samedi 20 juin 2020

La mort de Carlos Ruiz Zafón


55 ans seulement, huit romans et une renommée mondiale acquise surtout grâce à la tétralogie du Cimetière des livres oubliés. C’était Carlos Ruiz Zafón, romancier espagnol installé comme scénariste à Los Angeles, où il est mort hier.
Je n’ai lu que trois de ses livres, dont un (L’ombre du vent) sur lequel je n’avais rien écrit. Voici donc deux souvenirs de lecture, l’un enthousiaste, l’autre moins.

Le jeu de l’ange (2009)
Il y a des rires dans Le jeu de l’ange, roman très attendu après l’immense succès du premier roman de Carlos Ruiz Zafón traduit en français, L’ombre du vent. Ce sont rarement des rires de bonheur. Ils sont obscurs, amers, froids, sans conviction, sarcastiques, cruels… Ils résonnent comme des ponctuations inquiétantes dans un récit sombre comme la nuit où s’enfonce le personnage principal, Daniel Martín.
Un directeur de journal a découvert son talent littéraire alors qu’il était encore jeune. Pedro Vidal, un écrivain connu, l’encourage. Daniel aurait tout pour réussir une belle carrière s’il n’avait vendu sa plume à des éditeurs peu soucieux de qualité et très attachés, en revanche, à l’argent. Daniel le leur apporte avec des romans grandguignolesques qu’il est engagé à fournir à un rythme mensuel. La ville des maudits, qu’il rédige jusqu’à y laisser la santé, explore les recoins les plus cachés de Barcelone, dans une série qui semble ne jamais devoir s’arrêter.
Daniel se prostitue, et il en a conscience. Il parvient néanmoins à terminer un roman plus personnel, qui paraît en même temps que celui de Pedro Vidal. Mais le succès va à ce dernier tandis que le livre de Daniel est méprisé. L’injustice est flagrante : Daniel a en réalité réécrit en cachette, et avec la complicité de son amie Cristina, le roman de son mentor… Les éloges se portent donc sur la mauvaise personne.
Amoureux de Cristina qui l’a éconduit, auteur non reconnu sous son propre nom, Daniel entrevoit une échappatoire dans la proposition que lui fait un mystérieux éditeur parisien : écrire, contre une forte rétribution, un récit qui serait fondateur d’une nouvelle religion. L’enjeu le dépasse un peu. Mais pourquoi pas ? D’autant qu’en acceptant, il a miraculeusement retrouvé la santé, alors que son médecin ne lui donnait plus que quelques mois à vivre. La matière prend forme, l’élan semble acquis. Sinon que la situation devient de plus en plus étrange, que des coïncidences troublantes se font jour, que même la maison où il s’est installé semble liée à une histoire ancienne dans laquelle le projet de ce livre joue un rôle.
Le roman s’affole. Les cadavres se multiplient. Daniel ne sait plus où il en est de sa vie. Tout semble lui échapper et les tentatives qu’il fait pour renouer les fils d’une énigme de plus en plus complexe ne servent qu’à l’enfoncer plus profondément dans l’incompréhension. Le voici suspecté par la police. La violence gagne du terrain. Il se sent, de plus en plus, victime d’une machination conduite par une volonté sans scrupules. Le mystérieux éditeur parisien qu’il appelle « le patron » se trouverait-il derrière un projet bien plus inquiétant qu’un livre ?
Carlos Ruiz Zafón a tout compris de ce qu’il fallait faire pour tirer le lecteur de la première à la dernière page. Pas un moment de répit dans ce gros roman passionnant. Des histoires multiples qui se répondent autour d’une solide colonne vertébrale – dont nous avons tenté, à gros traits, de rendre l’essentiel ci-dessus. Des détails qui frappent, des personnages forts, des lieux habités par des âmes, une ville qui gronde. Le jeu de l’ange est un vrai bonheur de lecture, qui joue sur plusieurs registres et ne recule devant aucun effet de surprise. La construction sans faille est aussi complexe et lumineuse que les architectures d’Antoni Gaudi, d’ailleurs évoqué dans ce livre comme pour un hommage discret.
En outre, ceux qui ont aimé L’ombre du vent, et ils sont nombreux, se retrouveront en territoire connu. Le jeu de l’ange, qui se situe dans une époque antérieure, au début du 20e siècle, met en place la librairie Sempere & Fils bien avant la naissance de Daniel, le héros du premier roman. Il ouvre déjà les portes du Cimetière des Livres oubliés où le Daniel de L’ombre du vent trouvera l’œuvre de Julian Carax – et le Daniel du Jeu de l’ange, un étrange volume dont l’auteur porte les mêmes initiales que lui. On regrettait presque autant que le fils de libraire, dans le roman paru il y a quelques années, l’absence de sa mère ? La voici bien vivante, jeune et déterminée, décidée à organiser la vie de Daniel Martín qui, sans elle, aurait sombré bien avant la fin du Jeu de l’ange. Merci.

Marina (2011)
Comme beaucoup d’écrivains dont le public d’étend de 7 à 77 ans, Carlos Ruiz Zafón comprend mal ce que signifie « roman pour la jeunesse ». Comme beaucoup d’écrivains qui ont été de grands lecteurs précoces, il avait tendance à éviter les livres qui portaient cette mention. Voilà probablement pourquoi Marina est sorti simultanément en France sous deux présentations chez des éditeurs différents.
À Barcelone, deux adolescents se rencontrent à la fin des années soixante-dix. Oscar vit dans un collège dont il ne cesse de s’échapper pour goûter dans de longues promenades le charme vénéneux des rues étroites et des vieilles bâtisses. Marina, seule avec son père dans une maison poussiéreuse qui semble abandonnée, semble veiller sur un malade, autrefois peintre célèbre, reclus depuis la mort de son épouse.
Il y a tout ce qu’il faut d’ombres et de brouillards, de bruits étranges et d’odeurs suspectes, de mystères inquiétants et de personnages ambigus, pour répondre aux codes du roman fantastique. Il y en a tant qu’il y en a trop. Oscar et Marina, aventuriers dignes du Club des Cinq, ne se lassent pas de secouer des portes fermées sans se dire jamais ce que nous avons pressenti, qu’ils feraient mieux de ne pas entrer là-dedans. Ils se précipitent sur le moindre indice comme un affamé sur un bout de pain, alors qu’on se demande bien, au fond, pourquoi ils s’intéressent à une histoire qui ne les concerne en rien. Oscar s’enfonce dans les égouts alors qu’un policier lui a conseillé de n’en rien faire…
La machinerie sophistiquée est celle du Grand-Guignol, coulées de sang comprises dans le forfait (identique pour les deux éditions) qu’on vous demande avant de commencer une visite très inhabituelle de Barcelone. Faut-il ajouter que les décors, en partie ceux d’un somptueux théâtre inachevé, sont à la hauteur du reste ? Un genre de carton-pâte non ignifugé, comme le prouve une des dernières scènes.
Il n’est pas interdit de s’amuser aux efforts de Carlos Ruiz Zafón. Au second degré, Marina est d’ailleurs un livre assez drôle. Ce n’était peut-être pas l’intention de l’auteur.

