mercredi 11 septembre 2013

Le prix de Flore conserve son indépendance

Le prix de Flore est un des rares prix d'automne à se distinguer par ses choix. Cette année encore, sa première sélection ne ressemble à aucune autre, même si le prix Décembre a aussi retenu les romans de Nelly Alard et de Marc Weitzmann. Dix titres, dont quelques-uns disparaîtront le 8 octobre, date annoncée de la deuxième sélection conduisant au prix lui-même, le 7 novembre.

Nelly Alard, Moment d'un couple (Gallimard) 
Xavier Boissel, Autopsie des ombres (Inculte)
David di Nota, Ta femme me trompe (Gallimard)
Olivier Lebé, Repulse Bay (La Grande Ourse)
Alizé Meurisse, Neverdays (Allia)
Fabien Prade, Parce que tu me plais (NiL)
Monica Sabolo, Tout cela n'a rien à voir avec moi (Lattès)
Sacha Sperling, J'ai perdu tout ce que j'aimais (Fayard)
Flore Vasseur, En bande organisée (Editions des Equateurs)
Marc Weitzmann, Une matière inflammable (Stock) 

Donna Leon fouille les archives

Entre les archives et les rencontres, Caterina Pellegrini n’a pas le choix. La jeune musicologue enquête, à Venise, sur l’héritage qu’aurait peut-être laissé un compositeur, prêtre et diplomate mort il y a près de trois siècles, Agostino Steffani. Il était presque oublié quand Cecilia Bartoli l’a en quelque sorte ressuscité, en septembre 2012, dans Mission, son dernier disque. Et la romancière Donna Leon, intéressée par le projet de la mezzo-soprano, est entrée dans le jeu en participant à l’exhumation avec ses propres armes.
La clé de l’énigme se trouve peut-être dans deux malles bourrées de documents et entreposées dans une Fondation déclinante. Deux cousins se disputent un héritage duquel ils espèrent la découverte d’un trésor – Les joyaux du paradis – et un élégant avocat, Andrea Moretti, représente les héritiers putatifs. Sans oublier ses propres intérêts.
Caterina, qui retrouve sa ville natale après avoir travaillé en Grande-Bretagne, plonge dans les intrigues d’un autre temps, où le rôle d’espion du Vatican joué en Allemagne par Steffani se mêle à différentes affaires, parmi lesquelles un meurtre retentissant n’est pas la moindre.
Aux vieux papiers répondent, dans une atmosphère pleine d’une sourde menace, des ambitions très contemporaines où l’appât du gain s’oppose au sentiment religieux. Sur celui-ci, une sœur de Caterina, religieuse, apporte son précieux éclairage, avec la liberté que lui donne son progressif éloignement d’une Eglise catholique dont ses travaux lui révèlent la détestable ambition terrestre, et les moyens plus détestables encore mis en œuvre pour l’assouvir.
Donna Leon sait ce qu’est une bonne intrigue, et comment la mettre en valeur dans la lumière de Venise. Elle le prouve une fois encore.

mardi 10 septembre 2013

Yann Moix n'est pas sélectionné pour le prix Wepler

C'est presque une surprise: pas de Yann Moix dans la sélection du prix Wepler - Fondation La Poste, qui sera attribué le 11 novembre dans la brasserie de La Poste - euh... non, pardon, Wepler. Une liste de 12 titres, résolument différente des précédentes, tant mieux!

Sylvie Aymard, C’est une occupation sans fin que d’être vivant (Grasset)
Nicolas Bouyssi, Les rayons du soleil (P.O.L)
Marcel Cohen, Sur la scène intérieure. Faits (Gallimard)
Brigitte Giraud, Avoir un corps (Stock)
Emmanuelle Heidsieck, À l’aide ou Le rapport W (Inculte)
Thierry Laget, Provinces, Atlas des amours fugaces (Arbre vengeur)
Loïc Merle, L’esprit de l’ivresse (Actes Sud)
Céline Minard, Faillir être flingué (Rivages)
Philippe Rahmy, Béton armé (La Table ronde)
Tiphaine Samoyault, Bête de cirque (Seuil)
Marina de Van, Stéréoscopie (Allia)
Philippe Vasset, La conjuration (Fayard)

Yann Moix sélectionné aussi pour le prix Médicis

Décidément, les jurés ont tous passé leur été à lire le roman de Yann Moix, Naissance. Et aussi, quand il leur restait un peu de temps, celui de Frédéric Verger, Arden - chaque sélection les propose depuis vendredi, et celle du prix Médicis ne fait pas exception. Et le roman étranger est présent en force - douze titres, contre treize romans français.
Oui, il y a de quoi faire avant la deuxième sélection (le 26 septembre) et la remise du prix (le 12 novembre).


Romans français
Laura Alcoba, Le bleu des abeilles (Gallimard)
Metin Arditi, La Confrérie des moines volants (Grasset)
Roland Buti, Le milieu de l'horizon (Zoé)
Thomas Clerc, Intérieur (Gallimard)
Delphine Coulin, Voir du pays (Grasset)
Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes (POL)
Tristan Garcia, Faber. Le Destructeur (Gallimard)
Cloe Korman, Les saisons de Louveplaine (Seuil)
Charif Majdalani, Le dernier seigneur de Marsad (Seuil)
Céline Minard, Faillir être flinguée (Rivages)
Yann Moix, Naissance (Grasset)
Philippe Vasset, La conjuration (Fayard)
Frédéric Verger, Arden (Gallimard)

Romans étrangers
Jaume Cabré, Confiteor (Actes Sud, traduit du catalan par Edmond Raillard).
Joan Didion, Le Bleu de la nuit (Grasset, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Demarty)
Toine Heijmans, En mer (Christian Bourgois, traduit du néerlandais par Danielle Losman)
Allan Hollingshurst, L'enfant de l'étranger (Albin Michel, traduit de l'anglais (GB) par Bernard Turle)
Laura Kasischke, Esprit d'hiver (Christian Bourgois, traduit de l'anglais (USA) par Aurélie Tronchet)
Rosa Liksom, Compartiment nº 6 (Gallimard, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail)
Marco Lodoli, Les promesses (POL, traduit de l'italien par Louise Boudonnat)
Javier Marìas, Comme les amours (Gallimard, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet)
Patrick McGuinness, Les derniers cent jours (Grasset, traduit de l'anglais (GB) par Karine Lalechère)
Joyce Carol Oates, Mudwoman (Philippe Rey, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban)
Edna O'Brien, Fille de la campagne (Sabine Wespieser, traduit de l'anglais (Irlande) par Pierre-Emmanuel Dauzat)
Lance Weller, Wilderness (Gallmeister, traduit de l'anglais (USA) par François Happe)


Rappel: pour suivre l'évolution des sélections, je tiens à jour une page consacrée aux prix littéraires 2013

lundi 9 septembre 2013

Douze aussi pour le Renaudot

Au jury Renaudot aussi, on a lu Naissance, de Yann Moix, du moins faut-il le supposer puisqu'il appartient à la douzaine de romans retenus pour le prix du roman. Depuis vendredi, c'est la troisième fois que le plus gros livre de la rentrée est sélectionné, c'est-à-dire partout (les deux autres étant le Goncourt et le Décembre). Le seul autre écrivain dans ce cas est Frédéric Verger.
Du côté du prix de l'essai, ils sont sept pour l'instant. 

