Nous n’avions pas compté, Alain Cappon l’a fait pour nous
dans sa postface : « L’informatique
permettant ce genre de calcul instantané, le mot le plus utilisé par Andrija
Matić dans L’égout est l’adjectif
noir dont on ne compte pas moins de soixante-deux occurrences. » On
aurait bien dit que la tonalité générale d’un roman situé en Serbie dans les
années 20 – 2020 – est sombre. Sombre en tout cas est la vie du malheureux
héros, Bojan Radić, professeur d’anglais au moment où la langue de l’ennemi est
supprimée. Et où Bojan, et ses collègues avec lui, sont considérés comme des
pestiférés, de dangereux agitateurs en puissance.
Dans une dictature où la devise est « Unité – Foi –
Liberté », les individus sont des jouets aux mains d’un pouvoir capable de
tous les abus ne serait-ce que pour prouver qu’il a tous les pouvoirs. Renforcée
par l’absurdité même de ses méthodes, symbolisées entre autres choses par les
exécutions hebdomadaires auxquelles il faut bien convier des condamnés,
coupables ou non de faits graves (la gravité étant en outre très relative et
proportionnelle à la morale imposée parfois en dépit des faits), la dictature a
créé, cela va de soi si ses discours ont quelque chance d’être pris pour la
vérité, un véritable paradis sur terre. Pas de chômage, le bonheur pour tous,
même l’éradication totale et durable de cette maladie « archaïque et fatale », le sida.
Bien entendu, cette éradication est aussi théorique que tout
le reste, Bojan le découvrira à ses dépens quand Vesna, une jeune femme pour
laquelle il éprouve une grande attirance, lui avouera être séropositive – alors
qu’elle n’est encore vivante que grâce à son silence, toute information sur
l’existence du sida étant contraire à la vérité officielle.
La police secrète surveillant tout, dans la grande et belle
tradition du totalitarisme, les relations entre Bojan et Vesna ne sont pas
passées inaperçues. Cela tombe mal pour lui, qui avait bénéficié de la
bienveillance du chef du service de la Sécurité, souhaitant quand même faire
apprendre l’anglais à ses enfants – la vérité officielle est une chose, les
attitudes de la classe dirigeante en sont une autre, bien différente (pour les
meilleures raisons, bien entendu).
L’accalmie, au fond, n’aura guère duré. Bojan est bientôt un
homme traqué, son territoire devient de plus en plus étroit et l’égout est un
tunnel sans sortie.
Citation
Être seul n’est pas un problème à condition de savoir que l’on pourrait être avec quelqu’un, mais si plus personne ne souhaite votre présence, si vous êtes frappé d’exclusion de la communauté, chaque seconde de solitude paraît une journée entière, et cette sensation fait naître l’image sinistre d’une existence à vivre ainsi jusqu’à son achèvement.
ANDRIJA MATIĆ
Traduit du serbo-croate (Serbie) et postfacé par Alain
Cappon
Serge Safran, 256 p., 21 €
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire