mercredi 25 mai 2011

François Weyergans au cinéma

François Weyergans est quelqu'un qui rit beaucoup, mais d'un rire contenu, peu expansif, comme chargé d'une certaine ironie envers lui-même. Si Melchior, le personnage de La démence du boxeur, devait le décrire, peut-être le ferait-il ainsi. «Quand Melchior pensait à ses amis, c'était de leur rire qu'il se souvenait le mieux»...
Le souvenir est un des thèmes essentiels de ce livre puisque Melchior, à quatre-vingt-deux ans, a sa vie plutôt derrière lui. Mais, bien que s'étant consacré au cinéma - il a été un grand producteur -, c'est récemment qu'il s'est décidé à tourner lui-même un film. Un désir d'enfant qui veut connaître ce plaisir avant de mourir...
Livre beau, grave et triste à la fois, La Démence du boxeur est peut-être ce que François Weyergans, auteur cependant déjà de quelques ouvrages qui ont fait date, a écrit de mieux.
(Note: cet article a été rédigé en 1992, au moment de la sortie du roman.)
Vous aviez déjà, dans Le Radeau de la Méduse, parlé de la façon de faire un film, mais c'est la première fois que vous parlez du cinéma...
Dans Le Radeau de la Méduse, je parlais de télévision! Il y a une frontière nette entre la télévision et le cinéma.
Ici, il y a d'une part le plaisir de mettre le cinéma dans un roman - il faut bien abriter ce pauvre cinéma quelque part, il n'a plus trop d'endroits où aller, donc on peut peut-être le recueillir dans la littérature - et, d'autre part, il y a aussi, très enfoui, mon désir d'écrire une histoire du cinéma, que je sais très bien que je n'écrirai jamais.
Il s'agit, pour Melchior, de retrouver un cinéma «à l'ancienne», en quelque sorte...
Ces mots, «cinéma à l'ancienne» me hérissent un peu, mais on est d'accord sur les choses. C'est un peu ambigu. Avant tout, je voulais faire le portrait d'un personnage âgé. Et, comme toile de fond, j'ai pris le cinéma. Il y a au départ un désir très naïf. Je me suis dit: ce serait bien que je fasse un livre dans lequel on parle de cinéma parce que ça me permettrait, pendant que je l'écris, de regarder plein de films sur mon magnétoscope. Mais je n'ai pas de magnétoscope et, au lieu de mener une vie de pacha en regardant des films et en écrivant de temps en temps trois lignes, je me suis retrouvé à mener une vie de forçat, à n'écrire que des lignes qui ne conviennent pas, qu'il faut raturer et refaire, pendant presque deux ans, sans même avoir le temps d'aller au cinéma!
Ce Melchior saisi à la fin de sa vie, est-ce qu'il pourrait être vous-même, plus tard?
Je ne crois pas. Je n'aurais jamais été producteur ou distributeur. Je lui ai fait avoir quelques attitudes de base que j'admire dans la vie, que j'essaie d'atteindre moi-même sans y parvenir toujours...
Une des choses qui frappent dans son caractère, c'est le goût presque joyeux qu'il éprouve pour l'échec. Est-ce ainsi que vous pouvez vivre l'échec?
Je n'ai pas de goût pour l'échec. Je pense qu'il faut arriver à construire une certaine sorte de vision du monde, ou une sorte d'armure qui fait qu'on souffre le moins possible. Ça se paie assez cher parce que, en contre-partie, si on souffre le moins possible, les joies sont peut-être ressenties moins fortement, parce qu'on apprend à avoir du recul, à avoir un regard un peu ironique ou cynique. C'est assez lacanien, pour employer un adjectif qui était à la mode il y a quinze ans, mais c'est vrai. La psychanalyse, telle qu'elle m'intéresse, je ne pense pas qu'elle guérisse mieux qu'un médicament, ni moins bien, mais elle peut donner une sorte de philosophie.
Ce roman n'est-il pas, d'une certaine manière, et bien que différent, cousin de Macaire le Copte?
Oui, Melchior a un côté Macaire, j'en étais un peu conscient. Je voulais faire un Macaire laïc, comme pour répondre à toutes sortes de gens qui me disent que ce qu'ils préfèrent dans mon œuvre c'est Macaire. Moi pas, par exemple. Je vois bien d'où ça vient: d'une grande vague mystique, un mysticisme qui n'est pas trop vaseux.
Le côté ascétique de ces personnages semble aussi bien vous correspondre...
Peut-être. Mais il y a aussi le fait que, dans ce livre, la mort prend la place qui était celle de Dieu dans Macaire. C'est pour ça que je le dis plus laïc.
La mort serait donc le vrai sujet de La Démence du boxeur?
Disons-le. C'est un vieux monsieur sympathique, plein d'ardeur, plein de vie, mais qui vit tragiquement parce qu'il va mourir tout seul. J'aimais bien montrer la jeunesse d'un type vieux, aussi. J'ai inventé plein de jeux d'enfants. Quand on écrit, on peut inventer des enfances qui ne sont pas vraiment les nôtres - rien de tout cela ne m'est arrivé. Mais les mêmes souvenirs d'enfance à quarante-trois ans, ce ne serait pas bien...
L'essentiel n'est-il pas la perspective, le point de vue?
Oui. Et là, le narrateur est vraiment très loin, mais on peut croire que c'est Melchior qui parle. C'est technique. Il ne faut pas qu'il y ait de verbes clinquants. Quelques personnes me reprochent ça et disent qu'il y a trop d'auxiliaires. Mais moi, dès que je peux remplacer n'importe quel verbe par «être» ou «avoir», je n'hésite pas, c'est mieux!

samedi 21 mai 2011

L'année littéraire (20) - Maurice Nadeau a cent ans

On lui souhaite, de grand cœur, même si le souhait est un peu irrationnel, de vivre encore cent ans dans les livres. De toute manière son œuvre d'éditeur, car on peut dire qu'il a fait une œuvre de son travail, restera encore très longtemps présente pour les lecteurs. Il a même écrit lui-même quelques livres qui comptent. Pour un survol de sa carrière, je vous renvoie à un article que j'ai publié récemment dans Le Soir, Une maîtresse nommée littérature, au moment où paraissaient ses entretiens avec Laure Adler, Le chemin de la vie.
Il y a plus longtemps - c'était en 1990 -, j'avais interrogé, séparément mais avec les mêmes questions, Maurice Nadeau qui venait de publier Grâces leur soient rendues et Françoise Verny pour Le plus beau métier du monde. Deux éditeurs grand format, avec des conceptions assez différentes de la profession.
La preuve par la réédition de ce double entretien.

