dimanche 3 novembre 2013

Le Cri, l'aventure éditoriale vécue par Arnaud de la Croix

Le mois dernier, je vous racontais comment j'avais vécu les débuts des Editions Le Cri, à la triste occasion de leur fin d'activité.
Puisque, après moi, cela a duré trente ans de mieux (la preuve que je n'étais pas indispensable), d'autres personnes ont partagé les époques ultérieures. Parmi eux, Arnaud de la Croix, qui m'envoyait tout à l'heure un texte que je trouve très beau. Il m'autorise à partager avec vous, et j'en remercie vivement.
Le parcours d'Arnaud dans l'édition est trop dense pour être résumé en quelques lignes. Je me contenterai de signaler ses deux derniers livres publiés, Hitler et la franc-maçonnerie, qui vient aussi de paraître en néerlandais, et Outplacement, d'abord édité sous forme de livre numérique chez Onlit Books.
Je lui laisse la parole.

Une aventure

La liquidation – c’est le terme officiel, il me fait penser à une opération de liquéfaction – des éditions Le Cri, une association présumée « sans but lucratif », cette liquéfaction, officiellement annoncée le jeudi 3 octobre 2013, m’affecte bien plus que je ne croyais. Aussi, ce dimanche 6 octobre, j’éprouve le besoin d’écrire ce que j’ai vécu durant ces quelques années, de 1983 à 1987, où je me suis trouvé associé à l’une des seules aventures littéraires qui ait compté en Belgique francophone à la fin du siècle dernier.

Ça peut sembler de la forfanterie, de dire ça, d’autant que c’était une aventure complètement improbable, totalement aléatoire, mais c’est précisément pour ça que les choses ont fonctionné, et je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Contrairement à ce qu’a pu raconter Christian Lutz, le patron, dans les médias, à une époque où ça faisait bien dans le tableau, parce que j’occupais alors une position plutôt enviable dans le petit paysage éditorial local, je n’ai pas fait partie des fondateurs du Cri. Je n’ai pas participé à sa liquéfaction non plus, d’ailleurs.
Partagé, à un peu plus de vingt ans, entre la philosophie, que j’étudiais, la littérature, dont j’étais et suis toujours amoureux, la bande dessinée et la peinture à l’huile, que m’enseignaient un peintre ardennais et le nègre bruxellois de Delvaux, j’avais commis un texte largement autobiographique, au titre évocateur de Je suis encore jeune et triste. Ce titre avait mis mon père en colère (c’était quelqu’un d’assez colérique, je dois dire), m’avait valu une lettre cruelle de l’éditeur Christian Bourgois (« Arrêtez d’écrire sur les décombres des livres des autres. ») et de nombreuses fins de non recevoir plus impersonnelles les unes que les autres. Bourgois me laissait malgré tout entendre qu’à condition de m’y mettre sérieusement, il y avait peut-être un espoir… J’étais résolu à jeter l’éponge, lorsque mon frère cadet me montra une interview parue dans Le Vif : deux jeunes et dynamiques Bruxellois, Lutz et Jacoby – le petit trapu et le grand mince, ces choses-là ne s’inventent pas, difficile de les faire tenir dans la même photographie – y faisaient part de leur enthousiasme éditorial. Quelques ouvrages à la maquette soignée et aux titres alléchants, tels Contes pour petites filles perverses de Nadine Monfils ou Quadrichromie de Pierre Maury, venaient en renfort de leurs propos.
Enthousiasme communicatif : je leur téléphonai depuis Anvers, ma ville d’enfance et d’adolescence, et Jacoby, un adepte du calme intégral, m’invita d’une voix atone à leur envoyer mon manuscrit (c’était un temps où le mail n’existait pas et où on s’écrivait des lettres, d’amour parfois).
Bientôt, Lutz me rappela (il intervenait toujours en second rideau, leur numéro était assez au point) : ils avaient apprécié mon écriture et m’invitaient à une réunion avec d’autres auteurs.
Il y avait là, dans les modestes pièces de la rue Elise, une ambiance de conspiration. Lutz cultivait, sans rien faire ni dire de spécial, sans raison particulière non plus, le mystère. Jacoby, souriant et taciturne, nous observait. Outre deux inconnus qui ont, je pense, bien fait de le rester, se trouvaient là Yves-William Delzenne, dandy et poète, auteur chez l’éditeur Jacques Antoine des Poèmes d’amour persan, et Patrick Delperdange, qui débarquait de sa province comme moi de la mienne.
Christian Lutz m’apparut très vite pour ce qu’il était : ce mélange curieux d’idéaliste et de combinard, de rêveur et d’entrepreneur, de charmeur et d’ours mal léché. Il se proposait de nous réunir, les cinq jeunes pousses, dans un recueil destiné à faire découvrir à un public supposé avide de sensations inédites, rien moins que la nouvelle vague de l’écriture francophone belge. Séduisant. Cependant il nous revenait, en écumant nos parents, amis et relations, de réunir suffisamment de souscriptions pour financer ledit projet.
Echec cuisant : Delzenne, jugeant qu’il ne pouvait se commettre dans pareille entreprise collectiviste, se retira bien vite, et nous ne réunîmes, après plusieurs mois, qu’un nombre réduit de promesses d’achat. Le projet capota.
Entre-temps, Jacoby nous avait photographiés en noir et blanc. Sa marque de fabrique consistait à trépaner par l’image ses victimes plus ou moins consentantes, systématiquement portraiturées jusqu’en haut du front mais jamais plus haut. Entre-temps j’avais été, au sortir de l’historique réunion, prendre un verre avec Patrick et nous étions devenus amis (nous le sommes toujours, je pense). Entre-temps Christian m’avait proposé de créer pour le compte du Cri une librairie, que nous appelâmes Le Cri du Président – parce qu’elle était située rue du Président à Bruxelles -, appellation qui me valut un étrange appel téléphonique de l’ambassade du Chili, époque Pinochet, qui y voyait une allusion au défunt président Salvador Allende.
Dans ladite librairie, je fis quelques rencontres intéressantes : les prostituées du coin y venaient régulièrement, grandes amatrices de lecture (elles ne manquaient jamais l’émission Apostrophes, me disaient-elles). L’un de mes bons clients était le fondateur de Pour, ex-gauchiste devenu patron de presse sportive après sa rencontre rédemptrice avec le quadruple vainqueur belge du Tour de France (je soupçonnais, sans jamais en avoir eu la preuve formelle, le ministre Paul Van Den Boeynants, une des victimes des campagnes de presse de Pour, de les avoir présentés l’un à l’autre – après l’incendie bien entendu accidentel, néanmoins providentiel, dudit journal). Et Thierry Groensteen, lecteur boulimique, qui venait là en voisin et devait bientôt lancer la nouvelle formule des Cahiers de la bande dessinée, à laquelle il m’associa suite à nos longues conversations sur la BD (il n’y avait pas toujours beaucoup de clients dans la librairie).
Je découvris surtout la face cachée de l’iceberg : les rotations, mises en place et droits de retour, notes de crédits et taux de TVA, mécanismes de diffusion et de distribution, bref la vie commerciale du livre. Je découvris aussi que le roman Malpertuis de Jean Ray était épuisé et proposai à Christian de le rééditer. On le fit et ce fut un beau succès.
Aussi Christian m’invita, après une année de ce régime, à rejoindre la rue Elise en tant que directeur littéraire. Un bien grand mot car je me retrouvai parfois à coller des enveloppes, dactylographier des manuscrits, et jouer à l’attaché de presse. Mais je pus mettre la main à la publication de 444 Ocampo Drive, un livre vraiment intéressant où Pascal Vrebos narrait ses entretiens avec Henry Miller, recueillis à l’adresse californienne de celui-ci. Avec La Course des chevaux libres, je découvris que Delzenne n’était pas seulement poète mais un véritable romancier (il publierait bientôt certains de ses livres chez Actes Sud, autre maison fondée par un Belge, ceci dit Lutz est d’origine luxembourgeoise) et nous devînmes amis (nous le sommes toujours). Je fis la connaissance de Gaston Compère, un vrai grand écrivain et un homme vrai. C’est à lui, respecté de tous, que je fis ma première remarque au sujet de l’un de ses textes : il le prit avec sagesse et me remercia. Il m’encouragea, le premier, à poursuivre dans cette voie, à exercer vraiment le métier de directeur littéraire, c’est-à-dire de premier lecteur, dont le regard vierge peut aider l’auteur à revoir son texte.
Je me souviens d’avoir édité Place de Londres de Patrick Delperdange et Anita Van Belle, un roman policier qui mettait en scène les habitants de ce quartier populaire de Bruxelles – certains se reconnurent aisément – où habitait Patrick à l’époque. Avec Mauthausen Dachau d’Arthur Haulot, j’initiai une collection de documents qui vint étoffer le catalogue de la maison.
Ce catalogue, où le poète André Miguel voisinait avec Nadine Monfils ou Thilde Barboni, nous ressemblait : il procédait de l’empirisme et de l’éclectisme, et c’est pourquoi il fit vraiment bouger les choses, infusa un sang neuf dans un paysage plutôt morose. Je convainquis Thomas Owen, auteur fantastique réputé, d’écrire une suite à Malpertuis de son maître Jean Ray. Les héritiers de ce dernier refusèrent. Dommage, je pense qu’Owen nous aurait concocté une surprise de taille.
Je fis la connaissance, au détour d’un couloir ministériel, du terrifiant et ridicule Washburn (prononcer Ouachbeurne). Ce sosie, au physique, du comique Patrick Topaloff, régnait en maître dans l’attribution des aides à l’édition. Qualifiant ceux qui se dressaient sur sa route de « petits fachistes », il ne jugeait véritablement littéraire, et donc digne d’être subventionné, que ce qui correspondait à sa définition très précise de la « belgitude ». Cette définition s’étalait au long d’une prose ingrate, dans sa préface au recueil collectif intitulé Valises pour une histoire de nos lettres. Ladite préface occupait plus de la moitié du volume en question, le reste étant dévolu à de petites notices consacrées aux écrivains labellisés littérairement corrects. Cette définition devait tout ou à peu près à Goldman – pas le chanteur, non, l’adepte oublié de la sociocritique – et décrétait que, la Belgique étant un petit pays artificiellement créé et profondément divisé, un pays en mal d’identité, eh bien, ceci ne pouvait se traduire que par une littérature du manque, trouée de blancs, zézayante et lacunaire…
Tout ce qui échappait à cette définition ne méritait tout simplement pas d’exister. Il fallut des années pour mettre fin à la toute-puissance de ce Pol Pot de nos lettres. Il paraît que son fantôme erre encore dans les couloirs de quelque ministère, éternelle et spectrale balise pour l’imprudent qui s’aventurerait en dehors des sentiers autorisés par ses soins… Il a rédigé de rares mais extraordinaires recueils de poèmes, publiés dans une prestigieuse maison parisienne, avec l’aide ministérielle comme il se doit.
Je me rendis plusieurs fois au Québec avec Christian, sous la houlette de Vander, le diffuseur de nos livres, un homme d’affaires avisé, haut en couleurs (je ne dirai pas caractériel), qui devait donner à la Foire du Livre de Bruxelles ses lettres de noblesse. Là, en compagnie de Jacques De Decker, le dernier encyclopédiste, de Thilde Barboni, de Nadine Monfils, entre Salon du Livre de Montréal et cabane à sucre, je fis la connaissance de Jean-Claude Lalanne, Béarnais exilé au Canada, écrivain de talent, et de l’éditeur Benoît Patar, chaleureux, philosophe, cinéphile et dévot. Nous co-éditâmes Lalanne, qui vint ensuite habiter Bruxelles. Nous devînmes amis (nous le sommes encore, je pense).
Lorsque finalement je quittai Le Cri, j’eus le plaisir d’éditer plusieurs de ces auteurs chez Duculot, puis chez Casterman. De loin en loin, je suivis l’évolution de Christian. Le terrible Washburn à présent hors jeu, il eut enfin accès à la manne – toute relative – des subventions officielles. Ce qui se paye, bien sûr : on vit Le Cri s’adonner soudain à la publication d’obscurs bulletins académiques et à la redécouverte d’auteurs oubliés, empoussiérés, qu’il valait peut-être mieux laisser sommeiller. Lutz continuait parfois aussi à jouer les découvreurs : poursuivant le travail entrepris avec Delzenne, mettant en lumière Xavier Deutsch, éditant un roman de Jean Van Hamme ou rééditant avec soin Maeterlinck et à petit prix les Harry Dickson de Jean Ray, mettant à la portée du public francophone les articles provocants du nationaliste flamand Bart De Wever.
Nous avions même fini par nous réconcilier.
Et c’est là, au moment de la liquéfaction, lorsque les héros, fatigués, s’assoupissent, que me revient un souvenir singulier. De la complicité qui nous unit, Christian et moi, pendant ces années-là, ce souvenir est pour moi le plus fort. Il m’aida aussi à prendre mes distances vis-à-vis de lui, qui m’avait mis le pied à l’étrier, et à vivre d’autres aventures.
Sous la présidence de Vander, la Foire du Livre de Bruxelles, à laquelle nous collaborions de près Christian et moi, menait une politique de prestige. Notamment, en invitant chaque jour à ses frais un écrivain de notoriété internationale. Nous avions appris qu’Anthony Burgess, l’auteur d’Orange mécanique et des Puissances des ténèbres, serait l’un de ces auteurs-vedettes. Avec l’accord tacite d’un autre des organisateurs de la manifestation, l’éminent Jean-Jacques Schellens, qui avait été l’éditeur de Bob Morane chez Marabout, nous kidnappâmes littéralement Burgess pour un soir.
A l’auberge uccloise où nous l’emmenâmes avec sa femme (la seconde, la première, nous laissa-t-il entendre, était décédée des suites de l’alcool absorbé après avoir vécu une scène très semblable à la scène du viol dans Orange mécanique), Burgess faucha subrepticement la carte, plutôt luxueuse, qui représentait le banquet peint par Brueghel. Il se répandit en un feu d’artifice de jeux de mots tarabiscotés et en anecdotes personnelles assez inventives. A l’en croire, il avait participé au Débarquement de Normandie puis, dans la foulée, traversé la Belgique entière à pied.
Christian et moi souhaitions qu’il préface un livre que nous écrivions ensemble… Il accepta.
J’avais passé une très belle soirée. Cependant Christian était déçu. Je compris qu’il s’attendait à ce que Burgess, la star, le Nobel en puissance, jette des éclairs par les yeux et des étincelles par les oreilles. Or c’était un homme, avec ses faiblesses, et c’est précisément ce qui, à mes yeux, le rendait attachant : il ne trichait pas. Plus profondément, Christian avait élaboré une représentation bien particulière de ce qu’était un artiste, un vrai, et c’est pourquoi Burgess l’avait déçu. Ainsi, à l’Ecole Européenne de Bruxelles, Christian avait voisiné avec Dick Annegarn et, à l’entendre, le chanteur composait sans le moindre effort. Ca lui tombait tout cuit du ciel. Que le musicien Prince, les écrivains Compère ou Burgess procèdent à un labeur toujours recommencé, à des exercices infinis, c’était pour lui inacceptable et inconcevable. Je pensais exactement le contraire. Même si l’élégance suprême de l’artiste consiste précisément à dissimuler son travail aux yeux du public.

