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jeudi 13 août 2020

L’Amazonie de Patrick Deville

Sans désemparer, Patrick Deville poursuit l’immense projet d’une série de romans « sans fiction » qui embrassent le temps et la géographie, dont Amazonia est le septième volume. Cet ensemble est enfin nommé, dans la liste des ouvrages du même auteur : « Le projet Abracadabra ». Et bien nommé. Car il y a une part de magie dans la manière dont l’écrivain nous emporte, de 1860 à nos jours, dans d’affolants tours du monde. Ceux-ci tiennent autant d’une manière ancienne de raconter, avec son lot d’aventures improbables, que d’une éblouissante modernité par les rapprochements saisissants effectués entre des faits contemporains entre eux ou par des échos lointains retentissant jusqu’à notre époque, avec la présence de l’auteur pour témoin.

Le titre du dernier roman en fixe le décor, très présent dans les débats qui agitaient le monde au moment de sa sortie, et il est d’ailleurs question au passage du dérèglement climatique qui, l’année dernière, « provoquait un été caniculaire dans l’hémisphère Nord, des incendies partout »… Quant à Bolsonaro, dans sa campagne soutenue par les évangélistes, il « annonçait la disparition prochaine du ministère de la Culture, ainsi que l’ouverture des terres indiennes à l’industrie forestière. » Patrick Deville n’est pas devin, mais il voit clair. Plaçant par ailleurs dans le même sac les églises évangélistes déjà citées et les organisations non gouvernementales qui « sont la plupart du temps de simples escroqueries au service de leurs actionnaires ».

Amazonia est cependant moins bâti sur des thèmes qui nourrissent (ou pourrissent) la conscience écologique d’aujourd’hui que sur les longs faisceaux d’une activité humaine intelligente traduite par de troublantes simultanéités entre l’art et l’industrie. Quand Jules Verne écrit, en 1860, son premier roman, Paris au XXe siècle, la bourgade d’Iquitos est fondée dans la forêt amazonienne, « avancée triomphante de la civilisation industrielle. » Le même Jules Verne mettra, par la pensée, les pieds dans la région avec un autre roman, paru en 1881, La Jangada. Il en est alors, poussé par son éditeur, à chanter les louanges du Progrès. Avec quelques nuances : « Les progrès ne s’accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races indigènes. »

Ne tentons pas d’embrasser, comme le fait Patrick Deville, la matière immense d’Amazonia. D’autant que cela conduirait à passer à côté de l’essentiel : la complicité entre père et fils lors de ce voyage accompli ensemble, en partageant paysages, lectures et réflexions.

mardi 28 novembre 2017

Patrick Deville, Prix Roger Caillois

Un beau palmarès, le Prix Roger Caillois, dans lequel Actualitté relève les noms de Mario Vargas Llosa (2002), Carlos Fuentes (2003), Eduardo Halfon (2015), Édouard Glissant (1991), Roger Grenier (2008) ou Chantal Thomas (2014). On y ajoute maintenant ceux de Rodrigo Fresan pour la littérature latino-américaine, de Jean-François Billeter pour l'essai et surtout (à mes yeux) de Patrick Deville pour la littérature française. Il a publié, à la rentrée, Taba-Taba. En même temps reparaissaient, en un volume, ses cinq premiers romans.
Dans sa préface à Minuit, titre collectif de la réédition des cinq premiers romans de Patrick Deville publiés dans la maison d’édition du même nom, Bernard Comment veut éviter ce qu’il appelle le « travers » de chercher, dans les débuts d’un écrivain, ce qu’on en lit maintenant. Il y cède néanmoins, et il a raison. Car, outre le fait que ces fictions joueuses fournissent un plaisir intense, elles mettent en place quelques éléments d’un système qui ne demandait qu’à se développer. Et se développe, à travers une suite de douze romans dont Taba-Taba, qui vient de paraître, est le sixième.
En détournant avec élégance et humour les codes de quelques genres, romans noirs ou d’espionnage, Patrick Deville installait le doute dans des mécanismes de précision et, déjà, courait le monde. Sans, cependant, l’obstination avec il rapporte de toute la planète ses histoires vraies dans l’ensemble ouvert en 2004 avec Pura Vida, et dans lequel Peste & Choléra lui a valu, en 2012, le Prix Femina et un légitime élargissement de son lectorat.
Nourri de souvenirs personnels et d’archives familiales, Taba-Taba est le volume le plus français du grand cycle en cours de rédaction et de publication. Il est construit autour d’un axe obsessionnel : l’homme que le romancier, dans son enfance, a vu souvent se balancer en psalmodiant : « Taba-Taba-Taba / Taba-Taba-Taba ». Un fragile point de départ pour connaître quelqu’un dont on ne sait rien d’autre puisque les archives du Lazaret de Mindin, en face de Saint-Nazaire, où Taba-Taba – il n’aura d’autre nom que ce surnom – séjournait, ont disparu. Le lieu, où le narrateur a passé huit ans, côtoyant sans le savoir des fous qu’il n’appelait pas ainsi, trouve ses origines dans une mission préparatoire qui avait entamé ses travaux en 1860, année qui ouvre tous les romans de la série. Et qui ouvre sur des perspectives immenses où se croisent une foule de personnages et d’événements articulés en chapitres courts souvent terminés par une pirouette souriante. Ce n’est pas parce qu’il écrit à présent des « romans sans fiction » que Patrick Deville a renoncé à l’humour…
La fascination devant le projet et sa réussite plus éclatante à chaque nouvelle parution ne faiblit pas. Au contraire. Chaque roman pouvant en outre se lire sans qu’il soit nécessaire de connaître les précédents, on entre dans ce monde, le nôtre, par n’importe quelle porte. Elle invite toujours à faire ensuite une visite complète.

