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mercredi 3 juin 2020

Indigestes, les poids lourds

Ils sont là, servis par palettes pour sauver la librairie française et faire repartir à la hausse les chiffres d’affaires des éditeurs et des distributeurs. Merci, Guillaume Musso et Joël Dicker, de participer ainsi au sauvetage d’un secteur (parmi d’autres) en crise. On ne se fait pas de souci pour eux. Leurs livres sortis la semaine dernière, La vie est un roman et L’énigme de la chambre 622, sont respectivement en deuxième et première positions dans les meilleures ventes de livres compilées par le réseau datalib, toutes catégories confondues. Est-ce à dire qu’il est inutile de s’en occuper, qu’ils vivent bien sans moi ?
Penser cela, c’est mal me connaître. Après tout, La vie est un roman n’est jamais que le onzième roman de Musso que je lis, ce qui donne quelques points de comparaison. Et L’énigme de la chambre 622, le troisième de Joël Dicker. Soit, pour chacun, plus de la moitié de la production. (Oui, j’ai dit production…) Affirmera-t-on encore sans rire que la critique se détourne en pinçant le nez des livres qui font le bonheur des vraies gens ? (C’est qui, ces vraies gens ?)
Le lecteur populaire, c’est bien connu, en a marre de l’écrivain germanopratin célébré par les élites (c’est qui, les élites ?), qui considère que Gallimard est sa maison naturelle, dans la rue du même nom, mais qui regrette de n’être entendu que par 0,05 % des auditeurs quand il est interrogé avec finesse (et répond avec intelligence) sur France Culture à deux heures du matin (au fait, il y a quoi, comme émission, à cette heure-là, sur France Culture ? je ne sais pas, à cette heure-là, je lis).
D’ailleurs, cet écrivain germanopratin, que nous raconte-t-il, dans ses livres confidentiels ? Des histoires d’écrivains, pardi ! C’est bien la preuve qu’il n’a aucune imagination mais alors, vraiment aucune, incapable de sortir de son quartier pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe. (Demandez à Alexandre Jardin qui se frotte, lui, et s’en félicite tant qu’il s’en gargarise, au monde d’en bas – quant au résultat de l’expérience, il est beaucoup moins félicitable et gargarisable, essayez de lire Française, vous verrez par vous-même.)
Et, donc, puisqu’ils sont si différents des écrivains de l’élite, que racontent-ils, ces écrivains populaires ? Vous n’allez pas me croire : des histoires d’écrivains !
Si, si…
La vie est un roman commence comme un thriller, avec la disparition de Carrie, la fille de Flora Conway, trois ans, alors qu’elle jouait à cache-cache avec sa mère dans leur appartement de Williamsburg, New York. Situation impossible : la pièce est restée fermée, et pourtant il faut se rendre à l’évidence, la petite n’est plus là. On n’oubliera pas de signaler au passage que Flora Conway est romancière – elle a reçu le prestigieux prix Franz Kafka en 2009 après son troisième livre, elle n’apparaît pas dans les médias, son éditrice Fantine de Vilatte gère sa carrière pour elle et la représente dans les grandes occasions, comme ce fut le cas à Prague pour la remise de ce prix littéraire.
Guillaume Musso, on le sait (et, si vous ne le saviez pas, apprenez-le), a l’habitude d’appeler à la rescousse les signatures les plus connues et reconnues. Avant qu’il soit question du prix Kafka, Simenon avait déjà pointé le nez avec une citation extraite de Quand j’étais vieux, je vous épargne tout ce qui va suivre comme références mais c’est, dirais-je, digne de la bibliothèque d’un honnête homme soucieux de se cultiver, à moins que cela ressemble à un trompe-l’œil dans le genre d’une collection de la Bibliothèque de la Pléiade affichée derrière la personne qui vous reçoit chez elle et veut paraître cultivée – encore heureux, ce ne sont pas des reliures achetées au mètre courant.
Donc, Flora Conway, dépressive après la disparition de sa fille, on la comprend, vaguement suicidaire, puis de plus en plus précisément et, au moment où elle va commettre le geste fatal, voilà que…
Le suspense est insoutenable (ne riez pas) : voilà qu’elle se révèle être l’héroïne d’un roman qu’écrit, en France, Romain Ozorski, écrivain à succès, vague double de Guillaume Musso himself, voyez comment la création s’éparpille, se reflète dans des miroirs, et pourquoi on en arrivera à « La troisième face du miroir » dans l’avant-dernière partie.
Si vous n’avez pas lâché avant, car rien de tout cela, outre le fait que ce n’est ni écrit ni à écrire, ne tient vraiment debout à moins d’une lecture très inattentive, vous arriverez alors au cœur de la bibliothèque : les quarante sources des citations rencontrées au fil des pages, à quoi il faut ajouter encore la liste des « autres auteurs, artistes et œuvres évoqués », car il insiste avec insistance (c’est assez ?), Guillaume Musso, il ne lit pas n’importe quoi.
Mais pourquoi, alors, pratique-t-il une phrase si plate ?
On pourrait se poser la même question à propos de Joël Dicker, découvert et porté vers le succès par le grand Bernard de Fallois. Celui-ci, disparu il y a deux ans, a notamment été l’éditeur d’inédits de Proust – Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve. C’était il y a longtemps, Joël Dicker n’était pas né mais il s’en souvient si bien que le chauffeur et majordome de Macaire Ebezner, l’un des personnages principaux de son nouveau livre, s’appelle Alfred Agostinelli, comme le secrétaire de Proust…
Donc, le romancier populaire Joël Dicker met en scène, vous l’aurez deviné, un écrivain publié par Bernard de Fallois et qui souffre, outre de la mort de celui-ci, d’une rupture sentimentale. Besoin de changer d’air ? Un hôtel suisse (car j’ai oublié de vous dire que L’énigme de la chambre 622 se déroule en Suisse, il est vrai que cela n’a guère d’importance sinon pour le monde bancaire où se passent les événements) l’accueille, où il est troublé par l’absence de chambre 622 – la 621bis suit la 621 avant la 623. Troublant mystère, de quoi revenir sur un meurtre qui s’est produit là alors que les cadors d’une banque privée y étaient réunis pour choisir leur nouveau mâle alpha.
Un jeu de yoyo plus épuisant qu’hypnotique commence alors, entre notre époque où enquête « l’écrivain », comme on appelle respectueusement le Joël du roman, et celle du meurtre – avec des rappels chronologiques incessants, de peur qu’on s’égare (mais on s’égare quand même) : « 7 jours avant le meurtre », puis « 6 jours avant le meurtre », ou quelques mois avant, ou quelque temps après…
L’affaire est embrouillée et Joël Dicker tient beaucoup à montrer à quel point elle l’est. Il narre (car, dans ces cas-là, on ne raconte pas, on narre) les moindres péripéties avec moult détails superflus, même et surtout quand elles ne présentent pas le moindre intérêt pour le récit, il caricature sans nuance la manière dont parle Arma, l’employée de maison de Macaire et de son épouse Anastasia, pour qui ses patrons sont « Moussieu » et « Médème », il aligne les poncifs du polar sans savoir qu’en faire d’autre que de les placer les uns derrière les autres.
Franchement, je me suis ennuyé. Cela ne me dérange pas de lire un roman de 576 pages, cela me dérange quand j’ai l’impression qu’il aurait eu une meilleure tenue dans un volume deux fois moindre. Mais alors, qui pour l’écrire ? Je vous le demande…
Pas Guillaume Musso ni Joël Dicker, en tout cas !

