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mercredi 15 janvier 2014

Des livres par camions : les meilleures ventes de 2013

Si cela a un intérêt, je m'arrête un instant sur les chiffres que GfK a communiqués hier dans son Top 50 des meilleures ventes de livres en 2013. Sébastien Rouault, chef du groupe livres chez GfK, semble admirer le dynamisme du secteur - par "secteur", il faut entendre les cinquante meilleures ventes et rien d'autre. Elles représentent 14,2 millions d'exemplaires en 2013 contre 12 l'année précédente et la hausse du chiffre d'affaires est comparable: 183 millions d'euros contre 162.
Mais que la vie est belle et comme tout va bien! Le livre reste donc un créneau porteur et sa santé est loin d'être chancelante, comme s'en inquiètent quelques alarmistes!
Le livre? Non: le best-seller, espèce transgénique poussée au gigantisme et à l'enflure, où les spécialistes du "marché" ne se préoccupent en rien du goût et ne s'intéressent qu'à la quantité. Si cela vous rappelle d'autres pans du commerce, vous ne vous êtes pas trompé. Pendant ce temps, personne ne nous dira comment se portent de plus humbles artisans appliqués à donner le meilleur d'eux-mêmes.
Car enfin, que nous sert-on, dans cette mirifique liste?
Un énorme Astérix chez les Pictes, vendu à.... (Non, je n'ose même pas le dire, allez voir les chiffres dans le document original.) Une honnête suite des aventures gauloises dont on se demande s'il était nécessaire de s'écraser les pieds dans les boutiques (je n'ose pas trop non plus parler de librairies) pour en acheter, parfois en pièces détachées comme aux pires moments des soldes quand on s'arrache les bonnes affaires, 1.634.490 exemplaires. Bon, je l'ai lâché. J'avais même parlé de l'album, pour ne pas en dire de mal, d'ailleurs, mais je concluais sur ce que représentait vraiment cette publication: une extraordinaire machine à cash. Et cela sans boule de cristal, admirez l'artiste!
On trouve ensuite, mon dieu! mon dieu! les trois inoubliables volumes de Cinquante nuances de Grey et ses suites. Ne reculant devant aucun sacrifice, j'avais lu le premier. Ne comptez pas sur moi pour les autres. Maso un peu mais pas trop. Je ne comprends pas ce qu'on peut trouver d'émoustillant dans la construction ou l'écriture telles que les pratique l'inénarrable E.L. James, que l'on croirait sortie d'une émission de variétés genre Nouvelle Star, ou appelez-la comme vous voulez, dans laquelle on aurait accepté, probablement suite à une erreur de casting, une... euh... une... bon, disons écrivaine. (On ne dit dans l'oreillette que le côté émoustillant n'était pas à chercher dans l'écriture mais dans les scènes érotiques - désolé, je n'ai pas été émoustillé non plus.)
Et puis, et puis... le Dan Brown de l'année, Inferno, que j'avais commencé à lire en anglais, plutôt séduit, et que j'ai terminé en français, beaucoup moins convaincu.
J'ajoute, en 7e, 9e, 13e et 14e place de ce classement qui commence à me sortir par les oreilles, les quatre romans annuels (deux en grand format, deux rééditions en poche) des frères ennemis du best-seller français fabriqué sur mesure au printemps pour être emporté sur les plages l'été, j'ai nommé, vous les avez reconnus, Guillaume Musso et Marc Levy, que j'avais malicieusement (puisqu'il faut bien un peu de légèreté dans ce monde du pavé) associés lors de la sortie presque commune de leur annuelle nouveauté sans rien de neuf en 2012, ce qu'il n'est pas insolite de rappeler maintenant puisque ces deux originaux sans rien d'original sont les poches parus en 2013, ceux qui se retrouvent donc dans la superbe liste de GfK.
Rien à sauver, donc, au royaume du best-seller? Mais si, mais si...
Le prix Goncourt de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, n'est sans doute pas le roman qui va révolutionner la littérature, mais ce n'était pas le but et c'est une lecture solide (10e dans le classement), quoi qu'en pensent d'autres commentateurs - les mêmes, généralement, qui ont dit le plus grand mal du roman de Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, encore 18e en 2013 alors qu'il est sorti l'année précédente. Je vous renvoie à la note que j'avais publié le jour où il a reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française.
La longue durée, c'est un peu la spécialité du format de poche qui redonne vie à des titres de Gilles Legardinier, Michel Bussi, Grégoire Delacourt, Jonas Jonasson, Delphine de Vigan, Victoria Hislop ou Hélène Grémillon. Voire Boris Vian, grâce au film, ou David Foenkinos, grâce au film aussi, hélas!
Je note quand même, car il ne faut pas jeter les 50 best-sellers de 2013 avec l'eau du bain de la prochaine rentrée littéraire, que Michel Serres et Antoine Compagnon se sont introduits (par effraction?) dans cette liste, le premier avec Petite Poucette, le second avec Un été avec Montaigne - ce qui fait beaucoup d'avec en une seule phrase, mais je ne suis pas responsable de tous.
Et je termine sur une note optimiste, avec grâce à la 25e place de Romain Puèrtolas, dont L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea a été une des belles révélations de l'automne dernier, même s'il est sorti en août, le jour où je vous proposais un entretien avec son auteur.
Je n'ai pas cité tous les titres, ceux-ci suffisent, me semble-t-il, à donner un aperçu du paysage rarement réjouissant, à quelques exceptions près, du monde du best-seller.