Albert Cossery, cent ans d'éloge de la paresse

Le 3 novembre 1913, il y a cent ans, Albert Cossery naissait au Caire. L'occasion d'une réédition augmentée de Mendiants et orgueilleux. L'occasion aussi de rendre hommage à un écrivain solaire et solitaire...
C’est une bombe qui explose lentement, la destruction est massive. Après Albert Cossery, il n’y a plus guère de place pour l’ambition, le travail, l’argent, les fondements de notre époque sont ébranlés à jamais. A condition, bien entendu, de lire l’écrivain égyptien dont l’œuvre reste partagée par un nombre réduit de lecteurs – mais fidèles, transmettant ses livres comme des biens précieux. A condition, aussi, d’être touché par la grâce de ses Fainéants dans la vallée fertile, de ses Mendiants et orgueilleux, de ses Hommes oubliés de Dieu. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour n’être pas touché, ceci dit.
Joëlle Losfeld, qui avait déjà réédité tous ses livres entre 1993 et 2000, leur a offerts en 2005, en même temps qu’à leur auteur (trois ans avant sa mort) la consécration d’œuvres complètes. Soit 1200 pages de bonheur pris sur le temps d’un homme qui, il est facile de l’imaginer ainsi, a dû toujours préférer la vie à l’écriture. Et n’a donc distrait que le minimum de semaines et de mois nécessaires à la rédaction de huit fictions plongées dans un réel très éloigné de nos préoccupations habituelles – par conséquent d’autant plus indispensables.
Dans l’ordre où ont été placés les ouvrages, les premiers mots du premier (Mendiants et orgueilleux) sont à n’y pas croire quand on y revient après une longue traversée quasi somnambulique de l’ensemble : « Gohar était réveillé à présent ». Car il est ici peu de choses aussi importantes que le sommeil, dont semble dépendre au premier chef la qualité de la vie. Sa valeur atteint des sommets avec Les fainéants dans la vallée fertile, où Galal semble un héros parce qu’il dort sans cesse.
Dans ce roman, le travail est d’ailleurs une hantise. Rafik a renoncé à se marier parce qu’il aurait dû gagner sa vie. Et, à Serag qui voudrait trouver un emploi, il inocule goutte à goutte, comme un poison, une image du travail qui vous dégoûterait le plus industrieux des hommes. « Dieu est avec les paresseux », dit Rafik.
Le travail est décidément bien incongru. Il vaut mieux mendier pour survivre d’une maigre pitance, semble-t-il. Voire même voler. Et quant aux femmes, surtout si elles sont jeunes et jolies, pourquoi ne se prostitueraient-elles pas pour autant qu’elles n’en soient pas dégoûtées ?
Ah ! certes, tout cela n’est pas d’une absolue moralité. Mais il faut bien voir comment l’extraordinaire force d’inertie de ses personnages permet à Albert Cossery de résister à tous les pouvoirs. Quel moyen de pression possède-t-on en effet sur quelqu’un qui n’a rien, que peut-on lui enlever – sinon la vie, et celle-ci est de toute manière si brève…
« Il faut choisir, dit Gohar. Le progrès ou la paix. Nous avons choisi la paix. »
Plus qu’un art de vivre, il s’agit bien d’une philosophie, que l’auteur développe au fil des livres et applique à différentes situations. Dans La violence et la dérision, il oppose deux méthodes de lutte contre un gouverneur qui aime l’ordre. Jugez-en plutôt : « L’ambition du nouveau gouverneur était d’assainir les rues et de les préserver de tout ce qui pouvait entacher leur honneur ; il parlait des rues comme de personnes morales. Aussi, après les prostituées, les vendeurs aux terrasses des cafés, les ramasseurs de mégots et autres coquins de moindre importance, il s’était attaqué aux mendiants, cette race pacifique mais si fortement enracinée dans le sol, qu’aucun conquérant avant lui n’avait réussi à l’exterminer. »
Contre ces abus d’autorité, Taher veut utiliser la violence et Heykal, la dérision. Celle-ci est à l’évidence plus efficace mais la violence a le dernier mot et fait du gouverneur honni « une victime, un exemple glorieux de civisme et de sacrifice pour les générations futures, perpétuant ainsi l’éternelle imposture. »
De cette imposture du pouvoir, Albert Cossery ne joue jamais. Il est résolument du côté des faibles, des pauvres. Sachant que, de toute manière, leur inébranlable patience finira par avoir raison de tous les obstacles. Pas de révolte. Mais pas de soumission non plus. Un chemin étroit vers le bonheur immédiat – et pour demain, on verra bien. Ses livres grouillent de personnages qui forment une immense famille haute en couleurs, et où on crie parfois. Mais cela fait des quantités d’histoires à raconter, qui se répandent dans les rues comme autant de bonnes affaires.
Puisque les affaires, on l’aura compris, ne sont pas ce qui le préoccupe. Mais bien la magie d’instants partagés, dans le foisonnement d’une humanité réconciliée avec ses véritables besoins.