Ils n'ont rien en commun, sinon la passion des livres. Mais pas de la même manière. Tout sépare d'ailleurs Maurice Nadeau, qui a œuvré longtemps dans l'ombre de maisons d'édition où il développait sans fracas sa collection des «Lettres Nouvelles» avant de créer, contraint et forcé, sa propre structure - minuscule, faut-il le dire? -, de Françoise Verny, grande prêtresse de Grasset avant de passer bruyamment, avec armes et bagages (dans ceux-ci, elle emportait notamment sa fidèle Françoise Mallet-Joris), chez Gallimard où, pendant quatre ans, elle ne fut pas vraiment à sa place. C'est chez Flammarion qu'elle l'a apparemment trouvée maintenant, mais la manière est restée la même: une politique d'auteurs, certes, mais avec le spectaculaire en plus.
Leurs livres sont aussi différents qu'eux. Françoise Verny raconte sagement sa vie, de sa formation à ce qu'elle est devenue maintenant, égrenant les rencontres au fil des livres édités, manifestant une grande fidélité même aux auteurs qui ne l'ont pas suivie dans ses pérégrinations germanopratines. Maurice Nadeau, au contraire, égrène ses souvenirs des écrivains qui ont fait ses catalogues sans cesse recommencés et auxquels il a permis de trouver un public francophone, mais dénonce avec amertume les infidélités dont il a été la victime.
Il fallait bien les confronter, même si les rencontres se sont faites séparément. Pour le pugilat, rendez-vous ce vendredi soir sur le plateau de «Caractères». Car si, comme on le verra, Françoise Verny a pour Maurice Nadeau une grande estime, celle-ci n'est pas réciproque. Et cependant - ils ne le savaient pas encore en répondant à nos questions -, ils se rejoignent sur bien des points. Alors, d'où viennent les divergences? Du fait que Françoise Verny, à neuf heures du matin, a choisi de nous inviter à boire un café au bistrot d'en face en grillant ses premières (?) Gitanes de la journée alors que Maurice Nadeau, à quatre heures de l'après-midi, buvait de l'eau dans une pièce - débordant de livres - des minuscules bureaux qui lui servent de repaire à la fois pour «La Quinzaine littéraire» et sa maison d'édition?
Quoi qu'il en soit, il fallait d'abord chercher à apprendre auprès d'eux comment on devient éditeur.
Maurice Nadeau: - Ah!... Si on a beaucoup d'argent, d'abord, et si on a le goût des livres... Moi, j'avais le goût des livres, mais je n'avais pas d'argent, alors ça risquait de donner autre chose. Il faut dire que les circonstances ont joué un rôle: on est critique, on est journaliste, on vous met dans un jury - le Renaudot -, je lisais des manuscrits, et j'ai été amené à faire une collection. Puis je me suis pris au jeu, et j'ai continué!
Françoise Verny: - Je ne connais pas la réponse. Je connais peu de gens qui veulent devenir éditeurs. Il n'y a pas de règle. Je vais prendre un exemple qui ne me concerne pas, celui d'une adjointe, Monique Nemer. Elle était professeur de littérature comparée et, en bavardant avec elle, je me suis rendu compte qu'elle avait un intérêt pour les livres. Elle a commencé à travailler avec moi et, au fond, elle s'est aperçue qu'elle aimait ce métier et que ce métier l'aimait.
- Il faut quand même une qualité fondamentale, nécessaire au métier, laquelle?
Maurice Nadeau: - Peut-être que l'éditeur a le goût d'écrire et qu'il ne s'en sent pas capable. Alors il publie les autres. C'est possible. Beaucoup d'éditeurs sont des auteurs rentrés. Il y a aussi, en France, beaucoup d'histoires de familles. C'est la famille Gallimard, la famille Flammarion...
Françoise Verny: - Il faut une grande curiosité, et un minimum de culture générale. Il faut aussi une grande faculté d'accueil, et ne pas se tromper. Mais trop de gens croient que l'édition n'est pas un vrai métier parce qu'on lit le journal et qu'on lit des livres. Ce que je déteste le plus, ce sont les non-professionnels!
- Depuis que vous pratiquez ce métier, est-ce que des choses ont changé?
Maurice Nadeau: - C'est devenu une affaire de grands mastodontes, de trusts à capital financier. Il y a les Presses de la Cité d'un côté, Hachette de l'autre, mais ces gens-là ne cherchent pas d'auteurs, ce n'est pas leur travail. J'ai quand même l'impression que c'est en train de disparaître. Il y a, depuis quatre ou cinq ans, une trentaine de nouveaux éditeurs, des jeunes qui n'ont pas beaucoup d'argent et qui publient de la littérature, de vrais ouvrages, et pas ces trucs faits pour être placés dans les supermarchés.
Françoise Verny: - Le métier n'a pas changé dans les rapports entre l'auteur et l'éditeur, ça ne changera jamais. Ce qui a changé, c'est qu'il y a maintenant des contraintes économiques, des problèmes qui se posent en termes d'industrialisation et dont on est bien obligé de tenir compte quand on appartient à ce milieu.
- Quel est votre meilleur souvenir d'éditeur?
Maurice Nadeau: - Tous les auteurs que j'ai découverts ont mérité mon souvenir. Je ne vois pas quelle préférence je pourrais donner à l'un ou à l'autre. Ce sont donc des découvertes, mais il faut dire aussi qu'elles ont été souvent le fruit du hasard. On ne s'intéressait pas aux étrangers, alors je prenais ce que je pouvais, et je refusais aussi...
Françoise Verny: - J'en ai plusieurs, et je ne veux pas les hiérarchiser. Mais c'est plutôt de l'ordre des rencontres, et de la découverte de manuscrits.
- Et votre plus mauvais souvenir?
Maurice Nadeau: - Notamment d'avoir dû recommencer à zéro chaque fois que j'ai été foutu à la porte de chez un éditeur. Parce que c'est lui qui a les contrats, c'est lui qui a les auteurs. Mais, au fond, ce que je regrette le plus, c'est de ne pas avoir publié celui que je considère comme le plus grand, Beckett. J'aurais pu le publier, et je n'ai pas osé. La timidité, ou le manque d'argent... je ne l'ai pas pris! Oui, ça, c'est un mauvais souvenir...
Françoise Verny: - Le pire, ce n'est pas l'erreur: on en commet tout le temps. Ce n'est pas l'échec: on en connaît tout le temps. Le plus mauvais souvenir, c'est la déception, quand on croit dans le manuscrit d'un auteur, qu'on espère d'autres livres, et puis qu'on s'aperçoit qu'il n'y avait qu'un seul livre.
- Qu'attendez-vous, dans votre travail, des années à venir?
Maurice Nadeau: - C'est difficile. On perd de l'argent sur les livres et, si on recommence, ça s'accumule. Il faudrait un succès, mais le genre de littérature que je fais ne me permet pas de l'espérer. Il peut y avoir un coup de chance, mais ça paraît peu probable. D'ailleurs, décrocher un prix, ça pourrait être ma mort. Je ne sais pas. Continuer comme ça...
Françoise Verny: - Si j'ai écrit ce livre, c'était pour savoir si j'avais encore envie de faire ce métier. Et j'ai encore envie. La vie est drôle, Davy m'avait fait connaître Alexandre Jardin et Cyril Collard. Et là, il m'a apporté le manuscrit d'une jeune femme, que je vais sortir au début de l'année prochaine. Tout d'un coup, je me suis dit: encore un nouvel auteur, voilà! Il n'y a pas de répétition, parce qu'aucun être ne ressemble à un autre.
- Vous venez d'écrire un livre, en passant donc de l'autre côté de la barrière. Avez-vous eu le sentiment d'avoir été, au sens fort du mot, édités?
Maurice Nadeau: - Mes rapports avec mon éditeur ne sont pas mauvais. C'est un ami qui m'avait prié de lui donner ça, de l'écrire. Au fond, je n'avais aucune envie de l'écrire. C'est bon que j'ai trouvé une machine à traitement de texte et que ça ne prenait pas trop de temps...
Françoise Verny: - C'est difficile à dire. J'ai un éditeur, mais je ne pense pas qu'on ait tout à fait des rapports d'éditeur à édité. J'ai quand même constaté une chose, c'est que, sur son propre texte, on a besoin d'un regard extérieur, même si on est soi-même éditeur.
- Maurice Nadeau, que pensez-vous de Françoise Verny?
Maurice Nadeau: - Je crois qu'elle représente un état de l'édition qui est horrible. Ce sont des gangsters, des truands, ces gens s'étripent, se tuent. Elle représente, je crois, un moment de l'édition qui est en voie de disparition. On ne peut pas faire des coups en bourse et aimer sérieusement ce qu'on va proposer! Bien sûr, il y a toujours, dans l'édition, un côté propagandiste: ce qu'on aime, on voudrait que tout le monde l'aime. Ce n'est pas ça qui me gêne, c'est tout le reste, cette vaste machine dans laquelle on risque d'être broyé. Je me félicite, au fond, d'être resté marginal. Sans cela, je n'aurais pas fait ce que j'aurais voulu.
- Françoise Verny, que pensez-vous de Maurice Nadeau?
Françoise Verny: - Ce n'est pas du tout le même genre d'éditeur que moi. Mais je pense beaucoup de bien de lui. On ne peut pas ne pas respecter ce qu'a fait Nadeau dans le domaine de l'édition. En même temps, je ne me sens pas complexée par rapport à lui, pas du tout. Je ne crois pas que la question soit de savoir si l'un est plus ou moins moderne que l'autre. J'ai une vision des choses. Nadeau, au fond, situe un peu son métier sur le territoire de l'éternité. Moi, je n'en fais rien, je suis beaucoup plus matérialiste.

vendredi 20 mai 2011

David Sedaris du côté de l'ironie

Les emplois précaires sont des sujets en or pour l’écrivain qui les a occupés, s’il est capable de les raconter sur le ton badin qui leur donne un relief inattendu. Dans N’exagérons rien!, David Sedaris fait des descriptions savoureuses de quelques épisodes professionnels. Par certains aspects, ce recueil de nouvelles est un guide de survie au Pays du père Noël ou un manuel du bon usage des ateliers d’écriture. On y mesure la distance considérable qui sépare une vocation d’une fonction au quotidien, ou une illusion d’une réalité.
Le monde du travail n’est pas le seul à fournir la matière de scènes pittoresques. La vie, après tout, offre une gamme presque infinie de possibilités. Sur la route, un jeune homme très semblable à l’auteur fait son Kerouac en levant le pouce pour voyager en stop. Aventures et mésaventures se succèdent jusqu’au renoncement à ce mode de transport. En vacances en Grèce, un blocage complet des fonctions intestinales s’ajoute à quantité d’autres problèmes pour transformer le séjour en cauchemar. Le fumeur résiste comme il le peut à la pression sociale. Et le réfractaire à l’ordinateur découvre, dans une chambre d’hôtel ou à l’embarquement dans un aéroport, les inconvénients de sa fidélité à sa machine à écrire.
Comment avouer, en outre, que J’aime les garçons? Et que faire des listes de mots français appris consciencieusement pendant d’autres vacances? Chez David Sedaris, tout fait problème existentiel. Et tout problème existentiel se transforme en tableau visuel dont le principal acteur doit bien reconnaître qu’il est ridicule…
Humoriste grinçant, l’écrivain porte sur lui un regard impitoyable. Et très réjouissant. Le lire ne comporte qu’un seul risque, mais de taille: adopter le même sens critique envers soi-même. Rassurez-vous, il est possible de s’en remettre, bien que plus rien ne soit jamais pareil ensuite, à commencer par l’évaluation (ou la surévaluation) de qualités dont on croyait qu’elles faisaient notre charme.

jeudi 19 mai 2011

Nicolas Fargues à la plage

Le roman dans le roman n’est pas une invention du vingt et unième siècle. Mais Nicolas Fargues double la mise. Avec, il est vrai des sortes de livres virtuels. Celui que John s’est mis en tête d’écrire n’avance pas trop et n’existera peut-être jamais. Celui de Belval, journaliste vedette de la télévision, a été rédigé par un nègre.
La mise en abyme a ses limites: les réflexions que se fait John en ouvrant le roman de Belval sont du genre à alourdir celui de Nicolas Fargues, meilleur dans sa manière d’inventer une conversation et de camper une scène que dans le commentaire. Mais la dizaine de pages consacrées à celui-ci ne réussissent pas à gâcher vraiment le plaisir.
Car, comme il l’a prouvé dans ses six livres précédents, le romancier est capable d’aller vite. Son lecteur saisit l’intention au quart de tour, sourit aux passages ironiques, relève les intonations des personnages, acquiesce souvent.
Dès l’ouverture, on est conquis par le film que l’auteur projette – car, un jour, Nicolas Fargues fera du cinéma tant son sens de l’image est aigu. John participe, sur une place, à une collecte de déchets organisée par la mairie. «A perte de vue, des carcasses de jerrycans, des sprays rouillés, de la gomme de pneu durcie comme du bois par le sel et autres fragments de filets jonchaient la plage en une frange déprimante, parallèle au rivage.» L’inefficacité de l’opération menée ce jour-là est criante s’il s’agit de lutter contre la pollution. En revanche, s’il s’agit de présenter les habitants du village, c’est parfait. Ils sont à peu près tous là, porteurs déjà de ce qu’ils deviendront par la suite.
Il manque bien, entre autres, Mary, la fille de John, dont l’arrivée en compagnie de Vienna provoquera une petite tornade sentimentale. Et Sarkozy, de passage dans le livre, pour une petite visite à portée politique immortalisée par une photo très surprenante…
Nicolas Fargues pousse les protagonistes de son Roman de l’été dans leurs derniers retranchements. Leurs masques ne résistent guère aux situations dans lesquelles il les place. Et il joue habilement, comme de coutume, avec les contrastes. Sa comédie humaine lui sert à révéler les travers de nos contemporains. Il le fait avec finesse, sans véritable méchanceté. Il n’assassine pas. Il égratigne.
Le roman de l’été n’est pas son meilleur livre. On l’oubliera probablement assez vite. Mais il est agréable de passer quelques heures en compagnie de ses personnages dont quelques-uns pourraient être des connaissances. Ils sont à la fois vagues et précis, typiques d’une époque dans laquelle chacun est sensé trouver sa place dans la société et garder, une fois pour toutes, l’étiquette qui le caractérise.

