jeudi 22 août 2013

Claro et sa bombe à retardement

Un bon siècle après la publication d’un best-seller absolu de la littérature de jeunesse, soit le temps qu’il fallait le laisser reposer pour lui donner une dimension nouvelle, Claro s’empare du Magicien d’Oz. Le roman de L. Frank Baum sorti en 1900 puis, en 1939, le film de Victor Fleming ont fait des aventures de Dorothy un classique, aux Etats-Unis comme dans le monde. Dorothy vit dans la grisaille du Kansas. Est emportée par une tornade. Suit un chemin de briques jaunes pour arriver au pays d’Oz, dans la cité d’Emeraude dirigée par le fameux magicien sur les pouvoirs duquel elle compte pour trouver un moyen de rentrer chez elle…
Il vaut mieux avoir à l’esprit ces éléments, et quelques autres, avant d’entrer dans CosmoZ. Claro les utilise en effet comme une trame sur laquelle il tisse un tout autre genre de tapis. Où la féerie renvoie à un monde contemporain des années écoulées entre le livre et le film, et au-delà. Où la fantaisie laisse sa marque jusque dans la typographie, quand Baum, le nom, devient Baum-Baum, le bruit, aussi explosif que les Dupont-Dupond dont le cœur et la voiture font boum dans Tintin au pays de l’or noir…
On ne résumera pas CosmoZ, quand bien même on le voudrait. C’est tout bonnement impossible. Les personnages courent à travers le temps et basculent d’Oz en ChaoZ – les titres des deux parties – en même temps que le monde s’affranchit du fantastique pour entrer de plain-pied dans l’ère du réalisme. Ou peut-être est-ce le cinéma qui s’affranchit du noir et blanc pour en arriver à Blanche-Neige et les sept nains, de Walt Disney, concurrencé deux ans plus tard par ce Magicien d’Oz qui se veut plus spectaculaire et où des nains apparus dans CosmoZ jouent leurs propres rôles. A moins que la radioactivité, la meilleure amie de l’homme, change de fonction quand les ouvrières qui peignent au radium les aiguilles des montres se décorent aussi les ongles avec le même produit, et se demandent de quel mal elles souffrent. Avant de manifester sa force à Los Alamoz – oui, avec « z », tout est contaminé.
C’est tout cela à la fois, et beaucoup d’autres choses. Le tourbillon qui a emporté Dorothy correspondait à un appel d’air beaucoup plus puissant, dans lequel Claro s’engouffre comme un seul homme – alors qu’il est multiple, comme chacun sait ou devrait le savoir.
A propos de ce livre, il nous disait avoir eu « le projet d’écrire une histoire chahutée de la première moitié du vingtième siècle, suite logique à un précédent ouvrage publié en 1997, Livre XIX, qui tentait d’embrasser le dix-neuvième siècle dans ses motifs et ses styles. » Vaste programme. Mené à bien avec une énergie dévastatrice, dont quelques personnages font les frais.
Il en va ainsi du Bonhomme en fer blanc et de l’Epouvantail, tous deux présents dans Le magicien d’Oz. Nick Chopper et Oscar Crow, présents dans les tranchées de 14-18, en sont les doubles parfaits, sinon qu’ils ont à subir les effets de bombes dévastatrices. Le premier, devenu la Charpie après qu’il a été ramassé en morceaux, est réparé par un chirurgien aussi génial que fou qui fait de lui un homme-machine. Le second a désormais de la paille dans la tête et dispose d’une mémoire limitée à quelques instants. Il ne se souviendra jamais, par exemple, qu’il a ramassé la montre de Nick sur le champ de bataille.
Tous les deux sont soignés par une infirmière de qualité. Dorothy en personne, en quête d’un hypothétique retour au Kansas, par cet étonnant séjour en Europe. Où l’on rencontre aussi les nains jumeaux Avram et Eizik, auxquels la plume de l’écrivain prête des monologues, ou plutôt des duologues assez embrouillés pour que ni l’un ni l’autre ne sache plus qui parle, et nous pas davantage.
CosmoZ est un cirque digne de Barnum – ôtez le « r » et le « n », il reste Baum. Une succession de numéros vertigineux inscrits dans une vision globale pour le moins déstabilisante. Drôle et tragique. Bref, un chef-d’œuvre.

mercredi 21 août 2013

Le premier premier roman : Romain Puértolas

Dans la chasse aux premiers romans, sport traditionnel qui se pratique à l'ouverture de la rentrée littéraire, j'épingle L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, de Romain Puértolas. Une petite bombe bourré d'humour, dont je parlais la semaine dernière avec lui - trois heures et demie avant que, comme il me l'écrivait le lendemain matin, "ma petite fille sortait du ventre de sa maman pour découvrir notre monde"... Un événement digne de ceux qui sont racontés sur un rythme irrésistible dans son livre.
Une partie de cet entretien est paru dans un article du Soir, publié samedi. Mais en voici l'intégralité, rien que pour vous...