jeudi 5 juillet 2012

Qu'avez-vous lu depuis six mois?

Qu’a-t-on lu depuis janvier ? Plus précisément : quels sont les ouvrages littéraires que les libraires ont vendus ? Pour partie, ceux de l’année dernière – les prix d’automne ont prolongé leur vie. Pour une autre partie, des livres plus anciens remis en lumière par des adaptations cinématographiques. David Foenkinos, Frédéric Beigbeder en ont bénéficié d’autant mieux qu’ils s’étaient eux-mêmes attelés à la réalisation. Mais encore ? Quelles nouveautés ?
Des romans policiers, genre classique ou contemporain, ont fait leur nid. L’enquête russe, de Jean-François Parot (Lattès), par exemple. On pourrait aussi le ranger, en raison de son héros récurrent, dans la catégorie des livres à épisodes. Où se trouverait aussi, malgré un tout autre style, Patrick Rambaud (Cinquième chronique du règne de Nicolas Ier, Grasset). Et, pour revenir du côté du polar, Harlan Coben (Sous haute tension, Belfond), Camilla Läckberg (La sirène, Actes Sud), Michael Connelly (Volte-face, Calmann-Lévy), Mary Higgins Clark (Mes années perdues, Albin Michel), Arnaldur Indridason (La muraille de lave, Métailié) ou P.D. James (La mort s’invite à Pemberley, Fayard). Une récente enquête de l’IFOP, consacrée aux lectures d’été des Français, plaçait le roman policier en tête des préférences (17 %, devant le thriller et le roman sentimental, 10 % chacun). Il semble qu’on n’attende pas toujours l’été pour sa dose d’énigmes ou de frissons…
Des objets littéraires plus difficilement identifiables ont trouvé leurs lecteurs. Haruki Murakami a conclu avec bonheur son ambitieuse trilogie d’1Q84 (Belfond), dont les deux premiers tomes étaient parus l’an dernier. Daniel Pennac s’est attaqué au Journal d’un corps (Gallimard) dans une chronologie qui finit, c’est toujours le cas avec l’âge, par se déglinguer. Surtout, le presque inconnu Grégoire Delacourt a été la surprise de l’année avec La liste de mes envies (Lattès), qui fait quelques envieux et se trouve encore, cette semaine, en tête des meilleures ventes de romans (selon Datalib.net). Françoise Héritier n’est pas loin d’avoir atteint le même public, qui aime entendre parler du bonheur, avec Le sel de la vie (Odile Jacob), autre succès imprévisible – et rassurant.
Tout le contraire des succès très prévisibles, renouvelés avec régularité lors de chaque parution, par Marc Levy (Si c’était à refaire, Laffont) ou Guillaume Musso (7 ans après…, XO). D’autres auteurs de best-sellers, sans atteindre la popularité de ces deux champions pour l’instant indétrônables, ont été au rendez-vous : Jean-Christophe Rufin qui n’avait pourtant pas cherché la facilité (Le grand Cœur, Gallimard), Eric-Emmanuel Schmitt (Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus, Albin Michel) ou Marc Dugain (Avenue des géants, Gallimard).
Les lectures au format de poche complètent ce palmarès basé sur les chiffres de ventes plutôt que sur la qualité – encore n’y a-t-il là rien de déshonorant. D’autant moins qu’en poche, si l’attendu l’emporte largement sur l’inattendu, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonasson (Pocket), et Sur la route : Le rouleau original, de Jack Kerouac (Folio), sont des titres qu’on n’espérait pas à pareille fête.