samedi 2 novembre 2013

Et toi, tu regardes la télé ?

Chère cousine,

Regrettes-tu, toi aussi, le temps où Bernard Pivot faisait la pluie et le beau temps dans les librairies le samedi matin? Il y avait d'autres émissions sur les livres, mais on ne parlait que de lui. Tu me diras: maintenant, on ne parle plus d'aucun présentateur d'émission sur les livres. Parce qu'il n'y en a plus? Disons qu'il n'en existe plus qui soit l'institution de référence que nous avons connue. Ce n'est pas le désert pour autant, me disais-je en survolant les programmes de la semaine. L’œil tiré du côté d'Arte qui entame, mercredi (mais à 22h30 hélas!) la diffusion d'une "collection" de documentaires. Elle s'ouvre avec l’Irlande de Robert McLiam Wilson, Edna O’Brien, Robby Doyle et Colm Tóibín. L'Italie, l'Angleterre, l'Espagne et la Hongrie seront les étapes des prochains numéros. Le projet, ambitieux, ne devrait pas s'arrêter là et a la prétention (justifié, semble-t-il, de faire découvrir des pays, des cultures, à travers le regard des écrivains).
Bien, mais il ne s'agit pas d'une émission régulière, au contraire de La grande librairie avec laquelle François Busnel, qui m'horripile par l'intensité de ses fausses convictions, nous convoque devant le poste chaque jeudi soir, direction France 5. La semaine prochaine, le jeudi sera daté 7 novembre, jour du centième anniversaire de la naissance d'Albert Camus. On en parlera, c'est prévisible et en même temps cela fait toujours du bien.
Un autre rendez-vous régulier? Euh... On n'est pas couché, peut-être, ou Le grand journal?
L'ère du divertissement est bien installée dans les cerveaux et, ce soir, qui pourra dire si Nicolas Bedos est présent chez Laurent Ruquier comme chroniqueur ou pour faire la "promo" de La tête ailleurs, paru cette semaine? Le mélange des genres est tel qu'un écrivain se doit de faire le clown pour essayer de rendre son livre présent. Attention, je n'ai pas dit que Nicolas Bedos était un écrivain, non plus, faut pas exagérer...
Chez Antoine de Caunes, il y avait bien un invité "littéraire" dans la dernière émission que je trouve sur le site (non, je ne regarde pas): Frédéric Mitterrand était venu parler de La récréation. Ah! bon?
Quoi d'autre? La pastille quotidienne d'Olivier Barrot intitulée, selon les cas, Un livre, un jour ou Un livre, toujours? Quand je tombe là-dessus, je m'endors après 30 secondes.
De temps à autre, je croise un débat entre gens informés sur Public Sénat, comme l'autre jour autour de Simenon. Je vois dans les programmes quelques émissions qui devraient attirer l'attention comme, lundi prochain sur France 3, Les mots comme des pierres (à 23h45!), un portrait d'Annie Ernaux.
Et probablement, si je prenais la peine d'éplucher mieux les grilles des différentes chaînes offertes à mon (petit) appétit de téléspectateur, trouverais-je d'autres occasions de m'arrêter quelques instants sur mon canapé. Sans nécessairement m'enfuir comme je le fais devant les apparitions d'un célèbre libraire de référence au discours critique pour le moins léger...
Alors, l'offre est-elle abondante? pauvre? suffisante? indigente? Ma foi, je n'en sais rien. Mais je sais une chose: neuf fois sur dix, au lieu d'entendre un animateur, voire un journaliste, mettre un écrivain à la question (ou lui demander de marcher sur les mains), je préfère éteindre la télé et ouvrir un livre.
Et toi, chère cousine que j'embrasse?
Ton cousin.


vendredi 1 novembre 2013

Fin de parcours pour SAS et Gérard de Villiers

Gérard de Villiers, 83 ans, vient de mourir. Il avait écrit exactement 200 volumes des aventures internationales, musclées et érotiques, de Son Altesse sérénissime Malko Linge, plus connu par les initiales S.A.S. (La vengeance du Kremlin, qui vient de paraître en octobre, était le n° 200 de la série.) Quatre fois par an, il déboulait dans les librairies, surtout dans les gares et les aéroports. Destination : un coin de la planète en ébullition. en juin, c’était Kaboul, encore pour une de ces missions que la C.I.A. ne peut pas accomplir elle-même. Il avait fallu deux volumes pour la raconter, la faire échouer, mettre Malko en grand danger et l’équilibre de la région en péril. Sauve-qui-peut à Kaboul, en effet...
Les Américains voient d’un mauvais œil l’avenir d’un Afghanistan où Hamid Karzai envisage de rester au pouvoir par l’intermédiaire d’un proche qui serait le prochain président. Ce n’est pas acceptable : il faut l’éliminer. Et la sale besogne sera pour Malko, qui part à reculons.
Car Malko possède une éthique, ce dont les lecteurs ne s’étaient peut-être pas suffisamment rendu compte. Et cette mission choque son éthique : assassiner un président, quand même… Mais il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot. Pour apaiser sa conscience, il ne se fera pas payer cette fois-ci. Les réparations de son château en Autriche attendront.
De l’Afghanistan, de son pouvoir corrompu, du rôle des Talibans, du trafic de drogue, le romancier va tout nous dire, tout nous apprendre. Intronisé en janvier par le New York Times meilleur décodeur des sacs de nœuds les plus indéchiffrables, bénéficiant depuis ce moment d’une considération nouvelle, Gérard de Villiers ne peut plus être lu qu’avec respect. Le respect qu’on éprouve pour l’oracle qui a annoncé, dans plusieurs romans, des faits apparemment imprévisibles : l’assassinat de Sadate, celui de Rafiq Hariri, une tentative d’élimination de Bachar al-Assad…
Entre les analyses de la C.I.A. et les alliances de circonstance, Sauve-qui-peut à Kaboul ne foisonne pourtant pas de révélations spectaculaires. On découvrira que les Afghans sont plus retors que les Américains : une question de culture. Que les Talibans peuvent redevenir des alliés. Que la main droite d’Obama préfère parfois ne pas savoir ce que sa main gauche a signé. Ou que les routes ne sont pas sûres aux environs de Kaboul…
Des ingrédients que tout auteur de thriller qui se respecte utiliserait à peu près de la même manière. Peut-être d’ailleurs dans une perspective plus cohérente. Ici, les faits et les phrases s’enchaînent à toute allure, sans souci stylistique. Seule la vitesse de la narration fait vaguement tenir tout cela ensemble.
Des tentatives d’humour tombent à plat, chaque fois qu’un ange passe pendant une conversation : il essaie de garder son sérieux, se voile la face, il s’enfuit, effrayé, il a les ailes en berne, etc. L’humour involontaire est plus efficace avec, par exemple, une réflexion de Malko : « Le monde du renseignement était impitoyable, broyant les individus comme dans une meule. Il aurait dû le savoir, mais se laissait chaque fois surprendre. » Au 199e volume de ses aventures ! Ce garçon n’apprend décidément pas très vite…
Passons sur l’usage intempestif du verbe « rafaler », dont le seul mérite est d’être aisément compréhensible, ainsi que sur d’inévitables remarques douteuses (des Japonaises « hideuses aux jambes arquées »), pour en venir à la promesse implicite faite dès la couverture des livres : la présence de scènes sexuelles torrides. Elles sont surtout mécaniques, jusque dans la description. Malko s’enfonce toujours « jusqu’à la garde », la santé est excellente, merci pour lui. Eros et Thanatos font bon ménage, c’est bien connu, l’auteur le rappelle au cas où nous l’aurions oublié.
Dans les dernières lignes, Malko Linge se dit qu’il va regretter l’Afghanistan. Pas nous.