Les premiers romans sont souvent autobiographiques. Le vôtre aussi ?
Ce serait difficile qu’il soit autobiographique – vous avez lu le livre. J’aurais bien aimé. J’ai vécu une aventure avec Ajatashatru, mais pas dans une armoire. Si le livre était autobiographique, je pense que je serais quelque part entre l’embouchure du Nil et Israël, dans le coffre d’une voiture ou enfermé dans une soute de bateau, mais ce n’est pas le cas : je vis à Paris.
Avez-vous eu la tentation d’écrire quelque chose de plus proche de vous ?
En fait, c’est le premier livre publié mais j’ai écrit beaucoup de choses avant. Il y a toujours un peu de moi dans ce que j’écris mais dans des situations et des histoires assez rocambolesques. J’aime beaucoup la surprise qui, dans une aventure, survient en une seconde, dans notre vie à nous, bien ancrée, avec nos portables et tout ça. J’aime bien qu’une personne se trouve d’un seul coup propulsée dans une autre dimension.
Dans son cas, dans de multiples dimensions…
Oui, mais toujours en restant proche de la réalité. En fait, si vous regardez l’histoire du fakir, ce n’est pas de la science-fiction, en soi. C’est très rocambolesque mais ça pourrait exister. D’ailleurs, j’ai appris il n’y a pas très longtemps que Ikea, en 2009, avait sorti un modèle de lit à clous. J’étais cloué, parce que j’avais imaginé ça dans ma folie et ma folie était au-dessous de la réalité.
Ajatashatru est un fakir qui mystifie les gens. Comme un romancier ?
Effectivement, mystifier quelqu’un c’est le tromper en abusant de sa crédulité. C’est ce que fait Ajatashatru au début du livre, c’est un arnaqueur professionnel qui utilise des trucs en faisant croire à ses pouvoirs surnaturels. Et le roman, c’est exactement comme dans la magie : vous avez une espèce de contrat tacite entre le magicien et le spectateur qui fait que celui-ci va se laisser faire pour que le magicien ou l’écrivain l’emmène dans son imaginaire, dans l’impossible. Pour moi, le rôle de l’écrivain est de sortir le lecteur de son quotidien. Vous avez des écrivains qui veulent rester dans la réalité, moi je suis partisan de faire voyager le lecteur.
En fait, vous parlez aussi de choses réelles, vous parlez d’immigration, de sans-papiers, d’inégalités, etc. A ces moments-là, le sérieux passe un peu avant l’humour…
Dans ce roman, les situations sont humoristiques, le style fait référence à des choses de la vie moderne, actuelle, qui sont assez marrantes, ce ne sont pas des références très culturelles. Et j’aime contrebalancer ça avec des choses plus graves, plus tristes, comme la vie en fait. La vie est faite de joies et de pleurs. Il y a donc à la fois de l’humour et du drame, sinon cela aurait été un livre de blagues et ce n’était pas le but recherché.
Les manuscrits précédents dont vous parliez, aviez-vous essayé de les faire publier ?
Oui, j’avais envoyé des manuscrits. Mais celui-ci, je ne l’ai envoyé qu’à une seule maison d’édition, au Dilettante.
Et donc pas aux Editions du Grabuge ?
Les Editions du Grabuge, je les ai inventées et je pourrais peut-être les concrétiser dans l’avenir en les créant…
L’avez-vous fait passer par une célèbre actrice ?
Pas par une actrice, par une factrice ! J’ai envoyé le manuscrit par la poste, tout simplement. Je n’ai pas la chance de connaître Sophie Marceau ou Sophie Morceaux, qui a un beau rôle dans le livre. J’espère qu’elle sera contente. On lui a envoyé un roman, bien sûr, mais je n’ai pas eu d’échos pour l’instant.
Il faut espérer qu’elle ne va pas vous faire un procès.
J’espère, oui. Ce serait dommage…
Entre l’envoi du manuscrit au Dilettante et la publication, comment les choses se sont-elles passées ?
En fait, je l’ai envoyé en septembre de l’année dernière. J’ai reçu, à peu près un mois après, une lettre de l’éditeur, Dominique Gaultier, expliquant que mon manuscrit sortait du lot et qu’il voulait me rencontrer. On a pris rendez-vous, on s’est vu, il m’a dit qu’il avait aimé le manuscrit, qu’il y avait deux ou trois petites choses à approfondir, notamment le côté migrants. Au départ, je n’avais pas trop insisté dessus. Il faut savoir que je travaille à la police des frontières et je pensais que ce n’était pas trop intéressant. Il m’a dit que si et j’ai un peu approfondi cet aspect-là, celui du clandestin. Je lui ai donné ma dernière mouture deux semaines après, il a dit que c’était bon. J’ai signé le contrat en décembre, pour une sortie à la rentrée littéraire – la semaine prochaine. C’est très long : il y a presque un an que j’attends ça, qu’on travaille sur la couverture la mise en page, les relectures des correcteurs. Je ne vous cache pas que j’attends mercredi prochain avec impatience !
Le titre est-il de vous ou de l’éditeur ?
C’est le mien.
Aviez-vous noué des contacts dans l’édition après vos premiers envois de manuscrits ?
Non, pas du tout. Je ne connais personne dans l’édition. J’ai ma profession et j’écris vraiment pour le plaisir. C’est un besoin, j’écris comme je respire. Ce livre-là a été écrit en deux mois, dans les transports en commun. Je l’ai écrit sur mon portable et sur des post-it, à l’aller et au retour de mon travail, une heure de RER chaque fois. Il a été écrit aussi dans des avions et dans beaucoup de transports. Je prends beaucoup l’avion, j’ai travaillé dans un aéroport et j’adore le monde des aéroports, du voyage. Le taxi aussi, d’ailleurs, et c’est pourquoi ça se passe, au début, dans un taxi. J’ai l’impression que, quand vous êtes dans un taxi, tout peut arriver, c’est déjà une aventure…
Quelle serait la meilleure chose qui pourrait arriver, dans vos rêves les plus fous, à ce premier roman ?
En fait, c’est exactement ce qui est en train de m’arriver en ce moment. Le livre connaît déjà un grand succès à l’étranger,il va être traduit dans beaucoup de langues – alors qu’il n’est même pas sorti en France ! Apparemment, il a touché des pays comme Taïwan, la Corée, l’Albanie, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie… On a été pris par ce qu’on peut appeler la fakirmania. Les gens ont été fakirisés. Je n’imaginais pas du tout ça en écrivant ce livre, surtout pas l’accueil qu’il allait recevoir. J’espère qu’il va y avoir un grand accueil français, bien que nul ne soit prophète en son pays. Ce qui m’arrive là, c’est un conte de fées, plus que ce qui arrive à Ajatashatru.
Le pire n’est plus possible, maintenant ?
Le pire n’est plus possible, à moins de me réveiller, peut-être…
Ce qui se produit avec votre roman pour les traductions ressemble à ce qui s’est passé avec celui de Joël Dicker l’an dernier…
On est peut-être sur les traces. En plus, dans certains pays, c’est le même traducteur. Il devrait sortir dans plusieurs langues l’année prochaine et en 2015 dans les pays anglo-saxons.
Vous disiez écrire comme vous respirez. Cela veut dire que ce premier roman sera suivi d’autres ?
Oui. Mon éditeur a déjà le prochain livre et il a adoré. On ne va pas parler du deuxième, puisque le premier n’est pas encore paru, mais le premier est là.
Vous en avez le titre ?
Oui, mais je ne vous le dirai pas. Et ça ne parle pas d’immigration illégale. C’est quelque chose d’humoristique, de très léger, avec, sous-jacent, un sujet plus grave.