Romans
Etienne de Montéty, La Route du salut (Gallimard)
Chistophe Ono-Dit-Biot, Plonger (Gallimard)
Yann Moix, Naissance (Grasset)
Patricia Reznikov, La Transcendante (Albin Michel)
Philippe Vasset, La Conjuration (Fayard)
Thomas Clerc, Intérieur (Gallimard, coll. "L'Arbalète")
Romain Puertolas, L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa (Le Dilettante)
Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
Philippe Jaenada, Sulak (Julliard)
Cloé Korman, Les Saisons de Louveplaine (Seuil)
Frédéric Verger, Arden (Gallimard)
Metin Arditi, La confrérie des moines volants (Grasset)

Essais
Gabriel Matzneff, Séraphin c'est la fin (La Table ronde)
Frédéric Schiffter, Le Charme des penseurs tristes(Flammarion)
Pierre Jourde, La première pierre (Gallimard)
Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Proust (Plon/Grasset)
Lydie Salvayre, Sept femmes (Perrin)
Bernard Quiriny, Monsieur Spleen (Seuil)
Serge Sanchez, La lampe de Proust (Payot)

Rappel: pour suivre l'évolution des sélections, je tiens à jour une page consacrée aux prix littéraires 2013

Douze pour le prix Décembre

C'est en route, une sélection après l'autre, les différents jurys avancent leurs pions. Celui du prix Décembre a donc fait ses choix:

Nelly Alard, Moment d’un couple (Gallimard)
David Bosc, La claire fontaine (Verdier)
Tristan Garcia, Faber : le destructeur (Gallimard)
Brigitte Giraud, Avoir un corps (Stock)
Jean-Yves Lacroix, Haute époque (Albin Michel)
Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde (Flammarion)
Yann Moix, Naissance (Grasset)
Maël Renouard, La réforme de l’Opéra de Pékin (Rivages)
Thomas B. Reverdy, Les évaporés (Flammarion)
Jean Rolin, Ormuz (P.O.L)
Frédéric Verger, Arden (Gallimard)
Marc Weitzmann, Une matière inflammable (Stock)

Bien sûr, je me demande un peu qui a lu intégralement le livre de Yann Moix. Il fait partie de ceux que je n'ai pas encore ouverts, en tout cas, et il y en a bien d'autres sur lesquels je devrais me jeter sans tarder si je veux avoir une chance d'en parler après m'être forgé un avis sur pièces...
Une deuxième sélection restreindra ces agréables obligations le 23 octobre, avant l'attribution du prix le 5 novembre.

Et, pour suivre l'évolution des sélections, je tiens à jour une page consacrée aux prix littéraires 2013.

L'économie selon Richard Powers

Richard Powers aime les romans amples. Il brasse un matériau riche pour lequel il utilise souvent ses connaissances scientifiques. Il n’a pas oublié qu’il avait entrepris des études de physique avant de s’orienter vers la littérature. Mais Gains, traduction récente d’un ouvrage publié en 1998, est surtout l’épopée d’une entreprise industrielle, Clare, une savonnerie au point de départ dans les années 1830, avant la croissance et la diversification. Plus d’un siècle et demi ont transformé l’univers économique autant que la société devenue Clare Incorporated dont la force est de maîtriser, au départ de la chimie du savon, l’utilisation de molécules très diverses jusqu’à la mise au point de médicaments.
Des médicaments, Laura Bodey en a grand besoin. A Lacewood, où elle vit à proximité d’une usine Clare, elle souffre d’un cancer qui l’entraîne vers la mort et dont les déchets industriels sont peut-être à l’origine.
Les deux récits sont menés en alternance, l’un dans le temps bref, l’autre dans le temps long. Tout un symbole : la vie humaine est courte, surtout quand un cancer la menace, tandis que la vie d’une entreprise peut durer, de succession en succession, d’une découverte à une autre, par-delà les générations. D’un côté, une destinée individuelle dans laquelle ne sont impliqués que quelques proches. De l’autre, un parcours collectif qui influence quantité d’individus – au premier chef, les travailleurs et les consommateurs des produits de Clare – tout en dépendant des décisions prises par une poignée de dirigeants. Le contraste est sévère mais l’on devine assez rapidement, quand la maladie de Laura évolue, que les deux récits convergent, que l’un est la conséquence de l’autre. Et aussi qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour une personne malade, même soutenue par les siens, même dans le cadre d’une action collective, contre la puissance d’une industrie qui manipule des sommes considérables et une bonne partie de l’humanité…
Tout ceci, bien entendu, est fictif. Mais quand la fiction nous instruit à ce point de la vie de Clare, si semblable à d’autres marques importantes, elle constitue une lecture du réel dans lequel elle substitue du sens au nuage de brouillard duquel nous étions prisonniers.
C’est donc, dans une certaine mesure, l’histoire de la conquête du monde, commencée de manière presque insignifiante grâce au sens commercial de deux hommes et au génie de fabricant d’un autre. Les deux premiers sont Samuel et Resolve Clare qui rencontrent le troisième, Robert Emmet Ennis, fraîchement immigré après avoir appris en Angleterre l’art et la manière de fabriquer des bougies de qualité. Samuel et Resolve se battent pour imposer un objet absolument frivole dans une société qui pense d’abord à l’indispensable : le savon. Mais leur production est médiocre et il faudra le savoir-faire d’Ennis pour leur donner les moyens de fabriquer de l’excellente marchandise. Ce qui ne serait rien sans débouchés pour les ventes. Ils se présentent un jour où Samuel est seul dans la boutique, alors que les frères investissent jusqu’alors à perte, quand un homme veut acheter deux livres de savon. Renonçant à expliquer que la maison ne vend qu’en gros (mais à qui ?), Samuel va jusqu’à livrer, encore à perte, ce premier client. Qui deviendra la source à partir de laquelle jaillira progressivement un monstrueux fleuve de profits.
Il ne s’agit pas d’un long fleuve tranquille. Il épouse le cours des événements planétaires, bénéficie des guerres et subit les grandes dépressions économiques. Sans jamais cesser de porter plus loin dans le futur la vision des Gains encore à réaliser. Ben Clare, de la deuxième génération, comprend dans un livre toutes les vertus de la mondialisation. L’auteur décrit un piano : le bois de rose vient du Brésil ; le pin, du Maine ; le fer, de Suède ; les cordes, de Rouen ; le bronze, de Cornouailles, etc. L’avenir est en marche, et Laura n’est pas encore née.