vendredi 24 avril 2020

Les joies du calendrier


Le 26 février, Joël Dicker donnait en un tweet l'information que ses lectrices et lecteurs attendaient avec une certaine impatience.


Le 16 mars, c'était une tout autre chanson...


Et, enfin, la délivrance...

Il est loin d'être le seul, parmi les auteurs attendus depuis quelque temps dans les listes de meilleures ventes, à avoir dû patienter. Je ne vais pas vous faire la liste, mais quelques noms quand même, pour fixer les idées: Alexandre Jardin, Bernard Minier, Olivia Ruiz, l'inévitable Guillaume Musso... (Si quelqu'un a des nouvelles de Marc Levy... A-t-il profité des circonstances pour prendre une année sabbatique? Bien, bien...)
Il y a pire: les auteurs qu'on n'attend pas dans les listes des meilleures ventes mais qui comptent pour dix, cent, mille lectrices et lecteurs. On en parle forcément moins, et encore moins des livres théoriquement sortis à la mi-mars, confinés avant même d'avoir été posés sur les tables des librairies fermées entre-temps.
Depuis un gros mois, les éditeurs ont commencé à revoir leur copie - entendez leur programme. Prématurément pour certains, dont le calendrier ressemble désormais à un brouillon de Proust, paperolles comprises.
Les plus attentifs d'entre vous savent que j'intègre, au bas de cette page, un agenda des parutions. Oubliez-le pour quelques semaines encore, il ne correspond plus à rien - même si, parfois, les versions numériques sont sorties à la date prévue, le papier étant reporté à plus tard.
Et dire que nous sommes à un moment de l'année où la rentrée littéraire est, en principe, presque bouclée... Des parutions qui étaient prévues dans les carnets secrets des éditeurs en ont soudainement disparu, des romancières et des romanciers sont, encore bien plus que nous, dans le brouillard.
En attendant, comme personne n'a lu tout ce qui était paru depuis janvier, il ne manque pas vraiment de nourriture - sans rien dire des conseils (que je ne suis pas) pour supporter le confinement (je ne le suis pas, confiné) grâce à des ouvrages adaptés au contexte ou, au contraire, bien faits pour ouvrir un horizon trop bas.
Et puis, quand les nouveautés reviendront, on appréciera les retrouvailles avec l'actualité. Il n'y manquera, pour les lectures de livres imprimés, que l'odeur de l'encre fraîche - car elle aura eu le temps de se dissiper.