vendredi 19 juin 2020

Paul Kawczak, le bon choix du Prix des lecteurs L'Express-BFMTV


C’est du Québec que nous est arrivé un des premiers romans les plus fascinants de l’hiver dernier : Ténèbre, de Paul Kawczak. Il nous entraîne là où Joseph Conrad, présent dans le livre, situait le cœur des ténèbres, c’est-à-dire au Congo de Léopold II, à la fin du XIXe siècle. Pierre Claes, géomètre belge envoyé en Afrique pour tracer une frontière, Vanderdorpe, père adoptif devenu absent puis réapparaissant auprès du fils, Xi Xiao, bourreau chinois façon artiste et amoureux de Claes, avec quelques autres (dont un pasteur écossais délirant) plongent dans la logique absurde d’une colonie où le tragique répond au grotesque, dans une construction ambitieuse servie par une écriture luxuriante.
Les lecteurs qui forment le jury du Prix L’Express-BFMTV ont eu le bon goût de le choisir. J’ignore si Laurent Gaudé, qui présidait cette année, a infléchi la décision, mais il ne regrettera certainement pas d’avoir contribué à faire mieux connaître un livre remarquable.
Dans « Un long soir » (La Peuplade, 2017), vous racontiez quelques déplacements géographiques de votre famille, avec un Kawczak à Ellis Island en 1899, un autre à Pontarlier, son fils à Besançon où vous naissez avant de reprendre « librement le mouvement vers l’ouest » pour vous installer au Canada en 2011. Serait-ce un tropisme familial ?
Il est certain que le fait de descendre d’une famille polonaise – mes grands-parents paternels étaient polonais, du sud-est de la Pologne – implique un imaginaire familial tout empreint de visions de voyages et d’émigration. Après quelques années au Canada, je me suis dit que j’avais poursuivi le voyage vers l’est entrepris par mes grands-parents. C’est avant tout un moyen de se raccrocher à une stabilité, à une histoire familiale. Quand on part longtemps, on peut perdre pied, on cherche à s’arrimer. Pour autant je ne suis pas un voyageur, ou alors tout intérieur.
Le goût de l’ailleurs déjà présent dans « Un long soir » est-il un des points de départ de « Ténèbre » ?
Ce goût de l’ailleurs relève de ce que j’appellerais « un exotisme intérieur ». Exotisme au sens étymologique, suivant le sens grec de exô-, « en-dehors ». L’en-dehors intérieur ce sont toutes les zones d’étrangeté et d’étrangéité qui constituent un être. Ces zones apparaissent difficilement à l’esprit, car elles n’ont pas forcément le langage pour cela, qui relève précisément du dicible, de l’éndon, le « dedans », alors elles saisissent les images d’ailleurs, de souffre et de rêve pour se faire connaître. La rêverie de l’ailleurs m’apparaît comme un écran qui cache cet exotisme difficile à formuler, qui flirte selon moi avec l’érotisme de Bataille. Dans l’histoire de l’Occident, l’ailleurs, les marges ont toujours été perçues comme des zones de violence et de sexualité. Le dehors est le lieu tabou, le dedans le lieu policé. Dans Ténèbre j’ai voulu chiffonner cette belle opposition, et faire ressortir le tabou des intérieurs policés.
Le Congo comme décor et presque comme personnage, est-ce un choix délibéré ou s’est-il imposé à travers les thèmes que vous vouliez aborder ? Si vous aviez conscience de privilégier ces thèmes, bien entendu…
Le Congo de Léopold II m’est apparu comme décor car il est associé dans les esprits à la mutilation et à la découpe de territoire, deux aspects de la colonisation que je souhaitais réunir. Par ailleurs, appartenant à un seul homme, dans une pure perspective de profit, il illustrait parfaitement la rencontre moderne entre colonialisme et capitalisme dont la mutilation sous toutes ses formes (des corps, des territoires, des cultures…) m’apparaissait être l’une des caractéristiques. Je ne dis pas que l’horreur coloniale a été pire sous autorité belge que sous une autre, je ne cherche pas à comparer le mal avec le mal, seulement l’État Indépendant du Congo de Léopold II était à mes yeux le décor le plus à même de porter la métaphore sur la mutilation que je voulais développer.
Vous prévenez dès le début : « L’histoire qui suit n’est pas celle des victimes africaines de la colonisation. » En même temps, vous n’en faites pas l’économie et ces victimes sont très présentes.
On aborde ici une question délicate pour moi, et l’une de celles que je me suis le plus posées durant la rédaction du roman. Mon intention était, à travers la figure du colon, de faire un livre sur l’homme blanc. Or il est difficile de traiter de la colonisation de l’Afrique sans mettre en scène des personnages africains, et difficile de mettre en scène leur souffrance sans que la présence de cette souffrance prenne la place qui lui revient. Toutefois, j’ai voulu donner une grande liberté à mes personnages africains. J’ai fait le choix de donner un nom à la plupart d’entre eux (ce que par exemple ne fait pas Conrad) et de rendre leur liberté aux travailleurs qu’emploie mon personnage principal. Deux personnages colonisés sont au premier plan, le voyageur Mpanzu et sa sœur Silu. J’ai fait le choix de ces deux personnages pour mettre en scène des personnages dominés qui parviennent à rester maîtres de leur destin, comme un pied de nez à la soumission qui leur est imposée.
Comment se sont construits les personnages principaux, Pierre Claes, Xi Xiao (le géomètre et le bourreau) et Vanderdorpe ? Sur des modèles authentiques ou sont-ils complètement imaginaires ?
Pierre Claes et Xi Xiao sont des personnages totalement fictifs. Un certain Vanderdorpe a bel et bien existé et accompagné Georges-Antoine Klein (le jeune homme qui est mort sur le vapeur de Joseph Conrad) dans l’État Indépendant du Congo – et pour l’anecdote, la presse de l’époque orthographiait mal son nom, ce dont je me sers dans le livre. Toutefois, mon Vanderdorpe est inventé du début à la fin et je ne sais presque rien de son homonyme historique. La construction des personnages se fait de manière très organique, très instinctive. J’entremêle souvenirs littéraires et souvenirs réels, et j’utilise de la musique instrumentale pour calibrer leurs émotions. Un thème musical par personnage et/ou situation. Pierre Claes et Vanderdorpe sont assez proches de moi, d’autres, comme Xi Xiao ou Mpanzu me correspondent beaucoup moins.
Les parcours croisés de ces trois-là au Congo mettent en jeu leurs vies et même davantage : leur identité profonde. Savent-ils encore qui ils sont, assaillis par des pensées parasites, la maladie, la violence, le racisme omniprésent, etc. ?
Il y a dans la progression de mes personnages dans la jungle congolaise et les horreurs coloniales une dissolution de leur être. Toutefois celle-ci, sur un plan spirituel, peut être salutaire. Perdus en enfer, il ne leur reste que l’extase. L’ex-stase, la sortie de soi, d’un soi qui se perd et se dilue dans le monde. De façon générale, je tenais à l’image de la jungle en ce qu’elle pouvait représenter une projection de l’intériorité en une extériorité luxuriante et déliquescente – ce que fait par exemple Malraux dans La voie royale. La jungle est une métaphore de l’être, et la jungle peut être faite de tout autre chose que de plantes et d’animaux. Internet, par exemple, est une jungle dans laquelle s’effacent nos contours. Un point également qui me tenait à cœur était celui-ci : ne pas réduire les personnages à leurs noms/pronoms et attributs, comme nous ne nous réduisons pas à nos coordonnées sociales. Quand Vanderdorpe dépérit au pied d’un flamboyant, il est le flamboyant et le flamboyant est Vanderdorpe.
Quelques grandes figures littéraires traversent le roman : Baudelaire, Verlaine, Conrad (qui est encore Korzeniowski). Par besoin de vous appuyer sur des réalités familières ?
Non, il s’agissait d’un jeu. J’ai effectué des études littéraires en France, un pays dans lequel le mot « auteur » est peut-être plus qu’ailleurs rattaché à son cousin étymologique « autorité ». Ainsi une partie de mes études a été employée à vénérer les autorités du canon français et européen et mes professeurs m’apparaissaient comme des sortes de prêtres-eunuques initiés au prix d’une vilaine mutilation de leurs capacités créatives aux secrets des divinités littéraires. En mettant en scène quelques-unes de ces « divinités », Baudelaire, Hugo, Verlaine, Conrad, j’ai voulu les faire miennes, ne plus être le porte-flambeau mais un créateur à leur suite qui m’empare librement de ce qu’il reste d’elles.
Ceci dit, le réel déborde de « Ténèbre », dans les descriptions des exactions coloniales et leurs conséquences au-delà du territoire congolais, avec de sombres perspectives d’avenir. Saviez-vous dès le début que vous évoqueriez le « suicide blanc », une « Europe malade » ?
Oui, c’était le plan. J’avais en tête un livre qui déborde, quitte à être plus visionnaire que réaliste, plein de violence et d’érotisme. Le réel dans le livre se développe comme de la pâte, une pâte englobante, surpuissante, qui accable celles et ceux que l’on a, d’une façon ou d’une autre, fait basculer dans l’horreur. Il y a deux façons de percevoir ce réel monstre : l’une effroyablement pessimiste dans laquelle l’humanité est absolument impuissante, et l’autre, plus existentialiste, dans laquelle une lutte est possible. Il me semble que la grande ténèbre du livre est laisser entendre que la première perspective est possible… Toutefois le livre ne l’affirme pas non plus, et les révoltes africaines apparaissent comme des possibles de liberté et de dignité humaine. C’est très malrucien comme truc. Je n’ai pas inventé grand-chose !
Toutes les contradictions entre un vague idéal et la volonté de puissance ou de richesse sont présentes. Les mêmes qu’entre le projet qui présidait à la fondation d’Harmonie et son dévoiement ?
La puissance fondamentale dans le livre est celle du monde dans ce qu’il a d’aveugle et de froid, mais aussi, celle du rêve, du désir et de l’amour. La fondation d’Harmonie est clairement d’inspiration fouriériste, une philosophie qui précisément veut réunir le monde et le désir. Fourier a écrit des pages folles et magnifiques dans lesquelles la libération du désir transforme l’univers. Mais que faire quand le désir en est un de pouvoir, de domination et de mort comme celui qui a sous-tendu l’entreprise coloniale ? Fourier dirait que ce désir malfaisant est symptomatique d’une société qui précisément frustre sa charge de désir. L’utopie d’Harmonie ne peut pas pousser car elle a pris pied sur un sol mort. Le sol des rêves occidentaux.