dimanche 8 septembre 2013

Le prochain spectacle du Goncourt

Chère cousine,
Tu me demandes de partager avec toi les petits secrets de la vie littéraire. C'est me faire crédit d'une connaissance que je ne possède pas, en tout cas pas autant que tu l'imagines. Il arrive que je me laisse abuser par de simples rumeurs et je te conseille de ne pas prendre pour argent comptant ce que je pourrais t'écrire. C'est parfois si gros que je me demande comment certaines informations sont nées, ont grandi et pourquoi, en passant par moi, elles doivent arriver jusqu'à ta lointaine province. Je t'envie parfois de n'avoir que les livres pour compagnons, et de ne pas t'encombrer du bruit assourdissant qui gâche le plaisir de la lecture.
Mais, puisque tu le veux, je cède à ton caprice avec l'espoir que tu me diras, dans peu de temps: assez! assez!
Voici donc ce que j'entends murmurer et que je te rapporte avec une scrupuleuse précision.
Oublie la liste que tu as probablement vue dans les gazettes, puisque cela t'intéresse, et qui reprenait les quinze titres retenus pour le prix Goncourt. La présence de quatorze d'entre eux n'est là que pour respecter les formes. Le premier déjeuner de la saison - déjeuner de travail, disent-ils! - était à peine commencé que les académiciens, avec un bel ensemble, s'étaient mis d'accord sur le lauréat de cette année. Il a fallu, en revanche, de longs débats pour compléter la sélection et la rendre digne de l'événement. Où irions-nous en effet si les chroniqueurs n'avaient plus la possibilité de pronostiquer les chances des uns et des autres ou de remplir leurs tableaux statistiques pour mettre en évidence le poids des différentes maisons: deux romans publiés au Seuil, chez Gallimard, chez Albin Michel et chez Flammarion, trois chez Grasset, restent quatre à raison d'un seul pour Verdier, P.O.L., Stock et Minuit.
De la poudre aux yeux, te dis-je.
Car Jean-Philippe Toussaint est assuré de l'emporter aisément - as-tu remarqué, d'ailleurs, que la délibération finale était devenue très brève ces dernières années? et cela ne t'a-t-il pas mis la puce à l'oreille?
Je sais que tu as rencontré l'auteur de Nue dans la librairie de sa mère. Si tu as gardé quelque contact avec lui, évite de lui en parler: il ne doit rien savoir avant le 4 novembre. En revanche, tu peux dire à qui veut bien l'entendre qu'il s'agit d'un des très bons romans de la rentrée, parce que c'est la vérité. Ce garçon (pardonne-moi l'expression, mon âge vénérable l'autorise) a un talent fou pour nous faire croire à ses fariboles et je regrette de devoir abandonner Marie puisqu'il a annoncé que ce quatrième volume était le dernier qu'il lui consacrait. Elle me plaisait, l'inventive chipie et sa manière de dynamiter malgré elle les romans de Toussaint. Elle lui a offert de grandes scènes plus aisées à écrire qu'à filmer. Encore qu'il faut bien du talent pour les écrire et y faire croire.
Précisément, il est une de ses scènes dont tout le monde parle et qui a donné des idées à l'académie Goncourt. C'est, si tu veux, une condition au couronnement de Nue. Il faudra que l'auteur se présente après la proclamation du résultat, l'air réjoui - jusque-là, ça va, c'est la norme - mais en costume de miel! La pauvre Irène Lindon en est à chercher dans le roman les techniques mises au point par Marie pour la robe du défilé. Puisque Marie, par nature, est un personnage imaginaire, tu vois d'ici quelles difficultés il y a à transposer dans la réalité cette haute couture fantaisiste.
En fait, personne n'a voulu m'avouer qui avait pris cette brillante initiative au cours du déjeuner des Goncourt. Je crois que celle ou celui qui l'a lancée aurait voulu la reprendre immédiatement, mais elle était déjà adoptée à l'unanimité. C'est qu'il faut faire du prix Goncourt un événement dont on parle hors des cercles littéraires et rien de mieux qu'un spectacle sortant de l'ordinaire pour faire du bruit...
Bien entendu, garde cela pour toi, il vaudrait mieux que le projet ne s'ébruite pas.
Je t'embrasse,
ton cousin.

samedi 7 septembre 2013

Objets inanimés, avez-vous une âme ?

François Bon remonte le temps avec son Autobiographie des objets. Sans nostalgie mais avec mélancolie, dans un équilibre subtil entre une langue tenue et un certain relâchement. La bonne manière pour retrouver le sens qu’avaient, il n’y a pas si longtemps, des choses que nous n’utilisons plus mais dont nous conservons le souvenir.
Le temps des objets est derrière nous, à présent qu’ils se remplacent de plus en plus vite sans qu’on se demande ce que deviennent les choses abandonnées, remplacées, obsolètes. Tandis qu’ils nous accompagnaient autrefois bien plus longtemps, au-delà même de leur usage, restant dans un coin, dans un carton, sur une étagère… François Bon parle de ce temps-là, situé dans son évolution personnelle avant celui de l’écriture. D’une mémoire des formes, des couleurs et des textures liée à des souvenirs précis – ou flous, c’est selon – et sans à aucun moment se dire que c’était mieux avant. « On n’a pas de nostalgie – l’idée d’une mélancolie est plus riche, plus subversive même, à la fois quant au présent et au passé. »
Autobiographie des objets déborde largement des limites de son titre, et au moins autant de la mémoire de son auteur. Toute une génération, née dans les années cinquante, et peut-être au-delà, s’y reconnaîtra. Peut-être davantage les garçons que les filles, comme le faisait remarquer une lectrice de l’ouvrage, car en effet les centres d’intérêt étaient plus dissociés alors qu’aujourd’hui. Et, si l’écrivain refuse le mot de nostalgie, il n’est pas interdit au lecteur d’en éprouver un peu…
Les objets ne doivent pas tous avoir servi à quelque chose. Une tige et une rondelle d’acier forgé, sur le bureau, sont surtout le résultat concret d’un savoir-faire, celui du grand-père qui les avait rangées dans un tiroir. Il en émane l’idée d’une perfection dans le travail et le souvenir de celui qui l’a accompli : « Sur ma table, c’est sa présence, mieux qu’une photo ou quoi que ce soit d’autre. En dix heures, il a fallu percer la rondelle, puis creuser les cinq pans au bon angle, et soigner la perpendiculaire au plan. Puis araser sur la tige les mêmes six pans, la lime travaillant alors de l’extérieur et non plus de l’intérieur, puis commencer la longue approche de l’ajustement. »
Plus de soixante chapitres explorent ainsi un passé qui souvent rejoint le présent par effet de rémanence : « J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. » C’est construit sans organisation apparente, sinon qu’une idée en entraîne parfois une autre. Sinon aussi que François Bon sait très précisément jusqu’où il veut aller. Il l’écrit plusieurs fois : « l’armoire aux livres, dont je sais depuis longtemps qu’elle sera l’aboutissement de ce texte. » Parce qu’il s’agit, au fond, de retracer par fragments, avec le support des objets, le chemin vers l’écriture. Celle-ci est devenue le moyen et le moteur de la connaissance du monde, des autres… Et c’est par l’écriture, dans un équilibre subtil entre une langue tenue et un certain relâchement, que s’établit le pont sur lequel François Bon invite à avancer pour nous approcher de lui et surtout de sa démarche.

vendredi 6 septembre 2013

Quinze pour le Goncourt

Ils sont ponctuels, les académiciens Goncourt. Leur première sélection, annoncée pour aujourd'hui, a été connue au jour dit. Une belle sélection, d'ailleurs, de quinze titres:

- Jean-Daniel Baltassat, Le divan de Staline (Seuil)
- David Bosc, La claire fontaine (Verdier)
- Sorj Chalandon, Le quatrième mur (Grasset)
- Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes (POL)
- Sylvie Germain, Petites scènes capitales (Albin Michel)
- Pierre Jourde, La première pierre (Gallimard)
- Pierre Lemaître, Au revoir là-haut (Albin Michel)
- Yann Moix, Naissance (Grasset)
- Boris Razon, Palladium (Stock)
- Thomas B Reverdy, Les Evaporés (Flammarion)
- Laurent Seksik, Le cas Eduard Einstein (Flammarion)
- Chantal Thomas, L’échange des princesses (Seuil)
- Jean-Philippe Toussaint, Nue (Minuit)                                    
- Karine Tuil, L’invention de nos vies (Grasset)
- Frédéric Verger, Arden (Gallimard)

Je n'en ai encore lu que six de ceux-là, je soupçonne certaines présences d'être dans la liste pour faire nombre, j'en lirai d'autres, je vous en dirai plus. Mais je suis surpris de ne pas voir Amélie Nothomb dans cette sélection - son roman était aussi évident qu'à peu près tous ceux que j'aurais envie de défendre.
A suivre, bien entendu.

