoyer mon manuscrit (c’était un temps où le mail n’existait pas et où on s’écrivait des lettres, d’amour parfois).
Bientôt, Lutz me rappela (il intervenait toujours en second rideau, leur numéro était assez au point) : ils avaient apprécié mon écriture et m’invitaient à une réunion avec d’autres auteurs.
Il y avait là, dans les modestes pièces de la rue Elise, une ambiance de conspiration. Lutz cultivait, sans rien faire ni dire de spécial, sans raison particulière non plus, le mystère. Jacoby, souriant et taciturne, nous observait. Outre deux inconnus qui ont, je pense, bien fait de le rester, se trouvaient là Yves-William Delzenne, dandy et poète, auteur chez l’éditeur Jacques Antoine des Poèmes d’amour persan, et Patrick Delperdange, qui débarquait de sa province comme moi de la mienne.
Christian Lutz m’apparut très vite pour ce qu’il était : ce mélange curieux d’idéaliste et de combinard, de rêveur et d’entrepreneur, de charmeur et d’ours mal léché. Il se proposait de nous réunir, les cinq jeunes pousses, dans un recueil destiné à faire découvrir à un public supposé avide de sensations inédites, rien moins que la nouvelle vague de l’écriture francophone belge. Séduisant. Cependant il nous revenait, en écumant nos parents, amis et relations, de réunir suffisamment de souscriptions pour financer ledit projet.
Echec cuisant : Delzenne, jugeant qu’il ne pouvait se commettre dans pareille entreprise collectiviste, se retira bien vite, et nous ne réunîmes, après plusieurs mois, qu’un nombre réduit de promesses d’achat. Le projet capota.
Entre-temps, Jacoby nous avait photographiés en noir et blanc. Sa marque de fabrique consistait à trépaner par l’image ses victimes plus ou moins consentantes, systématiquement portraiturées jusqu’en haut du front mais jamais plus haut. Entre-temps j’avais été, au sortir de l’historique réunion, prendre un verre avec Patrick et nous étions devenus amis (nous le sommes toujours, je pense). Entre-temps Christian m’avait proposé de créer pour le compte du Cri une librairie, que nous appelâmes Le Cri du Président – parce qu’elle était située rue du Président à Bruxelles -, appellation qui me valut un étrange appel téléphonique de l’ambassade du Chili, époque Pinochet, qui y voyait une allusion au défunt président Salvador Allende.
Dans ladite librairie, je fis quelques rencontres intéressantes : les prostituées du coin y venaient régulièrement, grandes amatrices de lecture (elles ne manquaient jamais l’émission Apostrophes, me disaient-elles). L’un de mes bons clients était le fondateur de Pour, ex-gauchiste devenu patron de presse sportive après sa rencontre rédemptrice avec le quadruple vainqueur belge du Tour de France (je soupçonnais, sans jamais en avoir eu la preuve formelle, le ministre Paul Van Den Boeynants, une des victimes des campagnes de presse de Pour, de les avoir présentés l’un à l’autre – après l’incendie bien entendu accidentel, néanmoins providentiel, dudit journal). Et Thierry Groensteen, lecteur boulimique, qui venait là en voisin et devait bientôt lancer la nouvelle formule des Cahiers de la bande dessinée, à laquelle il m’associa suite à nos longues conversations sur la BD (il n’y avait pas toujours beaucoup de clients dans la librairie).
Je découvris surtout la face cachée de l’iceberg : les rotations, mises en place et droits de retour, notes de crédits et taux de TVA, mécanismes de diffusion et de distribution, bref la vie commerciale du livre. Je découvris aussi que le roman Malpertuis de Jean Ray était épuisé et proposai à Christian de le rééditer. On le fit et ce fut un beau succès.