Et alors, cet Astérix ?

Impossible de ne pas le voir, de ne pas en entendre parler, de ne pas croiser des avis divers, pour et contre, bref, impossible de l'ignorer. Et je ne dirai rien des chiffres annoncés pour le tirage. Ils sont monstrueux et constituent par eux-mêmes la meilleure promotion du nouvel album.
Astérix chez les Pictes, trente-cinquième aventure des irréductibles Gaulois, est-ce que ça vaut le coup?
Bon, ça dépend de ce qu'on cherche - un peu comme à chaque fois avec un livre, quel qu'il soit. Jean-Yves Ferri et Didier Conrad ont rempli leur contrat à la perfection s'il s'agissait de donner aux fans d'Astérix et Obélix une histoire et un graphisme qui ressemble à tout ce qui'ils ont déjà lu, aux meilleurs des 34 albums précédents. Il n'y a de surprises que minuscules, dans les détails, dans des jeux de mots nouveaux inspirés d'expressions que Goscinny et Uderzo ne pouvaient pas connaître. Buzz, bug ou l'énorme Afnor (celui-ci, si, il existe depuis longtemps) font quelques apparitions, et on se dit qu'Astérix est un peu comme un dictionnaire qui accueille, pour chaque millésime, des mots entrés récemment dans l'usage. Un reflet de l'air du temps, en somme.
Les gags récurrents n'ont pas été oubliés, le poisson est frais, le barde casse les oreilles, les Romains et les pirates se font démolir, le chef du village expérimente une technologie nouvelle et pas tout à fait au point, bref, on est en pays de (re)connaissance. Et c'est à partir de ces bases solides que l'on peut partir explorer la pays des Pictes, inventeurs des pictogrammes (leur usage, qui ne pouvait mieux tomber, est une des belles trouvailles de l'album) et grands consommateurs de l'eau de malt. Obélix ne supporte pas davantage, surtout en mangeant, les airs du barde picte que ceux du barde gaulois - celui du village où on vit en kilt s'appelle MacKeul et peut demander: "Quoi, MacKeul, qu'est-ce qu'il a, MacKeul?", d'autant que ses traits ne nous sont pas inconnus.
Le dosage entre les éléments de la tradition et les apports nécessaires à chaque nouvel album est très équilibré. En ce sens, Astérix chez les Pictes est une réussite. Quant à ceux qui espéraient une révolution, ils en seront pour leurs frais. C'était à prévoir: on ne modifie pas en profondeur une série de ce genre, surtout quand elle est aussi (surtout?) une extraordinaire machine à cash.

jeudi 31 octobre 2013

Kerouac et Burroughs à quatre mains

Il n’y en avait, depuis quelque temps, au moment de la sortie de ce livre, que pour Jack Kerouac. Le rouleau original de Sur la route, l’adaptation au cinéma, un roman inédit datant de 1942 et pas encore traduit (The sea is my brother). Et en français, un autre roman, écrit en 1945 à quatre mains avec William S. Burroughs, à une époque où aucun des deux n’avait encore publié. Mais ils étaient amis. Allen Ginsberg appartenait au même groupe, avec quelques autres, dont Lucien Carr et David Kammerer. Le 14 août 1944, Lucien tue David. Dans le roman, Philip tue Al. Les personnages d’un fait divers qui fut à l’époque abondamment commenté par la presse et repris ensuite par plusieurs écrivains ne changent à peu près que d’identité. Pour le reste, ils ressemblent beaucoup aux originaux. A tel point qu’il a fallu attendre la mort de Lucien Carr, devenu entretemps un journaliste brillant, pour exhumer le manuscrit. Paru en 2008 aux Etats-Unis, le voici, avec son titre énigmatique : Et leshippopotames ont bouilli vifs dans leur piscine. Dans le livre, la phrase, prononcée avec une « onction réjouie », est attribuée au présentateur d’un journal entendu à la radio. Elle fait partie du décor : New York dans les années quarante, une ville hantée par une bande de jeunes gens désœuvrés mais ambitieux sur le plan culturel. Quand ils ne boivent pas, ne se droguent pas, ne baisent pas, ne se bagarrent pas, ce qui les occupe quand même une bonne partie du temps, ils lisent, vont au cinéma ou discutent en attendant de s’engager, pour quelques-uns d’entre eux, sur un bateau qui partirait vers la France où la guerre se termine.
L’atmosphère générale n’est pas fondamentalement différente de celle qui a fait la réputation de Sur la route. Il s’agit davantage de se chercher que d’affirmer, en prenant quelques risques du côté de la marginalité. Les deux auteurs se cherchent aussi du côté de l’écriture, empruntant un peu au roman noir de leur époque. Et créant entre eux une émulation qui sert leur livre.

mardi 29 octobre 2013

Et si l'académie Goncourt avait raison ?

Ma cousine sait depuis longtemps que Jean-Philippe Toussaint est le véritable favori, malgré tout ce qu'on dit (je m'inclus dans ce "on") à propos de Philippe Lemaitre. Mais ils ne sont pas les seuls candidats encore en lice puisque Karine Tuil et Frédéric verger les accompagneront, en pensée au moins, lors du dernier débat qui précédera, lundi prochain, l'annonce du lauréat (ou de la lauréate) - et le déjeuner en compagnie de celui-ci. Si on me demandait mon avis (ce qu'on se garde bien de faire, rassurez-vous, je partagerais bien le Goncourt 2013 en quatre. Tous ces livres sont pétris de qualités certes différentes mais qui en font de la haute littérature.
Je n'ai pas lu en revanche les cinq titres qui viennent de disparaître de la sélection mais ceux que j'ai lu me semblaient légèrement inférieurs. Et si l'académie Goncourt avait raison, au fond?
Voici donc leur dernière liste:

  • Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  • Jean-Philippe Toussaint, Nue (Minuit)                                    
  • Karine Tuil, L’invention de nos vies (Grasset)
  • Frédéric Verger, Arden (Gallimard)

Rendez-vous le 4 novembre à 12h45...

La dernière sélection du Prix Renaudot

Cette semaine, quelques jurys de grands prix littéraires procèdent aux derniers ajustements de leurs listes restreintes. La dernière sélection du Renaudot a été publiée hier, celle du Goncourt est annoncée pour aujourd'hui. C'est dramatique (pour moi): il reste un joli paquet de romans que je n'ai pas encore lus dans cette liste:

  • Philippe Jaenada, Sulak (Julliard)
  • Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  • Chérif Majdalani, Le dernier seigneur de Marsad (Seuil)
  • Yann Moix, Naissance (Grasset)
  • Etienne de Montety, La Route du salut (Gallimard)
  • Romain Puértolas, L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea (Le Dilettante)

Pierre Lemaitre, cité partout comme le favori du Goncourt mais attendons tout à l'heure pour être certain qu'il sera encore en course - probablement) pourrait, comme cela arrive de temps en temps, être le premier choix du Renaudot. Et ce jury préparerait alors un deuxième choix (ce qui ne veut pas dire un moins bon livre) si l'académie Goncourt vote pour son roman aussi lors de la délibération finale.
Il est amusant de voir que le jury du Renaudot est, il s'en est fait une spécialité, le plus fantaisiste dans sa manière de sélectionner - ou pas, un titre qui n'avait jamais été cité remportant parfois la palme. Hier, on a applaudi bien fort au retour de Romain Puértolas, dont je vous avais parlé le jour de la sortie de son premier roman. Retour, oui, car il était présent dans la première sélection, avait été écarté de la deuxième et fait donc une nouvelle apparition dans l'ultime sélection. Intéressant... mais peut-être pas aussi significatif qu'on pourrait le penser. ceci dit, s'il recevait le Renaudot, je serais plutôt heureux: j'aime son livre et, bien que cela ne devrait avoir aucun rapport, l'écrivain est sympa. (Voyez comme on retombe facilement dans les ornières de la facilité qui consiste à déborder du livre pour englober son auteur dans le jugement.)
Le Renaudot, c'est aussi un prix de l'essai. Pierre Jourde vient d'être écarté, c'est dommage (mais il a, c'est vrai, déjà reçu le Prix Jean Giono et c'est peut-être la raison pour laquelle le Renaudot n'en tient plus compte). Restent trois ouvrages:
  • Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Proust (Plon)
  • Gabriel Matzneff, Séraphin c'est la fin (La Table ronde)
  • Lydie Salvayre, Sept femmes (Perrin)
Un dictionnaire épatant, un écrivain sulfureux, une grande de chez les grandes... Un choix intéressant, en tout cas.