jeudi 18 juin 2020

Quand on comprend qu’on n’a rien compris


En un volume, six éditions du même ouvrage, Scherbius (sauf la dernière, où Maxime Le Verrier, l’auteur, se joint au personnage), datées de 1978 à 2004, racontent une thérapie et les errements d’un psychiatre. Chaque fois qu’il pense avoir compris le problème de Scherbius, Maxime Le Verrier doit admettre qu’il était à côté de la plaque. Du coup, cela donne, comme il le reconnaît avant de tirer sa révérence, un « texte baroque et hétéroclite, dont chaque page semble contredire la précédente. »
Grand manipulateur de récits, truqueur émérite capable de faire croire à ses lecteurs, plusieurs fois de suite s’il le faut, qu’il est très exactement là où il n’est pas, Antoine Bello joue avec Scherbius (et moi) au plus haut niveau dans une partie menée sur le fil du rasoir. Les contradictions sont elles-mêmes les principaux rebondissements d’un roman conçu comme un piège vertigineux.
Le premier à tomber dans le piège, ou plutôt les pièges, de Scherbius, est le narrateur. Il se fait avoir dès le début, quand, une demi-heure après que son cabinet ouvert de frais a été raccordé au téléphone, il reçoit un appel dont toute sa carrière va découler. L’éminent professeur Francis Monnet, qui dirige le service de psychiatrie de l’hôpital Cochin, le sollicite pour accepter de traiter le cas de Scherbius, présenté comme « imposteur pathologique ». Et, pour fournir les éléments qu’il possède, Francis Monnet propose de passer le lendemain. La présentation qu’il fait des exploits spectaculaires du futur patient oriente le jeune psychiatre vers un début d’hypothèse aussitôt ruinée, à moins qu’elle soit confirmée, par le dévoilement, sous l’allure du faux Francis Monnet, du vrai Scherbius. Encore qu’à son sujet, définir qui il est vraiment restera une gageure jusqu’à la fin, un quart de siècle après.
Trompé, mais décidé à comprendre ce qui anime Scherbius, Le Verrier ne tarde pas à déceler chez lui un mal « rarissime et, partant, peu connu : le Trouble de la Personnalité Multiple (TPM), un désordre mental dans lequel plusieurs identités distinctes se disputent le contrôle de l’individu. » C’est une première victoire pour le psychiatre, qui consacre un livre à Scherbius ainsi qu’à la description de ses cinq personnalités – puis onze, car le patient coopère à la perfection. Et la première édition de l’ouvrage (c’est-à-dire la première partie du roman) est un immense succès qui hisse Le Verrier au premier rang des spécialistes mondiaux du TPM.
Jusque-là, tout va bien. Il reste à déconstruire cette belle réussite, en plusieurs épisodes dont chacun est une brillante trouvaille.

mercredi 17 juin 2020

Les cœurs humains dans le fait divers


Le Kevin de Lionel Shriver devient « iconique », du nom adopté par J’ai lu pour mettre en évidence, grâce aussi à une charte graphique qui rend les couvertures très reconnaissables, quelques « livres singuliers, inclassables, qui ont en commun d'avoir marqué leur époque », comme le dit la présentation de la série. On y trouve actuellement, avant une deuxième vague annoncée pour octobre, 37°2 le matin, de Philippe Djian, Rapport sur moi, de Grégoire Bouillier, Racines, d’Alex Haley, et, donc, Il faut qu’on parle de Kevin, de Lionel Shriver.
Les faits divers sont inépuisables. On en croit en avoir fait le tour, et il reste un angle inédit à explorer. Ce que Lionel Shriver réalise avec une étourdissante puissance romanesque dans son septième roman, le premier à être traduit en français – et qui donne envie de lire les six autres pour comprendre comment et pourquoi ils ont restés ignorés jusqu’à présent.
Inspiré, nous dit l’éditeur, par le massacre de Columbine au cours duquel deux adolescents ont tué douze lycéens et un professeur, Il faut qu’on parle de Kevin repose aussi sur une tuerie dans une école. Mais une autre, imaginaire, et située le 8 avril 1999, douze jours avant le drame qui allait pousser Michael Moore à réaliser Bowling for Columbine, son film contre l’omniprésence des armes à feu aux Etats-Unis.
Kevin, le meurtrier, dira d’ailleurs que les jeunes assassins de Columbine sont des imitateurs… Tout le cynisme d’un personnage qui déteste froidement le monde entier est dans cette remarque, préparée par seize années rigoureuses pendant lesquelles Kevin semble avoir été l’incarnation du mal, comme sa mère l’a compris bien avant 1999, disant de lui qu’il est « un petit garçon méchant et dangereux ».
L’angle sous lequel Lionel Shriver aborde son sujet, c’est elle, la mère, Eva. Peut-on avoir engendré un monstre et se regarder encore en face ? Dans de longues lettres adressées à son mari qui n’est plus là – il faudra attendre la fin pour comprendre pourquoi, mais le couple était miné par la présence de Kevin –, Eva retrace l’ensemble d’un parcours devenu pénible dès la naissance de leur premier enfant. Tout avait en effet très mal commencé : refusant de prendre le sein, hurlant pendant des heures jusqu’au retour de son père, le bébé était déjà insupportable. Cela arrive. Il arrive aussi que la mère craque et sente monter des poussées de haine contre ce petit être qu’elle a voulu mais dont elle n’imaginait pas à quel point il allait perturber sa vie.
Créatrice de guides de voyages pour routards, Eva a vécu à toute allure, sautant d’un pays à l’autre, et ne rencontrant Franklin que la trentaine entamée. Sa réussite est complète, elle est riche, elle a tout pour être heureuse. Sauf un enfant, la véritable aventure en comparaison de déplacements au cours desquels elle trouve à peu près partout la même chose.
Elle ne s’attendait pas à pénétrer sur un territoire à ce point inconnu qu’il en deviendrait effrayant. Doté d’une intelligence remarquable, Kevin paraît l’utiliser surtout contre sa mère. Il est vrai qu’elle est seule, dans le couple, à mesurer l’étendue de la haine qui l’habite. Tandis que Franklin lui trouve bien des qualités et toutes les excuses, même dans ses « exploits » les plus violents. Lorsque Celia, leur fille plus jeune, perd un œil mis en contact avec un produit acide, Franklin accuse son épouse de ne pas l’avoir rangé, contre toute vraisemblance. Et n’imagine pas un instant que Kevin, son ange sombre mais doué, ait pu torturer sa sœur.
L’imagination, Kevin en possède à revendre. Il faut voir, même si cela fait peur, avec quel sens de l’organisation il va monter la petite réunion au cours de laquelle ses victimes désignées seront à portée de flèches d’arbalète.
Eva remet tous les morceaux du puzzle en place, comme quand elle avait tapissé son bureau de cartes du monde entier – que Kevin s’était empressé d’arroser d’encre. A défaut d’elle-même, elle regarde au moins la vérité en face. Pour découvrir qu’elle est toujours la mère du monstre et que, malgré tout, l’amour n’a pas été complètement détruit.