dimanche 27 août 2017

Patrick Deville, les débuts en bloc

Je commence à lire pour partie, à relire pour le reste, les cinq premiers romans de Patrick Deville, réédités en un épais volume au format de poche. Le titre de l'ensemble est celui de son éditeur, à l'époque: Minuit. Et, dans la foulée, revisitant mes archives (ou plutôt celles du Soir) pour vérifier si j'y trouve un mot écrit sur l'un ou l'autre de ces livres, je tombe sur le petit article que j'avais publié en 1992 à propos du Feu d'artifice. Il s'agit du livre central dans cet ensemble.
Je vous le confie comme une lettre venue du passé et redevenue, par la grâce de la réédition, toute neuve.

Le troisième roman de Patrick Deville est fascinant et insaisissable. Cela tient autant au personnage principal et à ceux qui l’entourent qu’à l’espèce de détachement dans la narration, comme si elle était elle-même une errance douce, sans véritable but, sans début ni fin, avec des rencontres de hasard et des directions choisies de manière tout aussi aléatoire.
Le narrateur établit la liste des choses qu’il préfère dans la vie : « conduire des voitures de luxe, laisser défiler le monde et glisser mes pensées mollement amorties par les gommes ». Il est parvenu à l’état provisoire qui se rapproche le plus du bonheur puisqu’en effet ces trois « trucs », comme il dit, appartiennent à son quotidien. Mais il ressent parfois, comme un gouffre qui pourrait s’ouvrir à chaque instant sous ses pieds, la précarité de cet état…
Il travaille un minimum : il achète des voitures de luxe, souvent à Bruxelles, à l’origine plus que douteuse, et les revend avec un gros bénéfice. Mais les faits semblent avoir une importance mineure, comme s’ils étaient posés là par inadvertance. Ils ont le même statut que les histoires chiffrées rédigées pour une station de radio. Par exemple : « En 1899, Emil Jellinek, consul général d’Autriche à Nice, engagea sa Daimler de 23 chevaux dans la course Paris-Nice en lui donnant le nom de sa fille Mercedes : elle l’emporta et ce nom fut adopté pour les véhicules de Gottlieb Daimler. »
Dérisoire, ce jeu ne l’est guère plus que tout le reste. Peut-être Juliette échappe-t-elle cependant à cette futilité : dure et grave, elle donne au roman son ancrage dans un quotidien non moins décalé par rapport à la réalité habituelle, mais dont on perçoit à travers elle le tragique…

lundi 20 mars 2017

Patrick Deville au seuil de la rentrée littéraire

Patrick Deville vient de passer quelques jours à Madagascar, à la veille de terminer et de remettre à son éditeur le manuscrit de son prochain roman, qui doit paraître à la rentrée littéraire. Il était un peu stressé par l’obligation où il se trouvait de boucler les dernières pages de ce livre. Il a quand même pris le temps de quelques rencontres, et nous l’avons écouté avec intérêt.