dimanche 27 octobre 2013

Proustologie

Chère cousine,

Faut-il attendre le 14 novembre pour lire ou relire Du côté de chez Swann, publié à cette date, mais en 1913, dans une édition à compte d'auteur et bourrée de coquilles? Tant de coquilles et d'incorrections que Paul Souday, le feuilletoniste littéraire du Temps, s'en donnera à cœur joie dans l'édition du 10 décembre...
Il n'y a, en réalité, pas de pire moment qu'un anniversaire pour retourner vers les grandes œuvres. Spécialistes et amateurs éclairés se relaient pour fournir, à jet continu, études, analyses, impressions, relectures, que sais-je... Si l'on veut se tenir informé de l'actualité de la librairie, ces livres-là prennent le pas sur les textes et les auteurs dont ils parlent. Et le temps manque - qui ne se retrouvera jamais, celui-là, contrairement au basculement de l'heure d'été à l'heure d'hiver et inversement qui fait perdre et gagner, dans le sens où tu voudras, soixante minutes - pour se couper de la rumeur du monde et retrouver sereinement l'écriture proustienne.
La bibliothèque consacrée à Marcel Proust va donc s'augmenter de quelques volumes - s'en est déjà augmentée depuis la fin du mois d'août, avec le copieux Dictionnaire amoureux de Proust que père et fils Enthoven ont publié à ce moment. Parmi les autres publications, trop nombreuses pour être lues toutes, je retiens le livre de François Bon, Proust est une fiction, dans lequel je me perds avec délices ces jours-ci, trouvant souvent du plaisir aux regards décalés de l'auteur. Et je lirai aussi l'ouvrage de Claude Arnaud qui réussit à célébrer un double anniversaire dans Proust contre Cocteau.
Ce qui fait, à la louche, 1.250 pages - au lieu de 1.250 pages d'À la recherche du temps perdu, pas de quoi épuiser ce majestueux ensemble, mais quand même d'y avancer loin et de ressentir par soi-même, au lieu de le faire par le truchement des commentateurs, ce que représentent les grandes vagues et les petits frémissements de ce texte majuscule, souvent abordé par bribes - et c'est déjà formidable - alors qu'il faudrait s'y plonger totalement, couper Internet et la téléphone, ne plus rien faire d'autre... Mais, bon, tu sais comme moi à quel point ce vœu restera pieux.
Mais toi, toi qui n'es pas, comme moi, liée aux mouvements fébriles de l'édition, pourquoi ne te donnerais-tu pas une semaine ou deux, au moins, de cette liberté-là qui ne ressemble à aucune autre et te laisserait le sentiment d'avoir dirigé ta vie à ta guise pendant cette période?
Te lanceras-tu? Même de loin, je te sens peu convaincue, te disant que le moment viendra, plus tard... Et s'il ne venait jamais? Crois-moi, tu devrais.
Bien sûr, tu n'en feras qu'à ta tête, comme d'habitude. Et tu auras raison.
Je t'embrasse,
ton cousin.


samedi 26 octobre 2013

Michiel Heyns saisit Henry James au travail

Entre 1907 et 1909, pendant que se déroule le roman de Michiel Heyns, Henry James prépare l’édition américaine de ses œuvres complètes qui doit, pense-t-il, lui apporter gloire et fortune. Il sera loin du compte mais peu importe. Dans cette période de travail intense, l’écrivain ne se contente pas de corriger ses livres. Il leur ajoute aussi des préfaces destinées à éclairer le lecteur sur les intentions placées dans tel ou tel texte. Si bien que sa production d’alors est le socle théorique à travers lequel on peut le lire – un socle paradoxalement glissé a posteriori sous la construction…
Pendant ces presque deux années, Frieda Wroth (qui s’appelait en réalité Theodora Bosanquet) est la proche collaboratrice du maître. Elle est La dactylographe de M. James et son point de vue sur les événements sera le nôtre. Le lecteur est placé quelques marches sous le génie, contraint de le considérer de près mais en contre-plongée, ce qui en accroît la grandeur tout en montrant des détails moins glorieux. Frieda ne comprend pas, par exemple, comment cet homme acharné à terminer l’œuvre qu’il dicte se laisse convaincre par son frère William d’assister aux conférences que celui-ci donne à Oxford. Et moins encore comment il accepte d’être envahi par les visites de l’encombrante Edith Wharton – « Elle l’avait vue plusieurs fois, triomphale occupante de Rye – klaxonnant dans sa grande automobile, faisant cliqueter ses bijoux, riant sans modération, traînant Mr James autour du jardin comme un vieux chien qui a besoin d’exercice, donnant ses instructions à Mrs Paddington pour les repas, et même disant à Frieda quelle sorte de ruban acheter pour la Remington ».
Frieda ne se contente pas d’observer avec son œil vif, ni de précéder parfois, en esprit, les mots de Henry James lors de la dictée. Elle vit, aussi, et non sans ambitions. Elle est séduite par un jeune ami de l’écrivain, Morton Fullerton (il deviendra l’amant d’Edith Wharton), qui la manipule pour récupérer, dans les papiers de son employeur, des lettres compromettantes. Elle s’intéresse à la transmission de pensée, très en vogue à l’époque, pour laquelle elle manifeste des dons singuliers, les doigts courant alors d’eux-mêmes sur la machine afin d’établir un dialogue avec la personne absente…
Surtout, Frieda aimerait publier elle aussi des livres. Son imagination lui fournit une abondante matière romanesque, sortie de la plume habile de Michiel Heyns. L’écrivain sud-africain, probablement aidé par des études faites en partie à Cambridge, a parfaitement assimilé le contexte britannique dans lequel vivait Henry James, lui-même venu d’ailleurs puisque, faut-il le rappeler, il était américain. La dactylographe de M. James est un livre d’une grande intelligence à travers lequel se transmet la vibration continue qui anime un artiste au travail, vibration partagée par une dactylographe. Encore ne pense-t-on plus un instant, après avoir lu le roman, à définir Frieda par sa fonction.

jeudi 24 octobre 2013

L'Académie française choisit de plonger avec Christophe Ono-dit-Biot

Premier grand prix littéraire de la saison, le bien nommé Grand Prix du roman de l'Académie française vient de choisir son lauréat 2013: Christophe Ono-dit-Biot, pour Plonger, son cinquième roman.
Christophe Ono-dit-Biot n’est pas allé chercher très loin le modèle de César, le narrateur de Plonger : semblable à lui, son personnage est journaliste culturel dans un magazine d’importance, il connaît tout le monde et tout le monde le connaît, il court les vernissages et les grandes manifestations comme d’autres vont au bistrot du coin – son bistrot du coin, à lui, c’est le Lutetia. Cela pourrait être la partie la plus faible du roman si la pédanterie du journaliste soucieux de tout expliquer, de tout remettre dans son contexte, n’était un des ressorts fondamentaux de sa relation avec Paz, une photographe dont il est tombé amoureux fou.
Que fait un journaliste culturel pour draguer une femme qui expose ? Il oublie tout ce que la déontologie lui interdit et écrit un article destiné à susciter, au minimum, un peu d’intérêt pour sa personne. Il sait si bien qu’il ne devrait pas faire cela qu’il se justifie : « dans le domaine de l’art, on aime toujours pour des motivations privées. Parce que les œuvres, qu’elles soient filmiques ou graphiques, remuent des choses en vous. » Les plages que Paz privilégie comme sujets deviennent sous sa plume « des plages de vie ». Paz est lancée… et furieuse : pourquoi César s’est-il cru autorisé à interpréter une démarche qui, en fait, n’est pas du tout celle-là ? Paz est une femme de caractère, elle préfère l’authenticité à la gloire.
Il doit néanmoins y avoir quelque chose d’authentique chez César puisque Paz l’accepte dans sa vie. Jusqu’à un certain point : contrairement à lui, elle ne veut pas d’enfant – elle en a déjà un, explique-t-elle, puisqu’elle a adopté un… requin – et, surtout, leurs regards sur l’art sont si divergents qu’ils finissent par s’opposer. Paz est de plus en plus fuyante, même leur petit Hector, né à la suite d’un coup pitoyable de César qui, à Venise, a fait disparaître la plaquette de pilules contraceptives, ne parvient pas à la retenir. Venise, sa Biennale, c’est donc le moment de la conception de l’enfant. Et le début de la fin.
César raconte tout cela dans un long récit destiné à son fils, afin qu’il sache un jour comment fut la vie de ses parents, commune et séparée, avec en italiques quelques détails qui seront expurgés du texte, détails qu’Hector n’a pas besoin de connaître.
Au fond, Paz, qu’il faut enfin tenter de comprendre vraiment, puisqu’elle est morte et que César est en route vers une plage lointaine pour reconnaître son corps, est restée une énigme, une sorcière porteuse de secrets non dévoilés. Ils ne seront percés qu’en plongeant, physiquement, dans la proximité des requins que Paz aimait tant. Plonger est, bien sûr, un titre à sens multiples. Et le roman d’une passion déchirante, déchirée, hors normes, hors d’atteinte.