mercredi 18 mai 2011

Laurent Binet entre l’Histoire et le roman

Prix Goncourt du premier roman, Laurent Binet s’est trouvé malgré lui, et à la marge, impliqué dans la polémique qui a opposé Claude Lanzmann et Yannick Haenel autour de Jan Karski, présent dans un film de l’un et dans un roman de l’autre. Le débat a passionné Laurent Binet. Celui-ci s’interroge en effet sur les rapports entre le réel et la fiction.
Son roman, qu’il appelle «infra roman», est au cœur de la problématique. Il a choisi, pour l’écrire, un parti pris radical: «Je n’aime pas penser à la place des gens. Faire parler les morts, c’est un coup de force de la fiction sur le réel.» Il a donc adopté une approche très différente de celle de Haenel, dont le monologue intérieur ne le convainc pas – pas plus qu’il n’est convaincu par Les Bienveillantes, de Jonathan Littell. Claude Lanzmann a apprécié et le lui a dit par téléphone. «J’ai éprouvé de la fierté de recevoir ce coup de fil», dit-il. Ajoutant dans la foulée: «Et du soulagement…»
Sous un titre énigmatique se cache un ouvrage atypique. HHhH, voilà qui n’évoque rien si on n’en donne pas la signification. Elle vient à son heure: «Himmlers Hirn heißt Heydrich – le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich».
Reinhard Heydrich n’est pourtant pas le personnage principal du roman. Il est la cible de deux parachutistes, Gabčík et Kubiš, envoyés de Londres à Prague pour assassiner celui qui, en 1942, y incarnait le pouvoir nazi. Laurent Binet avait entendu parler de cette histoire il y a longtemps, par son père. Sa fascination pour Prague, dont il écrit qu’elle est la plus belle ville du monde, a fait le reste.
«Prague occupe une place très importante dans mon histoire personnelle. J’ai eu une petite amie slovaque, avec laquelle j’ai habité dans un appartement à Prague. Et, en creusant sur place cet épisode que je connaissais mal, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une histoire extraordinaire.»
Une histoire si extraordinaire que, dit-il, «il n’était pas besoin d’en rajouter. La tentation romanesque était forte, et il m’est arrivé d’y céder, en contradiction avec mon projet. J’ai gardé ces passages, pour en faire un sujet de discussion, en amont ou en aval. En fait, je voulais mettre cette histoire en valeur le mieux possible en utilisant tous les outils du roman, sauf un: la fiction.»
C’est pourquoi il ne cesse, dans le texte, de dire ses doutes, ses errements dans la recherche d’informations sur l’attentat du 27 mai 1942, ce qui l’a précédé et ce qui l’a suivi. Pas un détail qui ne soit pesé sur la balance de l’authenticité – quitte à le rejeter comme insignifiant. Il ne tait aucune des hésitations survenues en cours de rédaction, et notamment celle-ci, qui lui pose encore un léger problème: «Mon but était de rendre hommage à ces deux parachutistes. Or, après 150 pages, ils sont à peine évoqués. C’était perturbant pour moi. Mais la carrière d’Heydrich était un passage obligé, avec d’autres éléments posés dans une succession de chapitres courts apparemment hétérogènes, qui convergent vers l’attentat les reliant tous.»
Les nombreuses interventions de l’auteur auraient pu nuire à l’élan du récit. Le contraire se passe: nous sommes avec Laurent Binet au cœur même de son travail et de sa fascination pour les événements qu’il reconstitue, à la fois à distance et au plus près d’eux. La fascination est partagée jusque pour ce que nous ne connaîtrons jamais.
L’exercice est un grand numéro d’équilibriste. Mais qui se soucie moins du spectacle que de la précision de ses gestes, parfaitement adaptés au terrain glissant sur lequel il se trouve. Entre le roman et l’Histoire, Laurent Binet a trouvé une voie médiane qui emprunte au premier sans affaiblir la seconde. Il a mis presque dix ans pour la parcourir, moitié pour la documentation, moitié pour l’écriture. Le résultat est à la hauteur d’une exigence jamais prise en défaut.

P.S. Je pourrais expliquer mon long silence. Mais les circonstances qui l'ont provoqué demanderaient une longue explication, et je préfère revenir avec des sujets mieux adaptés à l'objet de ce blog.

jeudi 21 avril 2011

L'année littéraire (19) - BHL, les intellectuels engagés, la Lybie, etc.

Philosophe de terrain, Bernard-Henri Lévy est allé respirer les odeurs de poudre en Lybie et en est revenu d'humeur assez guerrière pour gagner à sa nouvelle cause un président, d'autres pays, bientôt une coalition. Celle-ci bombarde, annonce l'envoi de conseillers au sol - dont beaucoup pensent qu'ils étaient là avant l'annonce. Et c'est, d'un mot dont Bernard-Henri Lévy a horreur, l'enlisement...
BHL a-t-il lu ou relu Sun Tzu?
On ne saurait tenir les troupes longtemps en campagne, sans porter un très grand préjudice à l'État et sans donner une atteinte mortelle à sa propre réputation.
Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans des considérations tactiques et stratégiques. Mais je constate combien le sujet préoccupe ceux qu'on appelle les intellectuels. Et les divise.
Un article de Claude Lanzmann (Le Monde du 17 avril) a frappé comme un coup de tonnerre dans l'apparent consensus. Voici sa conclusion:
Il y a quelque chose de comique dans la notion de supériorité des armes. Kadhafi en vérité est un diable, un jeteur de sort: il est plus fort que ses ennemis terrestres, mais il frappe également nos «frappes» d’une étrange faiblesse que leurs chantres n’avaient pas prévue. Après tout, l’aveuglement des chantres est consubstantiel à leur être, ils l’ont prouvé à maintes reprises, entonnant le péan de l’ingérence, humanitaire ou pas.
Ce qui change tout, c’est que leur seule voix ait rallié le consentement actif des gouvernements et des États, les entraînant dans une guerre sans nom, à l’issue très incertaine.
Pire, Claude Lanzmann ajoutait un post-scriptum de nature querelleuse:
Sous la pression amicale de Bernard-Henri Lévy, j’ai cosigné l’appel intitulé «L’appel de la dernière chance pour une intervention urgente en Libye» (revue «La Règle du jeu» du 16 mars). Je n’ai pourtant pas cessé de désapprouver les modalités de cette intervention, et mon désaccord s’est fait, chaque jour passant, plus grand, car l’ingérence n’a jamais cessé de me poser des problèmes, et je m’en étais expliqué dans la revue «Les Temps modernes» nº627, 16 juin 2004 («L’humanitaire et le tragique de l’histoire»).
La première réaction, tout simplement logique, poussait à se demander pourquoi Claude Lanzmann avait cédé à une pression, fût-elle amicale, pour signer un appel qui semblait ne pas le convaincre. N'a-t-il plus foi en ses propres opinions, qu'il rappelle pourtant?
Ceci étant, Bernard-Henri Lévy n'a pas tardé à réagir: Enlisement, vous avez dit enlisement?
Sur l'air, incongru en la circonstance, du célèbre Bizarre? vous avez dit bizarre?, le philosophe (de terrain) a entrepris de former ses bataillons. Et qu'un sang impur, etc.
Mardi, Gilles Hertzog, proche de BHL, rappelle la rédaction de Libération, signait dans ce quotidien un article de rupture: L'adieu à Lanzmann.
Aujourd'hui, toujours dans Libération, Marc Weitzmann publie L'intellectuel engagé, une maladie française, où il ne craint pas de s'appuyer sur les ressorts du comique:
La vie intellectuelle de St-Germain-des-Prés a désormais sur le cours des choses mondial une influence réelle, mesurable en sang versé et en nombre de morts.
Euh... elle est vraiment sérieuse, cette phrase?
Les dernières lignes, en revanche, et plus encore les derniers mots, posent assez précisément les données du problème de la place de l'intellectuel dans la société contemporaine:
Sartre, à gauche, Malraux, à droite – soit les deux «pères» de la théorie de l’écrivain engagé selon Bernard-Henri Lévy – en restent, dans la vie littéraire, les figures majeures. Et s’il est vrai que les révolutions arabes s’inscrivent dans la continuation de la chute du mur de Berlin, alors telle est peut-être la vraie, et la seule, guerre au fond de BHL: se sauver lui-même comme ultime représentant de cette posture dépassée.
Il semble que BHL (et ceux qui le défendent, et ceux qui l'ont suivi) ait oublié de prendre en compte une donnée essentielle: les temps ont changé.

jeudi 14 avril 2011

L'année littéraire (18) - Après le Web 2.0, le poche .2

Je ne les ai pas encore tenus entre les mains, je n'ai donc pas pu tester le confort (ou l'inconfort) de la lecture. Mais les "Point deux" (ou .2), annoncés à grand renfort de publicité, prétendent révolutionner l'univers du poche, et je me sens évidemment concerné.
En attendant de vous dire ce que j'en pense vraiment (dans le prochain numéro de C'est dans la poche), je suis très amusé par la vidéo réalisée à l'occasion du lancement, aujourd'hui, des premiers titres. J'espère que vous le serez aussi.

