lundi 20 août 2012

On n'entendra plus l'écriture musicale de Catherine Lépront

Rude réveil, où j'apprends, avant le lever du jour, la mort, hier, de Catherine Lépront. Elle avait 61 ans, avait publié une trentaine d'ouvrages, romans et nouvelles surtout (elle avait reçu, en 1992, la bourse Goncourt de la nouvelle). Et j'étais sensible à une œuvre dans laquelle une humanité complexe était portée par une écriture pleine de grâce.
Ma première réaction a été pour me traiter d'imbécile (ça réveille). Je n'ai pas lu L'anglaise, le roman qu'elle a publié en janvier et que j'ai pourtant longtemps gardé près de moi avec l'intention de m'y plonger, jusqu'au moment où la déferlante de la rentrée littéraire est devenue trop forte et où il avait fallu renoncer, il y a quelques jours seulement, avec dans l'idée la volonté d'y revenir au moment où le livre sortira au format de poche.
Ma deuxième réaction a été de faire remonter de loin (probablement de la fin des années 80) le seul souvenir que j'ai d'avoir vu Catherine Lépront. C'était à Saint-Quentin où se tenait alors un très excitant Festival de la nouvelle et l'écrivaine s'y trouvait pour parler d'un de ses livres. Mais elle donnait surtout l'impression de vouloir se cacher très loin du public, apeurée par le monde qui l'attendait. Touché par son attitude, je l'avais laissée à une paix toute relative et j'avais renoncé à l'interroger. Il n'y a pas eu d'autres occasions ensuite.
J'ai beaucoup lu Catherine Lépront. Un peu arbitrairement, je retiens trois des articles que j'ai écrits sur autant d'ouvrages, histoire de pousser encore quelques lecteurs vers son œuvre.

Voici un roman dont on sort sans souffle, étouffé par les phrases que Catherine Lépront ajuste à ses personnages comme des habits non de scène mais de vie, stupéfait des découvertes amenées page après page, ébloui d'une beauté qui ne se laisse pas saisir facilement mais qui, une fois perçue, ne vous lâche plus.
Le Café Zimmermann est beaucoup de choses à la fois. Il est d'abord un superbe livre qui, loin du tumulte de la rentrée littéraire où l'agitation médiatique risque de se concentrer sur quelques titres, aurait sans doute créé un choc authentique. Il serait regrettable que la date de sa parution empêche de ressentir ce choc et de partager de grands moments de lucidité artistique.
C'est bien d'art en effet qu'il est question ici, de musique en particulier, mais d'art et de musique pour révéler à soi-même ce qu'on est.
Le Café Zimmermann, puisque tel est le titre, évoque un endroit où Bach avait rencontré son meilleur auditoire. Loin des pressions sociales qui lui imposaient un travail alimentaire - et si peu nourrissant pour sa grande famille -, il pouvait y développer ses trouvailles en toute liberté. Dans cet endroit de Leipzig, il oubliait les contraintes de ses fonctions successives et se livrait à l'art pur.
De Bach, il est beaucoup question dans le roman, et pour cause: Vilhem Zachariasen, qui dirige l'Ensemble du Nord, en est un des grands spécialistes. Il vit avec sa musique et connaît la vie du compositeur dans ses moindres détails, qu'il ne manque jamais de rappeler à tous ceux qu'il a à portée de voix, serait-ce même pendant une répétition ou un cours. Exigeant avec lui-même dans l'interprétation qu'il fait au clavecin, exigeant avec les autres, il apporte avec lui, dans la ville qui l'accueille pour trois concerts dans le cadre d'un festival, un air d'absolue liberté qui détonne dans le paysage local. Avant lui, tout était pesé et empesé, chacun à sa place et dans son rôle. Après lui, plus rien ne sera pareil, comme s'il avait ouvert non seulement à la musique mais aussi et surtout à la vérité de chacun. Chacun, alors, de reconsidérer sa place dans le monde pour se trouver une meilleure raison d'être.
Le cas le plus frappant est celui de Joséphine. Elle n'a jamais fait partie d'un couple avec son mari qui, d'ailleurs, collectionne les aventures. Ce n'est pas le plus grave: le vrai couple, dans la maison, est celui constitué par le mari et sa mère, d'où Joséphine se sent totalement exclue. Quand l'Ensemble du Nord, et surtout son violoncelliste, se pose dans la ville, l'avenir se dessine autrement, certes meilleur mais surtout tellement différent que le passé donne l'impression d'avoir été totalement oublié.
Chaque personnage a sa fonction dans Le Café Zimmermann. Certains, comme Hanne, la merveilleuse épouse de Vilhem Zachariasen, pour rendre l'atmosphère plus légère. D'autres, comme Thérèse-Ida, épouse de l'adjoint au maire, sans cesse en mission culturelle et y connaissant moins que rien, pour rappeler la pesanteur des structures inutiles qui tuent l'art - si les artistes se laissent faire, ce qui n'est pas le cas ici.
Deux conceptions de l'existence s'opposent, avec dans chacune d'elles beaucoup de possibles nuances. Il y a à faire un choix définitif entre l'asservissement aux conventions et la rupture avec celles-ci. Le roman de Catherine Lépront tout entier plaide évidemment, bien que sans aucun discours, en faveur du deuxième choix.
Il le fait en donnant la parole à de nombreux personnages, sans qu'on sache toujours immédiatement qui est le récitant du moment. Comme dans un concert qu'on écoute les yeux fermés, on ne sait pas immédiatement quel instrument vient d'entamer une phrase. Un bref instant, il n'y a que la musique, pour elle-même, privée d'interprète, puis il devient clair qu'il s'agit d'un instrument plutôt que d'un autre. Le texte, ici, fonctionne de la même manière et court d'une voix à une autre, qui se répondent, qui se trouvent, s'échappent. Dans les meilleurs cas, une construction très élaborée s'efface derrière la beauté de l'ensemble. C'est ce qui arrive dans ces pages. Sitôt les a-t-on refermées qu'on a envie de les reprendre, par bribes, pour se redonner le bonheur d'entendre à nouveau la grâce absolue.