Don DeLillo cherche la convergence

Du côté de Teilhard de Chardin qui a lancé l’idée, mais sans trop y insister, Don DeLillo cherche le Point Oméga dans la convergence entre deux scènes au ralenti. Celle du film Psychose à la projection étalée sur vingt-quatre heures. Et celle du face à face entre un cinéaste et un chercheur retraité spécialiste du concept de la guerre, ou de la guerre comme concept. Un musée et un désert. Une solitude et un dialogue qui tourne souvent à vide. Le roman, bref, résonne comme un conte dont le lecteur doit chercher lui-même le sens. Mais peut-être n’y en a-t-il pas davantage que dans un haïku qui « ne signifie rien au-delà de ce qu’il est. » Alors, on se contente de voir défiler les images, les mots, les gestes, et d’apprendre la patience, dans une attitude contemplative qui est une leçon d’attention et d’abandon à la perception du monde autour de soi.

mercredi 23 octobre 2013

Trois pour le Prix Décembre

On a fait un très grand ménage au sein du jury du Prix décembre, attribué le 5 novembre. La première sélection s'était ouverte à douze titres, neuf d'entre eux ont été écartés de la dernière sélection, annoncée aujourd'hui. Cela s'appelle trier, ou je ne m'y connais pas...
Les échéances approchent, en commençant par, demain, le Grand prix du roman de l'Académie française, qui n'est pas rien. Et l'étau se resserre, en même temps que les maux de tête, pour les possibles lauréats. Au Prix Décembre, où tout est possible, Yann Moix reste sélectionné. Le lirai-je, finalement? je n'ai encore rien décidé (j'espère que le jury non plus). Le très beau roman de Jean-Yves Lacroix, Haute époque, est aussi sur les rangs, comme un roman qui m'intrigue depuis avant même sa parution, La réforme de l'Opéra de Pékin de Maël Renouard - celui-là, c'est certain, je le lirai.
Souvenons-nous de l'an dernier. Joël Dicker, auteur d'un deuxième roman qui pouvait presque passer pour un premier, était cité partout - jusqu'au dernier carré pour le Goncourt. Personne, en 2013, n'a réussi à occuper le terrain de la même manière. Tant mieux. Plus c'est ouvert, plus on lit. Et lire, n'est-ce pas le bonheur? Surtout quand les livres sont bons? Ils le sont cette année, au-delà de toute attente, au-delà surtout des espoirs des pronostiqueurs pour qui rien ne vaut des cotes clairement définies, avec favoris et outsiders.
Ne comptez donc pas sur moi pour établir dès aujourd'hui un palmarès idéal. Mais on en reparlera peut-être dans quelques jours...

mardi 22 octobre 2013

On ne nous dit pas tout, mais de plus en plus tôt

Chère cousine,

Déjà qu'on parle de chaque rentrée littéraire une fois le mois de mai venu, voici maintenant que les choses s'aggravent - ou s'améliorent, diront certains. On a donc appris qu'il y aurait un nouveau Tintin, mais ne me demande pas sous quelle forme, en 2052, pour une sombre (ou limpide, ou liquide, c'est selon) histoire de prolongation de droits d'auteurs qui représentent, il est vrai, une manne bienvenue pour les descendants d'Hergé. Mais ce sera quel jour, en 2052? le 1er avril? C'est un lundi, pas le meilleur moment de la semaine pour les offices en librairie - s'il y a encore des librairies le moment venu. Et Casterman sera-t-il toujours dans le groupe Madrigall (l'anagramme de Gallimard), ou bien celui-ci aura-t-il explosé entre-temps? Ou racheté par un fonds de pension?
Tu me diras, comme je me préparais à te le dire, qu'on s'en fout un peu. En 2052, nous aurons, toi et moi, largement dépassé l'âge des lecteurs auxquels s'adressait, à sa glorieuse époque, Le Journal de Tintin - de 7 à 77 ans. Et, là où nous seront à ce moment, nous aurons bien gagné le droit de ne plus nous occuper des livres nouveaux, passés, présents ou à venir.
L'avenir, d'ailleurs, est une matière si fragile que tous les futurologues se sont cassé la gueule dessus, à moins d'avoir proposé des prédictions assez obscures pour qu'on puisse, après coup, les superposer à ce qui est vraiment arrivé (et encore, si on ne nous a pas menti sur certains pans de l'Histoire). Nostradamus est un joli cas, dans le genre. Et je ne suis pas Nostradamus, malgré quelques pans discrets de mon existence grâce auxquels j'ai pu, plusieurs années durant, me faire passer pour un Nostradamus au petit pied. (Je ne te parle pas de la pointure de mes chaussures, là.)
De toute manière, ma myopie m'empêche de voir clairement de loin, je t'en donne la preuve. En 1988, j'étais allé en Champagne faire un tour sur le tournage d'un téléfilm qui s'intitulait, on ne s'était pas trop cassé la tête pour trouver quelque chose d'original, Champagne Charlie. J'y repensais ces jours-ci en apprenant la mort de Georges Descrières, car je me souvenais de l'avoir rencontré là-bas, et qu'il m'avait parlé bien davantage d'une pièce de Molière qu'il voulait monter avec des prisonniers que du travail qu'il était en train d'accomplir. Dans la distribution, un acteur jeune encore qui traînait là avec l'air de se demander ce qu'il y faisait. Certes, il avait reçu à Venise, l'année précédente, le prix du meilleur acteur au Festival international de Venise pour son rôle dans Maurice, de James Ivory. Mais pas un instant, en le voyant si absent, je n'ai pensé qu'il allait faire la carrière qui serait la sienne - et pas seulement au cinéma, aussi dans la presse à scandales, mais passons. Il s'appelait, il s'appelle toujours, Hugh Grant.
Donc, ne compte pas trop sur moi pour t'expliquer ce que sera devenu le personnage de Tintin en 2052.En revanche, je pourrais te dire un mot, ou même plusieurs, d'un livre qui sort, ou plus exactement ressort, chez Denoël le 9 janvier 2015, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?, de Georges Perec. Son deuxième roman, d'allure très libre, publié une première fois il y aura presque 50 ans, et qui commence ainsi:
C’était un mec, il s’appelait Karamanlis, ou quelque chose comme ça: Karawo? Karawasch? Karacouvé? Enfin bref, Karatruc. En tout cas, un nom peu banal, un nom qui vous disait quelque chose, qu’on n’oubliait pas facilement.

Ç’aurait pu être un abstrait arménien de l’École de Paris, un catcheur bulgare, une grosse légume de Macédoine, enfin un type de ces coins-là, un Balkanique, un Yoghourtophage, un Slavophile, un Turc.
Mais, pour l’heure, c’était bel et bien un militaire, deuxième classe dans un régiment du Train, à Vincennes, depuis quatorze mois.
Evidemment, avant d'en arriver à ces premières lignes, il faudra se farcir une préface de Richard Bohringer, puisque Georges Perec, semble-t-il, ne suffit plus à porter un livre sur son seul nom (Maurice Nadeau, l'éditeur original du roman, n'y aurait pas pensé). Et ça, vois-tu, c'est bien un signe de l'époque - la nôtre, pas 2052. Où cela risque d'être encore bien pire, si je devine bien ce que me montre le flou du siècle à venir.
Mais assez de scrongneugneuseries pour aujourd'hui.
Je t'embrasse,

ton cousin

lundi 21 octobre 2013

Quand Salman Rushdie vivait caché sans être heureux

Peu avant le quarantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde, en 1987, Salman Rushdie était retourné dans son pays d’origine pour travailler à un film. Dans le Kerala, il avait vu un conteur qui ne respectait pas les règles habituelles du genre, commencer au début de l’histoire et poursuivre jusqu’à la fin. Celui-là faisait tout de travers et le public suivait malgré tout. L’écrivain a retenu la leçon. Joseph Anton, qui raconte les années où Rushdie dut vivre caché parce qu’il avait été condamné à mort par l’ayatollah Khomeiny, s’ouvre le jour où, le 14 février 1989, il apprend qu’une fatwa a été prononcée contre lui. Et où tout bascule. La lumière, en ce beau mardi ensoleillé, est engloutie d’un coup. Les années de formation, pourquoi il s’est, après son père, intéressé à la religion sans être un homme religieux, pourquoi son roman le plus célèbre, Les Versets sataniques, est devenu la source de son malheur, cela viendra le moment venu.
Cette autobiographie est écrite à la troisième personne, parce que Salman Rushdie écrivain regarde vivre un Salman Rushdie personnage – et vivant sous le pseudonyme de Joseph Anton – nous raconte tout ce que nous avions espéré savoir de la manière dont cette douzaine d’années ont été vécues par lui. Elle est aussi une formidable réflexion, par-delà les nombreuses anecdotes, sur la liberté que donne la littérature et les limites de cette liberté.
En constatant que son roman est devenu, aux yeux d’une partie du monde, un blasphème et non plus l’œuvre qu’il avait créée en artiste, Salman Rushdie mesure l’incompréhension dont il a eu à subir les conséquences. S’il a gagné, ce n’est pas seulement parce qu’il est vivant. C’est aussi parce que Joseph Anton est un livre formidable, où l’humour marque des points contre l’intégrisme.