Juan Gabriel Vásquez dans la Colombie des narcotrafiquants

Sur la Colombie plane l’ombre de Pablo Escobar, mort en 1993, et des narcotrafiquants. Le bruit des choses qui tombent, quatrième roman traduit en français de Juan Gabriel Vásquez se déroule après cette date. Le narrateur, Antonio Yammara, a rencontré Ricardo Laverde à la fin de 1995, dans une salle de Bogotá où tous deux jouaient au billard. Il ne savait pas grand-chose de lui. Ricardo avait passé du temps en prison, sa femme vivait aux Etats-Unis et devait le rejoindre pour les fêtes. Leur relation s’est brutalement interrompue quelques mois plus tard, quand Ricardo a été abattu dans la rue alors qu’il marchait à côté d’Antonio, lui-même gravement blessé dans l’attentat.
Entretemps, l’épouse de Ricardo était morte dans un accident d’avion et le veuf, ancien pilote, avait récupéré l’enregistrement des derniers moments du vol. Avec, comme ultime bruit avant le choc, ainsi que le décrira Antonio quand il écoutera la cassette, « le bruit des choses qui tombent, un bruit ininterrompu et par là même éternel, un bruit sans fin qui continue de retentir dans ma tête depuis ce soir-là et ne semble pas vouloir en partir. »
Antonio aurait pu se contenter de croire qu’il s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, et attendre la guérison complète – longue à venir, quand même. Mais cette affaire l’obsède. Quand la fille de Ricardo Laverde lui demande de venir la voir pour parler du disparu, il n’hésite pas longtemps. Il veut connaître mieux un homme dont la rencontre s’est révélée si importante. Maya ne sait pas tout de son père, elle a même longtemps cru qu’il était mort. Quand il a resurgi après sa sortie de prison, elle a quand même fini par apprendre comment il avait rencontré sa mère, Elaine – que les Colombiens appelaient Elena – et ce qui s’est noué dans les années Escobar.
Elaine était venue en Colombie pour participer aux actions du Corps de la paix créé par Kennedy en 1961. Un beau projet. Des jeunes, à qui on fait apprendre à grande vitesse la langue du pays, aident les paysans, améliorent l’état sanitaire de villages, veillent à l’alimentation des enfants. Ici, l’efficacité est maximale : pour aider les paysans et augmenter leurs revenus, les Américains leur apprennent à planter la marijuana, à rentabiliser la production, à transformer la matière première. Les effets pervers de la coopération ont rarement été mis en évidence de manière aussi éclatante. En même temps que sa… réussite. Entraîné dans cette mécanique, Ricardo a mis ses talents de pilote au service de la livraison, rapportant à la maison qu’il a fait construire pour Elaine, lui et leur fille des sacs bourrés de dollars. La vie était belle. Et dangereuse.
Comme les animaux du zoo privé que Pablo Escobar avait créé, et qu’Antonio parcourra avec Maya après l’avoir visité tous deux dans leur jeunesse, les membres du cartel de Medellin sont tombés un à un. Comme les choses dans l’avion. Comme Antonio, pour avoir marché à côté d’un homme au passé trouble. Mais le roman est lumineux

jeudi 5 septembre 2013

« Dans un avion pour Caracas », au bonheur de la littérature

Que faire Dans un avion pour Caracas ? Charles Dantzig propose sa réponse à la question que tout le monde se posait. Enfin, quelques personnes peut-être. Est-ce à dire que les autres ne s’intéresseront pas à pareil livre ? Non, bien sûr. Le romancier est celui qui débusque non seulement les besoins inassouvis, mais surtout les besoins ignorés de son lecteur. Charles Dantzig, un des plus fins connaisseurs de la chose littéraire aujourd’hui, dont il a fait son terrain de jeux en l’explorant sous toutes ses facettes, est un illusionniste de talent. Capable de transformer Hugo Chávez en personnage de roman – il en a, c’est vrai, la carrure. Et de fournir, par l’intermédiaire du portrait de Xabi, un ami parti au Venezuela avant le narrateur, une grille de lecture du monde permettant de décrypter aussi bien les grandes questions politiques que la présence de Sharon Stone en couverture d’un magazine.
Rien de tout cela n’existerait s’il n’y avait eu Xabi, écrivain à succès qui cultive l’amitié avant de moissonner et de semer à nouveau. Il se débarrasse de ses amis, à moins qu’il soient des courtisans, tous les six ou sept ans, ne voyant pas pourquoi l’amitié devrait durer plus longtemps que l’amour – et c’est là une de ses nombreuses théories qu’il embrasse provisoirement, ou durablement si elles semblent toucher ceux auprès de qui il les teste. « Les théories, pour lui, sont parfois des idées qu’il essaie comme des vêtements », dit le narrateur, heureux d’appartenir au premier cercle depuis quatre ans, ce qui lui permet de s’y trouver encore. Malgré son admiration pour Xabi, il ne cache cependant pas qu’il l’a parfois irrité.
Irritante, par exemple, la décision prise par Xabi de partir au Venezuela pour écrire sur Chávez un livre qui démonterait les mécanismes de son pouvoir : la propagande, les poses, sa manière de retourner en sa faveur tout ce qui pourrait le desservir. Xabi fournit ce qui représente à ses yeux la preuve de ce qu’il avance : « Chávez passe son temps à se plaindre de ce qu’on l’agresse en “Occident”, mais le seul livre sur lui dans cet “Occident” lui trouve non seulement des excuses, mais aussi du charme, et même du génie. C’est la tactique des agresseurs. On les effleure de l’épaule dans la rue, et ils envahissent la Tchécoslovaquie. “J’ai été agressé!” » Les mots comme arme absolue de domination, et en face les mots que Xabi veut à son tour poser. « Mon voyage dans la tyrannie sera un voyage dans les noms », écrivait-il sur une carte postale envoyée de Caracas.
Le voyage en avion est propice à la réflexion. Le lieu est clos, le temps et l’espace déroulent à l’extérieur de la cabine heures et kilomètres, tandis que le passager leur est indifférent. Et rumine les éléments en sa possession, à propos de lui-même, de Xabi et de tout ce qui les entoure. Ou les entourait, puisqu’on ne sait même pas si Xabi est encore vivant…
Comme on pouvait s’y attendre, voire même l’espérer chez un fin gourmet de la littérature, Charles Dantzig truffe son roman de formules bienvenues, qui feront la joie des amateurs de citations. Une seule, comme mise en bouche : « Le temps console. C’est ce qu’on peut lui reprocher, aussi. »

mercredi 4 septembre 2013

Nicolas Bouvier, 50 ans de bon usage du monde

Il y a cinquante ans, Nicolas Bouvier, écrivain suisse et de la planète Terre, publiait L'usage du monde. Ce livre est devenu un classique de la littérature de voyage. Davantage encore: presque un guide de l'écrivain-voyageur. Un colloque sera consacré au livre et à son auteur les 10 et 11 octobre prochains, au Musée du Quai Branly et à la Bibliothèque nationale de France à Paris: Usages de Nicolas Bouvier pour les cinquante ans de L'usage du monde.
Cette annonce m'a donné envie de revenir vers cet écrivain. J'ai eu la chance de rencontrer cet homme étonnant. Par malheur, je ne retrouve pas la trace de l'entretien que j'avais eu avec lui. Il faudra se contenter de ce que j'écrivais le 19 février 1998, après avoir appris son décès.