mardi 24 mars 2015

Joël Dicker avant Harry Quebert

C'était passé presque inaperçu. Mais, à peine huit mois avant de publier, avec le succès que l'on sait, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker avait sorti un premier roman, Les derniers jours de nos pères.
Son éditeur vient de l'inscrire dans la collection de poche créée, actuellement, pour ce seul auteur de son catalogue. Plus linéaire, moins ambitieux littérairement, Les derniers jours de nos pères est cependant un livre attachant, grâce à des personnages - l'un d'entre eux en particuliers - aussi forts que l'époque troublée dans laquelle ils se trouvent placés face à des choix douloureux.
La Seconde Guerre mondiale et la lutte contre l'Allemagne nazie à partir des bases britanniques où sont formés des agents spéciaux sont le cadre d'un livre dont Joël Dicker résumait ainsi, en septembre 2012, alors que venait de paraître son deuxième roman, l'histoire éditoriale:
Il se passe en France et raconte l’histoire de l’implication des services secrets britanniques dans la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale.
Je m’étais donné beaucoup de peine pour ce roman et pour le rendre le plus littéraire possible, parce que j’avais l’impression que c’était important pour qu’un livre trouve preneur chez un éditeur.
Je l’ai donc envoyé à des éditeurs, et personne n’en a voulu. Je l’ai rangé dans un tiroir pendant un an. Puis on m’a parlé d'un concours sur manuscrits à Genève et je me suis dit que j’allais le proposer, ne serait-ce que pour savoir si cela valait la peine de continuer à écrire. J’étais déjà en train de travailler sur La vérité sur l’affaire Harry Quebert, un gros livre qui me demandait beaucoup de travail et je me demandais si j’étais vraiment fait pour ça. Beaucoup de questions me passaient par la tête.
Et puis, à ma grande surprise, j’ai eu le premier prix. C’est là où j’ai rencontré Vladimir Dimitrijevic, monstre sacré de l’édition en Suisse et bien au-delà. Il avait lu le manuscrit et voulait l’éditer. L’aventure de ce livre a commencé ainsi. Il a proposé ensuite une coédition avec Bernard de Fallois.
Quelques mois ont passé et, malheureusement, Dimitrijevic est mort entretemps sur la route, avant la sortie de ce livre qui, du coup a été retardé et est finalement sorti en janvier...

samedi 24 janvier 2015

La reine des ventes

Tout, sauf une surprise: le livre qui s'est le plus vendu l'année dernière en France, bien qu'il soit paru dans les premiers jours du dernier quadrimestre, est celui de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment. 603.300 exemplaires, d'après le top 50 établi par GfK pour Livres Hebdo. Et, puisque le cinéma a décidé d'en tirer des images, il est probable que ce succès connaîtra une nouvelle flambée quand le film sortira en salles. Comme ce sera le cas, incessamment sous peu, pour Fifty shades (je ne sais pas pourquoi on est revenu au titre en V.O.), d'E.L. James, dont le premier volume au format de poche se place sur la deuxième marche de ce podium, avec 575.600 exemplaires.
Oui, on peut donc encore faire fortune avec un livre, mais il faut que celui-ci pique la curiosité et pénètre les alcôves qui nous sont habituellement, dans la vie normale, inaccessibles...
Eric Zemmour et son Suicide français n'ont pas tout à fait pris la forme du tsunami idéologique et commercial qu'espéraient ses partisans - ils avaient annoncé que le livre allait atteindre et dépasser les chiffres de vente de celui de l'ex-première compagne. On en reste assez loin, avec 338.200 exemplaires, pour la douzième place du classement et avec, il est vrai, une existence plus brève d'un mois.
Et la littérature, dans tout ça? Pour ne vexer personne, et surtout pas les lecteurs accrochés à leur best-seller comme à un doudou, on se contentera de relever les ventes et les classements des lauréats de prix littéraires.
La réédition au format de poche de La vérité sur l'affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, est dixième (375.700 exemplaires).
Charlotte, de David Foenkinos, quatorzième (319.900 exemplaires).
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano, quinzième (285.400 exemplaires).
Pas pleurer, de Lydie Salvayre, vingt-cinquième (227.100 exemplaires).
Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, toujours en grand format, quarante-et-unième (167.800 exemplaires).
Et... c'est tout pour les prix littéraires - encore avez-vous noté comme nous que trois de ces titres seulement ont été couronnés en 2014.

lundi 2 juin 2014

Joël Dicker au format de poche

C’est la première fois que les Editions de Fallois se chargent elles-mêmes de la réédition d'un ouvrage de leur catalogue au format de poche. La vérité sur l’affaire Harry Quebert, a connu, il est vrai, un destin exceptionnel avec le Grand Prix du roman de l'Académie française, le Goncourt des Lycéens et des ventes presque monstrueuses. Joël Dicker avait 27 ans et ne nourrissait aucun complexe.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert - je vous en ai parlé en long, en large et même en travers au moment de sa parution et des récompenses qui ont suivi, peut-être les lignes qui suivent éveilleront-elles quelques échos chez les lecteurs dotés d'une bonne mémoire - est une histoire d’écrivain. Et même d’écrivains, puisqu’ils sont deux. Marcus Goldman, le plus jeune, est entré dans le monde littéraire par la grande porte, avec un énorme succès dès son premier livre. Il doit maintenant répondre à l’attente de ses lecteurs. Davantage encore à la pression que lui mettent son agent et son éditeur, sans cesse à évoquer la nécessité (et l’obligation par contrat) d’un deuxième livre sans lequel la place de jeune prodige ne tardera pas à être occupée par un autre. Mais la panne est grave – « une terrible crise de page blanche » – et Marcus se tourne vers son mentor, Harry Quebert, auteur consacré qui distille, en prologue de chaque chapitre, des conseils avisés sur l’écriture.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est aussi un polar. En 1975, une adolescente de quinze ans, Nola Kellergan, a disparu dans la petite ville d’Aurora, New Hampshire, où Harry est installé. Pour écrire, disait-il. Mais, séduit par Nola, il ne faisait que copier et recopier son prénom à longueur de pages. Trente-trois ans plus tard, alors que les Etats-Unis se préparent à élire Obama comme président et que Marcus est toujours bloqué par sa page blanche, le corps de Nola est retrouvé sur le terrain de Harry. Qui ferait un coupable idéal.
En 31 chapitres (numérotés à l’envers), un prologue et un épilogue, Joël Dicker installe un monde, pose un gros paquet de questions auxquelles il ne fournit pas toutes les réponses et construit une intrigue à plusieurs niveaux dont la complexité ne ralentit jamais la lecture. La réussite est si complète qu’en arrivant à la fin on adhère à la dernière réflexion de Harry : « Un bon livre, Marcus, est un livre qu’on regrette d’avoir terminé. »

mercredi 15 janvier 2014

Des livres par camions : les meilleures ventes de 2013

Si cela a un intérêt, je m'arrête un instant sur les chiffres que GfK a communiqués hier dans son Top 50 des meilleures ventes de livres en 2013. Sébastien Rouault, chef du groupe livres chez GfK, semble admirer le dynamisme du secteur - par "secteur", il faut entendre les cinquante meilleures ventes et rien d'autre. Elles représentent 14,2 millions d'exemplaires en 2013 contre 12 l'année précédente et la hausse du chiffre d'affaires est comparable: 183 millions d'euros contre 162.
Mais que la vie est belle et comme tout va bien! Le livre reste donc un créneau porteur et sa santé est loin d'être chancelante, comme s'en inquiètent quelques alarmistes!
Le livre? Non: le best-seller, espèce transgénique poussée au gigantisme et à l'enflure, où les spécialistes du "marché" ne se préoccupent en rien du goût et ne s'intéressent qu'à la quantité. Si cela vous rappelle d'autres pans du commerce, vous ne vous êtes pas trompé. Pendant ce temps, personne ne nous dira comment se portent de plus humbles artisans appliqués à donner le meilleur d'eux-mêmes.
Car enfin, que nous sert-on, dans cette mirifique liste?
Un énorme Astérix chez les Pictes, vendu à.... (Non, je n'ose même pas le dire, allez voir les chiffres dans le document original.) Une honnête suite des aventures gauloises dont on se demande s'il était nécessaire de s'écraser les pieds dans les boutiques (je n'ose pas trop non plus parler de librairies) pour en acheter, parfois en pièces détachées comme aux pires moments des soldes quand on s'arrache les bonnes affaires, 1.634.490 exemplaires. Bon, je l'ai lâché. J'avais même parlé de l'album, pour ne pas en dire de mal, d'ailleurs, mais je concluais sur ce que représentait vraiment cette publication: une extraordinaire machine à cash. Et cela sans boule de cristal, admirez l'artiste!
On trouve ensuite, mon dieu! mon dieu! les trois inoubliables volumes de Cinquante nuances de Grey et ses suites. Ne reculant devant aucun sacrifice, j'avais lu le premier. Ne comptez pas sur moi pour les autres. Maso un peu mais pas trop. Je ne comprends pas ce qu'on peut trouver d'émoustillant dans la construction ou l'écriture telles que les pratique l'inénarrable E.L. James, que l'on croirait sortie d'une émission de variétés genre Nouvelle Star, ou appelez-la comme vous voulez, dans laquelle on aurait accepté, probablement suite à une erreur de casting, une... euh... une... bon, disons écrivaine. (On ne dit dans l'oreillette que le côté émoustillant n'était pas à chercher dans l'écriture mais dans les scènes érotiques - désolé, je n'ai pas été émoustillé non plus.)
Et puis, et puis... le Dan Brown de l'année, Inferno, que j'avais commencé à lire en anglais, plutôt séduit, et que j'ai terminé en français, beaucoup moins convaincu.
J'ajoute, en 7e, 9e, 13e et 14e place de ce classement qui commence à me sortir par les oreilles, les quatre romans annuels (deux en grand format, deux rééditions en poche) des frères ennemis du best-seller français fabriqué sur mesure au printemps pour être emporté sur les plages l'été, j'ai nommé, vous les avez reconnus, Guillaume Musso et Marc Levy, que j'avais malicieusement (puisqu'il faut bien un peu de légèreté dans ce monde du pavé) associés lors de la sortie presque commune de leur annuelle nouveauté sans rien de neuf en 2012, ce qu'il n'est pas insolite de rappeler maintenant puisque ces deux originaux sans rien d'original sont les poches parus en 2013, ceux qui se retrouvent donc dans la superbe liste de GfK.
Rien à sauver, donc, au royaume du best-seller? Mais si, mais si...
Le prix Goncourt de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, n'est sans doute pas le roman qui va révolutionner la littérature, mais ce n'était pas le but et c'est une lecture solide (10e dans le classement), quoi qu'en pensent d'autres commentateurs - les mêmes, généralement, qui ont dit le plus grand mal du roman de Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, encore 18e en 2013 alors qu'il est sorti l'année précédente. Je vous renvoie à la note que j'avais publié le jour où il a reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française.
La longue durée, c'est un peu la spécialité du format de poche qui redonne vie à des titres de Gilles Legardinier, Michel Bussi, Grégoire Delacourt, Jonas Jonasson, Delphine de Vigan, Victoria Hislop ou Hélène Grémillon. Voire Boris Vian, grâce au film, ou David Foenkinos, grâce au film aussi, hélas!
Je note quand même, car il ne faut pas jeter les 50 best-sellers de 2013 avec l'eau du bain de la prochaine rentrée littéraire, que Michel Serres et Antoine Compagnon se sont introduits (par effraction?) dans cette liste, le premier avec Petite Poucette, le second avec Un été avec Montaigne - ce qui fait beaucoup d'avec en une seule phrase, mais je ne suis pas responsable de tous.
Et je termine sur une note optimiste, avec grâce à la 25e place de Romain Puèrtolas, dont L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea a été une des belles révélations de l'automne dernier, même s'il est sorti en août, le jour où je vous proposais un entretien avec son auteur.
Je n'ai pas cité tous les titres, ceux-ci suffisent, me semble-t-il, à donner un aperçu du paysage rarement réjouissant, à quelques exceptions près, du monde du best-seller.