lundi 15 juin 2020

Portes ouvertes sur une étude de notaire


Cécile Guidot frappe fort avec Les actes : le notariat, sujet inhabituel dans la fiction, premier volume d’une entreprise qui en comptera trois[1], approche à la fois technique et humaine d’un milieu que le public connaît mal… Son expérience professionnelle de notaire a nourri les deux aspects d’un livre qui se traverse avec un intérêt constant, si l’on oublie quelques complexités juridiques sur lesquels elle ne pouvait pas faire l’impasse. Explications.
Connaissiez-vous des romans dont le héros est un notaire, ou, plus improbable encore, une notaire ?
Non, je crois que c’est le premier roman qui se passe intégralement dans une étude de notaire. Il y a eu des personnages de notaires dans la littérature, l’œuvre de Balzac en est parsemée, mais pas au premier plan. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai trouvé l’idée intéressante, et cela intéresse aussi la télévision puisqu’il est question que le roman devienne une série.
Le personnage du notaire est souvent traduit par des clichés qu’un personnage, Alex, résume : « Pour moi, un notaire est un bonhomme austère et bedonnant avec une mèche grasse sur le front, des souliers pas cirés, dans un bureau qui sent le vieux. » Pas très excitant…
En effet, le cliché est très répandu, alors que la réalité, que je décris dans mon livre, est très différente : les études de notaires sont de véritables ruches, avec des personnages divers, de milieux sociaux très différents, avec des niveaux de langage très variés. On est loin du cliché… L’image plutôt négative vient peut-être précisément de l’absence de référence dans la fiction française, alors qu’il y a des avocats, des médecins qui peuplent la fiction. Au fond, c’est un métier qu’on connaît assez peu, assez secret, et que j’aborde de l’intérieur.
Image négative, c’est peut-être trop fort. Image poussiéreuse, certainement. Et, donc, vous dépoussiérez ?
Oui, si je peux faire du bien et casser un peu les clichés, j’en suis ravie.
Alice, en tout cas, votre héroïne, fait tout pour modifier l’image quand elle dit : « derrière des apparences bien policées, les notaires sont aussi dingos que les clients ! » Vous confirmez ?
Bien sûr ! Les notaires restent humains, avec le bien et le mal qui les animent, avec les histoires personnelles dans lesquelles ils se débattent comme leurs clients. C’est ça que je voulais montrer, la complexité de la nature humaine, des histoires qui s’imbriquent.
Vous avez choisi un gros cabinet, dans lequel il y a beaucoup de monde. C’est un univers aussi cruel que les autres où les gens sont placés en compétition entre eux.
Je crois que c’est assez universel. Les rivalités sont fortes, les affinités aussi. La proximité, la promiscuité même, dans les bureaux engendre des situations parfois explosives. Par ailleurs, la vie personnelle déborde sur la vie de bureau.
Et réciproquement ?
Et réciproquement, absolument ! On emporte ses dossiers avec soi quand on rentre à la maison et il faut gérer les souffrances, les peines, les conflits qu’on accueille. On n’en sort pas indemne et c’est cela que je voulais décrire.
Presque à la fin du roman, Alex donne un conseil à Alice : « Ecris tes histoires de notaire ! » Ce conseil, quelqu’un vous l’a donné ?
Non. J’ai toujours écrit, c’est une passion ancienne, j’ai commencé à écrire quand j’avais douze ou treize ans, des poèmes, des nouvelles, et puis j’ai écrit, tout au long de mes années d’étude et de travail, des romans que j’ai envoyés à des éditeurs. Ils me répondaient par des lettres de refus plus ou moins argumentées. A un moment, j’ai arrêté de travailler, j’ai voyagé, et je me suis dit que mon meilleur sujet, c’était mon métier de notaire, dans quelque chose que je voulais comme un feuilleton. D’emblée, j’ai eu l’idée d’une trilogie, j’ai établi un plan assez détaillé de l’ensemble. J’ai bien avancé dans le deuxième tome, il sortira en début d’année prochaine.


[1] Le deuxième, Les volontés, vient de paraître - l'entretien a été réalisé en 2019.