Partons du principe que la narratrice du nouveau roman de Catherine Lépront est l'intermédiaire entre l'auteur et le lecteur. Il faut bien que quelqu'un guide celui-ci dans l'univers qui s'installe dès les premières pages de Esther Mésopotamie. Et qu'elle se charge de présenter des personnages qu'elle connaît depuis vingt ans, depuis qu'elle travaille avec le professeur Osias Lorentz, expert en antiquités, appelé sans cesse aux quatre coins du monde pour donner son avis sur certaines pièces, quand il ne fait pas cours à l'université de Damas. Cela lui laisse peu de temps pour séjourner à Paris et il n'est, au début du livre, pas beaucoup plus qu'une silhouette élégante. Un homme cultivé et séduisant.
En revanche, Anabella Santos João, «la Santos» comme on l'appelle familièrement, occupe toute la place. Il est vrai qu'elle a quatre vies, dont trois simultanées. La quatrième, chronologiquement la plus ancienne, s'est terminée il y a trente ans, quand elle est arrivée à Paris. Faisant du même coup une croix sur son enfance et son adolescence au Cap-Vert. Elle n'avait pas tout à fait l'âge indiqué sur son passeport, elle n'avait pas l'intention d'entamer les études qu'elle venait officiellement suivre en France. Et elle avait perdu ses valises. Osias Lorentz, attiré par le bruit qu'elle faisait dans l'aéroport, intrigué par l'énergie de ce petit bout de femme filiforme, l'a prise en charge et lui a offert ses trois autres vies. Pendant lesquelles Ana a pris un kilo par an - trente, donc - sans rien perdre de sa légèreté ni de sa vivacité. Mais sa présence en impose, dans tous ces rôles. Elle est d'abord la gardienne du bric-à-brac qui s'entasse chez son « Doktor », titre qui lui plaît depuis qu'elle l'a lu sur une enveloppe. Elle est aussi la secrétaire de Lorentz, tâche dont elle s'acquitte si consciencieusement qu'elle ouvre même avec discrétion le courrier personnel. Elle est, enfin, devenue la gardienne de l'immeuble. Sa personnalité massive, voire agressive tant elle semble surtout attachée à défendre son bienfaiteur contre toutes les intrusions, retient autant l'attention de la narratrice que la nôtre.
La personnalité d'Osias Lorentz met un peu plus de temps à se dessiner. Très absent, nous l'avons dit, il se consacre presque tout entier à ses travaux. Mais garde aussi à l'esprit une mystérieuse Esther qui, dit-il, ne partage pas l'amour qu'il lui porte. De cette inconnue, Ana et la narratrice sont maladivement jalouses. Elles la détestent sans la connaître, tandis que les précédentes épouses de Lorentz, reléguées dans le passé, font partie d'un décor oublié depuis longtemps. Mais voir «leur» homme que, d'une certaine manière, elles se partagent, qu'elles aiment toutes les deux sans se l'avouer, attaché à une inconnue, est tout à fait insupportable!
Savoir qui elle est, si nous la rencontrerons un jour - à supposer qu'elle existe, s'interroge la narratrice -, voilà toute l'énigme du roman. Entièrement bâti autour de cette figure à construire ou à découvrir. Catherine Lépront tourne autour d'Esther qui occupe d'autant plus les esprits que nous ne savons rien d'elle. La narratrice moins encore, peut-être, que n'importe qui. Car, pour avoir son histoire où tout n'est pas rose, cette femme a surtout besoin de comprendre quelle place elle occupe dans un environnement où elle se sent bien: la proximité d'Osias Lorentz et d'Anabella. Avez-vous vu le motif dans le tapis?

La jeune fille Ouhria, comme se la désigne Alexandre T., «bien qu’elle ait vingt-cinq ans et soit enceinte et médecin», est venue le trouver pour témoigner d’une haine nourrie par plusieurs générations de femmes algériennes. De quoi accusent-elles le vieil homme qui, à plus de 70 ans, travaille à des scénographies et se prépare à partir pour Prague pour installer le décor d’une nouvelle pièce? Ouhria porte sur elle une photographie prise un demi-siècle plus tôt, où son grand-père Driss se trouve à côté d’Alexandre. Driss est mort, on ne sait trop comment. Mais forcément, aux yeux des habitants du village, à ceux des femmes de sa famille, à cause de cet officier français qui passait pour son ami et a dû le trahir. Après tout, c’était la guerre, et pouvait-on faire confiance à un ennemi? Alors, depuis tout ce temps, les femmes ont été fidèles à leur haine. Et Ouhria, venue à la rencontre d’Alexandre, est leur digne représentante, avec son besoin de dire cette hargne en face.
«Il dit en souriant à la jeune fille Ouhria […] qu’il a passé toute la guerre sans combattre, et il lui demande si elle croit vraiment qu’il va s’y mettre maintenant, cinquante ans après. Et seul contre quatre générations de femmes. Puis il rectifie – cinq générations –, parce qu’elle n’a pas parlé de sa trisaïeule Tidmi, la grand-mère de son grand-père Driss…»
A la fureur, il oppose son sourire. A une version de l’histoire qui arrangeait tout le monde, parce qu’elle inscrivait la relation entre Driss et Alexandre dans une logique d’affrontement, il oppose sa vérité. Celle de l’amitié, toujours présente malgré les années passées, malgré la mort de Driss, malgré sa propre transformation – et cette haine brute qui a surgi un jour en lui, moment étrange et étranger de son existence, qui s’est échappée comme une poussée de mauvaise fièvre, oubliée…
Alexandre T. ne raconte pas les choses en suivant une ligne narrative simple. Il revient sur une image surgie dans la mémoire, il creuse celle-ci pour réveiller les détails estompés. Il va chercher, aussi, les nombreux croquis qu’il a faits dans le village, notamment des portraits de Driss, dont il pensait partir pour peindre des tableaux à son retour en France. «A cette série il avait trouvé un titre: Le beau visage de l’ennemi. Elle devait inaugurer son œuvre peinte et il ne l’a jamais réalisée.»
La vie n’a pas suivi une ligne simple non plus. La première fois qu’il a vu Driss, il s’est dit: «Ainsi, c’est cela, le visage de l’ennemi?» Et il est devenu son ami, contre toute attente. Sachant que Driss, futur avocat, futur politicien, n’était pas revenu par hasard au village de sa famille de femmes. Mais n’en disant rien à ses supérieurs, ne le dénonçant jamais, fidèle à l’amitié comme les femmes, plus tard, réécrivant l’histoire, seraient fidèles à la haine.
Le roman de Catherine Lépront coule comme une eau tourmentée, s’insinue dans des failles, trouve une langue d’une infinie souplesse pour se plier au récit qui se dédouble. Un livre superbe sur l’amitié et le visage trompeur qu’elle prend face aux événements qui la dépassent sans la rompre.

dimanche 19 août 2012

A paraître cette semaine : l'impossible choix

Dans l'agenda où je note les principales sorties de livres (en privilégiant les romans), cette semaine déborde comme aucune autre dans l'année. Cela ne se calmera pas vraiment les semaines suivantes mais, jeudi et vendredi, pour seulement jeter un œil sur les nouveautés, il va y avoir du boulot! Heureusement, je vous ai déjà dit un mot de quelques ouvrages à paraître ces 22 et 23 août. Je mets donc de côté les romans d'Amélie Nothomb, de Patrick Deville, de Tahar Ben Jelloun et de Claro. Je ne retiens pas non plus le livre de Laurent Binet, parce que Rien ne se passe comme prévu n'est pas un roman et que, de toute manière, vous en avez déjà lu tellement sur le sujet que je ne veux pas vous écœurer. Avec une bonne part d'arbitraire, parce que les trois titres ci-dessous auraient pu être remplacés par trois autres, voici donc des livres que j'ai vraiment aimés. Mais, pour faire mine de rester objectif (aujourd'hui seulement), ils sont présentés par leurs éditeurs (objectifs, les éditeurs? hum...).