La presse suisse a annoncé, hier matin, la mort de Nicolas Bouvier. Il avait 69 ans et résidait à Genève, où il était né. Mais sa vie l'a mené bien plus loin, en particulier vers l'Orient en direction duquel il est parti en 1953 pour un voyage de quatre ans au cours duquel il est devenu photographe. Plus tard, il en a tiré des livres qui, petit à petit, se sont imposés comme de grands classiques de la littérature de voyage. L'usage du monde (1963), Chronique japonaise (1975), Le poisson-scorpion (1981), Journal d'Aran et autres lieux (1990), sont des ouvrages dans lesquels se reconnaissent les écrivains voyageurs d'aujourd'hui, même si Nicolas Bouvier n'a rien fait pour s'inscrire dans une mode.
L'essentiel chez lui est dans le regard, et celui des autres autant que le sien. Le photographe devenu écrivain continuait à scruter les êtres davantage que les paysages. En 1990, il nous avait expliqué cette prédilection: "En ce qui concerne les paysages, je préfère les photos de calendrier aux miennes. En ce qui concerne les visages, je me défends mieux parce que ça dépend d'un contact humain, d'une brève conversation qu'on peut avoir, même par gestes car j'ai souvent photographié des têtes dans des pays dont je ne parlais pas la langue."
D'Inde, de Ceylan, du Japon, de Corée ou des îles d'Aran, Nicolas Bouvier a ramené, outre ses photos, des souvenirs beaucoup plus que des notes. Car, disait-il, "il suffit d'avoir été intensément dans un lieu pour être marqué par ce qu'on y a vécu. Il ne s'agit pas de voyager en touriste, évidemment, mais de prendre des risques, même s'ils ne sont pas nécessairement physiques. Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi."
Sa philosophie du voyage était une manière de vivre. C'est au contact des autres qu'il s'est découvert, bien avant de faire partager son Usage du monde à d'autres.

Et, pour la route (expression parfaitement adéquate cette fois), quelques lignes extraites de son avant-propos à L'usage du monde:
C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

mardi 3 septembre 2013

Le roman à trous de Jennifer Egan

Prenez un sujet dans lequel il y a du rythme et des pauses. La musique serait un bon exemple. Regroupez quelques personnages qui vont se croiser, se perdre, se retrouver, faire des conneries, réussir deux ou trois choses, en rater beaucoup. Jetez tout cela sur une surface plane. Ramassez ce qui est au-dessus, oubliez le reste. Et collez les morceaux pour en faire un roman à trous, nerveux, où les apparents moments de relâchement débordent de tension.
Jennifer Egan, Prix Pulitzer et National Book Critics Circle Award pour Qu’avons-nous fait denos rêves ?, n’a peut-être pas composé son roman de cette manière. Mais cela y ressemble. Si bien qu’on n’a pas trop de peine à s’égarer dans des premiers chapitres entre lesquels aucune liaison ne nous simplifie la tâche de suivre la trame fine qui tient tout cela ensemble. Mais on n’éprouve pas davantage de difficultés à rester au plus près de ce qui bat derrière les bribes de mélodie. Et on ira jusqu’à comprendre la nécessité d’un douzième chapitre en forme de présentation Powerpoint, aussi inattendu dans un roman qu’utile pour insister, à partir d’exemples choisis dans la musique rock, sur l’importance des pauses déjà évoquées plus haut.
Ceci étant dit pour reconstituer, autant que possible, les aspects les plus déconstruits, de quoi s’agit-il ? Des rêves et de ce qu’ils sont devenus, comme l’annonçait le titre. Ou, pour l’exprimer comme Bosco, un musicien : « Voilà la question à laquelle je tiens à m’attaquer bille en tête : j’étais une rock-star et je suis devenu un gros connard dont tout le monde se fout, comment est-ce arrivé ? » C’est arrivé par le fonctionnement même d’un livre où seuls les temps forts sont mis en évidence, et tant pis pour les protagonistes s’ils ne leur sont pas toujours favorables. L’essentiel est que le lecteur, à défaut de s’y être retrouvé, ait été pris dans les filets de la romancière.

lundi 2 septembre 2013

Le roman brésilien de Sébastien Lapaque

Sébastien Lapaque fait tout pour nous égarer dans La convergencedes alizés. Le foisonnement des personnages et des récits annexes détourne l’attention de Zé, véritable fil conducteur du roman avec sa quête d’Helena, la femme qu’il aime et qui a lui a dit l’aimer avant de disparaître. Zé lui-même est parfois distrait de son but, poussé vers l’Argentine pour éclairer un coin obscur de la biographie de Borges, en rapport avec le football dont son ami Euclides est l’encyclopédiste du beau jeu. Mais bien des romanciers brésiliens pratiquent leur art ainsi, en brouillant la piste principale traversée d’une multitude d’autres chemins. Le romancier français, transporté sur leur terrain géographique, a aussi adopté cette esthétique. Et elle convient parfaitement au propos.
Donc, suivons aussi, avec le même plaisir que l’auteur a eu à les écrire, les aventures d’Octavio Cardero et de son frère Luiz, les débats d’un groupe de chercheurs, l’évolution des menaces qui planent sur l’animateur très populaire d’une émission à vocation dite culturelle et destinée à faire de l’audience, quelques histoires de voyous pour lesquels l’amitié n’est pas un vain mot, et on en passe faute de pouvoir développer.
Tous ces éléments sont bien en place et servent le roman. On ne peut en dire autant de quelques passages qui semblent des pièces rapportées et brisent le rythme – tout en apportant, à ceux que cela intéresse, des éléments d’information : un entretien avec Chico Buarque, un autre avec Claude Lévi-Strauss, une partie de polo racontée en détail, un exposé sur le climat, encore que celui-ci éclaire le titre… Le roman aurait gagné en cohérence sans eux. Là, le plaisir n’est pas partagé.

vendredi 30 août 2013

Seamus Heaney, le poète de l'Irlande réinventée

On apprend aujourd'hui la mort de Seamus Heaney, grand poète avant d'être prix Nobel - et après aussi, d'ailleurs. Je n'avais pas lu de traductions récentes, mais j'avais été très impressionné, dans les années 90, par la découverte de son oeuvre, sur laquelle j'avais eu l'occasion d'écrire ceci dans Le Soir, à l'occasion, précisément, du prix Nobel. Depuis 1995 moment où l'article est paru (je ne l'ai pas mis à jour), d'autres livres ont heureusement été traduits...