samedi 13 juin 2020

Autant en emportent les débats


Si la semaine dernière était celle de Joseph Kessel, celle-ci a remis en lumière le nom de Margaret Mitchell, dont Autant en emporte le vent a fait l’objet de tous les commentaires. Le film qui en a été adapté a été retiré d’une plateforme de streaming, la description d’un Sud esclavagiste étant devenu, dans le contexte actuel, particulièrement choquant.
Et le livre, surtout (c’est en tout cas à cela que je suis le plus sensible), connaît une nouvelle vie en français avec la traduction chez Gallmeister de Josette Chicheportiche, cohabitant désormais avec celle que Pierre-François Caillé avait donnée en 1938, opportunément republiée en Folio dans une édition augmentée notamment d’une correspondance entre le traducteur et la romancière.
Il y a aussi, en préface, un texte de Le Clézio qui écrit : « Autant en emporte le vent est le portrait d’une petite provinciale esclavagiste et réactionnaire, qui hait profondément et instinctivement le monde des Yankees, croit dans la victoire finale des Confédérés, et gâche sa vie de mariage en mariage, jusqu’à la solitude. »
Le roman commence en 1861, il paraît aux États-Unis en 1936. Les deux traductions françaises sont séparées par plus de huit décennies, un délai raisonnable pour qui pense nécessaire une réinterprétation, de loin en loin, de la littérature écrite dans une autre langue.
C’est le premier point qui mérite de retenir l’attention, et pour tout dire le seul qui m’intéressait vraiment au point de départ (on verra que, depuis, les choses ont évolué) : quelles différences dans l’approche des deux versions françaises, et pour quelles conséquences ?
Il faut juger sur pièces, bien sûr. Je ne possède ni les compétences ni le temps nécessaires pour mener ce qui devrait être une analyse comparée des deux éditions – je suppose qu’il doit y avoir des candidats à cette tâche colossale (et indispensable). Je me contente du premier paragraphe, assez consistant pour fournir un premier éclairage.
Le voici d’abord en version originale :
Scarlett O’Hara was not beautiful, but men seldom realized it when caught by her charm as the Tarleton twins were. In her face were too sharply blended the delicate features of her mother, a Coast aristocrat of French descent, and the heavy ones of her florid Irish father. But it was an arresting face, pointed of chin, square of jaw. Her eyes were pale green without a touch of hazel, starred with bristly black lashes and slightly tilted at the ends. Above them, her thick black brows slanted upward, cutting a startling oblique line in her magnolia-white skin – that skin so prized by Southern women and so carefully guarded with bonnets, veils and mittens against hot Georgia suns.
Pierre-François Caillé en faisait ceci :
Scarlett O’Hara n’était pas d’une beauté classique, mais les hommes ne s’en apercevaient guère quand, à l’exemple des jumeaux Tarleton, ils étaient captifs de son charme. Sur son visage se heurtaient avec trop de netteté les traits délicats de sa mère, une aristocrate du littoral, de descendance française, et les traits lourds de son père, un Irlandais au teint fleuri. Elle n’en avait pas moins une figure attirante, avec son menton pointu et ses mâchoires fortes. Ses yeux, légèrement bridés et frangés de cils drus, étaient de couleur vert pâle sans la moindre tache noisette. Ses sourcils épais et noirs traçaient une oblique inattendue sur sa peau d’un blanc de magnolia, cette peau à laquelle les femmes du Sud attachaient tant de prix et qu’elles défendaient avec tant de soins, à l’aide de capelines, de voiles et de mitaines, contre les ardeurs du soleil de Georgie.
Josette Chicheportiche fait d’autres choix :
Scarlett O’Hara n’était pas belle, mais les hommes en avaient rarement conscience une fois sous son charme, comme l’étaient les jumeaux Tarleton. Sur son visage se mêlaient trop crûment les traits délicats de sa mère, une aristocrate d’origine française de la côte de la Géorgie, et ceux, épais, de son père, un Irlandais rubicond. Mais c’était un visage saisissant, au menton pointu, à la mâchoire carrée. Ses yeux étaient vert pâle, sans une seule touche de noisette, légèrement étirés aux extrémités et étoilés de cils raides et noirs. Au-dessus, ses sourcils noirs touffus partaient vers le haut, traçant une surprenante ligne oblique sur sa peau d’un blanc de magnolia – cette peau si prisée des femmes du Sud et si soigneusement protégée par des capotes, des voiles et des mitaines contre les soleils brûlants de Géorgie.
La traductrice se tient au plus près de l’original, le traducteur prend quelques libertés, les deux sont plaisants mais, au fond, à plaisir égal, il me semble qu’il vaut mieux « entendre » la voix de Margaret Mitchell que celle de Pierre-François Caillé. Encore faudrait-il en juger sur une plus grande longueur, je l’ai déjà dit.
De dimanche dernier (dans Le Masque et la Plume) à aujourd’hui (Libération) en passant par Le Figaro littéraire, jeudi, il a donc été beaucoup question d’Autant en emporte le vent.
M’avaient échappé cependant (merci à Hervé Bienvault d’avoir attiré mon attention) les propos de Pascal Blanchard tenus sur Europe 1. Pour lui, la nouvelle traduction est une catastrophe, et ses arguments méritent d’être entendus : « dans 20 ans, ceux qui liront pour la première fois ce livre auront le sentiment qu’il ne s’est rien passé à l’époque, que le mot 'nègre' n’a jamais existé. »
Or Margaret Mitchell utilise 203 fois le mot « negro » ou « negroes », sans ambiguïté. Pierre-François Caillé le traduit légitimement par « nègre », au singulier ou au pluriel – curieusement, sa version compte 86 occurrences de plus. Pourquoi ? Il traduit aussi souvent par « nègre » (pas toujours) « darky » ou « darky boy », et cela semble moins légitime…
Qui se collera à une troisième traduction pour un juste milieu ?

mercredi 10 juin 2020

La fin du « Magazine littéraire », ancien et nouveau


Un dossier « Des livres pour revivre », coordonné par Hervé Aubron, propose des pistes de lecture dans le nouveau numéro du Nouveau Magazine Littéraire. Mais il s’ouvre par quelques lignes qui ont valeur d’avertissement :
Le « monde d’après », qu’ils disaient… Au lendemain du confinement, et alors que l’évolution de la pandémie demeure en question, nous avons demandé à des écrivains et critiques à quels livres ils s’accrochent pour revivre : penser ou rêver la suite, ou tout simplement trouver l’impulsion pour continuer. En ce qui concerne Le Magazine littéraire, ce n’est pas seulement affaire de circonstance : alors que nous imprimons, le titre est mis en vente par son propriétaire, et son destin encore incertain. On espère qu’on se retrouvera bientôt.
Entre le moment où ces mots ont été écrits et celui où on les lit, l’espoir semble s’être envolé. À en croire un article de Vincy Thomas paru hier sur le site de Livres Hebdo, « Lire avale Le Nouveau Magazine Littéraire ». La nouvelle était dans l’air, ce n’est donc pas vraiment une surprise.
C’est quand même un pincement au cœur pour moi, à un double titre. J’ai été lecteur du Magazine littéraire depuis… euh… longtemps. Depuis-depuis, comme on dirait à Madagascar. Je n’en ai pas connu la toute première formule, quand Guy Sitbon en était le directeur et François Bott, le rédacteur en chef. Mais j’ai pris le mouvement en route avec Jean-Jacques Brochier à la tête de la rédaction, poste qu’il occupa de 1968 à 2003 – et peut-être le fait d’en avoir été écarté à ce moment a-t-il précipité sa mort, l’année suivante. Nicky et Jean-Claude Fasquelle avaient racheté le magazine en 1970.
C’est donc à Jean-Jacques Brochier que j’avais proposé en 1986 un entretien avec Le Clézio, qu’il accepta, qui fut relu par Jean-Louis Hue (futur rédacteur en chef) que je n’avais pas encore rencontré à ce moment (lui à Paris, moi à Bruxelles où se trouvait aussi, pour quelques jours, Jean-Jacques Brochier), entretien qui fut annoncé en « une » du n° 230 de mai 1986 et par lequel j’entamais une collaboration qui allait connaître des jours heureux jusqu’à ce que je m’éloigne géographiquement et que les contacts s’espacent sans jamais s’interrompre vraiment.
Puisque mon dernier article du Magazine littéraire est sorti dans le n° 583 de septembre 2017 (consacré à un roman de Fouad Laroui), je ne mens pas en disant que j’ai été le collaborateur de ce mensuel pendant plus de dix ans. Avec des éclipses, certes, mais on oublie si facilement les mois (et les années, parfois) où le soleil ne brille pas…
Ce que Le Magazine Littéraire avait perdu, en décembre de cette année-là, quand il est devenu Le Nouveau Magazine Littéraire, sous la houlette très provisoire de Raphaël Glucksmann, le lecteur que je suis en a davantage souffert que le collaborateur que je n’étais plus.
Ce qu’il deviendra en fusionnant avec Lire, à moins que le titre de Vincy Thomas soit plus proche de la réalité à venir, je n’en sais rien. Mais non, je ne m’en fous pas du tout, j’espère seulement ne pas être trop déçu.
D’avoir collaboré aussi à Lire – mais une seule fois – ne me console en tout cas pas vraiment de cette information.