jeudi 17 octobre 2013

Philippe Genion, le gros entretien (en belge)

Il y a trois ans et demi, Philippe Genion avait publié Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), un dictionnaire savoureux, peut-être surtout pour les Belges qui, comme tout le monde, apprécient qu'on leur tende un miroir pour voir comme ils sont beaux dedans. Dans le miroir, je veux dire, car il s'agit de l'aspect extérieur. Le tour de force de Philippe Genion consistait à montrer que les Belges, grâce à leur langage (si je vois quelqu'un qui se moque, il sort!), sont aussi beaux dedans - non, pas dans le miroir, à l'intérieur d'eux-mêmes, dans leur cœur, dans leur âme, appelez cela comme vous voudrez. Puisque je m'étais régalé, j'avais essayé de partager mon plaisir avec les lecteurs du Soir, avec un article qui se voulait drôle mais l'était infiniment moins que le livre de ce monsieur que je ne connaissais pas.
Il y a quelques semaines, j'ai appris que sortait, le 17 octobre (oui, oui, c'est aujourd'hui), un autre livre de ce drôle de type que je n'avais toujours pas rencontré. Je l'ai lu, j'ai ri tout seul (ce que je pouvais avoir l'air bête, au restaurant!), le journaliste en moi s'est dit qu'il tenait un formidable sujet. Un double sujet, même, puisqu'il y avait le livre, Inventaire des petits plaisirs belges, mais aussi ce bonhomme de qui circulaient sur Facebook des photos qui font peur aux enfants trop bien élevés parce qu'ils ne comprennent pas pourquoi celui-là a le droit de se gondoler tout le temps - et pas eux, qui chialent discrètement pour ne pas se faire remarquer, une question d'éducation, je vous disais. (La peur de la baffe qui risque de tomber, peut-être aussi.)
Comme je manque d'imagination, j'ai propose au même journal de m'occuper de ce cas afin de vérifier s'il relevait de la psychiatrie ou de son exact opposé, le bon goût de bien vivre. J'avais ma petite idée, il est vrai. (Souvenez-vous, j'avais ri tout seul au restaurant.)
L'autre jour, un dimanche, nous avons donc parlé. Et parlé. Et parlé. Déconné un peu aussi, c'est vrai. Avec l'impression que nous nous connaissions bien, nous nous sommes envoyé des flèches verbales tirées à 10.000 kilomètres de distance pendant 1h20. (Philippe Genion a prétendu sur Twitter que cela avait duré 1h19, mais j'ai 1h20 d'enregistrement sur lequel il n'arrête pas de parler. Alors, cette minute? On la rend à Monsieur Cyclopède ou on se la garde?)
Au Soir, on a compris, semble-t-il, l'importance capitale de l'énergumène (à moins que la force de ma conviction l'ait emporté, allez savoir) puisqu'on m'a donné de la place. Samedi dernier, cela donnait (je vous le fais en petit parce qu'en vrai c'était du genre énorme) quelque chose comme ça, à droite, en page 49.
Là, c'était l'entretien et des extraits du livre, avec un petit coucou au directeur de la collection, Philippe Delerm, qui sort aussi un livre aujourd'hui (Les mots que j'aime). Ce n'était pas fini. Plus loin, en page 60 (à gauche), il y avait aussi un portrait
Et pourtant, et pourtant... Il y avait tant à dire qu'il aurait fallu squatter plusieurs pages pour le faire rentrer (et encore, au chausse-pied). Bien sûr, depuis trente ans et quelques mois, je me sens un peu comme chez moi au Soir. Mais je ne suis pas tout seul, il faut laisser de la place aux autres.
Alors, je me suis dit que j'allais faire un cadeau aux lecteurs de ce blog: leur offrir, en exclusivité wallonne, belge, européenne et mondiale, l'intégralité de ce que j'ai retenu de notre conversation et qui pouvait prendre l'allure d'un entretien à peu près cohérent (c'est à dire qu'il y avait beaucoup plus d'oral qui ne serait pas bien passé à l'écrit). On y parle un peu le belge, mais vous savez où vous pouvez trouver un dictionnaire...

L’Inventaire des petits plaisirs belges suit Comment parler le belge, paru il y a trois ans. Comment s’est fait le passage de l’un à l’autre ?

La première fois, c’est l’éditeur qui est venu me chercher. J’avais, sur mon site, quelques définitions pour apprendre à mes copains français à mieux parler… français, pour leur expliquer comment utiliser leur langue de manière plus efficace. Cette page avait circulé un peu partout, les gens s’en envoyaient l’adresse pour rigoler, et elle est tombée entre les mains de Marie Leroy aux Editions Points.
Moi qui avais à peu près tout fait dans ma vie, des disques, des magazines, des vidéos, un peu de télé, un peu de radio, des organisations de ceci, j’espérais écrire un livre un jour. Je savais que j’avais la plume facile, que j’étais capable de faire rire les gens en écrivant, mais je n’avais jamais osé aller vraiment au bout d’un manuscrit alors que j’en avais deux ou trois qui étaient en route – et qui sont d’ailleurs toujours en route. Comme tout a toujours fonctionné très facilement dans ce que j’ai fait, et que les éditeurs passent leur temps à refuser des manuscrits, je n’avais pas envie qu’on me dise non et je reportais ça au lendemain. Et puis, suite à une séance de photos avec Michel Moers, le chanteur de Telex, il m’a dit que je devrais écrire et m’a engueulé parce que j’avais peur d’être refusé. Je me suis mis au travail, en espérant avoir un contrat pour un livre à Fleurus ou, au grand maximum, à Waterloo ou à Bruxelles.
Alors, je reçois un mail de Marie Leroy, qui m’explique être directrice d’édition aux Editions Points et dit être intéressée par un livre qui serait le développement de ma page Internet. C’était le jour de mon anniversaire, et j’ai regardé autour de moi dans le bureau pour voir s’il y avait des caméras. Je me suis dit qu’on me faisait une blague… Mais non. J’envoie un message timide, alors que je suis plutôt du genre : « Salut Paulette ! », en disant que je suis ravi, honoré, qu’elle est certainement plus occupée que moi et qu’elle peut me rappeler à l’heure qui lui convient.
J’ouvre le manuscrit auquel je voulais travailler, Le droit d’être gros, et le téléphone sonne. C’était Marie Leroy. Elle m’explique que le sujet est super, qu’elle aime le ton sur la page, qu’il faudrait qu’on se rencontre, et qu’est-ce que vous faites la semaine prochaine ? Mais, pour moi, aller à Paris, il faut que je trouve un hôtel avec un lit assez solide, que je réserve mes restaurants, c’est toute une aventure… Elle me dit qu’on met généralement un an à préparer un livre mais que, dans ce cas, elle aimerait avoir le texte au mois de décembre parce qu’il y a une possibilité en avril. On était le 8 octobre… Elle me dit : Est-ce que c’est possible ? Et moi : Oui, bien sûr…
Jusque-là, je n’y croyais toujours pas. Et puis, je suis parti à Paris, on s’est rencontré, ça s’est super bien passé – sinon que j’avais 15.000 caractères et qu’il en fallait 200.000. Elle espérait, puisque je ne suis pas connu, que le livre se vendrait à 1.000 ou 1.500 exemplaires la première année, 3.000 si ça marche vraiment bien, et après quatre ou cinq ans, à la fin de l’existence du livre, on devrait arriver à 5.000 exemplaires, ce serait sympathique. Et, à 8.000, ce serait un beau succès. Evidemment, trois mois plus tard, quand on était à 15.000 exemplaires, elle était fort contente…

Le livre s’est-il vendu surtout en France ou en Belgique ?