jeudi 7 avril 2011

L'année littéraire (17) - Des étoiles plein les livres

Dans mon journal aussi (Le Soir), il se pratique ce jugement à l'emporte-pièce dont j'ai horreur - mais que je pratique, puisque mes articles appartiennent à un système bien en place depuis des années. Il ne cesse d'ailleurs de gagner du terrain.
Je parle, vous l'avez compris, de la note attribuée à un livre avec un certain nombre d'étoiles. Les hôtels ont commencé, le système fonctionne maintenant aussi pour les disques, les films, les restaurants, les lieux de plaisir... Et, donc, les livres.
Pour tenter d'atténuer la gêne qui me prend à chaque fois, je me dis qu'au moins l'article qui accompagne les étoiles en plus ou moins grand nombre est là pour apporter quelques nuances. Mais pour la personne qui parcourt le journal? Que retient-on? Seulement le nombre d'étoiles?
Ces jours-ci, je suis doublement coupable de trahison envers moi-même puisque j'ai accepté de noter ainsi un certain nombre de romans récents pour le magazine Lire.
Circonstance aggravante, il n'y a même pas d'article à côté...
Circonstance atténuante (me dis-je, sans grande conviction), je regarde comment les autres critiques, du Figaro, du Nouvel Observateur, de Elle et de Ouest France ont noté les mêmes livres. La comparaison est peut-être intéressante.
Il me semble avoir été un peu plus généreux que la moyenne. J'aime aimer.
J'ai plaisir à constater que le dernier roman de Christine Angot, qui me semblait avoir eu une presse dithyrambique, n'a en fait pas été très apprécié.
Je suis heureux d'avoir pu introduire, en coup de cœur, Vies de Job, de Pierre Assouline.
Et après? Si on me le redemande?
Ben, je le referai...
Allez comprendre...

mercredi 6 avril 2011

C'est dans la poche, n° 7

Au sommaire de ce numéro :
* Dossier: classiques revisités: Baudelaire, Gautier, Zola écrivaient aussi dans les journaux - Écrivains d’aujourd’hui, classiques de toujours : Éric Chevillard, Christian Garcin, Jean-Philippe Toussaint, Arnaud Cathrine et Antoine Volodine à propos de Flaubert, Balzac, Dostoïevski, Rilke et Shakespeare
* Fiction française: Laurent Mauvignier, Des hommes - Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade - Olivier Rolin, Bakou, derniers jours - Anne Wiazemsky, Mon enfant de Berlin - Hervé Hamon, Paquebot - Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide - Alain Blottière, Le tombeau de Tommy - David Boratav, Murmures à Beyoglu - Maxence Fermine, Les carnets de guerre de Victorien Mars
* Fiction étrangère: Luis Sepúlveda, L’ombre de ce que nous avons été - Hugo Hamilton, Comme personne - William Boyd, Orages ordinaires - Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond - Hernán Casciari, Un peu de respect, j’suis ta mère! - Rachel Cusk, Les variations Bradshaw - Jens Christian Grøndahl, Les mains rouges.

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mercredi 30 mars 2011

Laurent Mauvignier : des hommes et de leurs blessures

Laurent Mauvignier fait appel à Jean Genet, en épigraphe, pour poser la question à laquelle Des hommes tentera de répondre: «Et ta blessure, où est-elle?» Car il faut bien qu’il y ait une blessure quelque part pour qu’un simple cadeau d’anniversaire ait pareilles conséquences. Pour que, tout de suite, on devine que quelque chose d’anormal se produit lorsque Feu-de-Bois, un surnom qui s’est substitué au prénom de Bernard, entre dans la salle où sa sœur Solange fête ses soixante ans et son départ à la retraite.
Dans les douze premières pages, de l’arrivée de Bernard jusqu’au moment où Solange ouvre la petite boîte où se trouve le cadeau, Laurent Mauvignier travaille caméra à l’épaule. Avec les ressources de l’écriture en plus. L’image ne suffirait pas pour dire: «Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais.» Il a soixante-trois ans, «il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres», c’est donc qu’il a un passé et que son passé ne ressemble pas à son présent. Il n’empêche: il fait tache. Sinon, pourquoi le remarquerait-on à ce point? Et pourquoi un tel malaise quand Solange découvre la «grande broche en or nacré» que lui offre son frère?
Le lecteur ressent le malaise. Bernard, encore bien plus. Surtout quand Solange, qui a épinglé la broche à la place de celle qu’elle portait, l’a enlevée: «et j’ai vu comment Solange a hésité en relevant les mains vers la broche, puis en se décidant franchement à la retirer, prétextant quoi, je ne sais pas, rien, peut-être rien, elle ne va pas avec ce pull, elle est trop belle, oui, trop belle pour ce pull, tu es fou, Bernard, de l’or, et puis quoi, avec quel argent.»
Puis les conséquences du malaise, le brusque emportement contre Chefraoui, l’Arabe du village – le bougnoule, dit Bernard, qui n’en a pas fini avec sa colère, qui va se rendre chez Chefraoui, effrayer sa femme et ses enfants, provoquer un peu d’agitation chez le maire et les gendarmes, peu habitués à pareil comportement, pourtant prévisible, disent certains, de la part d’un homme si sauvage…
«Et ta blessure, où est-elle?» Bien plus loin. Elle a été ouverte quarante ans plus tôt, ne s’est jamais refermée. En 1960, la France faisait une guerre qui ne disait pas son nom. Des jeunes appelés traversaient la Méditerranée, posaient le pied en Algérie et découvraient la peur en même temps que la violence. Violence d’ailleurs exacerbée par la peur, répression sans aucune limite, représailles de même, dans des combats où il valait mieux ne pas réfléchir si l’on voulait en sortir sans devenir aussi enragé qu’un animal.
Bernard a-t-il gardé sur la peau l’odeur des villages incendiés, jusqu’à la reproduire dans sa vie récente et mériter son sobriquet, Feu-de-Bois? N’a-t-il jamais pardonné à sa mère d’avoir retiré tout le bénéfice de son travail avant la majorité? A-t-il toujours conservé des doutes sur les relations entre Mireille, rencontrée à Oran puis devenue sa femme, et Rabut, le cousin avec qui il s’est battu à la sortie d’un dancing?
Rabut, porteur, dans les premières pages, de la caméra (aussi imaginaire que subjective) dont nous parlions plus haut, et qui ne comprend pas mieux que les autres ce qui se passe quand les événements se précipitent. Rabut, porteur aussi de cauchemars partagés avec Bernard et d’autres. Rabut, qui voudrait «savoir pourquoi on fait des photos et pourquoi elles nous font croire que nous n’avons pas mal au ventre et que nous dormons bien.»
Entre les deux hommes déchirés par une haine confuse, Laurent Mauvignier dessine des souvenirs communs. Et des lignes de fuite qui se brisent sur des cadavres trop nombreux, sur des trahisons, sur de profonds malentendus. Des hommes ne parle que de cela: des hommes. Avec leurs ambitions déçues, leurs erreurs tragiques, leur insondable bêtise. Notre insondable bêtise.

(Article à paraître dans le prochain numéro de C'est dans la poche.)

samedi 19 mars 2011

Olivier Rolin : chronique d'une mort postposée

Tous ses amis avaient déconseillé à Olivier Rolin de séjourner à Bakou en 2009. Par sa faute: dans Suite à l’hôtel Crystal, un ouvrage précédent, il avait mis en scène son suicide («en tout cas celui d’un personnage qui porte mon nom») cette année-là, dans un hôtel de Bakou. L’esprit de contradiction a fait le reste: «La multiplication de ces affectueuses mises en garde fit évidemment naître en moi l’idée que je devais à tout prix me rendre à Bakou en 2009, et y demeurer assez longtemps pour laisser à la fiction de ma mort sur les bords de la Caspienne […] une chance raisonnable de se réaliser.» Le voici donc, lesté d’ouvrages sur le thème de la mort, face à la possibilité de sa propre fin…
Malgré l’argument de départ, Bakou, derniers jours n’a rien de dramatique. Bien au contraire, on y rit souvent. Olivier Rolin joue avec l’idée de ce suicide sans faire semblant d’y croire. Il l’envisage comme une issue romanesque à un voyage paresseux, au cours duquel il se laisse happer par des rencontres, des images, des souvenirs. Ses pensées sont souvent vagues. Des réflexions lui viennent en marchant «comme sans y penser, ou plutôt au gré de ce soliloque intérieur que se tiennent les marcheurs, et qui est à la pensée ce que le grommellement est à la parole éloquente.» Les pages s’accumulent, bric-à-brac sans grande organisation qui pousse l’auteur à s’interroger sur ce qu’il est en train d’écrire: «ce récit que j’écris, que vous lisez, à quoi ça rime? Et d’abord, qu’est-ce que c’est? Un journal de voyage, des lambeaux de souvenirs mal cousus entre eux, un testament? «Un livre sur rien», presque sans sujet, ou dont le sujet reste presque invisible, comme le rêvait Flaubert (mais alors, il faudrait qu’il tienne «par la force interne de son style», et ce serait évidemment présumer de mes forces)? C’est une promenade sur un fil. Un monologue à basse voix, pour des oreilles patientes, attentives. Une lettre à des amis, connus et inconnus.»
On voudrait tout citer, tout partager de ce livre, tant le bonheur de s’y trouver est grand. L’écriture fait des vagues, bat comme la Caspienne – une mer? un lac? s’interroge le narrateur, vaguement, bien sûr. Des lectures arrivent en écho. Maeterlinck, Verhaeren et Pierre Mertens passent par là. Des histoires du passé surgissent, qui contiennent, pour plusieurs d’entre elles, la matière de romans. L’espion disparu qui resurgit beaucoup plus tard, par exemple. Ou Une nuit d’amour de Charles de Gaulle, inventant la brève liaison du général avec une chanteuse lyrique après l’opéra auquel il assista à Bakou.
Olivier Rolin ne développe guère, laissant au lecteur le soin d’imaginer la suite. Comme les chats qu’il observe, il est économe de ses mouvements. Mais «ils ont l’air de savoir ce qu’ils font ici, eux» – au contraire de lui. Économe des quelques mots qu’il connaît en russe, aussi, dont il range les plus jolis dans son «petit tiroir à mots agréables». Économe de descriptions qu’il expédie en quelques lignes – et quelles lignes! Mais il n’est pas avare des doutes et des questions qui relancent sans cesse son récit.
Bakou, derniers jours est un ouvrage qui échappe à toute définition simpliste. Et qui marquera longtemps les esprits. Il est difficile de se sentir plus vivant qu’en lisant l’histoire de cette mort annoncée et manquée – tant mieux pour les prochains livres d’Olivier Rolin.