mardi 9 juin 2020

Le Goncourt recule pour mieux sauter


Certes, il ne faut pas voir des complots partout…
Mais quand même. Je ne comprends pas en quoi la première sélection du Goncourt 2020 reportée au mardi 15 septembre plutôt qu’en tout début de mois – ce qui aurait donc dû être le mardi 1er septembre – peut avoir un rapport avec les explications fournies hier dans un communiqué :
En raison de conditions exceptionnelles de la rentrée littéraire de septembre qui suit des mois de pandémie ayant gravement perturbé les parutions de livres et les ventes en librairies…
Les perturbations, c’est maintenant, à la suite de la fermeture puis de la réouverture des librairies. Elles avaient, à juste titre cette fois, servi de prétexte à l’attribution précoce des prix Goncourt de printemps – autrefois les bourses Goncourt. Même si la manœuvre avait été rendue moins efficace par le couronnement de la nouvelliste Anne Serre dont le recueil, Au cœur d’un été tout en or, ne sortait que 17 jours après l’annonce. Ce qui, à quelque chose malheur est bon, évitait au Mercure de France, l’éditeur, de devoir précipiter le mouvement des rotatives pour imprimer en urgence les fameuses bandes rouges supposées exciter l’envie d’achat.
Mais, s’agissant de la rentrée littéraire, alors qu’il est probable que la vie aura repris son cours à peu près normal à ce moment (on l’espère, du moins), alors qu’elle se prépare avec très peu de différences par rapport aux années précédentes, je vois mal en quoi l’annonce de la première sélection avec deux semaines de recul peut servir le monde du livre.
Peut-être quelques-uns des membres du jury ont-ils réservé des vacances lointaines et tardives en pariant sur la réouverture totale des frontières, et craignent-ils de n’être pas à Paris le 1er septembre ?
Non, soyons sérieux…
S’il y avait quand même, non pas un complot, mais une intention cachée derrière ce changement de date annoncé haut et fort ? Un soupçon me vient à la lecture de la suite du communiqué :
Les romans parus jusqu'à cette date pourront ainsi figurer dans cette sélection.
Il pourrait s’agir d’une phrase anodine. L’avenir (dans plus de trois mois, ça laisse le temps de l’oublier) le prouvera peut-être. Sinon que mon esprit pervers y voit, ou au moins y subodore, une intention cachée que mon sens du devoir m’oblige à vous révéler.
Car quels sont les romans qui paraîtront entre le 2 et le 14 septembre ? Il y en a un paquet. Mais le calendrier des mises en vente, toujours disponible en bas de cette page, est susceptible de vous mettre sur la même piste que moi : les deux romans de la rentrée littéraire des Éditions de Minuit (qui n’ont plus décroché le Goncourt depuis 1999, c’était Jean Echenoz avec Je m’en vais) sont publiés respectivement le 3 et le 10 septembre. Pile poil dans la période de rattrapage que je scrute depuis hier avec un intérêt croissant.
Ils ne sont pas des moindres.
Laurent Mauvignier donne avec Histoires de la nuit ce qui est peut-être son livre le plus ample : 640 pages (je n’ai pas vérifié la longueur de tous les précédents mais je ne me souviens pas d’avoir rencontré un volume comparable dans ceux que j’ai lus). Cela n’aurait aucune valeur indicative si l’exigence que l’on connaît à cet écrivain n’inclinait à penser qu’il lui avait cette fois semblé nécessaire de conduire son roman jusque-là.
Quant à Jean-Philippe Toussaint, qui nous fait retrouver Jean Detrez au sein de la Commission européenne (il était le personnage principal de La clé USB, l’an dernier) dans Les émotions, il est suivi de près depuis assez de temps par la Commission Goncourt pour que l’hypothèse d’une année faste ne soit pas absurde. « Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines […] ? », se demande le narrateur…
Donc, Jean-Philippe Toussaint ou Laurent Mauvignier pour le Goncourt 2020 ? Si j’ai raison, vous me remercierez de vous l’avoir soufflé en juin…

P.-S. du même jour, mais dans l'après-midi. Les Éditions P.O.L, où l'on lit très régulièrement ce blog (je n'en sais rien, en fait), n'ont pas tardé à comprendre l'astuce et à reprogrammer Yoga, d’Emmanuel Carrère, dans un premier temps annoncé à la rentrée, ensuite reporté à 2021 et finalement à paraître le 10 septembre, dans le même créneau. Sera-t-il pris d’assaut par d’autres encore ?

vendredi 5 juin 2020

La semaine de Joseph Kessel

Journaliste, écrivain, académicien français, Joseph Kessel est mort en 1979. Son relatif purgatoire aura duré une quarantaine d’années et la manière dont il en sort est digne d’un homme que l’on dit flamboyant. Il n’y en a que pour lui, ou presque, dans la presse littéraire cette semaine. Un dossier du Figaro littéraire, un grand papier dans Le Monde des livres, l’ouverture de la séquence livres de Libération demain, plusieurs pages de Marc Lambron dans Le Point, j’en oublie probablement…


La raison de cette convergence ? Elle ne vous a pas échappés : la publication, dans la Bibliothèque de la Pléiade, le Panthéon de la littérature, de deux volumes de ses œuvres, accompagnés de l’album annuel, conçu par Gilles Heuré.
Un (petit) événement, une reconnaissance quasi définitive qui n’allait pas de soi tant les liaisons entre journalisme et littérature sont si souvent méprisées – parfois à juste raison, d’ailleurs.
Je n’ai pas eu l’occasion de me plonger dans ces deux volumes (dont une partie se trouve néanmoins éparpillée dans ma bibliothèque sous d’autres formes). Forcément, ils ne sont pas arrivés jusqu’à moi. Au contraire du récit que fait Dominique Missika d’Un amour de Kessel – les femmes lui plaisaient, il plaisait aux femmes, Germaine Sablon fut l’une de celles qu’il aima, malgré un premier contact sans flammes : « D’après la légende, Kessel aurait été trop timide pour l’aborder ! » Cela correspond peu à l’image (peut-être fausse) que l’on a de lui, et Dominique Missika nuance immédiatement : « On n’est pas obligé de le croire. »
Mais je mentirais si je disais que l’ai lu ce récit. Humé, seulement, parcouru en flânant. Le temps de croiser Jean Sablon, le frère de Germaine, ou Maurice Druon, neveu de Joseph, futur notable des lettres et auteur, avec son oncle, des paroles du Chant des partisans.
« Les mots viennent vite. Jef a les idées, Maurice en fait des vers en jouant avec deux doigts sur un piano bancal les notes de la musique d’Anna Marly. C’était comme “l’explosion d’un sentiment qui me travaillait dont je n’avais pas conscience, d’une espèce de rage, de souffrance et d’admiration pour les résistants actifs”, expliquera Kessel au micro d’une journaliste de France Culture, quarante ans plus tard. »
En revanche, j’ai lu Hollywood,ville mirage, que rééditent les Éditions du Sonneur. Ou presque lu. Je m’explique. Un extrait du livre est disponible sur le site. Il m’a plu suffisamment pour me donner envie d’aller plus loin. Mais, au lieu de demander le fichier du texte, je me suis tourné vers RetroNews. Kessel, en 1936, était un journaliste connu depuis des années et il était peu probable qu’il se soit contenté d’écrire sur la capitale américaine du cinéma sans vendre, avant la parution de l’ouvrage chez Gallimard, son texte à la presse, où j’avais donc une bonne chance de l’y retrouver. Peut-être dans une version non définitive, certes, mais avec l’élan spontané (ou de fausse spontanéité) du reportage.
La recherche était simple, le résultat limpide : le mardi 9 juin de cette année-là, L’Intransigeant commence en première page la publication d’un reportage de Josepk Kessel, Hollywood, la ville des mirages.
Les catholiques ont le Vatican.
Les Musulmans ont la Mecque.
Les communistes, Moscou.
Les femmes, Paris.
Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood.
Hollywood !
C’est parti pour dix jours de publication…