jeudi 10 novembre 2011

A la recherche du prochain best-seller

Vous n'en avez pas marre, vous, de vous jeter sur les mêmes livres que tout le monde? De constater, en regardant le classement Datalib dans Libé de ce matin, que vous avez déjà lu le n° 1 (Alexis Jenni, Goncourt oblige), le 2 (Emmanuel Carrère), le 3 (Delphine de Vigan), le 4 (Sylvain Tesson), et que vous avez même failli vous attaquer au 5 (Douglas Kennedy)? Ce que, d'ailleurs, vous ferez peut-être, puisque vous avez aimé les quatre premiers de la liste. (Enfin, je dis "vous" comme ça, hein!, en guise de figure rhétorique bas de gamme, ce n'est pas que je veuille à tout prix vous assimiler à moi, qui les ai vraiment appréciés.)
Bon, me dis-je ce matin, rassemblant à grand peine les idées éparpillées dans quelques rêves nocturnes avec lesquels je renonce d'autant plus aisément à vous assommer que j'en ai tout oublié.
Bon, donc, dis-je, et si je me mettais en quête du prochain best-seller, plutôt que de suivre le courant?
Il est bien joli, ce projet. Mais il faut quand même trouver des pistes. Où ça? Dans une revue branchée? J'essaie Les Inrocks? Cette semaine, Nelly Kaprièlan, grande prêtresse du bon goût (chez Bongou, à Madagascar, ils fabriquent de la charcuterie, je dis ça, je ne dis rien...), au point d'avoir, en 2009 et 2010, sacré le Goncourt avant même l'académie du même nom (mais pas cette année, et elle en semble presque soulagée, puisqu'on aurait pu lui reprocher un nouveau conformisme), cette semaine, écrivais-je avant de me lancer dans une phrase à tiroirs (fermons ces tiroirs, revenons au fait), Nelly Kaprièlan a sauté sur des chroniques cultes. Ah! culte et best-seller, voilà qui me convient. L'auteur, il est vrai, n'est pas un parfait inconnu. Nicolas Bedos s'est fait un prénom sur le dos de Giesbert (il l'avait bien mérité) et sur celui de ses invités (beaucoup d'entre eux l'avaient bien mérité aussi, pas tous) de La semaine critique (ne cherchez pas, c'était sur France 2, et ça n'existe plus).

Le volume 1 du Journal d'un mythomane (il se poursuit dans l'hebdomadaire Marianne, sans le son et l'image) ne sera peut-être pas un best-seller. Mais Nicolas Bedos n'a pas qu'un prénom, il a aussi une sacrée plume, insolente, inventive, réjouissante jusque dans ses excès, et notamment à cause de ses excès eux-mêmes. J'apprends, grâce à Nelly Kaprièlan, qu'il publie aussi des nouvelles. Bien, très bien. Dans L'Officiel. Ah! Faudra-t-il que je lise un mensuel dont semble s'être inspirée la nouvelle formule du Monde Magazine? (Depuis, je ne lis plus rien dans Le Monde Magazine.) Un effort, quand même. Je tombe, presque par hasard, sur le numéro de février. C'est bien ce que je pensais. Je ne suis pas intéressé, passez votre chemin, non, je ne m'y abonnerai pas. Malgré deux pages signées Nicolas Bedos. Comment j'ai tué Michel Houellebecq raconte la soirée post-Goncourt d'une certaine Paule (rafraîchissons les souvenirs: en 1998, Paule Constant a reçu le Goncourt avec Confidence pour confidence, alors que le favori était Les particules élémentaires, de... Michel Houellebecq, et Paule Constant en a beaucoup, et très injustement, souffert). Voici donc Paule maquillée comme un camion et décidée à se venger de son tourmenteur involontaire (ou presque: Michel Houellebecq, pareil à lui-même, convaincu de sa supériorité, avait quand même dit que le roman de Paule Constant était nul, et tout le milieu littéraire d'acquiescer comme un seul homme).
C'est très plaisant, Comment j'ai tué Michel Houellebecq. Comme risque d'être très plaisant le roman auquel, selon une rumeur qu'il entretient lui-même, Nicolas Bedos travaille. La plume aussi acérée que dans ses chroniques et ses nouvelles, j'espère. Mais je le soupçonne d'être un peu trop germanopratin (comme ils disent) pour franchir, avec ses livres, les frontières de l'Hexagone.
Le roman à venir sera donc peut-être un best-seller, oui.
Mais un best-seller mondial? Non.
Or, voyez-vous, aujourd'hui, il n'y a que cela qui m'intéresse. Débusquer le prochain best-seller mondial, le roman qui va faire exploser les ventes - roman, oui, quand même, car une biographie de Steve Jobs n'appartient pas à la littérature et, donc, m'excite beaucoup moins.