(Article à paraître dans le prochain numéro de C'est dans la poche.)

dimanche 13 mars 2011

C'est dans la poche : Spécial littératures nordiques

Un peu de retard, comme souvent - mais le Salon du Livre de Paris n'est pas encore ouvert et ce sixième numéro de C'est dans la poche est tout entier consacré aux écrivains des cinq pays scandinaves qui y sont invités.

Cinq pays, combien de langues, combien d’horizons? Une vingtaine de livres et autant d’auteurs dessinent des paysages beaux et tourmentés. Comme les habitants, semble-t-il, au moins pour le côté tourmenté, s’il faut en juger par une littérature policière qui se porte bien dans ces régions septentrionales. Le reflet, peut-être, d’une société qui connaît elle aussi ses crises.
À lire les écrivains scandinaves, on découvre des communautés aussi variées que sous d’autres contrées. Tant il est vrai que tout est, au fond, partout pareil et reproduit, sous différentes latitudes, des mécanismes sociaux similaires.
Par ailleurs, le monde est perméable.
Entre les frontières de ces pays, d’abord. Sofi Oksanen écrit en finnois l’Histoire de l’Estonie dans Purge. Plus loin dans le temps, la découverte du Groenland, à présent province danoise, s’écrit en islandais…
Ouvrons encore l’horizon. Le Suédois Henning Mankell est chez lui au Mozambique comme dans son pays natal. Le Danois Jørn Riel n’a rien trouvé d’extraordinaire à s’installer en Malaisie. Et n’est-ce pas Karen Blixen dont la vie africaine a été à l’origine du film Out of Africa?
Décidément, la carte et le territoire – comme disait l’autre – nous exposent à bien des surprises. Comme elles sont, dans l’ensemble, plutôt bonnes, personne ne songera à s’en plaindre.
Le voyage vers le nord, que Jean-François Regnard avait fait dès le XVIIe siècle (Le voyage en Laponie), est moins éreintant dans les livres que dans les conditions de l’époque. Il reste une belle destination.

Pour lire cette livraison, suivez les liens:

jeudi 3 mars 2011

L'année littéraire (16) - Le retour de Frédéric Berthet

Pourquoi suis-je, de son vivant, passé à côté de Frédéric Berthet sans le voir? Nous avions le même âge - le mien continue de croître tandis que le sien s'est arrêté à 49 ans, quand il s'est suicidé en 2003. Nous lisions souvent les mêmes livres, avions beaucoup d'admirations en commun. Je ne découvre tout cela qu'aujourd'hui - hier, en réalité - grâce à la réédition d'un roman, Daimler s'en va (son seul roman, paru en 1988), et à la publications de ses Correspondances 1973-2003.
Allons, puisque les livres sont là, il n'est pas trop tard pour être ébloui.
Car Daimler s'en va est un texte éblouissant, pétillant comme le champagne qu'on boirait en attendant la fin du monde. Daimler, détective privé, s'est suicidé avant son créateur. Sans gravité: il a franchi une porte par ennui, ne trouvant plus d'intérêt dans ce monde, malgré la manière fantaisiste dont il le considérait.
Avec ce roman, on est résolument ailleurs, grâce au point de vue détaché d'un écrivain pour qui chaque observation, chaque réflexion est l'occasion d'une pirouette. Daimler s'en va donc en dansant, et on danse avec lui comme avec son ami Bonneval, dans les deuxième et troisième parties.
Olivier Frébourg avait aimé, à sa parution, ce "roman cynique, bref, alcoolisé, désespéré au bout du compte..." Michel Déon aussi, qui l'avait écrit à Philippe Solllers: "C'est excellent. J'aime ce ton. Très curieux: il y a une nouvelle vague (Lambron, Sureau, Berthet, etc.) qui, sans vraiment innover, apporte un peu d'air dans la littérature, de la gaieté, de la désinvolture. Le lecteur en sort rafraîchi."
Deux extraits d'un copieux volume de Correspondances dans lequel on voit Frédéric Berthet se construire comme écrivain, tout entier tendu vers ce but. Il se lie d'amitié avec Roland Barthes, fréquente Jean Thibaudeau, rencontre Francis Ponge. Mais il cherche aussi à s'assurer des revenus suffisants, et c'est pourquoi il entre au Quai d'Orsay, pour obtenir un poste aux services culturels à New York où il restera trois ans, de 1984 à 1987. A ce moment, l'écrivain en lui n'a pas encore réussi à percer vraiment. A trente ans, il n'a publié, et il s'en désole, qu'un recueil de nouvelles - pour lequel il a reçu une avance de 2.859 FF...
Il n'ira, au fond, jamais très loin. Cinq livres publiés de son vivant, un succès d'estime resté ignoré du grand public, des projets plein la tête cependant et la volonté de travailler, jusqu'à mener le projet de six livres à la fois... Michel Déon, qui lui écrit beaucoup, tente de le tempérer pour qu'il se concentre sur un manuscrit au lieu de s'éparpiller. La leçon ne porte pas vraiment.
Le volume de ce qui a été publié, même si l'on ajoute l'œuvre posthume, est assez mince par rapport aux ambitions de départ. Du moins, à en juger par Daimler, l'exigence était-elle au rendez-vous, pour une belle réussite. Peut-être parce que Frédéric Berthet avait la tête théorique et le pied léger. Il s'est frotté, surtout quand il était jeune, aux grands théoriciens de la littérature qui occupaient le terrain à son époque. Mais, en ce qui concerne ses propres textes, il a appliqué cette loi qu'il exprimait dès 1980 dans une lettre (non envoyée) à Jean Thibeaudeau: "Est vrai ce qui me fait sourire." Puisque cela nous fait sourire aussi, c'est gagné!
Un seul regret à propos des Correspondances de Frédéric Berthet: quelques notes auraient été bienvenues pour situer certaines personnes, puisque toutes ne sont pas aussi connues que Patrick Besson ou Jean Echenoz.

mercredi 16 février 2011

L'année littéraire (15) - François Nourissier, le corps a craqué

Je ne me suis jamais représenté François Nourissier comme l'homme d'influence auquel on le réduisait souvent. Pour l'avoir lu (La crève, Le maître de maison, Allemande, etc.) avant de savoir quelle place il occupait dans le monde germanopratin, il a toujours été d'abord, à mes yeux, un écrivain.
Ensuite, au fil de nos rencontres, j'ai appris à le connaître - et à l'apprécier. Il avait de la littérature une haute opinion tandis que la vie littéraire l'amusait. Il était surtout lucide. Quand il était conseiller chez Grasset, il expliquait pourquoi le comité de lecture passait surtout son temps à refuser des manuscrits dont certains auraient peut-être mérité un meilleur accueil. Il écoutait, il répondait aux questions avec franchise.
Puis, tandis que je m'étais éloigné géographiquement des lieux où je l'avais souvent croisé, lui-même a senti son corps le lâcher. Ses derniers livres sont des déchirements.
J'ai pourtant aimé le retrouver, même diminué, dans le nouveau roman de Pierre Assouline, Vies de Job, où les visites au vieil homme sont l'occasion de pages amicales et émouvantes.
Et, puisque François Nourissier a fait profession de s'exposer sans fards, je vous propose l'article que j'avais écrit à la parution du Prince des berlingots, un livre terrible et indispensable.

Jusqu'au bout. François Nourissier ne nous épargnera rien de la maladie qui le diminue, Miss P., ni putain ni respectueuse. Le plus écrivain des parkinsoniens (malgré les recueils de poèmes de Jean-Paul II que Nourissier, d'ailleurs, voit pencher et trembler, dans le rythme) ne change pas de regard sur lui-même. Fidèle à son grand principe d'auto-dépréciation, il explique ici, une fois de plus, quel chemin détourné il a emprunté: «Devenir respectable en n'essayant plus de l'être : telle était la recette.» Si c'était si simple, il faudrait reconnaître que cela a plutôt bien fonctionné. Puisqu'il est devenu Prince des berlingots - on veut dire, il veut dire: président de l'Académie Goncourt, détenteur de l'influence réelle ou supposée qui accompagne le titre. Mais est-ce si simple?
François Nourissier ne serait pas l'autobiographe qu'il est depuis 1963 (Un petit bourgeois) à travers maintenant sept ouvrages, s'il s'en était tenu à une idée simple. A moins, bien sûr, de qualifier ainsi la constance dans la mise en scène de moments interprétés, plus vrais dans leur version écrite que dans leur version vécue.
Bref, au fil du temps, l'âge aidant, chez l'auteur immatriculé parisien (75... ans!), les sujets évoluent en fonction d'un état physique qui se dégrade, mais sans apitoiement. Quel étrange retournement de situation, dont l'ironie se goûterait volontiers si elle n'était, en un sens, tragique, quand l'homme qui aimait les femmes se surprend à baver en public près d'une princesse de Monaco! Pourtant, Nourissier racontant cela parvient à être presque drôle. Quand on se surprend à sourire, voire à rire, on se retourne, gêné, de peur d'avoir été observé en train de se moquer d'un handicapé. Mais, si quelqu'un nous observe, c'est l'écrivain en personne, l'œil rieur lui aussi.
Il y a pourtant des moments de découragement, il est impossible de sourire toujours devant l'incapacité d'accomplir les gestes les plus simples. Quand sortir d'une baignoire devient une aventure, quand quitter un restaurant s'apparente à un steeple-chase maladroit, quand l'ambulance est au rendez-vous... Non, décidément, Nourissier ne nous épargne rien. «Jamais je ne me passerai sous silence», dit-il d'ailleurs au début de ce texte éprouvant, exaltant, troublant.
Il appartient à chaque lecteur d'accepter la confrontation avec le corps déglingué - et l'esprit lucide. Mais le chemin est, somme toute, plus naturel qu'il y paraît. Car la route tortueuse qui correspond, il ne faut pas se mentir, à une fin de parcours chaotique est une victoire de chaque instant. Contre les pieds en béton le matin, contre celui des deux doigts avec lesquels il tapait ses textes à la machine qui refusent désormais tout service. Malgré tout cela, et bien d'autres soucis qui hantent le quotidien, voire chaque instant puisque les rémissions sont brèves, la vie continue. Donc l'écriture.
Il n'entre sans doute pas dans les intentions de François Nourissier de se transformer tout à coup en donneur de leçons. Mais quelle leçon, pourtant, que ce Prince des berlingots empli de dérision et de volonté, à parts à peu près égales! Et qui poursuit, souterrainement, le but affirmé dans la dédicace: «Discréditer la maladie, la déshonorer, lui arracher le masque horrifique, c'est-à-dire ridicule, dont l'affuble notre peur.»
L'homme souffre et meurt, c'est bien entendu. Mais pas sans lutter.