© ActuaLitté

Patrick Deville ne vous est pas inconnu si vous lisez fidèlement ce blog. Si vous lisez, tout simplement... En 2012, Peste & choléra lui a valu le prix du roman Fnac et le Prix Femina. Cette fois, nous l'avons rencontré à Antananarivo (la fois précédente, c'était dans le TGV entre Saint-Malo et Paris, ainsi sont les voyageurs).
Le projet dont Patrick Deville a donné la première partie en 2004 avec Pura Vida est pharaonique : raconter, en douze volumes bourrés de personnages dont beaucoup reviennent, plus ou moins discrètement, d’un livre à l’autre, toute une histoire du monde de 1860 à nos jours. En couvrant, dans le même temps, l’espace de la planète : Pura Vida est centré sur l’Amérique, Equatoria, qui l’a suivi en 2009, sur l’Afrique, Kampuchéa (2011) sur l’Asie. Ont suivi Peste & choléra, qui part d’Asie et Viva (2014), au Mexique. Le sixième volume, prévu pour le mois d’août chez son éditeur habituel (Le Seuil), sera axé sur la France. Un gros volume, nous a-t-il dit.
Mais il y a un petit problème et c’est, a-t-il confié, la première fois que cela lui arrive : l’éditeur aurait dû recevoir le manuscrit il y a trois semaines, pour être dans les temps du calendrier de fabrication, et le texte n’était pas tout à fait terminé. Ce qui nous renseigne, au passage, sur la manière dont une rentrée littéraire se prépare très en amont du mois d’août, moment où les livres arriveront dans les librairies. Et explique la réponse sibylline faite par une attachée de presse de sa maison d’édition, quand nous lui avions demandé, avant de rencontrer Patrick Deville, si un nouveau roman était au programme : « Peut-être pour la rentrée. Mais rien de confirmé encore. » Et pour cause : sans manuscrit, pas de livre.
Alors, vous demandez-vous probablement, pourquoi Patrick Deville prend-il une semaine de vacances à Madagascar au moment où le directeur de la collection qui édite ses textes attend le prochain avec impatience ? C’est qu’il n’était pas du tout en vacances, l’écrivain, bien au contraire. Il avait besoin de venir sur place pour écrire deux ou trois paragraphes qui se situeront à la fin de son livre et devraient lui avoir permis, à l’heure où vous lisez ces lignes, de mettre le point final au sixième volume de son grand cycle. Ce qu’il réalise à l’intérieur de celui-ci, il l’appelle « Romans sans fiction », malgré la nuance qu’il apporte rapidement en disant que ce n’est pas tout à fait vrai – la présence d’un narrateur, lui-même, l’autorise quand même à imaginer ce qu’il pense et vit par rapport aux événements qui constituent la matière principale de l’œuvre. Mais il insiste : tous les faits sont vérifiables.
Voilà pourquoi il ne croyait pas possible de rédiger les quelques lignes consacrées à Madagascar sans tâter concrètement le terrain. Il est d’ailleurs allé à Moramanga visiter le Musée de la Gendarmerie nationale où se trouvent des objets et documents liés aux événements de 1947. Il voulait voir aussi le célèbre wagon qui illustre un des épisodes tragiques de ce moment historique.
Tout ça pour ça ? Oui, et la démarche est exemplaire. Dans la hâte, mais sans précipitation, Patrick Deville ne lâche rien de la précision quasi horlogère avec laquelle il monte son projet. Et, puisqu’il avait obtenu de son éditeur un délai de trois semaines pour la remise du manuscrit, il a mis celles-ci à profit comme il l’entend. C’est-à-dire en se mettant physiquement en présence des lieux et des souvenirs, pour leur donner l’épaisseur qui caractérise chacune des pages de ses romans.
Et, dans l’intervalle, celui-ci, dont nous ne connaissons pas le titre (c’est idiot : on n’a pas pensé à le lui demander), a déjà fait l’objet d’une présentation en interne aux Editions du Seuil. Sans manuscrit, sans même un argumentaire écrit par Patrick Deville qui se sentait incapable de résumer un livre non, et qui a demandé au directeur de la collection où il paraîtra de le faire à sa place.
On aurait été anxieux à moins si nous nous étions trouvé dans sa situation…

vendredi 28 août 2015

Trotsky, Lowry et Michel Deville

Patrick Deville s’est attaqué à un chantier monstrueux dont il termine un pan à chaque roman. Pura Vida, Equatoria et Kampuchéa circulent autour de la planète sur trois continents. L’Amérique, le premier d’entre eux (les autres étant l’Afrique et l’Asie), est de retour, puisque le mouvement est cyclique, dans son livre le plus récent, Viva.
Trotsky arrive au Mexique en 1937, il fait en train le chemin de Tampico, son port de débarquement, à Mexico. Pas n’importe quel train : celui du président. Pas en n’importe quelle compagnie : Frida Kahlo, dont les « sourcils très noirs se rejoignent à la racine du nez comme les ailes d’un merle », est là pour l’accompagner dans son voyage. Diego Rivera est absent, mais il a joué un rôle dans l’accueil de Trotsky.
Malcolm Lowry est au Mexique depuis l’année précédente. Il rédige une nouvelle qui deviendra Au-dessous du volcan, chef-d’œuvre obtenu à force d’écrire ses échecs, « et lorsque lui manqueront les échecs veillera à échouer encore, à échouer encore mieux », écrit Patrick Deville qui rend un hommage discret à Samuel Beckett.
La méthode Deville consiste moins à créer des nœuds dans le réel qu’à mettre en lumière ceux qui existaient déjà. Retrouver les traces croisées de Trotsky et de Lowry, donc, avec leurs proches, y ajouter André Breton, Antonin Artaud, B. Traven, Arthur Cravan, d’autres encore, et reconstituer à petites touches, avec force détails, l’effervescence d’un lieu à une époque donnée. Superposer à tout cela ses propres voyages pour relier, à travers son regard, le passé au présent. Construire, au fond, une œuvre à la fois très documentée et très littéraire, à la façon d’un puzzle dont chaque pièce ne prend son sens qu’en compagnie des autres.
Le risque consisterait à laisser fonctionner la méthode pour elle-même, sans nécessité. Mais on n’en est pas là.