Jakuta Alikavazovic, La blonde et le bunker
A Paris, dans une maison blanche et moderne, vivent la blonde Anna, une photographe reconnue, Gray, son jeune amant, et John Volstead, un écrivain dont elle vient de divorcer. Anna habite au premier étage, Gray occupe la chambre bleue du rez-de-chaussée tandis que John hante le sous-sol en forme de bunker. John, qui a connu la gloire avec son roman Les Narcissiques anonymes, se remet à l’écriture: un livre sur Anna et la fin du monde, dont il prie Gray de lui lire des fragments. Ce livre restera inachevé car John meurt subitement. Il lègue à Gray la Castiglioni, une collection d’œuvres d’art mythique dont l’existence même n’est pas avérée. Gray doit alors mener deux enquêtes qui pourraient bien n’en faire qu’une : comprendre l’origine d’une mystérieuse photo qu’Anna n’a de cesse de détruire, et retrouver la fameuse collection.
Hommage au cinéma et au roman noir, La blonde et le bunker met en scène un trio qui a fait ses preuves – la femme fatale, l’époux et l’amant – dans un décor qui multiplie à l’infini trompe l’œil et faux-semblants. Hypothétique (comme chez J.-L. Borges), policier (comme chez R. Bolaño), moderne (comme chez J.-J. Schuhl), ce roman sera sans doute l’un des objets littéraires les plus fascinants de la rentrée.
L'auteur
Jakuta Alikavazovic est née en 1979 à Paris d'une mère bosniaque et d'un père monténégrin. Sa jeunesse est bilingue et multiculturelle, protégée du conflit des Balkans bien qu'assombrie par ses répercussions. La littérature lui fournit tôt un refuge et un exutoire.
Ancienne élève de l'École normale supérieure de Cachan, elle a séjourné aux États-Unis, en Écosse et en Italie. Elle poursuit une thèse sur les cabinets de curiosités et les chambres de la mémoire. Elle a participé au projet "5 mn avant l'aube", performance réalisée au jardin des Doms pendant l'édition 2006 du festival d'Avignon. D'autre part elle collabore de façon régulière avec l'artiste irano-américaine Rosha Yaghmai. Elles s'attachent à développer une architecture à quatre mains: leurs projets, alliant sculpture et littérature, sont faits de regards croisés sur l'histoire. Elles devaient exposer leurs premiers travaux en 2010 à Los Angeles.
Jakuta Alikavazovic a publié en 2006 un recueil de nouvelles, Histoires contre nature, obtient en 2007 la Bourse écrivain de la Fondation Lagardère, et la même année publie Corps volatils, couronné par le prix Goncourt du Premier Roman en 2008. En 2010, paraît Le Londres-Louxor.

Christophe Donner, A quoi jouent les hommes
«J'ai plein de regrets: les détails précis que l'écriture a sacrifiés; l'écriture trace un sillon aléatoire à travers l'histoire, mes souvenirs, il trie dans ce que je rencontre, il écarte ce que j'ignore, et choisit toujours ce qui me va droit au cœur. Le dix-neuvième siècle fut celui des courses ou n'aura pas été. J'ai le regret des milliers de citations qu'il aurait fallu laisser dans leur jus, ne serait-ce que par respect pour les auteurs, chroniqueurs de leur temps, ici aspirés, digérés, resservis à la sauce romanesque, sans parler des acteurs, que deux siècles d'histoire ont changés en personnages et dont je n'ai gardé que le point faible : leur fantasme de fortune, leur suicidaire passion du jeu. Un roman historique? Mais d'une histoire insignifiante ayant glissé depuis longtemps dans l'oubli.
L'histoire de France, ce monument de morale, je l'ai rayée comme une carrosserie de voiture, gribouillant sur la portière une "histoire des courses" qui rendrait audibles les bagarres secrètes entre ce qu'on sait de l'amour des hommes pour les chevaux et l'obsession du jeu qui conteste cet amour affiché. Le roman parie sur l'instinct pour donner l'illusion d'un exploit: il s'agissait ici de traverser deux siècles d'histoire de France qui tiendraient en cinq générations de désespérés, d'enthousiastes, de petits génies des affaires et de losers chroniques.
Quel rapport entre les joueurs et ceux qui ont inventé le jeu et continuent de l'organiser, entre ceux qui en crèvent et ceux qui en tirent profit? Que le malheur des uns fasse le bonheur des autres, c'est entendu, mais comment ça se passe? Ça passe par l'argent. La joie du jeu circule sous forme de monnaie, laquelle semble ne subir aucune usure et lier indéfiniment les hommes obsédés et les prétendus raisonnables, banquiers de toutes les folies, misérables croupiers des rêves de fortunes.
J'ai pêché dans l'histoire des poissons qui ressemblent à certains de nos contemporains. Il y avait Jacques-René Hébert, dans mon livre sur Louis XVII. Il y a Léon Pournin dans celui-ci: encore un journaliste, écrivain contrarié, fumasse, vengeur, révolté, maître chanteur, ennemi de ces courses qu'il adore, dans lesquelles il veut rentrer par amour, pour les détruire. Telle une murène, il y a toujours un Père Duchesne caché sous une pierre.»
C. D.
 
L'auteur
Né à Paris en 1956, Christophe Donner est l'auteur d'une œuvre importante où l'on retiendra, entre autres, L'Empire de la morale (2001, prix de Flore), Ainsi va le jeune loup au sang (2003, prix Jean Freustié), Bang ! Bang ! (2005), Un roi sans lendemain (2007), Vivre encore un peu (2011), tous publiés chez Grasset. 