San-Antonio, bien vivant

C'était en 1990, Frédéric Dard venait de publier Le mari de Léon, sous son pseudonyme préféré, San-Antonio. Quand j'ai rencontré l'écrivain, nous avons donc parlé de son dernier roman. Mais pas seulement. Il était à ce point évident qu'il avait construit une œuvre, cohérente et novatrice... J'avais donc envie de parcourir avec lui cette carrière à nulle autre pareille. Si présente encore dans notre présent qu'une intégrale est en cours d'édition - le septième volume vient de paraître.
L'occasion rêvée d'exhumer cet entretien réalisé au bar d'un hôtel d'aéroport - Frédéric Dard n'avait pas beaucoup de temps, même s'il ne s'est jamais montré pressé dans finir au cours de la conversation.
Que voici donc.

Savez-vous combien de livres vous avez écrits?

À peu près. J'ai dû en pondre environ deux cent vingt. Je n'en suis pas tout à fait sûr mais, maintenant que Christian Dombret en a établi la bibliographie, je vais pouvoir les compter à tête reposée et me mettre à jour, faire un bilan.

Quand vous avez commencé, saviez-vous que vous alliez écrire autant?

Non, pas du tout. Je n'avais pas d'autre ambition que de trouver une petite place dans le journalisme. Jamais je n'aurais pensé devenir romancier. Si, je voulais écrire des livres, mais au compte-gouttes, des bouquins très chiadés avec des ambitions littéraires. Ce n'était pas du tout l'usine...

Est-il exact que vous rêviez du Goncourt?

Oui, bien sûr! Au passage, en me disant que ce serait le Nobel plus tard! Des rêves d'adolescent, parce que j'ai écrit très tôt... J'ai sorti mon premier bouquin à seize ans, tous les espoirs m'étaient permis. Et puis, comme il fallait bouffer, je voulais faire du journalisme. Alors, je suis arrivé à Paris, venant de Lyon, pour trouver une place dans les journaux. J'avais quelques recommandations et c'était tout de suite après la Libération, il y avait une floraison de journaux qui s'étaient créés à ce moment-là, qui d'ailleurs commençaient déjà à tomber. Les feuilles mortes se ramassaient à la pelle. Je n'ai rien trouvé. Et ma femme de l'époque m'a dit: «Pourquoi n'écrirais-tu pas des romans policiers en attendant?» Je l'ai fait, et son conseil a conditionné toute mon existence.

Vous avez fait le contraire de Simenon. Lui avait commencé par écrire des romans populaires, pour se faire la main, avant d'en arriver aux Maigret et à ses «romans durs». Vous avez débuté par de la littérature ambitieuse avant d'écrire des romans populaires. Est-ce ainsi que cela s'est passé?

Oui. Et j'espère être en train de boucler vaguement une boucle avec un livre comme mon dernier, par lequel je retombe - retomber, je ne sais pas si c'est le mot, si c'est une élévation ou une chute -, avec lequel je rejoins en tout cas un côté «littéraire». J'ai la volonté de m'échapper de ce San-Antonio qui m'a valu gloire et argent, si j'ose dire, pour bâtir en marge quelque chose de plus «montrable».

N'avez-vous pas eu envie de signer Le Mari de Léon, et d'autres romans du même genre que vous aviez déjà écrits, Frédéric Dard plutôt que San-Antonio?

Non, parce que j'ai fini par constater que le côté bicéphale est illusoire. Ça ne rime pas à grand-chose. On ne met pas tantôt la casquette de Frédéric Dard, tantôt la casquette de San-Antonio pour écrire. C'est le même homme. J'avais donc le choix entre tout signer Frédéric Dard ou tout signer San-Antonio. Je dois avouer que j'ai obéi à des considérations matérielles: San-Antonio est tellement plus connu que Frédéric Dard, il a eu des tirages plus importants, je me suis dit que ce serait bête de ne pas signer San Antonio puisque j'ai construit cette espèce de chose qui marche à fond. Pourquoi renoncer à ce potentiel de succès?

Vos lecteurs n'ont-ils pas été surpris, il y a deux ans, avec La Vieille qui marchait dans la mer?

Non, mais ce n'était pas ma première tentative. J'avais déjà sorti un certain nombre de bouquins comme Y a-t-il un Français dans la salle?, Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants, Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches? - pardon de me citer, mais je veux dire que Le Mari de Léon est un nouvel étage de la fusée qui se constitue, La Vieille allant plus loin, celui-ci allant peut-être encore plus loin, je n'en sais rien. Je m'enfonce dans une espèce de spirale, il y a un vertige de l'écriture qui s'empare de moi et que je ne peux pas assumer dans le cadre des San-Antonio. San-Antonio, c'est un merveilleux tapis roulant qui m'amène à ça et qui me tient en état de créativité. Et j'ai bien l'intention, si Dieu me prête vie encore quelques années, de recommencer, de bâtir mon truc définitif, ma petite tour. Ça donnera ce que ça donnera, mais chaque homme a son ambition. Moi, avec l'âge, j'ai de plus en plus envie d'écrire, et j'écris de plus en plus.

Et vous pensez que vous aurez le Goncourt un jour?

Ah non, pas du tout! Vous me direz que je suis comme le renard qui trouve que les raisins sont trop verts, mais pas du tout. L'expérience fait que, maintenant, je souris d'apitoiement quand je pense que j'ai eu envie de ça à une époque. J'ai l'excuse d'avoir été trop jeune. Les honneurs, les récompenses littéraires, tout ça, ça me fait hausser les épaules. Cela dit, j'ai des tas de copains de mon âge qui sont à l'Académie et qui ont fait des carrières pompeuses, des carrières à palanquin.

C'est une des choses que vous avez en commun avec Simenon: vous êtes un romancier populaire, certes, mais reconnu par l'intelligentsia.

Exactement. Différemment, bien sûr, et plus modestement, j'ai un parcours comparable. Je me rappelle d'une époque, lors de mes premiers contacts avec les milieux littéraires, où des écrivains «chevronnés» me demandaient: «Alors, mon jeune ami, qui aimez-vous?» Je répondais Simenon, parce que je l'avais pris dans la gueule. J'avais tout de suite compris que ce monsieur chamboulait quelque chose, il avait apporté une autre façon de s'exprimer. Mais les romanciers en question, les écrivains BCBG levaient les bras au ciel. Ils me disaient: «Vous n'y pensez pas, il ne faut pas avoir des maîtres comme ça, vous allez vous pervertir! Ce n'est rien du tout, Simenon, c'est du petit roman policier.» Moi, je continuais: «Pas du tout, c'est de la littérature. C'est ça, la littérature!» Et j'ai assisté à la reconnaissance de cet homme qui est maintenant incontesté et incontestable, un des grands écrivains de ce siècle. Il y a Proust, Céline et Simenon comme écrivains nouveaux, vraiment nouveaux.

Mais au contraire de lui, qui a pu écrire des Maigret aussi forts que certains de ses «romans durs», vous avez deux registres bien différents...

Quand un créateur chemine, il fait des acquisitions et il change. Le type qui écrit des San-Antonio maintenant, ce bonhomme vieillissant, n'a rien de commun avec le petit jeune plein de maladresse et d'enthousiasme du début. L'enthousiasme, je l'ai toujours, et peut-être même plus profondément, plus noblement. C'est un enthousiasme pur, je ne suis pas encombré par les convoitises, par des soifs d'honneurs, de décorations... Tout ce qu'on a pu me proposer jusqu'à présent, je l'ai refusé. Comme Simenon. Quelque part, il a dû m'influencer là aussi. Un homme qui écrit ce que j'écris, avec cette désinvolture, ne peut pas entrer dans une chapelle quelconque et avoir les liens dorés de la gloire, ce n'est pas possible. Ce serait une espèce de camisole de force. Il ne faut pas se laisser attraper par ça!

Dans l'écriture des San-Antonio proprement dits, avez-vous le sentiment d'avoir évolué?