Né en Irlande du Nord en 1939, Seamus Heaney a participé très tôt à la vie littéraire de son pays en même temps qu'il prenait conscience de la situation politique très particulière où il se trouvait, en tant que catholique. Prenant appui à la fois sur une tradition ancienne et sur la réalité contemporaine, il s'est dessiné un territoire singulier à l'intérieur duquel se déploie une langue à la fois simple et riche, porteuse de sens multiples.
Sa biographie se confond presque avec sa carrière littéraire : des premières publications lorsqu'il était étudiant, puis des recueils immédiatement salués par une critique unanime, Death of a Naturalist (1966), Door into the Dark (1969), North (1972), etc., et parallèlement un parcours universitaire qui l'a mené, en 1989, à la chaire de poésie d'Oxford. Il faut noter aussi qu'il a quitté l'Irlande du Nord en 1972, en raison des troubles politiques, pour s'installer en république d'Irlande - mais il a beaucoup vécu à Londres et aux États-Unis.
L'académie royale suédoise a choisi d'honorer une oeuvre caractérisée par sa beauté lyrique et sa profondeur éthique, qui fait ressortir les miracles du quotidien et le passé vivant, a expliqué le comité du prix.
Seamus Heaney est l'auteur d'une poésie très lisible - mais peu traduite en français, puisque deux ouvrages seulement sont disponibles dans notre langue : Poèmes 1966-1984 (Gallimard, 1988) et Les errances de Sweeney (Le Passeur, 1994). Loin de toutes les expérimentations, il cherche à poser quelques questions fondamentales dont il fait la matière même de ses textes, l'expression la plus fine de ses interrogations puisées dans l'histoire la plus lointaine, mais revivifiée, se confondant avec leur sens.
Levée, montée des sentiments hors de leurs cachettes
Les mots pénètrent presque le sens du toucher
et se dénichent eux-mêmes de leurs sombres clapiers
Perçu comme un écrivain du Nord, il avait l'ambition de devenir un écrivain, tout simplement. Sa réputation toujours plus grande, et qui atteint maintenant les lecteurs les moins sensibles à la poésie, lui a permis d'atteindre ce but.
Poète imprégné d'autres écrivains, de Dante à Joyce, toutes influences qu'il a réussi à intégrer dans une langue propre, Seamus Heaney est aussi un lecteur dont les essais sont devenus rapidement des références dans le genre. Il a aussi publié une pièce de théâtre (The Cure at Troy. A Version of Sophocle's Philoctetes, 1991), revenant ainsi à un de ses premiers centres d'intérêt en littérature.
Mais une ligne de force traverse toute son oeuvre, quel que soit le genre dans lequel il s'exprime : une sorte d'interprétation du présent à travers les grands thèmes de la littérature.
Le sol auquel l'oreille depuis longtemps se colle
Est écorché ou calleux, et ses entrailles
Sondées par un augure impie.
Notre île est pleine de rudes fureurs.

Le retour à la civilisation d’un homme ensauvagé

Prix Goncourt du premier roman, François Garde s’est inspiré de faits authentiques dans Ce qu’il advint du sauvage blanc : le mousse Nicolas Pelletier a, semble-t-il (un doute subsistait à l’époque chez certains commentateurs), vécu dix-sept ans chez les Aborigènes d’Australie au 19e siècle après avoir été abandonné par ses compagnons de navigation. Le romancier a pris quelques libertés avec la biographie du marin et a surtout dédoublé la narration en alternant deux voix.
Celle du héros de cette aventure est la première. L’homme blanc recueilli par une peuplade à laquelle il ne comprend rien. Ni la langue, bien sûr, ni les coutumes, ni son propre statut qui n’est pas tout à fait celui d’un prisonnier, mais y ressemble par certains aspects.
Celle d’Octave de Vallombrun lui répond, dans les lettres qu’il adresse au président de la Société de Géographie. Après avoir résumé son ambition de découvreur et ses premiers échecs, il relate sa découverte du sauvage blanc et son éducation. Ou plutôt sa rééducation : Nicolas Pelletier, dont il mettra d’ailleurs un certain temps à découvrir le nom, a perdu l’usage du langage et du comportement en société. Ses travaux emplissent une correspondance qui tourne à l’aigre : la séance au cours de laquelle Vallombrun a présenté l’objet de ses recherches s’est mal passée. Des savants plus préoccupés de leur propre gloire que de géographie ont porté moins d’intérêt à Pelletier que ne l’a fait l’impératrice Eugénie quand elle a souhaité le rencontrer – lui obtenant, dans la foulée, un poste de fonctionnaire au phare des Baleines, sur l’île de Ré.
Le parallèle entre les deux récits est saisissant : Pelletier qui s’habitue peu à peu à sa nouvelle vie contraste avec Vallombrun qui tente de le ramener à sa vie d’avant. Et les questions que se pose celui-ci font tout l’intérêt du roman.

jeudi 29 août 2013

Le prix Fnac du roman à Julie Bonnie


Beaucoup de premiers romans sont proposés en cette rentrée, et c'est un premier roman qui reçoit le premier prix littéraire de la saison. Il y a une certaine logique dans cette affaire. Chambre 2, de Julie Bonnie, a déjà fait l'objet d'une présentation dans ce blog (la présentation de l'éditeur) mais je ne l'avais pas encore lu à ce moment et, depuis, les choses ont changé.

J'ai lu, j'ai plutôt aimé - pas à la folie, raisonnablement, comme on apprécie une cuisine où le chef a mis tout son savoir-faire et un peu de son âme.
Béatrice travaille dans une maternité, ce qui lui va bien et lui va mal. Côté positif, sa proximité avec les corps, en raison de son passé de danseuse nue avec un groupe de musique d'avant-garde. Côté négatif, l'accumulation des souffrances, les morceaux d'âmes qui s'échappent un peu partout dans les salles de travail ou même dans les chambres - quand il en reste un peu, de l'âme... Tout cela rendu avec une sensibilité un peu écorchée qui correspond parfaitement à l'esprit du roman.
Cette récompense est aussi une manière - involontaire, j'imagine - de saluer la présence de la littérature française dans une maison où elle peine à s'imposer malgré plusieurs tentatives louables. (Il faut dire que le secteur étranger y est particulièrement riche.) Sur les trois romans que proposait Juliette Joste, l'éditrice de ce domaine dans la rentrée, deux étaient sélectionnés parmi les quatre finalistes du prix Fnac du roman. De beaux débuts...

La solitude d’une femme de cosmonaute

La vie de Léna ressemble à celle des femmes de marins. Comme elles, Léna connaît l’absence, les longues périodes pendant lesquelles Vassili est à la Base. Mais Vassili n’est pas marin. Il est aviateur au moment où l’URSS est sur le point de se défaire, ce que personne ne prévoit encore. Léna ne maîtrise rien de son calendrier, dicté par la hiérarchie. Il rentre quand il peut, parfois au milieu de la nuit. Elle préfère, d’ailleurs, puisqu’il n’est pas alors accaparé par les enfants des cohabitants, désireux d’entendre Vassili raconter ses vols.
Léna devient femme de cosmonaute quand Vassili est choisi pour une mission de plusieurs mois sur la station Mir. Avant le départ, le rythme devient plus régulier, ensuite, il faudra attendre le retour pendant des mois…
La solitude d’une femme est au cœur du premier roman de Virginie Deloffre, qui traduit ce sentiment dans les lettres que Léna envoie à sa famille d’adoption. Elle y apparaît de plus en plus fragile, minée par les incertitudes liées à la carrière de son mari. De son côté, celui-ci transmet au livre la vibration d’une exaltation venue de loin, des intuitions géniales d’un savant méconnu du dix-neuvième siècle et prolongée dans une course à l’espace menée contre les Etats-Unis, l’adversaire de la Guerre froide. Chaque succès est un moment de fierté nationale, et le récit qu’en fait la romancière transcende la documentation pour devenir le pilier central de la construction.
Ajoutons que la vie quotidienne dans le Grand Nord sibérien est restituée avec talent. Il y a bien des raisons de découvrir Virginie Deloffre. Les libraires ne s'y sont pas trompé: ils ont donné leur prix à ce roman.