Nicolas d'Estienne d'Orves, Les fidélités successives
«"Double jeu", tel pourrait être mon surnom, maintenant que ma vie, mes actes, mes pensées, mes paroles, comme autant de chapeaux d’illusionniste, possèdent un double fond.»
Anglais et Français, résistant et collaborateur, traître et héros, Guillaume Berkeley, en ce printemps 1942, ne sait plus ni qui il est ni quelle vie est véritablement la sienne. Toujours sincère, et ne faisant en somme que changer de sincérités, il vit au rythme de ses «fidélités successives».
Nicolas d’Estienne d’Orves déconstruit à sa manière de romancier les lectures officielles d’une des périodes les plus sombres de notre histoire sans jamais les trahir. Servi par une écriture limpide et fluide, cultivant l’ambiguïté, il explore, avec beaucoup de sensibilité et de virtuosité, la dualité d’un jeune homme confronté à ces circonstances exceptionnelles.
Nicolas d’Estienne d’Orves, auteur d’une vingtaine de livres traduits en treize langues, prix Roger Nimier avec Othon ou l’aurore immobile, nous donne ici son livre le plus abouti et le plus ambitieux.
L'auteur
Nicolas d’Estienne d’Orves, né en 1974, a collaboré pendant cinq ans au Figaro Littéraire et à Madame Figaro. Il a également travaillé sur France Musique. Il est aujourd’hui critique musical au Figaro et à Classica, et chroniqueur au Figaroscope
Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont Le Sourire des enfants morts (Les Belles lettres, 2001), Othon ou l’Aurore impossible (Les Belles lettres, Prix Roger Nimier 2002), Jacques Offenbach (Actes Sud, 2010), Fin de Race (Flammarion - Prix Jacques Bergier 2002), Les Orphelins du mal (XO, 2007), ou encore Je pars à l'entracte (NiL éditions, 2011). 

jeudi 16 août 2012

La rentrée des poches et deux fois Powers

La coïncidence est amusante: deux collections de poche (appartenant au même groupe) ouvrent la rentrée littéraire avec chacune un livre de Powers. Ces deux écrivains n'ont cependant rien à voir l'un avec l'autre. Voici donc, en librairie aujourd'hui, des rééditions de romans de Charles T. Powers et de Richard Powers, en commençant par le premier nommé.

Dans La mémoire de la forêt (de Charles T. Powers, donc), Leszek vit avec sa mère et son grand-père dans un village polonais, d’où les Juifs ont disparu pendant la Seconde guerre mondiale. La synagogue détruite, les stèles de leur cimetière utilisées dans la construction des maisons, leurs traces ont été effacées. Mais les hommes, façonnés par l’époque communiste, sont secoués par un changement de régime dont certaines bonnes âmes voudraient profiter pour porter des accusations en tous sens. Dans une société où les trafics se multiplient, où les mémoires conservent des traces du passé, Leszek mène presque malgré lui une enquête souterraine, pleine de nœuds et de culpabilité.

Richard Powers, de son côté, frotte la fiction aux recherches de pointe. Dans L’ombre en fuite, il abordait des mondes virtuels. La chambre aux échos résonnait des avancées en neurologie. Le voici, avec Générosité, sur la piste d’une génétique futuriste, en quête avec elle du gène du bonheur. Rien que cela !
Il est vrai que Thassa Amzwar, l’objet de l’étude menée par le laboratoire de Thomas Kurton, a de quoi susciter des espoirs démesurés : elle semble insensible à toute autre émotion que le bonheur et ceux qui l’approchent en ressentent les effets bénéfiques. Rien dans son expérience vécue ne l’a pourtant dirigée vers cet état. Thassa est une jeune réfugiée algérienne qui a connu les massacres, des drames familiaux, l’exil. Si le bonheur ne lui est pas venu par la culture, c’est donc la nature, son ADN, qui le lui a donné. CQFD. Ou presque.
Thomas Kurton, mi-chercheur mi-homme d’affaires, n’est pas le personnage le plus sympathique du roman. La journaliste scientifique la plus impertinente de la télévision américaine, Tonia Schiff, le prouve dans une des émissions à succès dont elle a le secret, où elle parvient à rendre passionnantes autant que compréhensibles les notions les plus complexes.
Mais ces deux-là, qui certes gravitent autour de Thassa, ne sont que des planètes lointaines, des observateurs plutôt que des acteurs. Sur une orbite plus proche, touchés bien davantage par la jeune femme de 23 ans, se trouvent les personnages principaux dont la vie sera modifiée par celle que ses camarades de cours ont surnommée Miss Générosité.
Russell Stone s’est cru écrivain après avoir publié trois textes brillants dans autant de revues prestigieuses. Il s’est éteint aussi vite qu’il avait surgi, étoile filante parmi beaucoup d’autres, déjà oublié alors qu’il n’a que 32 ans, et réduit à des travaux de correction dans une revue de développement personnel qui publie des articles à la qualité aléatoire. Il vient de décrocher un poste d’enseignant, moins sur ses qualités qu’en raison de l’urgence. Journal intime et Carnet de voyage sera l’intitulé d’un cours où il compte alterner les lectures et les travaux pratiques, entrecoupant le tout de conseils d’écriture piochés dans un manuel bourré d’évidences. Le voici donc au Mesquakie College, à Chicago, pour une première cours qu’il a trop préparée pour ne pas être complètement désemparé.
Au même Mesquakie College officie une psychologue, Candace Weld, plus proche de la quarantaine, ressemblant dangereusement à l’ancienne amoureuse de Russell. Du moins sur la photo, car la ressemblance est moins évidente quand il va la voir pour lui parler de Thassa, l’étudiante la plus troublante de son cours. Quand Candace lui demande quel genre de problème il pressent chez elle, sa réponse, pour étrange qu’elle puisse paraître, met le doigt sur le problème paradoxal : « Je crains qu’elle ne soit trop heureuse, ça ne peut pas être sain. »
Diagnostic ? On commence par ne pas s’inquiéter, surtout que Thassa, douée pour mettre tout le monde à l’aise, se retrouve fréquemment avec Russell et Candace, les traite avec une équivalente amitié et participe, peut-être sans le savoir, à leur rapprochement.
Le problème prend une ampleur nouvelle quand Thassa, décidément trop aimable avec tout le monde, échappe de justesse à un viol dont parle la presse. Puis quand Kurton fait d’elle, avec son accord, un sujet d’expérience et le moyen de toucher au but qu’il poursuit avec obstination. Qu’il croit toucher, cette fois-ci, au point de publier un article retentissant, aux échos duquel Thassa n’échappera pas, placée sous les feux de projecteurs qu’elle accepte avec sa même gentillesse habituelle, jusqu’à ce que les choses dérapent.
Richard Powers réussit dans le même temps à poser des questions sur la science et sur les médias qui s’en emparent. Il réussit aussi à ne pas y répondre, mais à nous les enfoncer profondément dans l’esprit, histoire d’agiter quelques cerveaux qui se seraient assoupis au fond de la classe – ceux qui zappent mollement en ingurgitant toutes les émissions. Il réussit surtout un tour de force littéraire en multipliant les angles de narration, le plus présent étant celui d’un narrateur presque omniscient, représentant le pouvoir de la fiction.

lundi 13 août 2012

Les premières sorties de la rentrée (si j'ose dire)

Cette semaine, on n'y coupera pas: votre libraire préféré a pour mission d'installer sur ses tables et ses présentoirs les premiers romans de la rentrée. Ce sera jeudi, en principe. J'en sélectionne trois - cela deviendra plus compliqué à partir de la semaine prochaine où l'abondance sera telle que je me demande déjà comment je vais faire mon choix. Le retour de cette rubrique, qui n'avait plus vraiment de raison d'être en juillet et début août, période de calme (avant la tempête), reprend le principe déjà utilisé auparavant: les ouvrages sont présentés par les éditeurs.