vendredi 30 novembre 2012

Au sommet du palmarès de "Lire", un premier roman

C'était arrivé en 2006, avec un livre que je n'aurais, pour ma part, pas placé aussi haut: Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, avait été choisi par la rédaction de Lire comme meilleur livre de l'année, toutes catégories confondues. Donald Ray Pollock, lui aussi, arrive en tête de ce palmarès annuel avec un premier roman, Le diable, tout le temps. Je ne l'ai malheureusement pas lu mais je connais au moins une personne que cela va réjouir...
Le choix du roman de Joël Dicker comme meilleur roman français de l'année a, en tout cas, tout pour me plaire. Il me donne à penser que les pisse-froid pour lesquels il s'agit à peine d'un livre ont vraiment tort de snober le souffle étonnant du jeune écrivain suisse le plus médiatisé de la saison.
Deux autres bonnes raisons d'applaudir à ce palmarès dans lequel, cependant, il me reste bien des choses à découvrir: Caryl Ferey auteur du meilleur roman policier avec Mapuche et Paul Fournel, du meilleur livre de sport avec Anquetil tout seul, voilà des choix qui auraient probablement été les miens aussi.

  • Meilleur livre de l’année : Le diable, tout le temps, Donald Ray Pollock, Albin Michel
  • Roman français : La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker, de Fallois/L'Age d'homme 
  • Roman étranger : Dans la grande nuit des temps, Antonio Munoz Molina, Seuil
  • Roman policier : Mapuche, Caryl Ferey, Gallimard
  • Essai : Les gauches françaises/1762-2012. Histoire, politique et imaginaire, Jacques Julliard, Flammarion 
  • Découverte roman étranger : Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, Phébus  
  • Autobiographie : La nacre et le rocher, Robert Misrahi, Encre marine  
  • Biographie d’écrivain : Chateaubriand, Jean-Claude Berchet, Gallimard
  • Histoire : Congo, David van Reybrouck, Actes Sud
  • Classique/Redécouverte : Autobiographie, Mark Twain, Tristam
  • Premier roman étranger : Un concours de circonstances, Amy Waldman, L’Olivier
  • Sortis du purgatoire : Joyeux, fais ton fourbi, Julien Blanc, Finitude
  • Livre audio : Les mémoires d’outre-tombe, de F.-R. de Chateaubriand. Par Daniel Mesguich, Frémeaux & Associés (4 CD)
  • Découverte - Roman français : Quel trésor ! Gaspard-Marie Janvier, Fayard
  • Nouvelles Etranger : Le lanceur de couteaux, Steven Milhauser, Albin Michel
  • Premier roman français : Les Sauvages, t.1 et t.2, Sabri Louatha, Flammarion
  • Jeunesse : Les trois vies d’Antoine Anarchasis, Alex Cousseau, Le Rouergue 
  • BD : Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage, Futuropolis 
  • Sport : Anquetil tout seul, Paul Fournel, Seuil   
  • Science : Dans le secret des êtres vivants, Nicole Le Douarin, Robert Laffont

vendredi 16 novembre 2012

Une dernière gorgée de Dicker (pour l'instant)


De 7 à 77 ans, ou presque, tout le monde aime Joël Dicker et son deuxième roman, La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Les académiciens de l’Académie française, proches de l’âge au-delà duquel la lecture de Tintin provoque des réactions incontrôlées, lui avaient donné leur Grand prix du roman il y a moins d’un mois. Hier, les jeunes jurés du Goncourt des Lycéens ont fait pareil. La manière de montrer son inclination avant la délibération est cependant empreinte des comportements de chaque génération. Quai Conti, Marc Fumaroli, 80 ans depuis juin, avait le premier publié un article élogieux dans Le Figaro. Côté lycéens, et surtout lycéennes, c’est un soutien-gorge lancé sur scène lors d’une rencontre avec Joël Dicker qui avait pesé pour plusieurs voix. Mais on ne connaît ni l’âge de la propriétaire, ni la taille du bonnet. (Nous avons posé la question à Joël Dicker, au cas où il aurait récupéré la pièce de lingerie pour un début de sa collection d’écrivain rock star, mais sans espoir de réponse. Il n’a pas le temps, il continue la collecte.)
La vérité sur l’affaire Harry Quebert, pour les distraits qui seraient passés à côté des articles que j'ai déjà consacré au roman, est un thriller littéraire. Avec toutes les qualités du thriller, qui poussent à tourner les pages jusqu’au bout avec l’envie féroce de savoir si Harry Quebert, écrivain, a oui ou non tué cette gamine dont il était amoureux trente-trois ans avant, quand elle a disparu, et dont on vient de retrouver le cadavre enterré dans sa propriété. Avec aussi, pour la littérature, les leçons d’un écrivain à un autre, puisque Marcus Goldman, en panne devant son projet de deuxième roman, est venu chercher conseil auprès de son mentor, Harry. Au moment où éclate la fameuse affaire…
On a, dans certains milieux parisiens et chagrins, dit beaucoup de mal de ce livre qui serait écrit comme un roman de plage, semblerait traduit de l’américain et ne représenterait en rien l’esprit français (on voulait probablement dire : parisien). Peu importe. Les lecteurs ont déjà emboîté le pas des académiciens français, ils suivront aussi les lycéens. Parce que l’intelligence réconciliée avec le plaisir, c’est assez rare pour ne pas faire le coup de l’arrogance méprisante.


P.S. Ecrit pour Le Soir hier après-midi, et non paru en raison du manque de place dans les pages culturelles du quotidien, cet article sorti par la porte revient par la fenêtre. Certains romanciers disent bien qu'ils sont conduits par leurs personnages. Moi, c'est par mes articles...

jeudi 15 novembre 2012

Joël Dicker double la mise avec le prix Goncourt des Lycéens


On s'y attendait un peu, en raison de l'écho venu des réunions qui se tenaient entre lycéens pour "leur" Goncourt. Ils ont choisi comme les académiciens - mais pas ceux de l'académie Goncourt, comme ceux de l'Académie Française. Et Joël Dicker, sur qui Lionel Jospin n'a aucun pouvoir puisque l'écrivain est suisse, est un cumulard: il reçoit, après le Grand prix du roman de l'Académie française dont je vous ai parlé, le prix Goncourt des Lycéens pour La vérité sur l'affaire Harry Quebert. L'entretien s'est tenu, par téléphone, au début du mois dernier (ce qui explique la dernière question).
Chaque chapitre est précédé d’une brève introduction. Celle de l’épilogue est assez drôle : « Un bon livre, Marcus, est un livre que l’on regrette d’avoir terminé. » Parce que c’est exactement ce qui se passe avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert.
Je suis très heureux si ça plaît et si on éprouve de la tristesse à lâcher ce livre à la fin.
Est-ce que vous comprenez l’engouement qui grandit autour de ce roman ?
Pas du tout. Je suis bien sûr très heureux de l’engouement, de savoir que les gens l’aiment, des bons retours que j’ai. Je suis à Bruxelles depuis hier et c’est un plaisir très particulier d’être en Belgique, parce que c’est un pays que j’aime beaucoup et dont je me sens proche en étant Suisse. Nous avons des points communs. J’ai rencontré des libraires contents, des journalistes contents… Mais j’ai un peu de peine à me rendre compte à quel point ça peut plaire.
Vous aviez déjà publié Les derniers jours de nos pères, votre premier roman, au début de l’année. Il a eu toute une histoire, ce livre. Vous aviez d’abord reçu le Prix des écrivains genevois sur manuscrit, c’est ça ?
Oui. Je l’ai écrit il y a à peu près deux ans et demi. Il se passe en France et raconte l’histoire de l’implication des services secrets britanniques dans la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale. Je m’étais donné beaucoup de peine pour ce roman et pour le rendre le plus littéraire possible, parce que j’avais l’impression que c’était important pour qu’un livre trouve preneur chez un éditeur. Je l’ai donc envoyé à des éditeurs, et personne n’en a voulu. Je l’ai donc rangé dans un tiroir pendant un an. Puis on m’a parlé de ce concours sur manuscrits à Genève et je me suis dit que j’allais le proposer, ne serait-ce que pour savoir si cela valait la peine de continuer à écrire. J’étais déjà en train de travailler sur La vérité sur l’affaire Harry Quebert, un gros livre qui me demandait beaucoup de travail et je me demandais si j’étais vraiment fait pour ça. Beaucoup de questions me passaient par la tête. Et puis, à ma grande surprise, j’ai eu le premier prix. C’est là où j’ai rencontré Vladimir Dimitrijevic, monstre sacré de l’édition en Suisse et bien au-delà. Il avait lu le manuscrit et voulait l’éditer. L’aventure de ce livre a commencé ainsi. Il a proposé ensuite une coédition avec Bernard de Fallois. Quelques mois ont passé et, malheureusement, Dimitrijevic est mort entretemps sur la route, avant la sortie de ce livre qui, du coup a été retardé et est finalement sorti en janvier. Pendant ce temps, j’avais presque fini d’écrire La vérité sur l’affaire Harry Quebert… Là, je m’étais dit qu’il ne fallait pas écrire seulement pour que quelqu’un l’aime mais surtout pour se faire plaisir. Si personne n’en  avait voulu, j’aurais au moins eu la sensation agréable d’écrire quelque chose qui m’avait fait plaisir. C’est pourquoi ce livre ne répond pas tellement aux codes de l’édition française aujourd’hui…
Les codes de l’édition française existent moins qu’on ne le dit…
C’est possible, oui. Mais c’était dans mon esprit. Les codes, nous les fabriquons nous-mêmes. Donc, j’ai terminé ce livre au mois de mai et je pensais qu’il sortirait l’année prochaine. Mais Bernard de Fallois est sorti enthousiaste de sa lecture et il m’a convaincu que c’était le bon moment pour le faire.
Vous parlez beaucoup d’édition dans le livre, puisqu’il y a deux personnages d’écrivains. Mais il s’agit de l’édition américaine, ce qui est très différent. Vous la connaissez un peu ?
C’est l’édition américaine, et c’est le monde de l’entreprise en général. C’est un livre sur un livre, avec le monde des écrivains, dont c’était important d’avoir cette homogénéité et de parler un peu d’édition. Mais je parle d’un éditeur pour faire la satire du monde de l’entreprise aujourd’hui en Occident où, au fond, les chefs d’entreprise sont de plus en plus soumis à la pression des conseils d’administration, des actionnaires et doivent être axés sur les chiffres, la rentabilité. On a parfois l’impression qu’ils en oublient le produit qu’ils sont en train de fabriquer ou de vendre. Il y a quantité de marques qui s’éloignent de l’idéologie initiale du produit.
Pourquoi avoir choisi les Etats-Unis ?
J’avais envie d’écrire un roman qui se passe aux Etats-Unis. Le nord de la côte Est est une région que je connais bien parce que j’y ai passé beaucoup de temps. J’ai de la famille à Washington D.C. et qui a une maison de vacances dans le Maine, où j’ai passé un mois chaque année quand j’étais enfant. J’y vais souvent, j’y suis retourné encore il y a deux ans. Pour y avoir passé beaucoup de temps enfant, j’ai beaucoup rêvé là-bas et j’avais toujours eu très envie de placer le décor d’un livre à cet endroit. Mon premier livre, d’ailleurs, j’avais déjà envie de le placer dans un décor plus ou moins similaire mais je me suis fait happer par l’histoire du SOE [le Special Operation Executive créé par Churchill] que j’y raconte et le roman a complètement immigré en Angleterre et en France. C’est pour cela que, quand j’ai commencé à écrire mon deuxième roman, en pensant que c’était peut-être le dernier que j’écrivais et que je devrais me concentrer ensuite sur des choses plus sérieuses, je me suis dit que j’allais faire un livre qui me plairait de A à Z. Et, donc, le placer en Amérique du Nord puisque j’en avais toujours eu envie. J’y ai donc mis beaucoup de mes envies, beaucoup de mon caractère – un caractère assez gai, amusant et amusé par la vie. Je n’aurais peut-être pas osé faire ce livre comme ça si j’avais eu la volonté absolue de le faire publier pour qu’il marche, etc.