Au départ, mon livre était vraiment fait pour les Français, pour leur apprendre à parler le belge. Et, en fait, ils étaient très étonnés de constater à quel point ça s’était vendu en Belgique. On est à plus de 35.000 exemplaires, ce qu’on appelle en Belgique un « biesse-seller ». Le livre s’est vendu en France normalement, comme les autres titres de la collection. Mais il s’est vendu monstrueusement en Belgique parce que beaucoup de gens en achetaient plusieurs en disant : on va chaque année dans un camping dans le Sud de la France et les Français n’arrivent pas de m’embêter quand je dis nonante-sept, septante-deux, oui, non, peut-être et des choses comme ça, donc j’en ai racheté douze et ils l’ont tous eu.
Par ailleurs, j’ai eu des témoignages merveilleux, souvent des mamans d’origine belge parties vivre avec un Français et qui me disaient avoir élevé leurs enfants en leur parlant comme elles parlaient, ce qui leur a donné des habitudes de langage qui, pour la partie belge, les conduisaient à être repris à l’école. Elles me disaient toutes un grand merci en me disant que la manière dont elles parlaient avait maintenant une légitimité. Il y en a même dont les enfants sont allés avec le livre à l’école et leur professeur de français a décidé de faire un cours dessus, en disant que le français se parle aussi autrement à d’autres endroits. Je trouvais ça génial !
Après ce succès, la première réaction était de suggérer un deuxième tome. Il y a peut-être trois mille expressions belges et je n’en ai mis que trois cents et quelques dans le livre. Mais, très intelligemment, Marie Leroy m’a dit non : Ca va te cataloguer dans les dictionnaires du belge et ce n’est pas une bonne idée. Tu vas certainement avoir des propositions d’éditeurs belges, et je te conseille de faire un livre en Belgique sur un autre thème.
Comme, entretemps, j’avais fait des chroniques dans les journaux, j’ai trouvé un éditeur non seulement belge mais carolo et on a sorti ensemble La Grosse Chronique, volume 2, parce que je trouvais très drôle de sortir un volume 2 à quelque chose qui n’a pas de volume 1 – c’est comme un groupe qui fait un premier album et qui l’appelle Best of. C’était surtout du coup de gueule, ça a permis aux Editions du Basson de grossir un petit peu, parce que pour eux j’étais une locomotive.
Et on en a fait un deuxième, qui est paru cette année, Humeurs belges, qui regroupe des chroniques dont le ton avait un peu changé puisque j’avais repris la place d’un chroniqueur mythique de La Gazette de Charleroi, qui signait Fantasio. Mon père lisait Fantasio tous les matins, ma grand-tante recopiait Fantasio dans un cahier, et mettre les pieds dans ces chaussures-là représentait quelque chose d’émotionnel, de touchant. Je l’ai fait tous les jours pendant sept mois, jusqu’au moment où il n’y a plus eu d’argent pour me payer. Je l’aurais bien fait presque gratuitement une fois par semaine mais, tous les jours, c’était un vrai travail… La moitié de ces chroniques ont été publiées dans Humeurs belges, avec des inédits que je continue à écrire, puisqu’il y aura un deuxième volume l’an prochain.
Entretemps, on avait discuté avec Points de différents projets pour un deuxième livre dans la collection « Le goût des mots ». On a hésité sur Titres de films français à la con, qui inventait des titres du style « Paul Vincent, les autres sur un train le jour de la pluie, demain appelle-moi », par exemple, avec de faux castings et un faux pitch – il y avait aussi « Le dernier met trop », l’histoire de jeunes qui aiment sodomiser les gens et le dernier le fait un peu trop… Il y avait un autre projet sur des faux proverbes…
Et, à un moment, il y a eu cette idée sur les plaisirs belges, qui leur a plu. Puisqu’il s’agissait à nouveau de la Belgique, mais pas sous la forme d’un dictionnaire, plutôt de raconter toutes ces petites choses qui tiennent au plaisir de vivre à travers la bouffe, la boisson, le folklore, les souvenirs, les émotions. Ce qui était important pour moi, c’était d’essayer de faire ressentir aux gens qui ne le sont pas ce qu’est le plaisir d’être belge et pourquoi on a ce plaisir d’être belge. L’idée du livre a été approuvée il y a à peu près un an, ce qui a laissé le temps de le développer.

Le premier plaisir belge, puisqu’il y a trois chapitres à ce sujet, c’est d’abord et avant tout le Chokotoff ?

Dans le livre précédent, j’avais une entrée sur le baraki qui faisait 22 pages. On m’a dit : non, c’est un dictionnaire, idéalement les définitions devraient faire cinq lignes et pas 22 pages. J’avais donc réduit à trois ou quatre pages.
Ici, ce n’était pas un dictionnaire et je me suis lâché. Quand j’ai envoyé le premier jet, il y avait une dizaine de chapitres dont celui sur le Chokotoff, qui était gigantesque. Je parlais du Chokotoff, du chocolat, de Côte d’Or, de l’accident de Chokotoff et de mon idée de base qui était le petit plaisir de décoller la partie métallique du papier. Je ne crois pas que beaucoup de gens aient parlé à d’autres de cette habitude, mais il me semble que tout le monde va se dire : ah ! oui ! lui aussi, il fait ça !
Marie Leroy aimait bien mais trouvait que c’était trop long. Et, comme je ne pouvais pas le réduire parce que tout était important, au lieu de condenser, j’ai coupé le texte en trois et je les ai dispersés dans le manuscrit. Quand je lui ai envoyé la deuxième version, ni vu ni connu, elle n’a pas remarqué que je l’avais coupé en trois, elle a trouvé très bien d’avoir trois chapitres qui parlent du Chokotoff et elle a complètement oublié le fait qu’il y avait eu un long texte au départ. Non seulement je n’ai pas dû le couper mais j’ai même pu l’allonger !
C’est la même chose pour Roger Laboureur et Luc Varenne qui, au départ, étaient dans un seul chapitre trop long, et que j’ai décliné en plusieurs chapitres, un sur Eddy Merckx et les Diables Rouges, les deux autres sur les commentateurs sportifs, séparément.

Ce qui n’interdit pas un chapitre supplémentaire sur le chocolat…

Oui, il fallait parler du chocolat de manière globale. Quand les gens pensent à la Belgique, ils pensent aux frites, au chocolat et à la bière, donc il fallait un chapitre sur les trois. La bière, ça m’a permis de faire un clin d’œil à notre directeur de collection, Philippe Delerm qui a écrit son célèbre La première gorgée de bière, en écrivant « La deuxième gorgée de bière », que j’estime bien meilleure que la première.

Il y a au moins deux clins d’œil à Philippe Delerm, puisqu’on en parle. Il y a aussi le début du premier chapitre, « Le sucre en poudre sur le t-shirt après la gaufre de Bruxelles », dont le début semble un décalque de la manière Delerm…

Je n’avais pas le texte de Philippe Delerm en face de moi mais le cheminement de la gaufre vers la bouche, au ralenti, je l’avais en tête. Marie Leroy m’a transféré un message de Philippe Delerm, au moment où j’avais envoyé la première version du manuscrit, dans lequel il avait écrit : « Ca me fait pisser de rire. »

Dans l’ensemble des sujets abordés, y en a-t-il un auquel vous n’auriez renoncé pour rien au monde ?

La première idée que j’ai eue, c’était de ne pas citer la gaufre comme un plaisir belge, mais le fait de devoir tapoter sa chemise après pour enlever le sucre en poudre. C’est la mayonnaise qui rejoint la sauce tomate au milieu de l’assiette des boulettes-frites. C’est l’accident de Chokotoff ou le papier métallisé plus que le Chokotoff lui-même.
Après, il y a d’autres idées qui étaient moins importantes, comme les chanteurs belges italiens. Je me disais qu’il fallait parler d’Adamo, mais je ne voulais pas faire un chapitre sur Adamo, et surtout pas faire une liste de tous les Belges connus. Je voulais absolument parler de l’enterrement de Matî l’Ohê qui fait partie de traditions merveilleuses tandis que d’autres sont moins drôles, l’Ommegang, par exemple.
Il y a deux petits chapitres qui me sont personnels, c’est Ouinbledon et le biessathlon moderne, cette fête qu’on organise chez nous depuis trente ans. Je me suis dit : si je parle de certaines traditions qui ont été remises à l’honneur il y a quarante ans, pourquoi je ne pourrais pas parler aussi de Ouinbledon ? C’est une connerie que j’ai inventée mais qui concerne des centaines et des milliers de gens qui sont venus à cet événement, des Parisiens, des Américains, un Québécois de Montréal a gagné le tournoi une année…
Je voulais aussi parler de gens comme Marcel De Keukeleire, le producteur de disques mythiques, ou évidemment de la famille royale. C’est un chapitre qu’il a fallu remanier parce que je l’avais écrit avec Albert comme roi et Philippe est arrivé. Je voulais parler du Grand Jojo, de Toots Thielemans, à l’opposé sur le plan artistique mais tout aussi important. Et ce sont des gens, comme Arno, qui rassemblent les différentes communautés.
La cassonade, les moules, c’était important pour moi. Il y avait des choses qui n’étaient peut-être pas indispensables, comme le carpaccio de Maredsous : ça me correspond et il y a peut-être beaucoup de gens que ça doit toucher.
Je voulais aussi retourner dans le temps avec Bossemans et Coppenolle que les jeunes ne connaissent peut-être pas, il y avait forcément plein de choses liées à la bouffe – les jets de houblon, la goutte du cuberdon – et je voulais un grand hommage à Amélie avec ses chapeaux et son aura jusqu’à l’étranger. Il y a plein de gens qui l’adorent, il y a aussi plein de gens qui la trouvent bizarroïde et complètement folle, et je pense que les deux sont vrais.

Qu’est-ce qui manque dans le livre et qui aurait pu, ou dû, y être ?

J’avais hésité à faire un chapitre sur Brel, que je respecte énormément. J’ai encore des crises de larmes parfois, quand j’entends certains morceaux. La version live d’Amsterdam, si je commence à l’écouter et que je suis concentré, je finis en larmes. Mathilde me déchire d’émotion – j’ai même du mal à en parler. Un de mes plus grands regrets, c’est de ne pas l’avoir vu sur scène. Mais je ne sais pas si j’aurais réussi à mettre ça en mots. J’y ai pensé, mais je crois que je ne suis pas digne, ni que j’aurais réussi… D’ailleurs, lui non plus n’arrivait pas à s’exprimer sur ce qui se passait quand il était sur scène, il en parlait comme si tout était calculé mais il mentait. Je ne peux pas arriver à croire que tout était joué.