Mohamed Boudjedra, Le parti des coïncidences
Pour la réalisation d’un ensemble de logements sociaux, d’importants investisseurs recherchent un «architecte des coïncidences». Celui-ci doit faire coïncider la psyché des habitants avec la forme de l’habitation, puisant dans le passé des occupants pour orienter leur avenir.
Parmi les candidats se trouve l’auteur de réalisations monumentales. Pour juger de son art, les recruteurs lui demandent de narrer l’une de ses constructions les plus modestes: deux maisons voisines rigoureusement identiques. La femme de l’architecte est morte dans l’une d’entre elles. Accident? Meurtre?
Si le candidat a tué sa femme par la seule magie de l’architecture, il sera reconnu maître ès coïncidences: il obtiendra le chantier.
L’architecte raconte donc sa maison étage par étage, pièce par pièce. A-t-il programmé la demeure pour assassiner son épouse? Convaincra-t-il les  recruteurs ?
L'auteur
Né en 1954 à Oran, Mohamed Boudjedra a grandi dans le Paris des années 1960, cadre de son premier roman consacré au quartier de la Goutte-d’Or: Barbès-Palace (Le Rocher, 1993). Architecte, il s’intéresse à l’urbanisme et au paysage. En témoigne son deuxième roman, Le directeur des Promenades (Le Rocher, 2002), évoquant la ville d’Haussmann. Mohamed Boudjedra rompt dix années de silence actif avec Le parti des coïncidences.

Serge Bramly, Orchidée fixe
«J’ai commencé ce livre il y a un peu plus de vingt ans. Je l’ai abandonné et l’ai repris à plusieurs reprises. L’idée d’écrire quelque chose sur Marcel Duchamp m’obsédait mais je n’ai pas su pendant longtemps quelle forme cela devait prendre. Je commençais un chapitre, le jetais au rancart, l’envisageais sous un autre angle, et mes notes se seraient accumulées sans fin si je n’avais eu un jour l’idée d’y introduire des éléments personnels, quasi autobiographiques, ce dont je m'étais toujours abstenu dans mes romans. Mon point de départ était une lettre que l’artiste avait écrite à son ami Henri-Pierre Roché, le 27 mai 1942, du Maroc. Il fuyait alors l’occupation allemande et venait d’être interné dans un camp de transit, à Aïn Sebaa, dans les envions de Casablanca. ‘‘Évidemment, écrivait-il, le camp d’hébergement est une horreur (pas de lit et une salle commune avec paillasses, hommes et femmes, une centaine), mais j’ai réussi à échapper à cela.’’ Il ajoutait: ‘‘Je couche seul dans une salle de bains, très confortable, à 7 kilomètres de Casa au bord de la mer.’’ Mon projet a commencé à prendre forme lorsque je lui ai adjoint une narratrice, l’arrière-petite-fille des propriétaires de la salle de bains où Duchamp avait trouvé refuge, et un universitaire que ses recherches avaient lancé sur les traces de l’artiste. L’une habitait Tel-Aviv où avaient émigré ses parents, l’autre, Français expatrié, enseignait à l’Université du Colorado: il n'appartenait qu'à Duchamp de les réunir. Orchidée fixe (calembour emprunté aux notes l’artiste) est ainsi l’histoire d’une double rencontre, d’une double passion, et de milieux et d’époques qui se croisent dans une longue suite de causes et d’effets. » Serge Bramly 
L'auteur
Né en 1949 à Tunis, Serge Bramly est l’auteur de nombreux romans: L’Itinéraire du fou (prix Del Duca), La Danse du loup (Prix des libraires 1983), Ragots et surtout, Le Premier Principe, Le Second Principe (Lattès, 2008), qui a reçu le prix Interallié. Il a écrit également des essais sur la Chine (Le Voyage de Shanghai), sur l’art (Léonard de Vinci, prix Vasari 1995; réédité en 2012) et la photographie.

Dans une rue de Paris, non loin de l’appartement de Claude-Hélène et de Térence, un couple d’apparence ordinaire, des travaux de rénovation mettent au jour un mur aveugle et noir. Claude-Hélène le connaît par cœur: c’est elle qui l’a conçu,  il y a quinze ans, quand elle a inventé le concept de micro-intervention urbaine. Elle avait voulu se faire artiste pour regagner l’amour de Mikhaïl, son Russe, qui voulait la quitter. Mais Mikhaïl était parti quand même, le projet avait été refusé, puis le mur était tombé dans l’oubli. Depuis, elle a changé de vie, et d’amour. Alors pourquoi refait-il surface maintenant, son mur des lamentations ?
Ailleurs dans la ville, une série de délits artistiques semble avoir fleuri, comme une étrange épidémie. Des carrés de mosaïques se multiplient: un pou dans le mur d’un café, une cerise tout en haut du Sacré-Cœur… Bientôt, la police mène l’enquête: est-ce de l’art ou du vandalisme? un geste politique, 
à l’heure où la mairie de Paris bascule dans l’opposition?
Composant une à une les pièces de cette monumentale comédie de mœurs comme une mosaïque, Sylvie Taussig explore dans leurs moindres replis l’inextricable des relations humaines, les impostures et les rigidités, qu’elles soient sociales, artistiques, professionnelles ou amoureuses.
L'auteur
Sylvie Taussig est née en 1969 à Paris. Elle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Prison (Éditions d’Écarts, 2000) et Patron titan (Galaade, 2006). Dans les plis sinueux des vieilles capitales est son troisième roman. Traductrice de Hannah Arendt, de Tony Judt et de Martin Walser, Sylvie Taussig est également chargée de recherche au CNRS.

jeudi 9 août 2012

Une minute de narcissisme

Si vous m'y autorisez (on non, d'ailleurs - après tout, ici, c'est chez moi!), je vais me poser ce matin quelques questions existentielles. Qui suis-je, d'où viens-je, où courge, dans quelle étagère? Le Soir répond aimablement à la dernière de ces interrogations: l'étagère est derrière moi et l'article, dessous, en dit un peu plus sur le reste. Il est paru aujourd'hui dans une série de cinquante portraits de Belges d'ailleurs.
Pourquoi pas?


mardi 7 août 2012

La deuxième mort de Michel Polac

Droit de réponse était une émission agitée. Très agitée parfois. Les mots d'oiseaux fusaient, chacun disait le mal qu'il pensait de tout le monde. Un exemple? Voici un extrait d'émission de 1982, à la fin de Charlie Hebdo. Où Gainsbourg est... comme d'habitude.