Au début, je n'aspirais qu'à écrire des romans faciles à lire, drôles, qui amusent le public. Je ne m'étais pas cassé la tête outre mesure, j'avais simplement décidé de faire le Peter Cheney français. La Môme vert-de-gris, Cet homme est dangereux, tout ça, c'était la coqueluche de cette époque en littérature populaire. Et je me suis dit: je vais créer un archétype de flic, avec toutes les conventions possibles du gars qui fait le coup de poing, qui se sort de toutes les situations, qui baise toutes les filles, qui boit... Une caricature. Mais je fais ça avec gouaille, le côté latin, même plus, le côté franchouillard. Bérurier, c'est le gros con de Français, alors que San-Antonio, c'est l'aspect cocardier, titi parisien survolté. Et j'ai gagné la timbale, ça s'est mis très vite à se vendre, les tirages montaient. Puis, brusquement, j'ai reçu des témoignages de Cocteau, de Sauvy qui a écrit dans Le Mercure de France qu'il venait de découvrir un écrivain. Alors, j'ai compris que je pouvais faire acte littéraire tout en écrivant ça. C'est le plus grand cadeau que la vie m'ait fait, parce qu'on n'emmerde pas un auteur de romans policiers, il ne gêne personne, et j'ai pu m'ébattre en toute liberté, j'étais le cheval qui galope dans la prairie, qui fait ce qu'il veut. Je n'ai jamais eu le moindre compte à rendre à personne, c'est la liberté totale, et c'est grisant. Je m'arrête au milieu des pires histoires, et je me paie une ou deux pages de ce que j'appelle mes délirades. Et mes délirades, c'est ce qui reste en moi quand j'ai bien réfléchi aux choses. Je le fais passer là-dedans sous une forme plus ou moins cocasse, et tout le monde avale ça! Mais... je ne suis pas trop énorme, de parler de moi comme ça? Chaque fois, au bout d'un moment, je me dis: mais qu'est-ce que je suis en train de raconter? Je me peins en doré, c'est ridicule!

Pour en venir au Mari de Léon» ce qui surprend, c'est que vous vous attachez davantage à Léon, qui est un personnage assez falot, plutôt qu'à Boris, en qui vous aviez un grand acteur. Pourquoi?

Quand vous êtes une vedette, dans le show-biz, dans le théâtre, des espèces de petits piranhas qui viennent vous sucer la gloire. Vous êtes en butte, sans qu'il y paraisse parce qu'ils savent se rendre presque indispensables, aux gars qui vous facilitent les choses, qui vous organisent des coups, qui vous flattent - bien entendu, ça commence ainsi. J'ai vu cela, je pourrais citer des noms. Et tout le monde pense à Hossein quand je décris Boris...

D'autant que vous avez beaucoup travaillé avec lui...

Ça fait trente-neuf ans que nous sommes amis et on est vraiment devenus des frangins. C'est formidable, mon aventure avec Robert. Je l'aime, je suis Léon vis-à-vis de lui. J'aime Robert vraiment d'amour, en tout bien tout honneur, parce que c'est un sentiment très fort, très exaltant. Il y a eu une période où il était vedette de cinéma, avant de devenir un grand du théâtre. Il avait toujours trois ou quatre mecs, trois ou quatre Léon accrochés à ses basques. Il leur payait le tailleur, les impôts, les putes... C'était quelque chose de frappant. Et moi, j'étais ulcéré de voir Robert qui devenait une espèce de pâte à modeler, on en faisait ce qu'on voulait. Je trouvais ça indigne. J'ai pris un peu mes distances parce que j'étais irrité par les gens qui l'entouraient, ces bouffons intéressés. C'était lamentable! Un jour, je le lui ai dit. Il en a convenu et sa vie a changé.

Vous avez donc voulu faire le portrait d'un de ces parasites...

Oui, mais en poussant les choses plus loin. C'est, en fait, une réhabilitation de ce type d'individu. Je me suis imaginé que l'un d'eux pouvait aimer vraiment. C'est pourquoi mon Léon admire, il ne vit qu'à travers l'autre. Il est éperdu d'admiration. Le mot «idole» est galvaudé mais, là, il a son sens: Boris est son idole. C'est l'être qu'il aurait voulu être. Et il est tellement fasciné par lui qu'il admet de ne pas être lui-même cet homme. Le peu qu'il a acquis, il le met même au service de l'autre. C'est pour ça qu'il lui arrange des coups, qu'il lui trouve des filles. Il fait du chantage quand il faut pour arranger les bidons quand il veut faire un film, etc. C'est ce portrait-là que j'ai voulu faire, en effet.

jeudi 10 février 2011

L'année littéraire (14) - Fiction (?) et vie privée

Le sujet revient régulièrement sur le tapis, et c'est bien naturel. Les écrivains n'ont pas assez d'imagination - enfin, pas tous - pour éviter, dans leurs romans, la présence du réel. Celui-ci est même plutôt le bienvenu puisque, s'il est réel, il devrait être au moins vraisemblable et donner à leurs livres la même autorité qu'un article de journal ou une page de journal télévisé. Puisqu'on vous le dit, ça a vraiment existé...
Donc, des personnes se retrouvent dans des fictions. Ou des membres de leurs familles. Ce n'est pas toujours agréable.
(Je ne suis pas certain d'avoir apprécié de m'être lu, certes tel qu'en moi-même, mais dans une posture discutable, dans le livre d'un auteur qui avait traversé quelques instants de ma vie.)
Les choses ne vont pas toujours jusqu'au procès. La vraie Hélène du roman de Christine Angot, Les petits, ne semble pas envisager une action en justice, bien que tous ses proches l'aient reconnue dans le portrait peu flatteur proposé par l'écrivaine. L'article que lui consacre Anne Crignon, Comment Christine Angot a détruit la vie d'Elise B., ne l'évoque pas. Le problème d'un procès, c'est qu'il sert de publicité à l'ouvrage mis en cause...
La famille d'Edouard Stern, le banquier suisse tué en 2005 par sa maîtresse dans le cadre d'une relation sado-masochiste, n'a pourtant pas hésité à attaquer Régis Jauffret et son éditeur, le Seuil, pour la manière dont le roman Sévère traite un fait divers dont la presse a parlé d'abondance. La publicité n'est pas faite ainsi qu'au livre, mais aussi au film en projet qui devrait en être tiré, avec Laetitia Casta dans le rôle de la maîtresse et Benoît Poelvoorde dans celui du banquier assasiné. Triste affaire, belle fiction?
Triste fiction et belle affaire, en tout cas, que cette autre accusation portée contre PPDA qui aurait, dans Fragments d'une femme perdue, recopié au moins en partie des lettres que lui avait adressé la femme par laquelle le roman a été inspiré. Le journaliste-écrivain-copiste, à peine (mal) sorti de l'affaire Hemingway, devra donc répondre au tribunal (en juin, en principe) de sa supposée légèreté dans l'utilisation qu'il ferait des phrases écrites par d'autres que lui. Bien sûr, il est encore, à l'heure qu'il est, présumé innocent...
Il serait fastidieux d'établir une liste - elle serait trop longue - de grands écrivains ayant, par le passé, puisé ainsi dans ce qu'ils savaient de leurs proches pour armer leurs personnages de caractéristiques vraisemblables. Au moins a-t-on aujourd'hui oublié les originaux, quand on se souvient encore des personnages.
Moralité: à la fin, c'est généralement la fiction qui gagne. Mais la fiction de qualité, catégorie dans laquelle chacun est libre, ou pas, de ranger les livres évoqués aujourd'hui - la postérité jugera, et nous ne serons plus là pour donner notre avis.

mercredi 9 février 2011

La Maria de Pierre Pelot

Pierre Pelot n'arrête pas. Et c'est très bien ainsi. En ce début d'année, le revoici avec Maria, l'histoire d'une femme qui, pendant la Seconde guerre mondiale, a été assimilée à son mari, délateur de résistants. J'ai eu la chance de l'avoir au téléphone pour parler de son livre - pas seulement, car nous nous connaissons depuis longtemps et il y avait quelques années que nous n'avions pas bavardé.
Quelques-uns de ses propos sont parus dans un article du Soir. En voici l'intégralité. (Sauf les digressions privées, qui, malgré toute l'affection que je porte à mes lecteurs, ne les regarde pas.)

Ce roman s’inspire-t-il d’une anecdote réelle?

Au départ, oui. Il y a l’histoire des déportés qui ont été «donnés» aux Allemands par un collaborateur. Il y a un type, un jour, qui a fait une liste de gens. Dans le village, les Allemands emmenaient des habitants en camion au sommet du Ballon d’Alsace où ils devaient construire des fortifications pour arrêter les Américains quand ils seraient là.

Les soixante-trois dont une vingtaine seulement sont revenus?

C’est tout à fait ça. Un jour, sur la place du village, plutôt que de les emmener travailler, il y avait d’autres véhicules, avec des gens de la Gestapo de Nancy et une liste. On a embarqué ces gens-là, dont en effet vingt sont revenus bien plus tard. Mais, après cette affaire-là, il y a eu une deuxième lettre qui a dénoncé le dénonciateur. Lequel dénonciateur a été capturé par les maquisards, fusillé sans autre forme de procès – peut-être même pas fusillé, selon une version des événements, il a été simplement abattu. Et puis son épouse, qui n’était au courant de rien, a été elle aussi embarquée par les maquisards. J’ai une version d’un fils de témoin de l’époque qui me dit qu’elle a passé quelques jours un peu difficiles dans le camp du maquis.

Des jours qui ressemblaient à ceux que Maria passe dans le roman?

Je ne sais pas si ça va jusque-là. Il paraît que oui, mais évidement, je n’ai pas de preuves. Puis elle a été relâchée et elle a vécu ensuite une vie difficile, parce qu’elle était associée aux méfaits de son mari. Elle tenait un petit bistrot à l’écart du village, comme on dit chez moi, et plus personne ne venait. Ça a été très difficile. Et, en effet, elle a eu un fils. Je ne saurais pas dire s’il était de son mari légitime ou des exactions qu’elle a subies – exactions est un mot faible. Là, on est toujours dans l’histoire vraie. Beaucoup plus tard, cette dame est morte, le fils est parti…
A partir de ça, je me suis découvert une autre Maria, assez proche de cette dame-là. Pour son histoire avec son fils, c’est de la fiction, évidemment. Comme ce qu’elle fait après 80 ans…

Dans ce roman comme dans d’autres, vous introduisez une sous-couche d’histoire ancienne derrière des événements plus récents. Pourquoi?