Le regard de Kessel sur cette « terre des hyperboles et des surnoms – movieland, filmland, starland – terre par elle-même dévorée, arrachée à tout » n’est pas tendre. Il dénonce le règne des producers pour qui le cinéma est une industrie destinée à faire de l’argent et dans laquelle l’art compte pour bien peu. Il est devant une machine infernale qui en effet dévore les siens, fait grande consommation de vedettes, y compris d’enfants, et pour laquelle les écrivains ou les compositeurs, « même s’ils sont illustres, même s’ils sont payés de 20 à 50 000 francs par semaine, doivent produire dans leurs bureaux numérotés. Leur présence est exigée depuis neuf heures du matin aussi strictement que par un pointage. »
C’est l’usine, où le producer (un dictateur, écrit Kessel) veille au rendement. Mais alors, pourquoi certains films sont-ils quand même beaux et émouvants ? « Ce sont des miracles. Des miracles dus à l’inattention du producer. »
Pour conclure sa série d’articles, Joseph Kessel reconnaît qu’il s’est « peut-être montré trop dur envers la ville des mirages. » Dans la livraison précédente, le récit d’une mésaventure peut fournir un prétexte à la mauvaise humeur du journaliste-écrivain – le projet avorté d’un film sur lequel il travaillait avec Charles Boyer. Il préfère cependant fournir une motivation plus profonde : « Ce n’était ni mépris, ni haine. Mais plutôt, en vérité, de l’amour déçu. »

mercredi 3 juin 2020

Indigestes, les poids lourds

Ils sont là, servis par palettes pour sauver la librairie française et faire repartir à la hausse les chiffres d’affaires des éditeurs et des distributeurs. Merci, Guillaume Musso et Joël Dicker, de participer ainsi au sauvetage d’un secteur (parmi d’autres) en crise. On ne se fait pas de souci pour eux. Leurs livres sortis la semaine dernière, La vie est un roman et L’énigme de la chambre 622, sont respectivement en deuxième et première positions dans les meilleures ventes de livres compilées par le réseau datalib, toutes catégories confondues. Est-ce à dire qu’il est inutile de s’en occuper, qu’ils vivent bien sans moi ?
Penser cela, c’est mal me connaître. Après tout, La vie est un roman n’est jamais que le onzième roman de Musso que je lis, ce qui donne quelques points de comparaison. Et L’énigme de la chambre 622, le troisième de Joël Dicker. Soit, pour chacun, plus de la moitié de la production. (Oui, j’ai dit production…) Affirmera-t-on encore sans rire que la critique se détourne en pinçant le nez des livres qui font le bonheur des vraies gens ? (C’est qui, ces vraies gens ?)
Le lecteur populaire, c’est bien connu, en a marre de l’écrivain germanopratin célébré par les élites (c’est qui, les élites ?), qui considère que Gallimard est sa maison naturelle, dans la rue du même nom, mais qui regrette de n’être entendu que par 0,05 % des auditeurs quand il est interrogé avec finesse (et répond avec intelligence) sur France Culture à deux heures du matin (au fait, il y a quoi, comme émission, à cette heure-là, sur France Culture ? je ne sais pas, à cette heure-là, je lis).
D’ailleurs, cet écrivain germanopratin, que nous raconte-t-il, dans ses livres confidentiels ? Des histoires d’écrivains, pardi ! C’est bien la preuve qu’il n’a aucune imagination mais alors, vraiment aucune, incapable de sortir de son quartier pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe. (Demandez à Alexandre Jardin qui se frotte, lui, et s’en félicite tant qu’il s’en gargarise, au monde d’en bas – quant au résultat de l’expérience, il est beaucoup moins félicitable et gargarisable, essayez de lire Française, vous verrez par vous-même.)
Et, donc, puisqu’ils sont si différents des écrivains de l’élite, que racontent-ils, ces écrivains populaires ? Vous n’allez pas me croire : des histoires d’écrivains !
Si, si…
La vie est un roman commence comme un thriller, avec la disparition de Carrie, la fille de Flora Conway, trois ans, alors qu’elle jouait à cache-cache avec sa mère dans leur appartement de Williamsburg, New York. Situation impossible : la pièce est restée fermée, et pourtant il faut se rendre à l’évidence, la petite n’est plus là. On n’oubliera pas de signaler au passage que Flora Conway est romancière – elle a reçu le prestigieux prix Franz Kafka en 2009 après son troisième livre, elle n’apparaît pas dans les médias, son éditrice Fantine de Vilatte gère sa carrière pour elle et la représente dans les grandes occasions, comme ce fut le cas à Prague pour la remise de ce prix littéraire.
Guillaume Musso, on le sait (et, si vous ne le saviez pas, apprenez-le), a l’habitude d’appeler à la rescousse les signatures les plus connues et reconnues. Avant qu’il soit question du prix Kafka, Simenon avait déjà pointé le nez avec une citation extraite de Quand j’étais vieux, je vous épargne tout ce qui va suivre comme références mais c’est, dirais-je, digne de la bibliothèque d’un honnête homme soucieux de se cultiver, à moins que cela ressemble à un trompe-l’œil dans le genre d’une collection de la Bibliothèque de la Pléiade affichée derrière la personne qui vous reçoit chez elle et veut paraître cultivée – encore heureux, ce ne sont pas des reliures achetées au mètre courant.
Donc, Flora Conway, dépressive après la disparition de sa fille, on la comprend, vaguement suicidaire, puis de plus en plus précisément et, au moment où elle va commettre le geste fatal, voilà que…
Le suspense est insoutenable (ne riez pas) : voilà qu’elle se révèle être l’héroïne d’un roman qu’écrit, en France, Romain Ozorski, écrivain à succès, vague double de Guillaume Musso himself, voyez comment la création s’éparpille, se reflète dans des miroirs, et pourquoi on en arrivera à « La troisième face du miroir » dans l’avant-dernière partie.
Si vous n’avez pas lâché avant, car rien de tout cela, outre le fait que ce n’est ni écrit ni à écrire, ne tient vraiment debout à moins d’une lecture très inattentive, vous arriverez alors au cœur de la bibliothèque : les quarante sources des citations rencontrées au fil des pages, à quoi il faut ajouter encore la liste des « autres auteurs, artistes et œuvres évoqués », car il insiste avec insistance (c’est assez ?), Guillaume Musso, il ne lit pas n’importe quoi.
Mais pourquoi, alors, pratique-t-il une phrase si plate ?
On pourrait se poser la même question à propos de Joël Dicker, découvert et porté vers le succès par le grand Bernard de Fallois. Celui-ci, disparu il y a deux ans, a notamment été l’éditeur d’inédits de Proust – Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve. C’était il y a longtemps, Joël Dicker n’était pas né mais il s’en souvient si bien que le chauffeur et majordome de Macaire Ebezner, l’un des personnages principaux de son nouveau livre, s’appelle Alfred Agostinelli, comme le secrétaire de Proust…
Donc, le romancier populaire Joël Dicker met en scène, vous l’aurez deviné, un écrivain publié par Bernard de Fallois et qui souffre, outre de la mort de celui-ci, d’une rupture sentimentale. Besoin de changer d’air ? Un hôtel suisse (car j’ai oublié de vous dire que L’énigme de la chambre 622 se déroule en Suisse, il est vrai que cela n’a guère d’importance sinon pour le monde bancaire où se passent les événements) l’accueille, où il est troublé par l’absence de chambre 622 – la 621bis suit la 621 avant la 623. Troublant mystère, de quoi revenir sur un meurtre qui s’est produit là alors que les cadors d’une banque privée y étaient réunis pour choisir leur nouveau mâle alpha.
Un jeu de yoyo plus épuisant qu’hypnotique commence alors, entre notre époque où enquête « l’écrivain », comme on appelle respectueusement le Joël du roman, et celle du meurtre – avec des rappels chronologiques incessants, de peur qu’on s’égare (mais on s’égare quand même) : « 7 jours avant le meurtre », puis « 6 jours avant le meurtre », ou quelques mois avant, ou quelque temps après…
L’affaire est embrouillée et Joël Dicker tient beaucoup à montrer à quel point elle l’est. Il narre (car, dans ces cas-là, on ne raconte pas, on narre) les moindres péripéties avec moult détails superflus, même et surtout quand elles ne présentent pas le moindre intérêt pour le récit, il caricature sans nuance la manière dont parle Arma, l’employée de maison de Macaire et de son épouse Anastasia, pour qui ses patrons sont « Moussieu » et « Médème », il aligne les poncifs du polar sans savoir qu’en faire d’autre que de les placer les uns derrière les autres.
Franchement, je me suis ennuyé. Cela ne me dérange pas de lire un roman de 576 pages, cela me dérange quand j’ai l’impression qu’il aurait eu une meilleure tenue dans un volume deux fois moindre. Mais alors, qui pour l’écrire ? Je vous le demande…
Pas Guillaume Musso ni Joël Dicker, en tout cas !