A qui le tour? Stephen King? Pourquoi pas? C'est un habitué. Combien de livres a-t-il publié, déjà? En tient-il lui-même le compte? Personnellement, j'ai un peu de mal à suivre. Mais je m'arrête sur celui-ci. Paru avant-hier, il est déjà classé au cinquième rang des meilleures ventes chez Amazon. Et quelque chose me dit qu'il devrait avoir une belle carrière. Voyez la couverture, remettez le titre à l'endroit (je veux dire: comme on écrit les dates en français), et 11/22/63 vous renvoie à Dallas, le 22 novembre 1963, le jour où Kennedy a été assassiné. Un sujet inépuisable, même sans aborder les multiples théories du complot qui se sont greffées dessus.
James Epping est, de nos jours, professeur de lettres à Lisbon Falls, dans le Maine. Son ami Al, le patron d'un snack qu'il fréquente assidûment, lui fait une proposition que je pourrais résumer ainsi: "Ta mission, si tu l'acceptes, consiste à sauver Kennedy." Ah! Curieux, n'est-il pas?
Mais, à ce moment, nous savons déjà plusieurs choses. Que, dans l'arrière-boutique d'Al, une faille temporelle est ouverte pour qui veut bien y pénétrer. Qu'elle envoie le candidat au voyage le 9 septembre 1958 à 11 heures 58. Que tout séjour dans le passé dure, au présent, deux minutes, quel que soit le temps écoulé à partir du 9 septembre 1958. Qu'Al vendait ses hamburgers (Fatburgers) moins cher que tous ses concurrents non parce que, comme certains l'en soupçonnaient, il les confectionnait avec du chat (on les surnommait Catburgers), mais parce qu'il achetait sa viande un demi-siècle plus tôt, au prix de l'époque. Que, pour les personnes rencontrées en 1958, chaque rencontre avec le visiteur du futur est la première. Et deux ou trois choses de ce genre, avec lesquelles Stephen King parvient à étayer, mieux que ne l'ont fait beaucoup d'écrivains avant lui, les voyages d'Al dans le temps, avec leurs limites et leur part de mystère. J'ai compris quelques-unes de leurs caractéristiques, mais pas toutes, dit en substance Al.
D'un de ces voyages, plus long qu'il n'était nécessaire pour faire ses courses chez le boucher, Al est rentré malade, mourant d'un cancer qui ne lui permettrait pas d'atteindre la date à laquelle il voulait agir pour empêcher Lee Oswald d'assassiner Kennedy. Et il se propose d'envoyer James à sa place pour faire le boulot. Celui-ci a-t-il le droit de refuser d'accomplir la dernière volonté de son ami?
"Tu peux changer l'Histoire, Jake. Comprends-tu cela? John Kennedy peut vivre."
Je n'en suis, dans ma lecture, qu'au début du quatrième et dernier chapitre de la première partie. Le roman compte six parties, c'est dire qu'il reste bien des choses à découvrir. Je vous raconterai peut-être, si j'en trouve le temps. A moins que je finisse par décider qu'il vaut mieux vous laisser dans l'attente de la suite, histoire de ne pas gâcher un plaisir à venir.
Stephen King, donc, futur best-seller mondial, quand les traductions suivront.
Vous me direz, et vous aurez raison, qu'il ne s'agit pas d'une surprise.
Et que vous aviez espéré, en commençant à lire cette note qui n'en finit pas, trouver quelque chose que vous ne connaissez pas.
Je ne vous donne pas tort.

Le problème, s'agissant de romans sur lesquels les éditeurs misent un maximum, avec l'espoir de retombées commerciales comparables, c'est qu'on en parle surtout en chiffres, et moins d'un point de vue littéraire. Dans le Wall Street Journal, par exemple, que je ne lis pas (encore moins que L'Officiel). Mais dont Courrier international a eu la bonne idée, cette semaine, de traduire en partie un article: A la recherche du prochain Harry Potter. Harry Potter et best-seller, vous l'avez compris, non seulement ça rime (pauvrement, certes), mais ce sont, dans la perspective qui m'occupe encore pour quelques minutes, de parfaits synonymes.
Selon le journal américain, Erin Morgenstern pourrait être l'heureuse élue. The Night Circus s'adresse aux jeunes et aux adultes, son univers est proche de celui de Twilight, l'éditeur (Doubleday) a signé en une semaine, la jeune écrivaine a "laissé le chèque de l'éditeur sur son bureau pendant un mois sans trop savoir ce qu'elle devait en faire."
Les ingrédients d'une nouvelle légende sont en place, l'avenir dira ce que deviendra le premier roman d'Erin Morgenstern, 33 ans. Il y est en tout cas question de magiciens, voilà qui pourrait plaire après Harry Potter.
On verra si le prochain best-seller mondial est ici... Il est peu probable, en tout cas, qu'il débarque de l’Ouzbékistan ou de, par exemple, Madagascar. Encore que. Rien n'est impossible.