mardi 20 août 2013

Beaucoup rentrent, Elmore Leonard sort

C'est la mauvaise nouvelle du jour: Elmore Leonard vient de mourir à l'âge de 87 ans. Le romancier américain, qui était aussi scénariste, avait reçu l'an dernier un National Book Award pour l'ensemble de sa carrière. Il a travaillé avec Tarantino, plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, dont ce Be cool! que je ne connais ni par le texte ni par l'image mais où, grâce à la collaboration de mes bibliothécaires préférés, je pique, au début, un bout de dialogue piquant, du genre qui me plaît - et vous plaira peut-être aussi.
Chili et Tommy déjeunent en terrasse et regardent passer les filles...
« Tu regardes toujours, mais tu ne dis plus rien.

— En ce temps-là, dit Tommy, je partais de ce principe : tu ne pourras jamais savoir ce qu’il y a là-dessous si tu brises pas la putain de glace. La tête qu’elles avaient, on s’en balançait, l’idée c’était de s’envoyer en l’air, mec. Nos jeunes corps en avaient besoin. Maintenant qu’on est des hommes mûrs, on est plus sélectifs. Et puis il y a beaucoup plus de touffe par tête de pipe dans cette ville, avec toutes ces filles qui attendent d’être découvertes. Elles jouent la comédie ou elles chantent, presque toujours mal dans les deux cas. Retourne-toi et jette un œil – là, celle qui promène son chien, sa jupe lui couvre à peine le derrière. Regarde donc. Tiens, elle prend la pose. Le chien s’arrête pour pisser sur ce palmier et ça lui donne une chance de se planter là, avec son petit cul bien cambré. Elle est pas si mal, d’ailleurs.
— Oui, plutôt mignonne. »

lundi 19 août 2013

Premiers échos de rentrée

C'est parti pour la grande vague de nouveautés. Cette semaine, je ne sais combien de nouveaux romans vont entrer dans les librairies - ils sont déjà quelques-uns à l'avoir fait la semaine dernière - mais ils sont nombreux. Trop nombreux pour s'en faire une idée précise, car il faudrait avoir lu jour et nuit depuis deux ou trois mois afin d'y arriver (peut-être).
Il n'empêche: beaucoup de journaux et de magazines ont déjà fait leurs choix. En commençant par Les Inrockuptibles, qui affichaient la semaine dernière deux romanciers en couverture. Marie Darrieussecq et Jean-Philippe Toussaint sont les heureux élus, sans grands risques. Ils représentent des valeurs sûres. De la première, j'ai lu Il faut beaucoup aimer les hommes, excellent en effet, et je ne suis pas inquiet pour Nue, du second - Jean-Philippe Toussaint ne m'a jamais déçu.
Dans le domaine français, L'Express plaque six photos en ouverture de son panorama de la rentrée: Nancy Huston, Pierre Mérot, Eric-Emmanuel Schmitt, Brigitte Giraud, Karine Tuil et... Jean-Philippe Toussaint (deux votes, si on décide de compter ainsi). J'ai envie de lire tous leurs livres, sauf un qui ne me tente pas du tout (vous devinerez, ou non). Et celui de Karine Tuil, L'invention de nos vies, est tout simplement formidable. C'est mon premier coup de cœur de la saison, et aussi le premier entretien de rentrée que j'ai publié samedi dans Le Soir. Les abonnés de ce quotidien belge auront constaté que la rentrée y avait en effet été traitée en avant-première, au moins pour une partie.
Les premiers romans y ont trouvé une petite place, en particulier celui de Romain Puértolas, L'extraordinaire histoire du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea. Il sort après-demain, vous pourrez lire ici, ce jour-là, l'entretien que nous avons réalisé la semaine dernière et dont seuls quelques extraits sont parus dans Le Soir.
Côté traductions, Richard Ford semble avoir les faveurs de la presse avec Canada. Libération a d'ailleurs choisi cet écrivain comme sujet de son portrait de dernière page ce matin. Il est aussi dans mon programme de lectures...
Et bien d'autres encore, j'y reviendrai au fil des jours et des semaines, sans oublier les rééditions au format de poche, annoncées elles aussi en abondance.

samedi 10 août 2013

Je bascule (enfin) vers la rentrée littéraire

Le basculement ne se produit pas toujours au même moment mais il y a forcément une période où, quelque part en juillet ou août, mon premier semestre de lectures s'achève pour faire place à la rentrée littéraire.
Pratiquement, les choses se passent ainsi: je ne conserve que quelques ouvrages papier parmi ceux qui sont parus entre janvier et juin, tous les autres partent en camionnette vers la bibliothèque de l'Institut français; dans ma liseuse, j'efface les livres publiés dans la même période. Le transfert physique s'est fait début juillet, et c'est ce matin que j'ai supprimé plus de 700 fichiers de ma liseuse. Il en reste quand même encore 190, dans lesquels je me trouve maintenant - depuis jeudi après-midi, pour être précis dans la chronologie...
Cela ne signifie pas que ces 700 livres électroniques - et les 4 ou 500 en papier - ont disparu à tout jamais. Je ne les ai pas tous lus, il y en a un certain nombre que je regrette de n'avoir pas eu le temps de découvrir. Je vais donc guetter, à partir de l'année prochaine, leur réédition au format de poche et ils seront nombreux à revenir dans ma liseuse, ou sur les planches de la petite étagère derrière moi si je dois les récupérer à la bibliothèque.
Le dernier roman que j'ai chroniqué dans Le Soir - édition parue ce matin - était un de ceux dont j'aurais regretté de ne pas parler, pour de multiples raisons: La ville où les morts dansent toute leur vie, de Pierre Pelot. Celui-là, au moins, ne devra pas attendre une réédition en poche...
Quant à la rentrée, laissez-moi le temps de lire encore quelques romans (je ne suis que dans le huitième) et je vous en dirai davantage.