Entre le A et le Z de ce qui devait vous plaire dans ce roman, vous entrecroisez de nombreux thèmes. L’un d’entre eux vous a-t-il motivé plus que les autres ?
Il y avait deux points de départ. Le premier, c’était l’Amérique mais je ne savais pas quels personnages j’allais y mettre, s’ils seraient français ou américains, je me posais encore beaucoup de questions sur la forme. Le deuxième, c’était un sujet que j’avais envie de traiter : l’apprentissage. Je voulais le roman d’apprentissage d’un jeune homme qui découvre un peu la vie ou au moins une partie de la vie avec un maître. L’idée a évolué ensuite vers cette relation entre Marcus et Harry. Au départ, je pensais à un très jeune adulte et c’est devenu un homme déjà adulte – Marcus a une trentaine d’années – qui poursuit la relation avec son maître. Cette découverte de la vie quand il a déjà trente ans est un élément plus intéressant, me semblait-il, parce que cela donnait cette impression que j’ai, puisque c’est plus ou moins l’âge que j’ai – j’ai 27 ans –, qu’on est considéré comme un adulte à part entière avec les responsabilités qui nous incombent – j’ai des amis qui se marient, qui ont des enfants, qui deviennent les créateurs de la génération suivante – et qu’en même temps il y a encore beaucoup à apprendre. C’est agréable de se dire ça, que ce n’est pas fini, qu’il y a encore beaucoup à découvrir, des gens à aimer… On a une vie encore, devant nous.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est un roman très construit sur les rebondissements du récit, sur des dévoilements successifs. Possédiez-vous cette construction au départ, ou est-ce qu’elle est venue en route ?
Elle est venue en route. J’avais envie d’écrire un roman qui soit long et à la fois facile à lire. Modestement, c’était un peu le pari : qu’il plaise au lecteur qui n’aime pas lire, qui bloque devant un gros livre, et qu’il plaise aussi à celui qui aime lire, au lecteur exigeant. Je ne voulais pas un livre qu’on puisse ranger facilement dans une catégorie, mais qu’on puisse le transmettre parce qu’on l’a lu, qu’on l’a aimé et qu’on a envie de le faire lire à quelqu’un. Pour permettre cet échange entre les gens, c’était important d’avoir un livre qui puisse convenir à toutes sortes de caractères de lecteurs. Je dis cela de façon très modeste, parce que j’ignorais s’il serait ainsi. Mais je rêvais de m’en approcher. C’était tout le défi de ce livre, qui explique peut-être la variété de thèmes et le fait que j’ai un peu de peine, quand on me demande quel genre c’est, à dire si c’est un polar, un roman d’apprentissage, un roman sur l’écriture…
On peut résumer votre roman en disant : c’est l’histoire d’une petite ville dans laquelle tout à coup on découvre qu’il s’est passé des choses dont on ignorait tout. Ce serait le même résumé pour le roman de J.K. Rowling qui vient aussi de paraître, Une place à prendre. Que pensez-vous de ce rapprochement ?
C’est, au fond, un thème, si on ne prend que celui-là dans mon livre, très banal et commun à beaucoup de romans. Les livres se répètent beaucoup les uns les autres par leurs thèmes. Après, tout dépend de la manière dont c’est traité. Cela pourrait être du Simenon, ou n’importe quel polar britannique dont beaucoup sont construits à partir de ce schéma. Nous-mêmes, quand on se raconte une histoire, ou quand on raconte une histoire à des enfants, on a souvent besoin d’avoir un schéma-type qui permet de se repérer et, ensuite, de pouvoir broder autour.
Avez-vous parfois pensé à Lolita, de Nabokov ?
Un petit peu, évidemment, dans le personnage de Nola, mais pas tellement. Nabokov est un écrivain et un personnage qui m’intrigue et qui me plaît beaucoup. La référence à Lolita est là mais, ce qui est amusant, c’est que je n’avais pas lu Lolita depuis des années. Je devais avoir quinze ou seize ans et c’est un livre qui m’avait marqué. Quand on m’en a parlé après coup, je l’ai relu dans le courant du moins d’août et j’ai compris la portée de ce livre. J’ai surtout compris qu’il n’y avait pas beaucoup de liens entre ma Nola et la Lolita de Nabokov. Je ne sais pas si quelqu’un prendrait le risque aujourd’hui d’éditer ce roman qui est quand même très dérangeant… Ce n’est pas que cela m’a dérangé moi, mais les mœurs ont changé et la question de la pédophilie nous a frappés assez violemment. Elle est devenue très délicate.
Quand vous aurez reçu un grand prix littéraire dans quelques semaines, qu’allez-vous faire ?
[Il éclate de rire.]
Comme je vous le disais au début, je n’ai pas conscience de ce qui se passe. Très honnêtement, je n’ai pas l’impression d’être en course pour des prix. Je ne sais pas comment dire… Mais je ne fantasme pas sur les prix et je ne suis pas excité. Je suis très heureux, au jour le jour, que ce livre écrit d’abord pour mon plaisir rencontre un public, ait un succès – et un succès critique, aussi, c’est important. Le public est important mais la critique aussi. Quand on doute beaucoup, la reconnaissance fait du bien. Mais je ne voudrais pas gâcher ce plaisir que j’ai aujourd’hui d’être en Belgique, d’être avec vous au téléphone, en me projetant déjà plus loin et de me demander ce qui va se passer si j’ai un prix. Si ça sa passe bien avec un prix, je pense que ça me permettra de vivre tout ça encore plus pleinement. Et, s’il n’y a pas de prix, ce n’est pas très grave parce que j’ai déjà tellement de chance que c’est déjà, pour moi, quelque chose de très grand.