samedi 14 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (4)

Vous n'en avez pas assez? En voici encore. Et ce n'est pas fini.

Pierre Singaravélou (dir.), Les empires coloniaux

La colonisation, une histoire à sens unique comme on l’écrivait pendant et juste après, c’est bien fini. Les chercheurs, désormais pluridisciplinaires et ouverts à la diversité des cas à travers le monde, apportent bien des nuances à l’ancienne vision monolithique. L’interaction entre le colonisateur et le colonisé, les races et les classes, les enjeux économiques et de civilisation, voilà quelques lignes de force d’un ouvrage collectif inédit qui oblige à réfléchir autrement. Tant mieux.

Toni Morrison, Home

Toni Morrison jette d’abord un voile sur l’histoire de Frank Money, soldat de la guerre de Corée qui a échappé, dans l’armée, à la ségrégation raciale et retrouve les effets désastreux de sa couleur de peau, noire, au retour dans le civil. Lancé dans une traversée des Etats-Unis pour sauver sa sœur en danger, il livre peu à peu tous ses secrets, jusqu’au dernier – terrible. Ce roman est un chant douloureux qui remue en profondeur et apaise dans le même temps.

Patrick Deville, Peste & choléra

La vie formidable d’Alexandre Yersin est devenue un roman à la hauteur de son sujet. Le découvreur du bacille de la peste traverse, de 1863 à 1943, une époque que Patrick Deville explore depuis quelques romans sur toute la planète. A petites touches précises, les avancées de la science et les bouleversements politiques se répondent dans un monde où le sens reste créé par les hommes. Et celui-ci, avec toujours une idée d’avance sur ses actions, mérite vraiment qu’on s’y intéresse de près.

Salman Rushdie, Joseph Anton

Le début est connu : le 14 février 1989, Les versets sataniques, le roman qu’avait écrit Salman Rushdie, vaut à celui-ci une condamnation à mort. Ensuite, il est protégé, il ne sort que rarement de l’ombre où il se cache. Quand il raconte ces années difficiles, il le fait à la troisième personne, utilisant le pseudonyme pris dans la semi-clandestinité. Cependant, il vit, fait des rencontres, écrit. Et il exerce, outre son sens de l’analyse, son humour aigu.

Jonathan Coe, Désaccords imparfaits

Jonathan Coe pratique peu la nouvelle : trois fois en quinze ans. Ajoutons-y un article qui rêve sur Billy Wilder, c’est toute sa production dans le genre. Dommage qu’il n’y en ait pas davantage, on en aurait bien repris. Une histoire de fantôme, une musique en accord avec un lieu et qui aurait pu déboucher sur une autre vie, un festival de cinéma qui tourne au règlement de compte : de belles lignes de fuite dessinées avec précision puis s’épanouissent dans le flou.