mardi 6 août 2013

La première mauvaise nouvelle de la rentrée

Une rentrée littéraire, cela charrie tout et n'importe quoi. Le meilleur, j'ai commencé par là hier pour ne pas faire mauvaise impression, et le pire, nous y voici. Arnaud Viviant, critique littéraire, sort La vie critique. Ah! on va voir ce qu'on va voir. Et puis, non, il s'agit plutôt d'un collage de scènes approximatives, de jugements à l'emporte-pièce dans le genre de ceux qu'il assène au Masque et la plume. Devrait-il parler de son roman (un peu roman quand même, mais pas trop) dans cette émission qu'il serait amené, j'imagine, à la plus extrême sévérité.
Un passage (plusieurs, en fait, mais je choisis celui-là) décrit une scène que j'aurais presque pu vivre:
Quand il était arrivé dans le quartier, il croisait aussi souvent vers seize heures, rue Chaptal, un long monsieur fatigué avec des lunettes noires, peut-être aveugle, qui marchait accoudé à une petite dame peinturlurée, des lunettes fantaisie sur le nez, et toujours habillée de façon criarde, presque clownesque. C'était la critique littéraire Françoise Xenakis et son fameux mari Iannis, mais bientôt il ne vit plus jamais que Françoise, sans jamais oser l'aborder.
Il se fait que j'ai pas mal fréquenté Françoise Xenakis, généreuse avec le journaliste en herbe que j'étais alors, et que, du vivant de Iannis, j'avais été invité à manger un soir chez eux, où se trouvait aussi Mâkhi, leur fille - à l'époque plasticienne... en herbe. Et il me semble que réduire Françoise Xenakis à un rôle de critique littéraire est faire bien peu de cas (peut-être par ignorance) d'une oeuvre littéraire certes inégale mais dont la première partie mérite mieux que du respect.
C'est un peu comme si je disais qu'Arnaud Viviant n'est pas écrivain mais "seulement" critique littéraire. Sinon que, dans son cas, c'est malheureusement vrai. Si vous ne me croyez pas (libre à vous, bien entendu), je vous envoie aux quinze premières pages du roman.
Considérons que ce livre, à paraître la semaine prochaine, est un accident dans le programme d'un éditeur (Belfond) par ailleurs bourré de titres bien plus excitants, comme je vous le signalais il y a une quinzaine de jours.

lundi 5 août 2013

La première bonne nouvelle de la rentrée littéraire

Depuis un peu plus de vingt ans - vingt et un exactement, soit pour la vingt-deuxième fois -, ma rentrée littéraire commence, à peu près une fois sur deux, par la lecture du nouveau roman d'Amélie Nothomb. Une sorte de mise en jambes en une heure de lecture environ, parfois un peu plus, parfois un peu moins, qui me permet de retrouver une manière familière avant de me lancer dans des explorations plus hasardeuses et souvent plus exaltantes. Car lectrices et lecteurs de ce blog le savent probablement, je sors le plus souvent déçu de cette lecture, pour un tas de raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici (je me suis promis de le faire un jour, si j'en trouve le temps. Mais des bribes d'explication se trouvent éparpillées, au fil des années et des rentrées, dans ce Journal d'un lecteur.
Aussi est-ce avec une joie non dissimulée, oyez, oyez, bonnes gens, que, je vous l'annonce avec trompettes retentissantes, cette année, le Nothomb est bon!
Peut-être est-ce parce qu'elle revient au Japon, décidément le territoire qui lui a inspiré ses meilleurs livres? Il semble qu'elle trouve là une matière à la fois très personnelle et pourtant universelle. Hypothèse, bien sûr...
Toujours est-il que la rentrée commence bien, avec un peu d'avance sur le calendrier puisque La nostalgie heureuse sortira le 21 août seulement.

P.-S. Je découvre l'existence d'un site dédié à Amélie Nothomb. Si vous voulez tout savoir, c'est par ici. Et, pour lire un extrait (bref, l'extrait: la couverture, la page de titre et les deux premiers paragraphes) de La nostalgie heureuse, c'est par là.

jeudi 1 août 2013

Des poches pour la route (7)

Et voici la dernière partie de la sélection que je vous propose depuis quelques jours parmi les sorties en poche de 2013.

Robert Pobi, L’invisible
Jake Cole est face à ce qui est lui arrivé de pire dans sa carrière au FBI. Un écorcheur sévit dans la ville où son père lutte contre la mort et ses fantômes. 33 ans plus tôt, la mère de Jake a été victime du même criminel et l’irruption du passé coïncide avec l’arrivée d’un monstrueux ouragan. Les menaces se rapprochent, dans une atmosphère d’apocalypse où la nature et les hommes cultivent la peur. Un thriller exceptionnel où la tension ne cesse de monter.

Guy Vaes, Mes villes
Londres, ville d’abord rêvée dans les livres par Guy Vaes, devient le lieu réel des séjours qu’il y fait à partir de 1959. L’écrivain arpente ce « labyrinthe brisé », expression de Borges qu’il reprend dans le titre du texte consacré à Londres. Plus court, le récit de sa découverte de Singapour s’inscrit en contrepoint du premier. Et aussi en résonance : chaque fois, il cherche à inscrire la ville dans le mouvement de sa création littéraire. Il y parvient merveilleusement, au rythme de phrases souples qui vont au-delà de la surface.

Michael Connelly, Los Angeles River
Le retour du Poète, tueur en série issu du FBI, est un grand moment. Et l’occasion pour Michael Connelly de convoquer les principaux protagonistes d’un de ses grands succès. Harry Bosch est donc présent, en équipe malgré lui avec Rachel Walling pour déjouer les plans diaboliques de l’ennemi public n) 1, ou peu s’en faut. Curieusement, ce roman avait été traduit en français avant Le Poète, ce qui en faisait manquer quelques subtilités. Elles sont pourtant essentielles.

Philippe Bordas, Forcenés
Les amoureux de cyclisme apprécieront l’ouvrage, à condition d’être tout autant des inconditionnels d’une langue travaillée et belle. Philippe Bordas transforme l’anecdote sportive en chant épique et heurté. Si bien qu’on oublie parfois son sujet pour ne plus goûter que les phrases superbes qu’il taille au burin dans une roche solide. Son long poème en prose s’arrête en 1984, ceci dit pour les défenseurs du vélo d’aujourd’hui. Ils comprendront pourquoi, la démonstration est implacable.

mercredi 31 juillet 2013

Des poches pour la route (6)

Deon Meyer, A la trace
L’Afrique du Sud, avec ou sans Mandela, est un pays qui déborde de ses frontières et offre à Deon Meyer un formidable terrain d’exploration, en marge de la société. Dans ce gros roman dont la dernière partie se raccroche aux trois premières par un spectaculaire rétablissement, il multiplie les intrigues croisées. Guerre des gangs, trafic de rhinocéros cachant peut-être autre chose, bateau suspect chargé d’une cargaison inquiétante, indices d’un attentat d’Al-Qaïda en préparation… Milla, qui découvre le monde du renseignement, rencontre le séduisant Lukas Becker et s’imagine en chemin vers la grande aventure. Mais de quel côté de la légalité ? Les nœuds sont si serrés que la lecture se fait parfois presque à l’aveugle. Mais Deon Meyer ne lâche rien avant la fin.

Paul Fournel, La liseuse
Robert Dubois, éditeur parisien à l’ancienne, sur le point d’être largué par une époque trop rapide pour lui, découvre le livre électronique grâce à une stagiaire. Une révolution, un effondrement qui confirme tout ce qu’il craignait. Il n’est pourtant pas opposé a priori au progrès. Mais son amour du papier est tel qu’il ne retrouve plus le plaisir de lire. Sinon à la fin, quand il se retranche derrière une muraille faite de tout ce qu’il n’a pas eu le temps de lire pendant qu’il était éditeur. Paul Fournel ne prétend pas être semblable à son personnage. Il le montre à un moment où quelque chose se ferme définitivement pour lui. Il en fait un portrait amical, tremblé, dans un amour commun entre Robert Dubois et son créateur pour la lecture. Quel que soit le support.

Pierre Michon, Je veux me divertir
Pierre Michon aime le court et on aime sa manière de faire court. Inspiré par le peintre Watteau, ce texte extrait de Maîtres et serviteurs donne la parole au curé de Nogent et déploie un style somptueux. Devant sa toile, l’artiste ébauche de grands gestes qui finissent en petites touches, comme s’il devait se lancer de loin pour arriver à la précision. L’écrivain pratique la même retenue, précédée d’élans qui semblent devoir nous emporter au-delà du sujet, et y reviennent toujours.

Dominique Manotti et DOA, L’honorable société
Un meurtre empoisonne l’entre-deux tours d’une élection présidentielle française. Il existe une manière simple de se débarrasser du problème : orienter l’enquête vers un groupe d’activistes écolos. Mais les liens entre la politique et l’économique sont assez incestueux pour sentir très mauvais. Bien sûr, toute ressemblance avec des personnages connus ne serait due qu’à l’imagination du lecteur. Imagination bienvenue, qui titille l’esprit pendant tout un roman nerveux et bien informé.

mardi 30 juillet 2013

Des poches pour la route (5)

Fred Vargas, L’armée furieuse
La mie de pain comme arme du crime, ce n’est pas banal. Le sucre comme indice, non plus. Adamsberg, guidé par ses intuitions et opposant une résistance passive à tout esprit de méthode, se trouve face à ces ingrédients. Pour les épicer, les ombres maléfiques qu’une « armée furieuse » désignant des victimes à venir. Et le meurtre d’un grand patron, apparemment sans rapport avec ce qui précède. Sinon que tout est lié dans le flou où baigne l’esprit du commissaire. Ce flou lui va bien.

William Trevor, Cet été-là
Une belle histoire d’amour, fragile et inévitable, irlandaise et universelle, dans les années cinquante et de tous les temps. Ellie et Florian n’avaient rien pour se rencontrer, le hasard et une disponibilité d’esprit – de l’âme, a-t-on envie d’écrire – les ont pourtant rapprochés. William Trevor fait, d’une liaison banale, une œuvre d’une extrême beauté, presque douloureuse à force de livrer ses secrets. On entre dedans par mégarde, on n’en sortira plus.

Isabelle Autissier, L’amant de Patagonie
Un choc de cultures : Emily, orpheline écossaise de 16 ans, se retrouve en Patagonie à la fin du 19e siècle, gouvernante dans la famille d’un pasteur. Participer à l’œuvre de Dieu auprès des tribus locales, apprendre aux enfants les rudiments de la langue anglaise : une noble ambition, partagée par les autres Blancs d’Ouchouaya, comme elle écrit le nom d’un endroit rebaptisé depuis Ushuaia : le bout du monde, un climat âpre et des conditions de vie difficiles. Donc exaltantes.
Mais, si l’on peut espérer faire progresser les Indiens Yamanas vers la civilisation, les préjugés de l’époque marquent clairement les différences : « Sauvage un jour, sauvage toujours », affirmait déjà un capitaine de bateau à Emily. Qui, pourtant, se rapproche d’Aneki en qui elle voit surtout un homme capable de partager avec elle une vie où ils trouveraient un équilibre entre leurs origines. L’ouverture aux autres affichée par le pasteur trouve là une limite infranchissable : fréquenter un de ces sauvages n’a pour lui rien à voir avec une union chrétienne et seul le désir de la fornication doit être à l’œuvre dans l’attirance éprouvée par Emily.
Oser l’aventure, vivre avec Aneki une année d’errance pénible et belle à la fois, ce sera le sommet atteint sur un chemin escarpé au bout duquel la chute s’annonce rude. Isabelle Autissier, dont le roman s’accompagne d’une voix extérieure, place les difficultés sur le plan matériel comme sur le plan moral, les transpose à la génération suivante – un fils est né – et dit, à travers son personnage, l’impossibilité de devenir ce qu’on n’est pas. Emily aurait voulu être une Yamana, posséder les dons qu’une vieille femme a cru déceler en elle. Mais sa volonté de combattre se heurte à la réalité. Et la réalité est brutale, elle parle de possession blanche et de mort pour ceux qui ne l’acceptent pas.

lundi 29 juillet 2013

Des poches pour la route (4)

Joseph Conrad, Amy Foster
Une longue nouvelle où un naufragé ne parlant pas anglais échoue dans un village du Kent. Son aspect rebutant et sa langue incompréhensible en font un objet de frayeur pour la population. Il s’intègre cependant, se marie avec la jeune fille qui avait manifesté de la bonté à son égard mais finit victime de la peur instinctive de l’Autre. Un bijou, dont la puissance risque d’être amoindrie par une préface trop explicative. Il vaut mieux la lire après.