mercredi 28 août 2013

Linda Lê et la voix d’outre-tombe

Van n’a jamais été bavard, dit-il d’emblée. Mais c’était avant de mourir. « Maintenant que je suis dans un cercueil, j’ai toute latitude de soliloquer. » Et il a bien des choses à raconter. Il ne sera pas le seul à parler dans Lame de fond. Chacune des parties qui découpent une journée en quatre est aussi occupée par trois autres personnages, trois femmes qui ont eu une grande importance dans sa vie : Lou, son épouse, Laure, leur fille, et la plus mystérieuse Ulma dont le statut dans le roman en est une des clés. Puisque Linda Lê ne la fournit pas d’emblée, laissons-la nous aussi de côté, tout en gardant son importance à l’esprit.
Van est né au Vietnam mais, une fois installé en France, il est devenu un émigré modèle, du genre qui ne fait pas de vagues. Du genre, aussi, qui a appris la langue en lisant les classiques et, devenu correcteur, a été un travailleur scrupuleux. Jusqu’au moment où il s’est relâché, pour des raisons extérieures aux livres sur lesquels il se penchait. Pour des raisons qui tenaient à des changements importants dans sa vie. Pour des raisons liées à Ulma. Mais beaucoup moins simples que ne le sont les premières idées qui viennent à l’esprit.
La voix d’outre-tombe qui ouvre le roman puis revient se glisser entre les autres est aussi la voix de la vérité, puisque Van n’a plus rien à perdre. Cela n’empêche pas les doutes. Au volant de la voiture qui l’a renversé, Lou savait-elle ce qu’elle faisait ? Crime ou accident ? Nous le saurons peut-être.

mardi 27 août 2013

P.D. James sur les traces de Jane Austen

Lectrice, comme tout le monde en Grande-Bretagne, de Jane Austen, P.D. James a eu l’audace de prolonger son roman le plus célèbre, Orgueil et préjugés, sans modifier les relations entre les personnages mais en faisant intervenir un meurtre qui les révèle, si possible, un peu mieux à eux-mêmes. Cela donne La mort s'invite à Pemberley...
Chez Jane Austen, Elizabeth Bennett, devenue épouse de Mr Darcy, est au premier plan de la narration. P.D. James a choisi d’insister en creux, tel qu’il est perçu par les autres protagonistes, sur George Wickham, le plus ambigu de tous. Charmeur, menteur, peu fiable en tout cas, il est soupçonné du meurtre d’un ami de régiment qu’il a suivi dans les bois après une dispute. Il fait un coupable idéal, sinon qu’il ne possède aucune prédisposition à la violence et que ses liens familiaux avec les Darcy, même s’il n’est pas le bienvenu chez eux, en font aussi un coupable encombrant. Dans la bonne société du début du 19e siècle, tout ce qui sort de la norme est une faute. Wickham est une faute à lui tout seul et sa culpabilité salirait la famille entière.
P.D. James joue avec l’idée d’écrire un roman « à la manière de » sans abandonner ses propres obsessions. Le résultat n’est pas totalement convaincant. Corsetée dans l’esprit d’une époque qui n’est pas la sienne, l’écrivaine anoblie depuis 1990 manque d’aisance. Et, si la résolution d’une énigme criminelle n’a jamais été le premier de ses soucis, celle-ci est quand même traitée avec un excès de légèreté.

lundi 26 août 2013

Emmanuelle Pireyre : le monde comme vous ne l'aviez jamais lu

Nous avions oublié de nous poser sept questions fondamentales. Puis vint Emmanuelle Pireyre. Après y avoir longuement réfléchi, avoir envisagé les conséquences imprévisibles de réponses trop simples pour être honnêtes, trop aisément vérifiables pour nous convaincre, elle a mis toutes les chances de son côté avec un casting extraordinaire : Claude Lévi-Strauss, Umberto Eco, Christine Angot, Russel Banks, Léon Tolstoï, C.G. Jung, Friedrich Nietzsche, Louis de Funès, etc., y ajoutant des échantillons représentatifs de la population mondiale – française et italienne, groupes d’enfants, personnel de l’usine, propriétaires français, espagnols, danois, américains, etc., artistes genevois, traders français… Elle n’a pas ménagé sa peine pour tordre ces fameuses questions jusqu’à leur faire rendre l’ultime goutte de vérité.
Au fait, sur quelles interrogations se penche-t-elle ? Une liste n’est pas superflue : « Comment laisser flotter les fillettes ? », « Comment habiter le paramilitaire ? », « Comment faire le lit de l’homme non schizoïde et non aliéné ? », « Le tourisme représente-t-il un danger pour nos filles faciles ? », « Friedrich Nietzsche est-il halal ? », « Comment planter sa fourchette ? », « Comment être là ce soir avec les couilles et le moral ? » Si, après cela, on n’a pas fait le tour complet de la condition humaine, si vous n’avez toujours pas compris comment on passe par la fourchette pour en arriver à la fourche révolutionnaire, c’est à désespérer de tout.
Ce petit traité de philosophie pratique et amusante met aussi en scène des personnages moins connus. Par exemple Roxane, petite fille de neuf ans qui peint sans cesse un cheval sans jamais s’intéresser à ce qui mobilise l’attention des autres enfants, les spéculations financières ou l’anticipation des marchés. Ou l’homme qui disait toujours « C’est joyeux » sans jamais donner l’impression de le penser – il arrive qu’on lui réplique : « Arrête de dire tout le temps C’est joyeux. On dirait que tu vas mal, on dirait que tu vas faire une dépression. » Ou encore la personne, on ne sait pas très bien qui elle est, collectionneuse de baisers.
Présenté ainsi, Féerie générale a l’air d’un sacré foutoir. Après tout, disons-le : Féerie générale est un sacré foutoir. Mais un joyeux foutoir qui, malgré le titre, contourne les idées générales pour plonger au cœur de situations particulières proposées sur un ton primesautier et avec, contre toute attente, un certain esprit de suite. Emmanuelle Pireyre n’oublie rien en cours de route, même pas ce qu’on pensait qu’elle avait jeté là pour ne jamais le reprendre plus tard. Les articulations sont discrètes mais elles sont présentes. Et si, à la fin, on hésite à se dire certain des réponses à donner aux sept questions fondamentales, une certitude nous habite : ce fut un moment d’enchantement comme il s’en rencontre peu, un festival de petits bonheurs qui, ajoutés les uns aux autres, en forment un grand.

dimanche 25 août 2013

L’histoire vraie d’Addi Bâ, « Le terroriste noir »

Les tirailleurs sénégalais, qui n’étaient pas tous sénégalais, ne sont peut-être pas entrés assez dans l’Histoire, pour paraphraser un président français. Ce n’est pas faute d’avoir payé de leur chair et de leur sang. En revanche, les historiens européens les ont longtemps considérés comme quantité négligeable – la chair à canon sur les premières lignes des combats. Une étape a été franchie quand leurs mérites collectifs ont été reconnus. Tierno Monénembo ne s’en contente pas. Il cite Léopold Sédar Senghor : « On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu, / Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme. » Dans Le terroriste noir, il redonne vie à l’un d’eux et, précisément, le nomme : Addi Bâ. Il retrace son parcours en partant de ce qu’on sait vraiment de lui. Car l’homme a existé avant de devenir personnage de roman.
Un beau roman, d’ailleurs, construit sur des fondations réelles avec des détails, des regards, des percées vers un imaginaire susceptible de mieux éclairer le destin d’Addi Bâ. Quand il arrive à Romaincourt, « personne n’avait jamais vu de nègre ». Nègre : vous avez bien lu. L’écrivain, guinéen comme son héros, ne choisit pas le mot au hasard. Ce mot chargé de connotations racistes que l’on n’ose plus utiliser. Mais qui, à l’époque, appartenait au langage courant. Et s’apparentait à une description de la couleur de peau plutôt qu’à un rejet de l’autre. « On l’appelait “le nègre”, quand il n’était pas là, et simplement “monsieur” quand on se trouvait en face de lui. C’était commode, c’était pratique, et cela nous arrangeait tous. Cela ne semblait pas le gêner. Un nègre parmi nous : on ne prenait même pas la peine de s’en étonner. »
Nous sommes en 1940. Addi Bâ a été fait prisonnier, s’est enfui et s’est caché dans les bois où il a été découvert et aidé par des habitants du village. Sans quoi il serait mort de faim ou de froid. Il s’intègre à la population et séduit des femmes malgré une présence discrète en raison des dangers qu’elle fait courir à lui-même et aux autres. Germaine, adolescente, le rencontre dans le même mouvement de fascination qui la poussera, plus tard, à le raconter : elle est la narratrice. Bien placée pour situer l’arrivée de cet homme dans les relations parfois complexes, voire conflictuelles, entre les familles villageoises, elle dit ce qu’elle savait alors et le complète de ce qu’elle a appris plus tard.
Addi Bâ entre en effet dans la Résistance, devient pour les Allemands Le terroriste noir du titre. Chef de guerre un peu malgré lui, il dirige des hommes qui n’acceptent pas tous son commandement. Il s’impose à force de conviction et de compétence. Et s’imposera davantage encore quand, dénoncé, il sera repris, condamné à mort, exécuté…
Lilian Thuram avait déjà fait le portrait d’Addi Bâ dans Mes étoiles noires (Philippe Rey, 2010). Le roman de Tierno Monénembo, en recréant non seulement l’homme mais aussi la vie du village et celle d’un groupe de résistants, va plus loin. Il ne s’agit pas que de mémoire. Il s’agit aussi de retrouver une voix, une présence. Le moyen d’y parvenir s’appelle littérature. Elle se glisse dans un récit sinueux. Germaine clôt son récit par l’exécution. Mais, entretemps, elle a remonté le temps sans trop s’occuper de l’organiser, expliquant par exemple quand elle le juge bon comment Addi Bâ est arrivé en France, bien avant la guerre, ce qu’il y a fait et quels liens il gardait avec sa Guinée natale. Les éléments se mettent en place selon une logique affective plutôt que selon la chronologie. Et nous y adhérons.