mardi 6 novembre 2012

Lundi était une belle journée pour la littérature


Les jurys ont ouvert la semaine en fanfare. Rien que d'excellents romans bourrés de qualités littéraires. Patrick Deville (photo ci-dessus) était mon favori depuis bien avant le début de la saison, quand on commence les lectures en piochant parmi les 646 romans annoncés pour la rentrée. Je ne vais donc pas me plaindre de son prix Femina pour Peste & choléra. Bien sûr, son éditeur, le Seuil, a mis un peu de pagaille en lançant l'information sur Twitter avant l'heure, ce qui a provoqué une reculade avant l'explosion de joie officiellement autorisée. Quelqu'un va se faire taper sur les doigts - en apparence. Car mon petit doigt, le mien, me dit que la maison d'édition se réjouit, en fait, d'avoir eu une raison, serait-elle accidentelle, de faire parler d'elle. Et, après tout, souvenez-vous: le jeudi 24 octobre, jour de proclamation du Grand prix du roman de l'Académie française, c'était déjà le bordel. Le nom de Joël Dicker circulait lui aussi avant l'heure sur Twitter (décidément!) alors que les photographes, sur place, entouraient Jérôme Ferrari...
Le prix Femina étranger a eu la main heureuse aussi - il n'y avait que du bon, du très bon même, dans sa dernière sélection - en choisissant Julie Otsuka et Certaines n'avaient jamais vu la mer. Chez un éditeur (Phébus) dont la politique de traductions, solide et audacieuse, mérite bien de temps à autre une récompense de ce genre. J'avais lu ce roman plus tard, en septembre, peu avant le Festival America où Julie Otsuka était invitée. Indirectement, ce prix salue donc aussi le fondateur du festival, l'ami Francis Geffard - un éditeur (chez Albin Michel) qui aime dire du bien, quand il le pense, de livres parus chez des confrères.
Je ne peux rien dire, en revanche, du prix Femina essai, puisque je n'ai pas lu Ethno-roman, de Tobie Nathan.
En revanche, le prix Virilo confirme d'année en année la qualité de son palmarès alors qu'il n'en est qu'à sa cinquième année d'existence. Je ne connais pas Robert Alexis, le premier lauréat. Mais les suivants, Laurent Mauvignier, Emmanuel Dongala, Eric Chevillard et maintenant Pierre Jourde (Le maréchal absolu) sont des écrivains qui comptent pour moi, lecteur - et pour vous aussi, j'espère.
Une excellente journée, donc, qui donne peut-être le ton de cette semaine particulièrement chargée en lauriers. Aujourd'hui, le prix Médicis sera, comme le Femina, attribué trois fois: à un roman français (Philippe Djian est mon favori), à un roman étranger et à un essai.
Mon petit doigt, volubile ce matin, me dit que les deux premiers romans que j'ai lus dans cette rentrée seront couronnés. Le premier, c'était celui de Patrick Deville. Le deuxième, vous le saurez tout à l'heure, parce que je ne vais pas trahir le secret de mon petit doigt avant l'heure. Je ne travaille pas au Seuil, moi...

lundi 5 novembre 2012

Prix Femina français : Patrick Deville

J'en avais fait le pari vendredi, je vous en parlais depuis des mois et je vous avais déjà proposé un entretien avec lui: Patrick Deville a donc reçu un grand prix littéraire, le Femina, pour Peste & choléra - ce qui lui laisse les prochaines années à espérer le Goncourt.

A peine quitté le Kampuchéa (réédité en poche), Patrick Deville a repris la route, sur la piste d’un chercheur brillant et insaisissable. Alexandre Yersin est né en Suisse en 1863, dans une famille qui « expie à l’ombre de l’Eglise évangélique libre ». Il mourra en 1943, à Nha Trang, en Indochine, « dernier survivant de la bande à Pasteur », ce qui lui vaut, un temps, de revenir chaque année à Paris où il loge au Lutetia et préside l’assemblée des directeurs des Instituts Pasteur éparpillés en Afrique et en Asie. Mais, s’il est passé par là et y a laissé sa marque indélébile, il en est loin, installé dans sa grande maison où il attend la mort après une vie qui aurait pu remplir plusieurs autres vies. « Yersin sait bien qu’il est un nain. Il est cependant un assez grand nain. »
Son esprit a côtoyé celui des encyclopédistes des Lumières. Son nom reste celui du bacille de la peste, qu’il a découvert et décrit : « En deux mois à Hong Kong c’était plié, la grande histoire de la peste. Il a une autre idée. Il est toujours pressé, Yersin. » Un an plus tard, on le somme néanmoins de venir s’occuper de « son foutu bacille » à Paris. Sur toute une ménagerie, il met au point et teste un vaccin, écrit une note pour la suite du travail. Puis : « Il revisse le capuchon, enlève la blouse blanche, tend la feuille à Roux, voilà, il lui annonce son départ, je vous laisse la vaisselle. »
Il est ainsi, Yersin. Et c’est ainsi que Patrick Deville écrit sa vie, avec des raccourcis saisissants, presque facétieux. On sourit souvent dans un roman que son titre n’annonçait pas si réjouissant. On suit l’écrivain dans un monde qui s’étire à la mesure du grand projet dont il nous parle ci-après. Au passage, il signale ce que La peste, d’Albert Camus, doit aux découvertes de Yersin. Il est aussi « le fantôme du futur » qui se rend sur les lieux, relève les traces visibles après les avoir cherchées dans les livres ou la correspondance. Il s’arrête à la ferme expérimentale qu’avait montée Yersin près de Nha Trang, regarde sa tombe. « On pourrait écrire une Vie de Yersin comme une Vie de saint. Un anachorète retiré au fond d’un chalet dans la jungle froide, rétif à toute contrainte sociale, la vie érémitique, un ours, un sauvage, un génial original, un bel hurluberlu. »