Julien Blanc-Gras, Touriste
Julien Blanc-Gras a rencontré des humanitaires. Il sait que ce n’est pas sa vocation. « Si je ne peux pas sauver le monde, je le raconterai », écrit-il dans un livre où il affirme son ambition de visiter tous les continents, tous les pays. Et il y va, en se moquant copieusement de lui-même, en toute connaissance des limites entre lesquelles il voyage, sans prétendre tout connaître et fasciné par les questions sans réponses. A lire de toute urgence avant de partir. Et même si on reste.

Stewart O’Nan, Emily
Emily n’a plus vingt ans depuis longtemps, elle en est consciente depuis la mort de son mari. Peut-être devrait-elle acheter, d’ailleurs, une voiture plus maniable que la grosse Oldsmobile qui dort dans le garage ? Après Nos plus beaux souvenirs (réédité en même temps), Stewart O’Nan offre à la vieille dame de 80 ans d’autres beaux moments, teintés de la nostalgie de ce qui n’est plus. Jusqu’à une fin en forme de nouveau départ, puisqu’il n’est jamais trop tard.

Chico Buarque, Quand je sortirai d’ici
Plus que centenaire, Eulálio Montenegro d’Assumpção ressasse quelques épisodes de sa vie. Les événements, tragiques pour certains, se superposent les uns aux autres, les époques se mêlent et l’espoir d’un hypothétique futur demeure entier : « Quand je sortirai d’ici », dit-il plusieurs fois… La coulée presque continue d’un récit qui digresse et dont le narrateur radote exerce une irrésistible fascination. Autant que la désagrégation d’une famille qui tombe en ruines.

dimanche 28 juillet 2013

Des poches pour la route (3)

Il y a deux ans, Michaël Ferrier vivait à Tokyo au moment du tremblement de terre qui, dans la foulée, a donné naissance à un tsunami et a provoqué la catastrophe nucléaire que l’on sait. Il raconte et on tremble avec lui. Pas de peur, ou pas seulement. Mais physiquement, car il transpose la réalité dans une langue poétique qui touche le corps autant que l’esprit. Jamais peut-être n’a-t-on subi un séisme et ses conséquences de manière aussi intime. A moins de s’y être trouvé soi-même, bien sûr.

Mons Kallentoft, Printemps
Malin Fors, quatrième saison – La 5e saison, vient de paraître (Seuil). L’inspectrice qui fonctionne à l’intuition est très remontée contre le poseur de bombe à cause duquel deux petites filles sont mortes, puis leur mère. Une banque semble avoir été visée sur la Grand-Place de Linköping. L’attentat est revendiqué par un groupe inconnu dont c’est la première manifestation. Mais les voix des petites mortes guident Malin dans une tout autre direction. Haletant.

Alan Bennett, So shocking !
Il est toujours temps de vivre une sexualité libérée. Mrs Donaldson et Mrs Forbes, les héroïnes de deux courts romans choquants – choquants pour rire – le découvrent en même temps qu’un goût pour la sensualité qu’elles ne se connaissaient pas. Alan Bennett, spécialiste de la littérature médiévale, est aussi, sur un ton très contemporain, un prince de l’humour et des situations cocasses décrites avec élégance. Comme ses autres livres, celui-ci est de premier choix.

Marcel Theroux, Jeu de pistes
Quand il apprend la mort de son oncle Patrick, Damien March se demande d’abord : « Patrick qui ? » Il l’avait presque oublié. Mais sa disparition le conduit à changer de vie, à se poser beaucoup de questions sur cet homme qui fut un écrivain connu et, par un effet de miroir, à se regarder lui-même d’une tout autre manière. En tirant des fils autour de lui, Damien serre des nœuds. Jusqu’à devoir les trancher dans une conversation finale où tout s’éclaire.

samedi 27 juillet 2013

Des poches pour la route (2)

Linwood Barclay, Crains le pire
Syd, dix-sept ans, a disparu. Tim, son père tremble, évidemment. Il vit aussi avec le remords de lui avoir fait une remarque désagréable lors de leur dernier petit déjeuner. Lancé sur des pistes qui se révèlent fausses, Tim découvre un gros paquet de mensonges qui ne sentent pas bon et qu’il a lui-même contribué à installer dans leur vie. Peut-être coupable pour la police (mais de quoi ?), Tim se perd dans le mystère. Plus agréable pour nous que pour lui.

Michel-Ange à Istanbul, ou plutôt à Constantinople comme on le disait alors, pour réaliser un projet de pont dessiné par Léonard de Vinci. C’est la merveilleuse anecdote à partir de laquelle Mathias Enard tisse une toile romanesque à la hauteur de son sujet. Il y a la politique, le rêve, l’art, et surtout la difficile ou impossible rencontre entre des cultures si différentes. Mais de ce choc en apparence incongru naissent des images proches de la perfection. Prix Goncourt des Lycéens 2010.

Francisco Gonzalez Ledesma, La dame de Cachemire
Une chaise roulante abandonnée, le cadavre d’un homme égorgé. Pour commencer. Les ruelles de Barcelone regorgent de mystères que l’inspecteur Méndez, au fond, se passerait bien de connaître. Mais c’est plus fort que lui : au mépris de sa hiérarchie et en suivant des pulsions pas toujours très nettes, il fouine, fouille et trouve. Le romancier espagnol est un maître de la dérive et des vérités à demi énoncées rapidement submergées par d’autres préoccupations.