Aussi Christian m’invita, après une année de ce régime, à rejoindre la rue Elise en tant que directeur littéraire. Un bien grand mot car je me retrouvai parfois à coller des enveloppes, dactylographier des manuscrits, et jouer à l’attaché de presse. Mais je pus mettre la main à la publication de 444 Ocampo Drive, un livre vraiment intéressant où Pascal Vrebos narrait ses entretiens avec Henry Miller, recueillis à l’adresse californienne de celui-ci. Avec La Course des chevaux libres, je découvris que Delzenne n’était pas seulement poète mais un véritable romancier (il publierait bientôt certains de ses livres chez Actes Sud, autre maison fondée par un Belge, ceci dit Lutz est d’origine luxembourgeoise) et nous devînmes amis (nous le sommes toujours). Je fis la connaissance de Gaston Compère, un vrai grand écrivain et un homme vrai. C’est à lui, respecté de tous, que je fis ma première remarque au sujet de l’un de ses textes : il le prit avec sagesse et me remercia. Il m’encouragea, le premier, à poursuivre dans cette voie, à exercer vraiment le métier de directeur littéraire, c’est-à-dire de premier lecteur, dont le regard vierge peut aider l’auteur à revoir son texte.
Je me souviens d’avoir édité Place de Londres de Patrick Delperdange et Anita Van Belle, un roman policier qui mettait en scène les habitants de ce quartier populaire de Bruxelles – certains se reconnurent aisément – où habitait Patrick à l’époque. Avec Mauthausen Dachau d’Arthur Haulot, j’initiai une collection de documents qui vint étoffer le catalogue de la maison.
Ce catalogue, où le poète André Miguel voisinait avec Nadine Monfils ou Thilde Barboni, nous ressemblait : il procédait de l’empirisme et de l’éclectisme, et c’est pourquoi il fit vraiment bouger les choses, infusa un sang neuf dans un paysage plutôt morose. Je convainquis Thomas Owen, auteur fantastique réputé, d’écrire une suite à Malpertuis de son maître Jean Ray. Les héritiers de ce dernier refusèrent. Dommage, je pense qu’Owen nous aurait concocté une surprise de taille.
Je fis la connaissance, au détour d’un couloir ministériel, du terrifiant et ridicule Washburn (prononcer Ouachbeurne). Ce sosie, au physique, du comique Patrick Topaloff, régnait en maître dans l’attribution des aides à l’édition. Qualifiant ceux qui se dressaient sur sa route de « petits fachistes », il ne jugeait véritablement littéraire, et donc digne d’être subventionné, que ce qui correspondait à sa définition très précise de la « belgitude ». Cette définition s’étalait au long d’une prose ingrate, dans sa préface au recueil collectif intitulé Valises pour une histoire de nos lettres. Ladite préface occupait plus de la moitié du volume en question, le reste étant dévolu à de petites notices consacrées aux écrivains labellisés littérairement corrects. Cette définition devait tout ou à peu près à Goldman – pas le chanteur, non, l’adepte oublié de la sociocritique – et décrétait que, la Belgique étant un petit pays artificiellement créé et profondément divisé, un pays en mal d’identité, eh bien, ceci ne pouvait se traduire que par une littérature du manque, trouée de blancs, zézayante et lacunaire…
Tout ce qui échappait à cette définition ne méritait tout simplement pas d’exister. Il fallut des années pour mettre fin à la toute-puissance de ce Pol Pot de nos lettres. Il paraît que son fantôme erre encore dans les couloirs de quelque ministère, éternelle et spectrale balise pour l’imprudent qui s’aventurerait en dehors des sentiers autorisés par ses soins… Il a rédigé de rares mais extraordinaires recueils de poèmes, publiés dans une prestigieuse maison parisienne, avec l’aide ministérielle comme il se doit.
Je me rendis plusieurs fois au Québec avec Christian, sous la houlette de Vander, le diffuseur de nos livres, un homme d’affaires avisé, haut en couleurs (je ne dirai pas caractériel), qui devait donner à la Foire du Livre de Bruxelles ses lettres de noblesse. Là, en compagnie de Jacques De Decker, le dernier encyclopédiste, de Thilde Barboni, de Nadine Monfils, entre Salon du Livre de Montréal et cabane à sucre, je fis la connaissance de Jean-Claude Lalanne, Béarnais exilé au Canada, écrivain de talent, et de l’éditeur Benoît Patar, chaleureux, philosophe, cinéphile et dévot. Nous co-éditâmes Lalanne, qui vint ensuite habiter Bruxelles. Nous devînmes amis (nous le sommes encore, je pense).
Lorsque finalement je quittai Le Cri, j’eus le plaisir d’éditer plusieurs de ces auteurs chez Duculot, puis chez Casterman. De loin en loin, je suivis l’évolution de Christian. Le terrible Washburn à présent hors jeu, il eut enfin accès à la manne – toute relative – des subventions officielles. Ce qui se paye, bien sûr : on vit Le Cri s’adonner soudain à la publication d’obscurs bulletins académiques et à la redécouverte d’auteurs oubliés, empoussiérés, qu’il valait peut-être mieux laisser sommeiller. Lutz continuait parfois aussi à jouer les découvreurs : poursuivant le travail entrepris avec Delzenne, mettant en lumière Xavier Deutsch, éditant un roman de Jean Van Hamme ou rééditant avec soin Maeterlinck et à petit prix les Harry Dickson de Jean Ray, mettant à la portée du public francophone les articles provocants du nationaliste flamand Bart De Wever.
Nous avions même fini par nous réconcilier.
Et c’est là, au moment de la liquéfaction, lorsque les héros, fatigués, s’assoupissent, que me revient un souvenir singulier. De la complicité qui nous unit, Christian et moi, pendant ces années-là, ce souvenir est pour moi le plus fort. Il m’aida aussi à prendre mes distances vis-à-vis de lui, qui m’avait mis le pied à l’étrier, et à vivre d’autres aventures.
Sous la présidence de Vander, la Foire du Livre de Bruxelles, à laquelle nous collaborions de près Christian et moi, menait une politique de prestige. Notamment, en invitant chaque jour à ses frais un écrivain de notoriété internationale. Nous avions appris qu’Anthony Burgess, l’auteur d’Orange mécanique et des Puissances des ténèbres, serait l’un de ces auteurs-vedettes. Avec l’accord tacite d’un autre des organisateurs de la manifestation, l’éminent Jean-Jacques Schellens, qui avait été l’éditeur de Bob Morane chez Marabout, nous kidnappâmes littéralement Burgess pour un soir.
A l’auberge uccloise où nous l’emmenâmes avec sa femme (la seconde, la première, nous laissa-t-il entendre, était décédée des suites de l’alcool absorbé après avoir vécu une scène très semblable à la scène du viol dans Orange mécanique), Burgess faucha subrepticement la carte, plutôt luxueuse, qui représentait le banquet peint par Brueghel. Il se répandit en un feu d’artifice de jeux de mots tarabiscotés et en anecdotes personnelles assez inventives. A l’en croire, il avait participé au Débarquement de Normandie puis, dans la foulée, traversé la Belgique entière à pied.
Christian et moi souhaitions qu’il préface un livre que nous écrivions ensemble… Il accepta.
J’avais passé une très belle soirée. Cependant Christian était déçu. Je compris qu’il s’attendait à ce que Burgess, la star, le Nobel en puissance, jette des éclairs par les yeux et des étincelles par les oreilles. Or c’était un homme, avec ses faiblesses, et c’est précisément ce qui, à mes yeux, le rendait attachant : il ne trichait pas. Plus profondément, Christian avait élaboré une représentation bien particulière de ce qu’était un artiste, un vrai, et c’est pourquoi Burgess l’avait déçu. Ainsi, à l’Ecole Européenne de Bruxelles, Christian avait voisiné avec Dick Annegarn et, à l’entendre, le chanteur composait sans le moindre effort. Ca lui tombait tout cuit du ciel. Que le musicien Prince, les écrivains Compère ou Burgess procèdent à un labeur toujours recommencé, à des exercices infinis, c’était pour lui inacceptable et inconcevable. Je pensais exactement le contraire. Même si l’élégance suprême de l’artiste consiste précisément à dissimuler son travail aux yeux du public.