C'était parfois un peu plus argumenté, même si, sur le comique au cinéma en 1981, les lycéens semblent surtout répéter leur leçon. J'aime mieux Desproges...



Évidemment, il était parfois difficile, voire impossible, de conserver un minimum d'organisation sur le plateau de l'émission...



On aimait ou on détestait Michel Polac dans Droit de réponse, sur TF1 de 1981 à 1987, mais en tout cas on ne s'ennuyait pas à le suivre. Ensuite l'émission est morte, victime de la liberté de ton qui continuait à s'y pratiquer alors que la chaîne avait été privatisée. Michel Polac aussi est mort un peu à ce moment, je l'ai rencontré plus tard, il tenait des discours pénibles d'ancien combattant. Et puis, aujourd'hui, il est mort tout à fait. Du moins laissera-t-il, de manière durable, une trace dans l'histoire de la télévision française.
Et puis, n'oublions pas, puisqu'il est question de lecture ici, qu'il était aussi parfois un découvreur de livres capable de faire partager ses passions. (Il fut, à la sortie du premier roman de Jean-Philippe Toussaint, un de ses plus ardents défenseurs, par exemple, et la carrière de l'écrivain a bénéficié de ce coup de pouce.)
De tout cela, qu'il soit remercié.

vendredi 3 août 2012

La rentrée littéraire en vidéo

Insomniaque et trop fatigué pour travailler vraiment - trop fatigué pour écrire, donc, mais aussi pour lire -, j'ai zappé cette nuit dans une intention particulière: rassembler les liens vers les vidéos de la rentrée littéraire. Je pensais en trouver des tonnes, j'ai en réalité passé plus de temps à en chercher qu'à en regarder. Cette forme de présentation n'est de toute évidence pas encore entrée totalement dans les habitudes, et c'est étrange car, enfin, ce n'est pas si compliqué! (Moi-même, qui n'y connais rien, j'avais présenté ainsi un livre de la Bibliothèque malgache, et si le résultat n'était probablement pas très brillant, au moins il existait - et existe d'ailleurs toujours, ici.)
Voici donc ma petite liste, peut-être incomplète malgré mes efforts (mais, je le rappelle, la fatigue...). Les liens renvoient soit vers une page où se trouve l'ensemble des vidéos, soit vers une page individuelle, selon les cas. Et j'ai intégré quelques exemples, avec des auteurs dont j'ai aimé les livres à paraître dans quelques jours.

Metin Arditi, Céline Curiol, Claro, Mathias Enard, Jérôme Ferrari, Laurent Gaudé, Sébastien Lapaque, Mathieu Larnaudie, Wajdi Mouawad


Karen Russell, Louise Erdrich, Olivier Dutaillis, Amélie Nothomb, Nicolas d'Estienne d'Orves, Jean-Michel Guenassia, Tarun Tejpal, Marianne Rubinstein, Véronique Olmi, Chloé Schmitt


Flammarion
Olivier Adam, Christine Angot (prochainement), Julien Capron, Serge Joncour, Nicolas Le Golvan, Margaux Fragoso, Jim Harrison et Patricio Pron (ces deux derniers seulement présentés par l'éditeur)

Niccolo Ammaniti

Gwenaëlle Aubry, Sophie Avon, Emmanuelle Guattari, Douna Loup

Stéphane Zagdanski, Philippe Delerm, Max Monnehay, François Bon, Charly Delwart, Abdellah Taïa, Patrick Deville


mercredi 1 août 2012

Gore Vidal, par la bande

Gore Vidal est donc mort hier à Hollywood, il avait 86 ans - le premier tweet que j'ai vu passer, et que j'ai aussitôt diffusé, venait du Los Angeles Times. Un monstre, dont je n'avais plus croisé les livres depuis longtemps, mais que je retrouvais parfois grâce à d'autres auteurs. Je vous en donne un bref florilège (ensuite, je retourne à mes lectures de la rentrée littéraire).

En parlant de Montaigne (à qui le comparait d'ailleurs son éditeur américain):
[...] il n'est pas désagréable de découvrir, dans le Times Literary Supplement, un article de l'écrivain Gore Vidal dans lequel il raconte comment une traduction des Essais, annotée, à la couverture salie, l'accompagne depuis trente ans...
 A propos de Norman Mailer, qui publiait Harlot et son fantôme:
Norman Mailer est un de ces hommes qui appartiennent non seulement à l'histoire de leur production mais qui aussi, comme personnages, marquent une époque. Ses démêlés avec Gore Vidal seraient déjà suffisants pour qu'on ne l'oublie pas. Il ne s'en contente pas, et fonce tête baissée vers les terrains les plus minés, ceux qui peuvent lui valoir les plus gros ennuis.
Dans une (indispensable) Histoire de la littérature américaine de Pierre-Yves Pétillon:
Gore Vidal, ce dandy déplacé, est quelqu'un dont il n'est pas facile de parler de son œuvre tant sa personnalité publique, tout en facettes, fait écran.
Dans les Journaux 1914-1965 de Raymond Queneau:
9 juin 1949. La grande corvée du coquetèle Gallimard. Tous les raseurs évités durant toute la semaine qui s'agglutinent là, ou ces Américains ou caines de passage à qui je ne sais que dire. Voyons voir, aujourd'hui: Gore Vidal (pas lu un livre de lui) [...].