jeudi 25 octobre 2012

Le Grand prix du roman de l'Académie française à Joël Dicker


Joël Dicker, avec son deuxième roman, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, est le premier lauréat de la saison des grands prix littéraires d'automne, ouverte comme chaque année par le Grand Prix du roman de l'Académie française.

C’est la belle surprise de cette rentrée littéraire. La vérité sur l’affaire Harry Quebert, un deuxième roman épais publié quelques mois à peine après le premier (Les derniers jours de nos pères), ne suscite aucune fausse note dans un accueil enthousiaste. L’écrivain a 27 ans et ne nourrit aucun complexe même s’il n’appartient pas au microcosme parisien et si ses éditeurs ne sont pas souvent présents dans les sélections aux grands prix littéraires d’automne. Sauf cette fois, grâce à un livre qui a tout pour plaire. Bien au-delà du lectorat francophone, si l’on en croit les rumeurs de traductions qui circulaient à la Foire du livre de Francfort.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est une histoire d’écrivain. Et même d’écrivains, puisqu’ils sont deux. Marcus Goldman, le plus jeune, est entré dans le monde littéraire par la grande porte, avec un énorme succès dès son premier livre. Il doit maintenant répondre à l’attente de ses lecteurs. Davantage encore à la pression que lui mettent son agent et son éditeur, sans cesse à évoquer la nécessité (et l’obligation par contrat) d’un deuxième livre sans lequel la place de jeune prodige ne tardera pas à être occupée par un autre. Mais la panne est grave – « une terrible crise de page blanche » – et Marcus se tourne vers son mentor, Harry Quebert, auteur consacré qui distille, en prologue de chaque chapitre, des conseils avisés sur l’écriture.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est aussi un polar. En 1975, une adolescente de quinze ans, Nola Kellergan, a disparu dans la petite ville d’Aurora, New Hampshire, où Harry est installé. Pour écrire, disait-il. Mais, séduit par Nola, il ne faisait que copier et recopier son prénom à longueur de pages. Trente-trois ans plus tard, alors que les Etats-Unis se préparent à élire Obama comme président et que Marcus est toujours bloqué par sa page blanche, le corps de Nola est retrouvé sur le terrain de Harry. Qui ferait un coupable idéal.
En 31 chapitres (numérotés à l’envers), un prologue et un épilogue, Joël Dicker installe un monde, pose un gros paquet de questions auxquelles il ne fournit pas toutes les réponses et construit une intrigue à plusieurs niveaux dont la complexité ne ralentit jamais la lecture. La réussite est si complète qu’en arrivant à la fin on adhère à la dernière réflexion de Harry : « Un bon livre, Marcus, est un livre qu’on regrette d’avoir terminé. »