De la vie ce bel hurluberlu, Patrick Deville a tiré un roman (prix du roman Fnac il y a quelques semaines) qui nous porte haut et loin, ouvrant des perspectives inédites sur le monde et les hommes qui le peuplent. Dont Yersin était un exemplaire unique. Génial, aussi.

vendredi 28 septembre 2012

Voix de la nuit : Patrick Deville

Trop fatigué pour travailler vraiment, trop éveillé pour dormir. La radio m'accompagne, qui donne l'impression de pouvoir continuer à faire autre chose en même temps.
Rien de moins vrai, bien entendu. Écouter la radio est une occupation pleine si le sujet de l'émission vous intéresse. Et je n'ai pas choisi celle-ci au hasard. Clara et les chics livres, c'était samedi dernier sur France Inter et Patrick Deville était l'invité de Clara Dupont Monod, qui a un joli sourire sur la photo. On peut réécouter ça jusqu'au 18 juin 2015, on aurait donc tort de s'en priver - ou de se presser, d'ailleurs.
Je vous parle de Peste & choléra, le nouveau roman de Patrick Deville, depuis le mois de juin. Je ne sais pas combien de fois je l'ai évoqué ici. Je ne sais pas combien de fois je l'évoquerai encore, car la rentrée se passe bien, très bien même pour cet ouvrage que j'adore. Donc, pas aujourd'hui.
En revanche, j'aimerais dire un mot de cette émission qui n'est pas sans intérêt mais qui m'énerve quand même un peu. Elle souffre de cette tendance à la distraction qui contamine les médias avec une sorte de fureur telle que la ligne de force de l'émission est noyée dans une multitude de petites chroniques qui n'ont rien à voir. De temps en temps, Patrick Deville sort la tête de l'eau, entre un coup de téléphone à Titeuf et une chanson de M. Et tout cela est très bien, en même temps que très insatisfaisant, puisque j'avais choisi d'écouter pour Patrick Deville. J'aurais mieux fait, probablement, d'aller vers France Culture où Alain Veinstein interrogeait lui aussi l'écrivain dans Du jour au lendemain, le 14 septembre. Ce sera peut-être pour une autre fois.
Du moins la radio parle-t-elle volontiers de livres, et même parfois de littérature. Ce qui, vous en conviendrez avec moi, n'est pas exactement la même chose. Un excellent article de TéléObs a, cette semaine, bien marqué la différence. Il s'agissait, il est vrai, de télévision: Émissions littéraires: cherchez l'erreur. Et, de toute manière, si j'étais occupé à regarder la télé au lieu d'écouter la radio, je serais bien en peine d'essayer de faire autre chose en même temps.
Un de ces jours, quand je serai à nouveau fatigué, il faudrait que j'écoute la série d'émissions consacrées à Henri Bauchau dans A voix nue (début le 1er octobre à 20 heures).