Claro en pleine forme

De quoi avais-je peur? Je me le demande bien, maintenant. En réalité, je sais: j'avais été tellement bousculé par CosmoZ, il y a deux ans, que je craignais une baisse d'intensité chez Claro qui publie, le 22 août, Tous les diamants du ciel. Et puis, je me disais que j'étais trop fatigué et qu'il était nécessaire d'être au mieux de sa forme pour lire ce que, malgré tout, j'espérais y trouver. Du coup, ce livre a dû être le premier de la rentrée à m'être arrivé, en mai, et j'en ai retardé sa lecture en faisant passer bien d'autres ouvrages en haut de la pile (virtuelle, la pile, pour l'essentiel). J'avais tort. Ou raison, puisque l'attente du plaisir est déjà un plaisir.
Réjouissons-nous donc déjà, Claro est au mieux de sa forme et m'a fait fredonner mentalement, pendant trois heures, Lucy in the Sky, association facile mais inévitable avec un roman qui porte pareil titre et introduit un personnage appelé Lucy. Pas l'ancêtre de l'humanité, non, une jeune Lucy paumée à New York, éclatée à San Francisco, femme d'affaires un peu moins jeune à Paris, passée de la drogue au sexe sans jamais abandonner tout à fait ni l'une ni l'autre de 1951 à 1969 - année érotique. Son alter ego, Antoine, rencontré en fin de récit, mais qui vit en parallèle, est le seul à brider ses désirs, tout en lui inspirant des sentiments très mélangés.
La phrase vibre, sur des rythmes rock, et la réalité prend des couleurs étonnantes.
Mais je ne vais pas tout vous dire maintenant, c'est trois semaines trop tôt...

mardi 31 juillet 2012

F. Scott Fitzgerald et le miracle de la cigarette

Le Los Angeles Times racontait l'histoire hier: en 1936, The New Yorker avait refusé une nouvelle de F. Scott Fitzgerald qui, retrouvée, vient de paraître dans le numéro daté du 6 août. L'auteur avait été publié dans le magazine en 1925, l'année où sortait Gatsby le magnifique, et plusieurs de ses textes, nouvelles et poèmes, y avaient ensuite été accueillis jusqu'en 1937. Mais pas cette nouvelle, assez courte. Pourquoi? Je n'en sais rien.
Toujours est-il que Thank You for the Light est une lecture rapide, légère et plaisante, au terme de laquelle on reste pensif un instant.
Je vous raconte?
Mrs. Hanson est représentante en gaines et corsets. Elle a l'habitude de fumer une cigarette quand une commande est conclue, et partage souvent ce moment de détente avec ses clients. Sinon qu'après avoir changé de zone, elle doit faire face à une attitude bien moins favorable au tabac. Plus question de sortir son paquet et d'offrir une cigarette. Elle constate que cela lui manque. Un jour, elle entre dans une église en se disant qu'elle va allumer sa cigarette à un cierge. Pas de chance: le sacristain est occupé à les éteindre tous. La voilà donc, sur un banc, inoccupée, devant une statue de la Vierge, jusqu'au moment où elle constate qu'un miracle a eu lieu: la cigarette qu'elle tient à la main est en train de brûler.
"Merci pour le feu", dit-elle.
Cela ne semblait pas suffisant, et elle se mit à genoux, la fumée se dégageant de la cigarette entre ses doigts.
"Merci beaucoup pour le feu", dit-elle.
Le miracle de la cigarette a eu lieu, et la Vierge ne condamne pas cette dépendance...

samedi 21 juillet 2012

Pierre Benoit a son prix littéraire

Chez Albin Michel, on s'attèle depuis le début de l'année à sortir Pierre Benoit de l'ombre où il se trouvait. Une biographie - j'y viens tout de suite -, des rééditions et maintenant un prix littéraire qui portera le nom de l'écrivain né en 1886 et mort en 1962. Le prix Pierre Benoit du roman romanesque sera donc attribué pour la première fois à une œuvre inédite qui convoque les thèmes du voyage et de l'aventure, à l'instar des romans de Pierre Benoit. Les manuscrits doivent être adressés avant le 31 décembre aux Éditions Albin Michel (22 rue Huyghens, 75014 Paris) avec la mention "Prix Pierre Benoit du roman romanesque". L'heureux élu bénéficiera, pour son ouvrage, d'une campagne publicitaire d'un montant de 15.000 euros.
Mais pourquoi Pierre Benoit? J'en avais parlé il y a quelques mois avec Gérard de Cortanze, son biographe...

Gérard de Cortanze, romancier prolifique, sait aussi ce qu’est une biographie. Il en a consacré plusieurs, sous diverses formes, à Paul Auster, Ernest Hemingway ou J.M.G. Le Clézio. Il dirige la collection « Folio biographies » chez Gallimard. Et il a publié en mars Pierre Benoit, le romancier paradoxal, livre épais et passionnant à propos d’un écrivain que le monde littéraire avait à peu près perdu de vue malgré ses 42 romans publiés de 1918 à 1961 presque tous chez le même éditeur et vendus à des millions d’exemplaires. Au point d’avoir été, avec Kœnigsmark, le premier auteur publié au Livre de poche, en 1953. L’éclipse et, ces jours-ci, l’embellie correspondant au 50e anniversaire de sa mort, posent bien des questions auxquelles Gérard de Cortanze est le mieux placé pour répondre.

Pourquoi vous être intéressé à Pierre Benoit ?

Les Éditions Albin Michel souhaitaient remettre cet écrivain au goût du jour à l’occasion de l’anniversaire de sa mort. Il a eu un lien très particulier avec la maison d’édition et il était d’ailleurs le parrain de Francis Esménard, l’actuel directeur, qui est à l’origine du projet. Ce qui m’a permis de travailler à partir d’archives inédites. Il y a quarante ou cinquante cartons que j’ai ouverts les uns après les autres en y découvrant toute une vie rassemblée.

Rien de tout cela n’avait jamais été exploité ?

Très peu. Il faut quand même mentionner l’existence d’une secte – j’appelle cela une secte, avec tendresse et amitié –, les Amis de Pierre Benoit. Ils publient tous les ans un petit recueil dans lequel ils étudient inlassablement son œuvre. Mais ils n’avaient pas accès à tous ces documents. Je crois que cette biographie révèle beaucoup de choses. Au fond, beaucoup de gens ont lu Pierre Benoit, beaucoup d’écrivains y font référence mais il était quand même un peu oublié. Je crois que les vrais écrivains ne meurent jamais.

A vos yeux, il est un écrivain assez important pour justifier le vaste travail que vous lui consacrez ?

Ah ! oui ! Quand on parle de quelqu’un, c’est qu’on s’y retrouve un peu. Chez Pierre Benoit, il y a plusieurs choses. Sous des apparences de dilettante, c’était un travailleur acharné, qui publiait un roman par an. J’aime bien les écrivains qui écrivent. Et puis, il envoyait ses lecteurs au bout du monde, chacun de ses romans est un univers différent. Assez vite, il se met à voyager. Son enfance en Tunisie et en Algérie avait été très importante, il y avait appris comment trois grandes religions pouvaient vivre en harmonie. Sa tolérance, présente dans bien des livres, où il n’y a pas une ligne d’antisémitisme, est exemplaire.

Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, il devient une cible de l’épuration. Pourquoi ?

D’abord, il y a la jalousie. Il est connu, reconnu, fêté, glorieux. Il ne pouvait pas faire un pas sans que la presse s’empare de ses moindres faits et gestes, il avait une ribambelle d’amantes toutes plus belles les unes que les autres. Dans mon livre, je reprends point par point les pièces du dossier de la collaboration. Il était de droite, ce qui n’en fait pas un nazi. Ses amitiés allemandes vont vers des gens, vers une culture. Je cite Gerhard Heller, qui dirigeait la propagande allemande à Paris. Il a rencontré plusieurs fois Pierre Benoit et jamais il ne l’a entendu dire la moindre chose positive au sujet de la collaboration et des nazis. Mais on avait décidé de le ranger de ce côté, et il en a beaucoup souffert. N’oublions pas qu’il a fait de la prison et qu’il l’a toujours ressenti comme une profonde injustice.

Il aimait être là où les choses se passaient, et cela n’a pas toujours joué en sa faveur…

On lui a reproché d’avoir interviewé Mussolini. Hemingway aussi a interviewé Mussolini. Il faisait son boulot de journaliste. C’est le paradoxe de Pierre Benoit. D’une part, il est en dehors du monde, il est dans l’écriture, avec ses copains, et en même temps il a un intérêt profond pour son époque. Donc il interviewe aussi Goebbels ou Salazar, entre beaucoup d’autres qui font l’histoire. Et il en ramène des choses intéressantes pour ses romans.

Une biographie réussie, qu’est-ce que c’est ?

C’est une biographie qui donne envie de lire l’auteur dont on parle, quand il s’agit d’un écrivain. Il ne s’agit évidemment pas de remplacer l’œuvre par la biographie. Celle-ci doit conduire vers l’œuvre. Quand on sort d’une biographie de Gene Kelly, on a envie d’aller voir ses films. Ou de Mozart, d’écouter sa musique. Van Gogh, de regarder ses toiles. En même temps, je ne conçois pas l’œuvre sans la biographie. Si on ne sait pas que le père de Pierre Benoit était militaire, qu’il a vécu vingt ans en Algérie et en Tunisie, changeant sans cesse de lieu, on ne comprend pas bien pourquoi sa vie a été orientée vers les voyages.

vendredi 20 juillet 2012

Lire à la plage, sur les quais de Paris


Aujourd'hui s'ouvre la onzième édition de Paris Plages, sur huit cents mètres de sable du pont Neuf (1er) au square de l’Hôtel de Ville Sully (4e). Pas de baignades cette année, ou ailleurs, mais une foultitude d'activités annoncées. Parmi lesquelles, sur les quais, face au 12, quai de la Mégisserie, la renaissance, jusqu'au 19 août, de la bibliothèque éphémère fournie en livres par Flammarion. Trois cents "références" (c'est ainsi qu'on parle dans les communiqués de presse - n'aurait-on pas pu écrire "trois cents titres"?) dans tous les genres.
Est-ce beaucoup? Pour être honnête, cela me semble bien peu. La faible quantité d'ouvrages disponibles à la lecture sur plage sera peut-être compensée par des concours divers. Pourquoi pas? Il faut bien attirer le chaland vers les livres, puisque les livres eux-mêmes ne semblent plus suffire...
A ceux qui ne se contenteront pas de trois cents titres, je conseille tout simplement d'avoir quelques euros en poche et de flâner un peu plus haut avant de descendre à la plage. Tous les bouquinistes n'ont pas encore, sur les quais, sacrifié leur fonds aux gravures ou aux babioles pour touristes, comme celui-ci, devant lequel je passais l'autre jour.



jeudi 19 juillet 2012

Du sexe pour pimenter les classiques? Drôle d'idée...

Il fut un temps où l'érotisme et la pornographie, en littérature, étaient tout simplement... de la littérature. Bonne ou mauvaise, selon le talent de l'auteur. Les voici devenus un argument commercial. Comment peut-on tomber si bas?
Le succès anglo-saxon de Fifty Shades of Grey, par E.L. James qui lui a aimablement donné deux suites (Fifty Shades Darker et Fifty Shades Freed), en a inspiré plus d'un. Bien sûr, nous aurons prochainement une traduction en français de ce best-seller (à la qualité douteuse, d'après ses lecteurs critiques). Ce sera le 17 octobre, chez Lattès - déjà le titre est nul: 50 nuances de Grey, franchement... Et si la cravate de la couverture vous donne envie d'une séance de fouet, prévenez-moi, j'ai l'adresse d'un bon psy.
Donc, dans la série: vous n'échapperez plus au sexe, voici Clandestine Classics - les classiques clandestins, pour ceux qui n'auraient pas compris. Une réécriture non censurée de romans connus. Non censurée? Et dire que nous pensions lire des versions intégrales de Jane Eyre ou d'Orgueil et préjugés... Nous aurait-on menti depuis si longtemps? Pas tout à fait. L'idée (appelons ça une idée) qui préside à la collection est - je l'interprète ainsi - que les auteurs classiques se sont auto-censurés, bridant leur imagination érotique pour ne pas être condamnés par la morale de leur époque.
C'est, d'une part, faire fi des nombreuses condamnations morales, voire pénales, qui ont ponctué l'histoire de la littérature - demandez à Baudelaire, à Flaubert, à Oscar Wilde, et demandez-vous aussi pourquoi tant d'écrivains (je vous renvoie à ce que je disais récemment de Georges Bataille) ont cru nécessaire de prendre un pseudonyme pour publier certains de leurs livres, de peur des représailles. La liste est longue...
C'est, d'autre part, faire semblant d'ignorer qu'un romancier est totalement libre d'aller là où il veut dans la sexualité explicite, implicite, ou dans l'absence de sexualité. Depuis quand serait-on obligé de pimenter un livre par des scènes "osées" (les guillemets s'imposent) pour qu'il acquière de la valeur aux yeux de ses lecteurs?
Ridicule...
Tiens! me voici presque en colère!
Il n'y a pas de quoi? Attendez un peu. Marie Sexton (un mari, une fille, deux chats et un chien, cela devait forcément lui donner de l'inspiration) a revu et corrigé Vingt mille lieues sous les mers, qui manquait certainement de piquant. Pauvre Jules Verne! Pourquoi n'a-t-il pas imaginé la passion qui lie désormais Pierre Aronnax et Ned Land? Le Nautilus comme club de partouzes, avouez que vous n'y auriez pas pensé! Moi non plus, et je m'abstiendrai d'y penser davantage...