vendredi 23 août 2013

Judith Perrignon, les silences d’une mère

Helena a été condamnée après un cambriolage. Au cours du procès, elle n’a jamais donné le nom de son complice. Celui-ci l’a malgré tout abandonnée pendant qu’elle était enfermée, sans savoir qu’une fille était née de leur liaison. A présent qu’Helena est morte, que la prison de la Roquette a été détruite, sa fille Angèle découvre qu’elle y est née à l’infirmerie, quinze minutes avant l’extinction des feux, là où maintenant se trouvent des balançoires…
Elle ne parlait plus à sa mère depuis quinze ans. Mais ce qu’elle vient d’apprendre la pousse à rechercher un journaliste qui a suivi le procès, et dont le nom semble lié à la vie d’Helena. Quelle était la nature de ce lien ? C’est une des nombreuses choses qu’ignore encore Angèle, comme elle ignore les difficultés à venir sur le chemin qu’elle emprunte. Au terme duquel, si tout va bien, elle trouvera un père qui lui-même se trouvera une fille.
Judith Perrignon, journaliste, mène Les chagrins comme une enquête, autour des informations manquantes. Le genre d’enquête qui change la vie. Angèle, en effet, doit compléter un puzzle dont des pièces ont été perdues – et ces pièces appartiennent à son propre passé. Grâce à celles-ci, en particulier grâce aux lettres que la mère d’Helena lui adressait en prison, nous percevons petit à petit les raisons d’un silence très lourd dont les conséquences, quarante ans plus tard, pèsent encore sur Angèle. Des relations complexes dans un nœud familial si serré qu’il faudra le trancher.

jeudi 22 août 2013

Claro et sa bombe à retardement

Un bon siècle après la publication d’un best-seller absolu de la littérature de jeunesse, soit le temps qu’il fallait le laisser reposer pour lui donner une dimension nouvelle, Claro s’empare du Magicien d’Oz. Le roman de L. Frank Baum sorti en 1900 puis, en 1939, le film de Victor Fleming ont fait des aventures de Dorothy un classique, aux Etats-Unis comme dans le monde. Dorothy vit dans la grisaille du Kansas. Est emportée par une tornade. Suit un chemin de briques jaunes pour arriver au pays d’Oz, dans la cité d’Emeraude dirigée par le fameux magicien sur les pouvoirs duquel elle compte pour trouver un moyen de rentrer chez elle…
Il vaut mieux avoir à l’esprit ces éléments, et quelques autres, avant d’entrer dans CosmoZ. Claro les utilise en effet comme une trame sur laquelle il tisse un tout autre genre de tapis. Où la féerie renvoie à un monde contemporain des années écoulées entre le livre et le film, et au-delà. Où la fantaisie laisse sa marque jusque dans la typographie, quand Baum, le nom, devient Baum-Baum, le bruit, aussi explosif que les Dupont-Dupond dont le cœur et la voiture font boum dans Tintin au pays de l’or noir
On ne résumera pas CosmoZ, quand bien même on le voudrait. C’est tout bonnement impossible. Les personnages courent à travers le temps et basculent d’Oz en ChaoZ – les titres des deux parties – en même temps que le monde s’affranchit du fantastique pour entrer de plain-pied dans l’ère du réalisme. Ou peut-être est-ce le cinéma qui s’affranchit du noir et blanc pour en arriver à Blanche-Neige et les sept nains, de Walt Disney, concurrencé deux ans plus tard par ce Magicien d’Oz qui se veut plus spectaculaire et où des nains apparus dans CosmoZ jouent leurs propres rôles. A moins que la radioactivité, la meilleure amie de l’homme, change de fonction quand les ouvrières qui peignent au radium les aiguilles des montres se décorent aussi les ongles avec le même produit, et se demandent de quel mal elles souffrent. Avant de manifester sa force à Los Alamoz – oui, avec « z », tout est contaminé.
C’est tout cela à la fois, et beaucoup d’autres choses. Le tourbillon qui a emporté Dorothy correspondait à un appel d’air beaucoup plus puissant, dans lequel Claro s’engouffre comme un seul homme – alors qu’il est multiple, comme chacun sait ou devrait le savoir.
A propos de ce livre, il nous disait avoir eu « le projet d’écrire une histoire chahutée de la première moitié du vingtième siècle, suite logique à un précédent ouvrage publié en 1997, Livre XIX, qui tentait d’embrasser le dix-neuvième siècle dans ses motifs et ses styles. » Vaste programme. Mené à bien avec une énergie dévastatrice, dont quelques personnages font les frais.
Il en va ainsi du Bonhomme en fer blanc et de l’Epouvantail, tous deux présents dans Le magicien d’Oz. Nick Chopper et Oscar Crow, présents dans les tranchées de 14-18, en sont les doubles parfaits, sinon qu’ils ont à subir les effets de bombes dévastatrices. Le premier, devenu la Charpie après qu’il a été ramassé en morceaux, est réparé par un chirurgien aussi génial que fou qui fait de lui un homme-machine. Le second a désormais de la paille dans la tête et dispose d’une mémoire limitée à quelques instants. Il ne se souviendra jamais, par exemple, qu’il a ramassé la montre de Nick sur le champ de bataille.
Tous les deux sont soignés par une infirmière de qualité. Dorothy en personne, en quête d’un hypothétique retour au Kansas, par cet étonnant séjour en Europe. Où l’on rencontre aussi les nains jumeaux Avram et Eizik, auxquels la plume de l’écrivain prête des monologues, ou plutôt des duologues assez embrouillés pour que ni l’un ni l’autre ne sache plus qui parle, et nous pas davantage.
CosmoZ est un cirque digne de Barnum – ôtez le « r » et le « n », il reste Baum. Une succession de numéros vertigineux inscrits dans une vision globale pour le moins déstabilisante. Drôle et tragique. Bref, un chef-d’œuvre.