samedi 15 septembre 2012

Les entretiens de la rentrée : Patrick Deville

C'est un des romans qui font grand bruit dans cette rentrée littéraire. A juste titre. C'est aussi un des meilleurs. Peste & choléra sera donc le premier sujet d'une série d'entretiens que je commence à publier aujourd'hui, avec des écrivains dont les livres sont encore frais. Une partie de cet échange avec Patrick Deville, réalisé dans un train en juin et par téléphone plus récemment, est déjà paru dans Le Soir.
Plusieurs fois, vous commentez la démarche de Yersin en disant : « Il faut toujours qu’il sache tout ».
C’est plus fort que lui. C’est ce qu’il y a d’intéressant chez lui, sa curiosité. Toujours avec le prétexte que c’est important. Parfois, oui, c’est important. Mais il ne s’agit parfois que de lubies. Il aurait probablement pu devenir un des grands successeurs de Pasteur. Mais, pour devenir Pasteur, il faut vouloir être Pasteur, tous les jours, 24 heures sur vingt-quatre. Yersin en était incapable. Il ne menait jamais ses réussites au-delà de la découverte. Donc, il refuse de rester à l’Institut Pasteur.
Vous le comparez à un encyclopédiste des Lumières…
Oui, il est leur successeur, il appartient à la dernière génération pour laquelle il est possible de n’être pas hyperspécialisé. Cela me permettait aussi de faire le lien avec La Condamine qui, avant lui, s’est intéressé au caoutchouc et au quinquina…
Vous-même, vous avez cette curiosité ?
Oui, comme un romancier qui s’intéresse à beaucoup de choses et les utilise dans ses livres. Ici, j’ai passé un accord avec l’Institut Pasteur pour utiliser la correspondance entre Yersin et les autres pasteuriens, puisque cette petite bande n’a pas cessé de s’envoyer des lettres. Mais je n’y suis pas allé comme un thésard qui cherche à creuser un point précis, j’ai papillonné dans cette correspondance. Je voulais faire ça vite et à l’intuition. J’ai un côté thésard, mais si je m’y étais laissé aller, cela aurait été une catastrophe.
Vous allez aussi sur les lieux ?
Oui, parce que, dans ces livres, les cinq que j’ai publiés au Seuil et qui constituent, en fait, un seul roman, je suis le fantôme du futur. Je m’intéresse à une époque qui commence en 1860, jusqu’à notre époque.
En réalité, c’est surtout géographiquement que vous vous déplacez à travers vos livres depuis Pura vida, en passant par La tentation des armes à feu, Equatoria et Kampuchéa
C’est ce que j’avais proposé il y a maintenant pas mal d’années. Tous ces livres vont vers l’est, autour des Tropiques et de l'Équateur. L’idée était de voir comment les rêves, les utopies du progrès, du futur, politiques et scientifiques... – il n’y a pas de différence, c’est un peu le sujet de ce livre : les avancées scientifiques sont toujours extrêmement liées aux problèmes politiques. Ce qui m’intéressait dans celui-là, c’était la compétition entre Koch et Pasteur, à partir de laquelle on peut lire les trois conflits franco-allemands et les deux conflits mondiaux.
« Cette saleté de la politique », écrivez-vous…
C’est plutôt le point de vue de Yersin, ce n’est pas le mien. Je ne suis pas d’accord avec lui, il faut s’en occuper. Lui s’en lave les mains, vraiment.
En écrivant les livres précédents, aviez-vous déjà rencontré Yersin, ou d’autres pasteuriens qui vous ont amené à lui ?
J’en avais rencontré d’autres. Dans les livres précédents, je ne m’occupais pas de cette zone de l’Asie du Sud-est – si, Yersin apparaît deux fois dans Kampuchéa. Mais j’avais vu passer Calmette à Libreville. Je n’en avais pas fait mention, mais je savais qu’il avait rencontré Brazza au Gabon. C’est très lié au fait que beaucoup de ces personnages sont passés par l’École navale de Brest. C’est le cas de Brazza et de Loti qui y étaient à la même époque. Dans Kampuchéa il y a Garnier, qui a été le premier à remonter le Mékong, et Pavie, qui invente le Laos. Il y a eu Calmette, aussi. Tous ces gens-là sont à peu près au même moment à l’Ecole navale de Brest.
C’est un vivier formidable, pour vous ?
Absolument, parce que beaucoup de ces explorateurs sont passés par là.
Dans votre tour du monde, vous êtes passé de l’Afrique au Cambodge. N’auriez-pas voulu faire une étape en Inde ?
J’aurais pu, puisque j’en étais à Zanzibar. Il aurait été assez logique de passer à l’Océan Indien. Mais il y a des choses que je ne maîtrise pas et c’était la date de l’ouverture du procès des Khmers rouges qui m’a fait aller jusqu’à Phnom-Penh.
Vous vous laissez manipuler par l’actualité ?
Bien sûr. Ce n’est pas le cas pour Yersin, qui n’a rien à voir avec l’actualité. Mais Kampuchéa, je voulais le faire avec en toile de fond le procès des Khmers rouges et je voulais y assister.
Allez-vous revenir en arrière ?
C’est possible. A chaque fois, on me demande : alors, c’est fini la trilogie, puis la tétralogie, etc. ? Mais je n’ai jamais donné un nombre de livres et je n’en sais rien, je pourrais aussi faire un deuxième tour. Ce qui me permettrait d’aller un jour dans l’Océan Indien…
Travaillez-vous sur plusieurs livres à la fois ?
Oui. J’ai en chantier depuis longtemps un livre mexicain, dont j’ai publié un chapitre au Mexique et en ligne en France. Je mentionne d’ailleurs, dans Peste & Choléra, à Nha Trang, qu’Acapulco est juste en face. Il n’y a plus qu’à franchir le Pacifique.
Ce projet est énorme. Vous ne vous en lassez jamais ?
Non, la seule chose qui manque au contraire, c’est le temps. J’espère travailler de plus en plus et de plus en plus vite. Non seulement je ne m’en lasse pas, mais je peste de ne pas avoir suffisamment de temps.
Vous faites aussi d’autres choses…
Je m’occupe de la Maison des écrivains étrangers et je veux absolument continuer à m’en occuper parce que c’est passionnant. Et c’est très lié à cela. Je passe mon temps à lire, à éditer et à inviter en France des écrivains étrangers. Je pense bien aussi faire un livre polynésien, on verra quand…
Yersin passe par Madagascar, un court instant dans le livre…
En fait, c’est un moment assez intéressant dans sa vie. Yersin, c’est l’exemple même du type qui très vite en a marre. Après Hong Kong, on a l’impression qu’il fait ça pour faire plaisir aux pasteuriens et qu’ils arrêtent de l’emmerder. Alors que c’est immense : il est le premier homme à faire l’étiologie de la peste, qui n’est pas rien. Et, donc, à ce moment-là, il ne rentre même pas en Europe, il envoie des bacilles dans des fioles et il écrit même à Roux et à Calmette, c’est dans le livre : je pense que vous arriverez bien à vous démerder avec ça. Il n’a pas du tout envie de continuer et on l’envoie en mission à Madagascar où il va en traînant les pieds. Il prétend que ça n’a pas d’intérêt, qu’il n’y a rien, que ce n’est certainement pas de la fièvre bilieuse, etc. En fait, il détourne complètement sa mission scientifique et bactériologique et il s’intéresse beaucoup plus, à Madagascar, à l’agriculture et à l’arboriculture. En fait, il prépare sa prochaine carrière…