Kenneth Cook, L’ivresse du kangourou
La nouvelle qui donne son titre au recueil est savoureuse. Le kangourou alcoolique qui y sévit mérite une place au panthéon animal de la littérature. Il n’est pas le seul : les lézards à collerette, un énorme chien et un chat encore plus impressionnant, une autruche et d’autres animaux du bush australien occupent le terrain mieux que le narrateur. Qui, lorsqu’il s’occupe des hommes seulement, n’est pas moins drôle dans sa manière de raconter les choses.

vendredi 26 juillet 2013

Des poches pour la route (1)

En attendant la rentrée littéraire, qu'y a-t-il à se mettre sous les yeux? Non, personne n'a lu tous les bons romans parus depuis le début de l'année - et je ne parle pas de la nuit des temps. Il faut se limiter. Et je reprends, en quelques livraisons, "mes" meilleurs poches des six premiers mois de 2013 - ceux que j'ai lus et dont il n'a pas encore été question dans ce blog parce que, même dans les poches, je n'ai pas tout lu. Que pensiez-vous?

Laura Kasischke, Les revenants
Aux frontières du fantastique, Laura Kasischke continue son exploration de la société américaine, en particulier de sa jeunesse. Le campus d’une petite université a été secoué par la mort accidentelle d’une étudiante. Son petit ami, dit-on, en est responsable. Mais la communauté est encore davantage ébranlée par le retour de Nicole qui rôderait dans les chambres comme un fantôme. A qui l’on devra, peu à peu, le dévoilement d’une vérité peu reluisante.

Avant le film de Robert Redford, le roman, inédit en français, de Neil Gordon. Une réussite totale. Le récit est à plusieurs voix : les protagonistes d’une affaire qui remonte à la guerre du Vietnam et à l’opposition contre celle-ci. Un climat de guerre civile régnait aux Etats-Unis, dans lequel chacun agissait en fonction de ses idées. Au prix de secrets et de tragiques déchirures familiales qu’il faut, des années après, tenter de réparer par l’irruption de la vérité.

Philip Roth, Le rabaissement
Simon Axler n’est plus le comédien qu’il a été. La grâce a disparu. Et en même temps le bonheur de se trouver sur scène, car il est conscient de ses nouvelles limites. Sa lucidité est terrible et lui vaut de s’enfoncer dans la dépression. Philip Roth lui laisse une chance dans un couple improbable. Mais peut-on se sauver de soi-même en exacerbant la sexualité ? Toutes les questions fondamentales du grand romancier américain sont là, en trois actes serrés.

Jean-François Parot, L’enquête russe
Nicolas Le Floch est le James Bond du 18e siècle, à ceci près qu’il sert le royaume de France. Contre, d’ailleurs, la perfide Albion qui lui fait la guerre. S’il ne dispose pas des gadgets sophistiqués de son homologue britannique tardif, son engagement physique et son intelligence très fine sont au même niveau. Il vaut mieux, car il devra enjamber bien des cadavres avant de convaincre le fils de Catherine II de Russie qu’il devrait se ranger du côté du pays où il voyage incognito en 1782.

mercredi 24 juillet 2013

Le prochain lauréat du Man Booker Prize chez Belfond ?

Ce n'est pas encore certain, bien entendu. Mais il se pourrait bien que le lauréat du célèbre prix littéraire britannique - il sera annoncé le 15 octobre - soit à ce moment, depuis presque deux mois, au catalogue des traductions chez Belfond. Encore faudra-t-il avoir passé le cap de la shortlist, le 10 septembre, laquelle se limite habituellement à cinq titres alors qu'il y en a treize dans la longlist publiée hier. (Je vous en épargne l'énumération, le lien est là pour les curieux.) On verra à ce moment. Quoi qu'il en soit, seuls deux des romans appartenant à cette longlist seront à ce moment parus en français, et tous les deux chez Belfond - ils sortent en même temps, le 22 août. Ce qui me permet de faire une brève incursion, grâce aux présentations de l'éditeur, dans la prochaine rentrée littéraire - moins d'un mois, ça se rapproche!

Colum McCann, Transatlantique
1919. Aviateurs vétérans de la Grande Guerre, Jack Alcock et Teddy Brown s’apprêtent à relever un nouveau défi: de Terre-Neuve jusqu’en Irlande, effectuer le premier vol transatlantique sans escale de l’Histoire, à bord de leur machine fétiche, un Vickers Vimy IV. Emily Ehrlich, pétulante journaliste, et sa fille Lottie leur confient une lettre à l’attention de leur famille installée à Cork.
1845. Esclave métis évadé, Frederick Douglass a bravé les flots de l’Atlantique. Après la publication de ses mémoires, il est invité par son éditeur à parcourir l'Irlande, alors frappée par la grande famine. Une jeune domestique, Lily Duggan, sera marquée à vie par la rencontre avec cet homme extraordinaire, que les Irlandais surnomment «The Dark Dandy».
1998. New York-Londres-Belfast-Dublin-Washington-New York: négociateur du processus de paix en Irlande du Nord mandaté par le Président des États-Unis, le sénateur George Mitchell passe sa vie dans les airs. Une spirale infernale, une existence mécanique et paradoxalement vide que viennent parfois illuminer certains petits moments de grâce. Comme sa rencontre avec cette femme malicieuse de quatre-vingt-seize ans, Lottie.
Colum McCann bâtit un pont sur l’Atlantique, entre l’Amérique et l’Irlande, du  XIXe siècle à nos jours. Personnages réels et personnages de fiction déroulent ensemble un long écheveau que tisse chaque voyage, chaque aller-retour dans le temps et dans l’espace. Quatre générations de femmes croisent leurs destins avec ceux de ces héros provisoires, jusqu’en 2011… Hannah a aujourd’hui entre ses mains la lettre qu’écrivit sa grand-mère Emily, jamais remise à ses destinataires, intacte, et qui pourrait peut-être la sauver…

Un sac en plastique échoué sur le sable de la baie Desolation, un de ces débris emportés par le tsunami. À l’intérieur, une vieille montre, des lettres jaunies et le journal d’une lycéenne, Nao. Ruth, romancière en mal d’inspiration, se laisse happer par l’histoire…
Dans un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte sa vie: ado déracinée, martyrisée par ses camarades, mais aussi celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans; de son grand-oncle kamikaze, passionné de poésie; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu’elle veut confier avant de disparaître.
Alors qu’elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s’interroge: et si elle, romancière, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao? Serait-il possible alors d’unir le passé et le présent? La terre et le ciel?
Entre réalité et imaginaire, une rencontre littéraire bouleversante entre deux femmes en quête d’identité. Puisant dans la tradition des «I-Novels» japonais, un roman empreint de questionnements métaphysiques, mais aussi humanistes et écologiques, auquel se mêle une réflexion sur le temps, le langage, la méditation et l’Histoire. En même temps, toute la terre et tout le ciel est une œuvre originale, profonde et pleine d’humour.