Je ne sais pas. Mais, si on veut creuser le personnage de ma Maria à moi, c’est une jolie institutrice qui donc, en tant qu’institutrice, connaît des choses et s’est probablement déjà intéressée à l’histoire de sa région. Par la suite, avec ce qui lui arrive dans le camp des maquisards, je pense qu’elle est tout simplement morte après ça, d’une certaine manière. Je crois que c’est une manière qu’elle a trouvé de se reconstituer, de se retrouver une identité, c’est de s’intéresser en profondeur à l’histoire de cette région. Elle présente de grandes similitudes avec sa vie à elle, c’est le bruit et la fureur des deux côtés. Je ne la connais pas tout à fait non plus, mais je pense que c’est motivé par ça. Cette sous-couche, comme je l’avais fait aussi dans La montagne des bœufs sauvages, permet de parler d’un pays à travers les gens. Je ne vois pas d’autre manière d’en parler mieux. Quand on raconte l’Histoire avec un grand «H», en général, on se borne aux faits mais on oublie un peu les personnes. C’est un peu ce que j’avais fait quand j’ai écrit C’est ainsi que les hommes vivent. J’ai voulu parler de la guerre de Trente Ans à travers les gens qui l’ont vécue et qui n’y ont rien compris.

Là aussi, il y avait des échos qui créaient un rapport au présent…

Oui, toujours. J’en suis venu à cela, je crois beaucoup aux fantômes. Je crois que les gens qui s’en vont ne nous quittent jamais tout à fait. D’abord parce qu’il y a le souvenir, la mémoire, et que ça compte beaucoup, se souvenir. On passe notre temps presque à ça, d’ailleurs. Le présent, c’est une drôle d’invention, c’est mal foutu, c’est du bricolage. On passe tout le présent à penser à l’avenir, à ce qu’on va faire demain, ou on se souvient de ce qu’on faisait hier…

Le présent aurait un statut ambigu?

Ah! oui! Je trouve…

Maria est un roman bref, mais qui touche à beaucoup de choses. En particulier à cette méfiance extrême qui habitait les gens, au point que Maria ne savait rien des activités de son mari… Cette méfiance était-elle présente dans ce qu’on vous a raconté?

Oui. Même, mon père a plus ou moins participé au maquis, et je n’en ai jamais rien su, sinon par des «on-dit», des choses qui m’ont été rapportées par après par des fils de personnes qui l’avaient vécu avec lui. Mais lui n’en avait jamais parlé. Il est bien évident que quand on était à cette époque dans la vraie résistance, un père de famille pouvait y tremper sans que personne de sa famille le sache. Maintenant, à propos de ce livre, on ne me parle pratiquement que de l’épisode de la résistance. Alors que, en fait, ce n’est que le point de départ de l’histoire de Maria. Ce que j’ai surtout voulu raconter, c’est ses 80 ans de vie. C’est ce côté-là qui me fascine. Je me suis retrouvé un jour, il n’y a pas très longtemps, dans l’hospice du roman, qui existe à côté de chez moi. Là, je me suis rendu compte d’une chose: dans les petits villages, il y a des tas de personnes qui ont eu une enfance commune. Puis la vie les sépare totalement, et tout à coup les voilà qui se retrouvent, au bout d’une vie vécue, dans ce genre d’établissement. C’est une situation assez étonnante et je m’en suis évidemment servi.

C’est la fin, dont il est difficile de parler si l’on tient à préserver l’intérêt du récit. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que tout le livre tend vers cette fin.

Bien sûr. J’ai une énorme admiration pour cette dame. Elle est digne et, à la fin, elle trouve le moyen d’être dignement d’une indignité absolue.

Pour terminer le roman, il y a un chapitre, si on peut appeler cela un chapitre, de quatre lignes. C’est un apaisement? L’histoire est close, on peut passer à autre chose?

Oui, complètement. Et probablement que quelque chose d’autre va continuer…

Un autre thème est traité indirectement, c’est que la notion de justice, pendant la guerre, est devenue quelque chose de très flou.

C’est le moins qu’on puisse dire. On l’a vu un nombre incalculable de fois. À partir du moment où chacun fait sa justice, ça devient très flou. Je ne peux pas excuser, il est hors de question d’excuser, mais j’ai été obligé de me mettre à la place des personnages, et on peut comprendre. Pour eux, Maria est une coupable totale. C’est une salope, en fait. Elle est de mèche avec le type qu’ils vont buter. Il y en a eu des tas et des tas, des règlements de comptes dans ce style.

Maria, comme quelques autres de vos livres récents, est un roman bref. C’est devenu votre mesure?

Je ne sais pas. Il se trouve que cette histoire-là ne pouvait pas… Si, elle aurait pu se raconter en cinq cents pages. Mais, pour moi, c’était la distance qu’il fallait. Il y a des histoires qu’on raconte en deux ans, et d’autres qui se situent à leur aise dans un mois. Celle-ci, je voulais que ce soit dense, intense, condensé, que ce soit bien écrit. Et puis, peut-être que je voulais montrer aussi que les histoires courtes, ça peut être bien.

mardi 8 février 2011

L'année littéraire (13) - Hommage à Andrée Chedid

Andrée Chedid n'allait pas bien, on le savait depuis que son fils Louis avait dû modifier certaines dates de concerts. Apprendre sa mort n'a donc pas été une véritable surprise, d'autant qu'elle avait 90 ans. Je me souviens d'une petite dame en apparence fragile mais dont les mots, dans ses livres comme dans la conversation que nous avons eue en 1989, démentaient la fragilité.
Voici l'article que j'avais écrit, après l'avoir rencontrée, à propos de L'enfant multiple.

Andrée Chedid a dû accorder beaucoup d'importance au sujet de L'enfant multiple. D'abord parce qu'elle lui avait déjà consacré une nouvelle (dans Mondes miroirs magies), ensuite parce qu'Omar-Jo, le petit garçon qui est le personnage principal, lui ressemble beaucoup: il a, comme elle, connu le Liban, et se retrouve en France, loin de ses origines...
Je pense qu'on met toujours de soi, même s'il y a des décalages d'âge et de lieu. Omar-Jo m'est très cher, je me suis attachée à lui. J'avais envie d'imaginer un enfant venu de partout...
Malgré tout ce qu'il y a de tragique dans ce roman - Omar-Jo a perdu ses parents dans le décor apocalyptique de Beyrouth -, le récit est un conte de fées éclairé par la présence magique d'un manège qui, au coeur de Paris, attire les regards.
Il y a le spectacle, évidemment, et le spectacle est toujours une féerie. J'y suis très attachée. J'adore la chanson, la musique, le music-hall, le cirque. J'ai essayé d'implanter cela dans le réel. J'aime bien ce double étagement de réalité et de fable. Je n'y pense pas en écrivant, mais c'est une chose qui m'est naturelle, de passer de la réalité à la fable, des larmes au rire, aux contraires...
Omar-Jo, cet enfant dont le double prénom témoigne d'une double origine, chrétienne et musulmane, a donc rencontré Maxime, un forain fatigué à qui il redonne le goût de vivre, de sourire, au point que ce sourire attirera une femme, et qu'une véritable famille se reconstituera ainsi autour d'un enfant qui est cependant blessé. Il manque un bras à Omar-Jo, mais il ne veut pas de la prothèse qu'on lui offre, sans doute parce que le bras absent est pour lui le symbole de tout ce dont il a été coupé... La fidélité à son passé, à ce qu'il est, se manifeste aussi par l'attitude de son grand-père qui est resté au Liban et qui, là-bas, construit un manège pour vivre dans le même univers que son petit-fils. Par-delà la Méditerranée, les deux personnages se répondent.
Le grand-père était un artiste, et l'enfant est sauvé par son imaginaire. L'homme est fait de rêve et de réel.
Avant d'en venir au roman, Andrée Chedid a écrit de la poésie. Elle ne conçoit pas pour autant le langage d'un récit comme celui d'un poème.
C'est assez différent sur le plan de la discipline. Il y a une construction, aussi, qui est différente. Ce sont deux formes d'écriture. Je n'arrive pas à écrire des poèmes quand j'écris un roman. Mais ce que j'essaie d'écrire, c'est la même chose: un cri à l'intérieur de l'âme. La poésie est essentielle. Elle permet de toucher à des choses plus quotidiennes, plus événementielles même.
Sans le savoir, Andrée Chedid a construit une œuvre, livre après livre. Ce qu'elle nous dit parle de l'homme dans ce qu'il a de plus fort en lui, d'indestructible malgré les assauts du monde. On peut l'appeler, pour être simple, la force de vivre. Une force qui se communique à la lecture: comme ses précédents ouvrages, L'enfant multiple est d'une grande générosité envers le lecteur.

dimanche 6 février 2011

C'est dans la poche, le n° 5 est paru

Quand je ne poste pas de notes pendant un certain temps, ne vous inquiétez pas: c'est parce que je travaille trop pour avoir le temps de m'y consacrer. Il y en avait, pourtant, des choses à commenter, ces dernières semaines! (Martine, Céline et les autres...) Quelques-unes survivront peut-être aux jours qui passent.
En attendant, j'ai quand même bouclé le cinquième numéro du mensuel gratuit C'est dans la poche, celui de février - avec quelques jours de retard et quelques pages de moins que ce que j'espérais...
Vous y trouverez des articles sur une vingtaine de nouveautés, et un petit entretien avec l'écrivain américain T.C. Boyle à propos de son roman Les femmes.
Je vous souhaite d'excellentes lectures, et si j'ai contribué à des choix qui vous conviennent, je m'en réjouis déjà.
Voici les liens pour la lecture et/ou le chargement:
Et je rappelle aux distraits qu'un petit site permet de retrouver les numéros précédents.