jeudi 30 août 2012

Retour au Kampuchéa de Patrick Deville

Deux jours après le prix du roman Fnac pour Peste & choléra, le précédent roman de Patrick Deville est réédité au format de poche. Le calendrier est idéal. Il ne faut pas laisser passer l'occasion de retourner vers le Kampuchéa de cet écrivain dont l’œuvre s'impose, de plus en plus, comme une des constructions majeures de notre début de siècle.
Patrick Deville a le profil parfait pour le poste qu’il occupe. Cet arpenteur du globe terrestre dirige à Saint-Nazaire la Maison des écrivains étrangers et traducteurs. On l’imagine mal installé derrière son bureau en calculant ses points de retraite. D’ailleurs, ses lecteurs ne connaissent pas l’endroit où il se pose au quotidien. En revanche, ils savent tout de l’Amérique centrale grâce à Pura vida (2004), tout de la circulation des armes grâce à La tentation des armes à feu (2006), tout de Pierre Savornan de Brazza et de l’Afrique grâce à Equatoria. Et, aussi, tout du Cambodge par l’intermédiaire d’un livre dont le titre renvoie à un nom provisoire du pays, Kampuchéa.
« Il y a autant de naufrages qu’il y a d’hommes », écrivait Joseph Conrad, cité par Patrick Deville en exergue d’un dernier chapitre où il évoque un vieil homme chez qui il mangeait du crabe et du riz au moment où la ferveur des Chemises rouges envahissait la rue. Si le pays s’est enfoncé dans l’horreur, chaque Cambodgien l’a vécu différemment. C’est peut-être la principale leçon que l’on retient en refermant Kampuchéa. Car Patrick Deville s’entoure de ses lectures de manière à ce que l’inconnu ne le soit pas vraiment, et il aurait les moyens de pérorer à longueur de pages sur le sens tragique de l’Histoire, voire d’en tirer des enseignements pour l’avenir. Il s’en garde bien, restant à hauteur d’homme, écoutant, partageant un verre ou un repas, n’utilisant l’aventure (ou la mésaventure) collective que pour la revisiter dans ses composantes individuelles. Et pour s’y frotter d’aussi près que possible, sans avoir défini au préalable, à l’intention d’un lecteur sourcilleux, son projet littéraire.
Ce projet, il consisterait peut-être, si l’on osait tenter de le dessiner, à plonger résolument dans un monde, à en rapporter des histoires qui peut-être se croiseront, à confronter les époques sans esprit de système, et à voir ce qui se passe.
Il s’en passe de belles. « Faut-il en accuser le pauvre Mouhot ? » Henri Mouhot, « paisible savant », chasseur de papillons, qui ramène dans son filet une prise trop grosse pour celui-ci. Il crée le mythe d’Angkor, qui fascine la France au 19e siècle quand il publie son récit de voyage. Il n’en reviendra pas. Mais les temples rapprochent les peuples, si bien que les intellectuels cambodgiens, dans un échange imprévisible, se nourriront de culture française pour mieux la combattre. Pol Pot, parmi eux : « C’est à Paris que Pol Pot a lu la littérature française. Il a aimé de Rimbaud Une saison en enfer. Il a lu La Voie royale de Malraux comme il a lu Les Civilisés de Farrère. C’est avec cette décadence de l’Occident qu’il veut en finir. Dès la victoire ces livres seront interdits. Il a le devoir de les lire et ensuite de les interdire. »
Une certaine logique, on le voit, est à l’œuvre. Une logique en vertu de laquelle les faits sont envisagés dans le mouvement de l’écriture qui les entraîne.