Belfond pourrait même être un des acteurs principaux de l'édition française pendant la prochaine rentrée. Car, dans le domaine français, on ne s'y débrouille pas mal non plus, s'il faut en juger par la sélection pour le prix du roman Fnac: quatre titres dont... deux chez Belfond! Les voici eux aussi. Ils seront en librairie dès le 14 août.

Julie Bonnie, Chambre 2
La naissance: le plus beau moment de la vie et pourtant... Lorsqu'elle ouvre les chambres de la maternité où elle travaille comme puéricultrice, Béatrice doute de l'existence qu'elle a choisie. 
Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes. 
Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale. 
Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.
Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu'on lui impose.

Hugo Boris, Trois grands fauves
Le portrait de trois prédateurs: Danton, Hugo et Churchill. Trois héros qui ont en commun d'avoir été confrontés très tôt à la mort, d'avoir survécu et d'y avoir puisé une force dévorante. Trois survivants qui ont opposé leur monstruosité à la faucheuse. 
Trois grands fauves, ou comment défier la mort en trois leçons.
Trois portraits fragmentés et subjectifs, raccourcis saisissants d'une vérité qui échappe aux historiens. Une filiation imaginaire se tisse entre les personnages, dessinant une figure nouvelle. Qu'est-ce qu'un grand homme? Où est son exception?

mardi 23 juillet 2013

Royal Romance plutôt que Royal Baby

Royal Romance, quatre ingrédients dans le verre, bien davantage dans un livre qui avait exigé un peu de patience au début de l’année dernière. Le premier roman de François Weyergans depuis son prix Goncourt de 2005 (« Trois jours chez ma mère ») et son élection, en 2009, à l’Académie française.
Fidèle à sa réputation, François Weyergans s’était fait attendre. Plus de six ans depuis son précédent roman, Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005. Avec une date de parution retardée deux fois, de janvier à mars, le temps aussi de changer le titre puisque le livre annoncé comme Mémoire pleine était devenu Royal Romance. Le titre précédent évoquait, semble-t-il, la saturation d’une mémoire de téléphone. Celui-ci est le nom d’un cocktail dont raffole Justine : « moitié gin, un quart Grand Marnier, un quart fruit de la passion, un soupçon de grenadine ». Le voici réédité au Livre de poche.
Daniel Flamm a beaucoup aimé Justine qu’il a rencontrée à Montréal. Il se souvient d’elle et tente d’écrire pour comprendre ce qui est arrivé entre eux et à chacun d’eux, pourquoi leur histoire a eu lieu (« une expression qui tombe à pic : les lieux auront compté dans le récit  que je m’apprête à faire »), comment elle s’est achevée. Et ce qu’il en reste.
Le début du roman nous en dit un peu plus sur Daniel Flamm, écrivain devenu conseiller artistique d’une papeterie finlandaise dont le patron s’est entiché de lui. Sur le papier, il semble en savoir presque autant qu’Erik Orsenna – auteur d’un livre sur le papier, avec un goût pour le savoir encyclopédique pareil à celui de Flamm. Celui-ci a écrit un ouvrage sur le sel pour lequel il a couru le monde. Avec Weyergans et Orsenna, l’Académie française ne manque pas de curiosité. Ni, pour eux deux en particulier, de sujets de conversation.
Flamm ressemble encore bien plus à Weyergans. Il lui est arrivé de renoncer à écrire un livre à force de retard provoqué par sa fascination pour les informations qui l’envahissent. « L’actualité est l’ennemie de mon travail », écrit-il. Un écrivain serait-il donc condamné à vivre en ermite afin d’éviter les distractions qui le détournent de son travail ? Poser la question n’est pas y répondre. Car ces distractions, ingérées, digérées, deviennent une part importante de la matière romanesque, la part qui relie, pour le lecteur, la fiction au monde.
Repassons par le sel pour revenir à Justine. Celle-ci a inspiré l’héroïne du roman que Flamm consacre au sel : « la jeune femme qui aimait les films pornos, la Québécoise sur qui je vais écrire maintenant quelque chose qui serait à mes romans comme ces bonus qu’on ajoute aux DVD. » Sinon que, dans ce cas précis, le film original n’existe pas et il faut l’imaginer d’après ce qu’en dit la sorte de bonus.
Tout l’art de François Weyergans est là, sur une ligne de fuite qui conduit toujours plus loin en marge du livre qu’il ne fera pas. Le romancier pratique la procrastination pour réussir à en faire une dynamique créatrice. On vogue avec lui où il nous mène, qu’importe l’endroit pourvu que le voyage soit beau, qu’on en rapporte des souvenirs à la pelle.
Donc, parler longuement de Justine ici est peut-être superflu. Puisqu’elle est le sujet affiché du roman, l’essentiel est probablement ailleurs et sa présence est le catalyseur autour duquel s’organisent des éléments disparates. Les lieux, notamment, dont il était question plus haut, Strasbourg, Paris, Montréal. La littérature, de Sterne à Starobinski. La musique, le cinéma, le théâtre – disons-le quand même, Justine est comédienne quand Daniel la rencontre. Sans oublier l’amour, moteur du roman. Et quantité de détails précis, dont tous ne concernent pas le sel ou le papier, qui créent massivement un saisissant effet de réel.

lundi 22 juillet 2013

Je reviens presque tout de suite

J'étais en voyage, voilà, je suis rentré.
Rendez-vous ici pour des retrouvailles, à partir de demain.