mardi 2 juin 2020

L’archéologie moderne est un thriller

Entre deux thrillers, genre qu’il produit à jet continu, Douglas Preston pratique le voyage sous une forme peu touristique. L’archéologie le passionne, il en avait fourni quelques preuves aux Etats-Unis, au Cambodge ou en Egypte. Le voici  avec La cité perdue du dieu singe, au Honduras, dans la région peu connue de la Mosquitia, à la recherche d’une civilisation presque oubliée et des vestiges qu’elle aurait pu laisser. Des légendes courent dans le pays, à quoi correspondent-elles ?
Pour le découvrir, l’équipe à laquelle il appartient utilise les grands moyens : une cartographie des lieux en 3D grâce à une technologie basée sur l’utilisation du laser, si coûteuse et sophistiquée qu’elle est en général réservée à un usage militaire et qu’elle s’apparente à un secret d’Etat. Elle fait gagner un temps fou aux explorateurs : là où des fouilles prendraient des années, voire des décennies, quelques jours suffisent à ratisser par avion un large secteur et à voir ce qui se cache sous la canopée. Bingo ! Le premier objectif est le bon !
Les archéologues à l’ancienne pestent, en apparence parce qu’ils méprisent les procédés modernes et ne jurent que par ce qu’ils appellent la « prospection pédestre ». A leurs yeux, une découverte comme celle-là n’a guère de valeur et, d’ailleurs, son dévoilement dans la presse se fait dans un langage « qui était, selon eux, symptomatique de la vieille archéologie colonialiste à la Indiana Jones. » Qui est moderne, qui est archaïque dans cette histoire dont l’ironie n’est pas absente ? Harrison Ford ne se contente pas d’incarner Indiana Jones à l’écran, il est aussi, dans la vraie vie, vice-président de Conservation International, un organisme de préservation de sites naturels. Et il félicitera le président hondurien pour son action dans ce domaine, en lien avec l’expédition que raconte Douglas Preston. Celui-ci laisse entendre que l’opposition des détracteurs a des motivations plus politiques que scientifiques.
L’auteur réussit à contextualiser l’aventure sans jamais en oublier les aspects les plus spectaculaires. La dense forêt de la Mosquitia, où il faut bien pénétrer, est peuplée d’animaux guère sympathiques, parmi lesquels les serpents sont les plus visibles – le fer de lance peut cracher son venin à plus de deux mètres – et dont les plus redoutables sont plus discrets : les phlébotomes, petits insectes qui inoculent la leishmaniose sous différentes formes, de véritables horreurs. Plusieurs membres de l’expédition en seront atteints, dont Douglas Preston qui partage là une épreuve d’autant moins agréable que le diagnostic est parfois difficile.
Chacune des facettes de ce livre est passionnante. Elles accrochent autant que les rebondissements d’un thriller, a-t-on envie de dire. Sinon qu’ici, tout est authentique, documenté à l’extrême dans des notes précises. On s’enfonce à la suite des explorateurs dans un paysage qui donne le frisson en même temps qu’il exalte la connaissance de l’histoire humaine.

lundi 1 juin 2020

Une utopie et son idéal, ou une secte et son gourou

Elle est belle, l’utopie aujourd’hui ! Elle ressemble à une secte dont le gourou s’offre les faveurs sexuelles de toute la communauté et impose ses décisions sous couvert de débat collectif. Liberty House ressemble davantage à un espace de pouvoir qu’à ce que son nom évoque.
Il est facile de manier l’ironie quand on se trouve à l’extérieur, occupé à lire Arcadie, le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui a imaginé le lieu, son fonctionnement, ses habitants. Ceux-ci expriment cependant, par l’intermédiaire de l’écrivaine, des points de vue moins tranchés.
Au premier plan, la très jeune Farah, avec qui et par qui nous pénétrons dans le fonctionnement libre et libertaire d’un groupe constitué surtout de personnes mal adaptées à la société. Arcady, le fondateur, leur offre la possibilité (la chance ?) de vivre autrement. La nudité est la norme, tant pis pour les regards sensibles à l’esthétique car tous les corps, loin de là, ne sont pas parfaits. Dans le cas particulier de la mère de Farah, Liberty House possède une précieuse caractéristique : la maison est en zone blanche, hors de tous les réseaux dont elle reçoit les ondes comme des agressions physiques. Il est vrai qu’elle souffre de multiples autres pathologies, ce que Farah résume en une seule : « l’intolérance à tout ».
Arcady a rebaptisé tout le monde, les identités d’avant n’existent plus. Et, pendant quinze ans, à l’opposé du tableau sombre que nous dressions, tout se passe bien : « nous avons été heureux à Liberty House. Nous y avons mené très exactement l’existence pastorale promise par Arcady, avec Arcady lui-même dans le rôle de sa vie, celui du bon berger menant paître son troupeau ingénu. »
Farah est, en grandissant, confrontée à une modification de son identité sexuelle, elle perd en partie sa féminité sans recevoir tous les attributs masculin : « j’ai une chatte mais pas d’utérus, des couilles mais pas de pénis, des ovaires mais pas de règles – sans compter que ma musculature et ma pilosité sont tellement troublantes que plus personne ne se risque à trancher. » Elle reste, quoi qu’il en soit, arrimée à l’idée qu’elle se fait de Liberty House et de la personnalité exceptionnelle d’Arcady. Il n’a pas voulu coucher avec elle avant qu’elle ait quinze ans, alors qu’elle en mourait d’envie. Les apparences sont sauves.
Les apparences seulement : même Farah reconnaîtra qu’il a tenu tout le monde sous son emprise – mais sans l’avoir cherché, par une sorte de pouvoir naturel qui fait de lui un chef de meute. (Là, on interprète, forcément, on ne cesse de douter d’idées bien ancrées et on tente de tenir droit ce qui vacille parfois.)
Il faudra un afflux de migrants pour que le masque enfin disparaisse en même temps que l’hospitalité qui semblait jusque-là universelle. Farah a peut-être compris quelque chose, elle est prête en tout cas à bâtir une nouvelle utopie. On en reste ébahi. Et admiratif d’avoir été conduit vers des sentiments aussi contradictoires.