dimanche 20 mars 2016

Olivier Bourdeaut manque un prix littéraire

Quatre voix seulement pour En attendant Bojangles, et six pour le premier roman d'Emmanuelle Pirotte, Today we live. Le nom de famille est connu, le prénom l'était moins mais le Prix Edmée de La Rochefoucauld le met en lumière. C'est bien, parce que le livre le mérite. C'est bien aussi, parce que ça change un peu.
Le curé a cru sauver Renée, dont la courte vie a déjà couru bien des dangers, en la confiant à deux Américains, qui l’ont emmenée dans leur jeep. Sinon que ces présumés sauveurs, infiltrés entre des lignes qui bougent encore dans les Ardennes belges en décembre 1944, n’ont d’américain que l’apparence. Et que le curé vient d’offrir à deux authentiques SS l’occasion d’exécuter une petite Juive de six ou sept ans. Sinon, encore, que l’un des deux, saisi d’un accès de pitié qu’il serait bien en peine d’expliquer, tue son compagnon et laisse en vie leur victime désignée.
Mathias s’est d’un coup fermé toutes les issues. Aux yeux des siens, les Allemands, il est coupable de meurtre en temps de guerre et d’avoir renié une doctrine inébranlable. Aux yeux des Américains dont l’armée se trouve dans la région, il est coupable d’espionnage, de port d’uniforme interdit, et on pourrait probablement ajouter quelques crimes à ses crimes. Restent les Belges, les civils, parmi lesquels il se rencontre autant de courageux que de lâches, tous ébranlés, quoi qu’il en soit, par le retour d’Allemands plus décidés que jamais à vendre chèrement leurs derniers espoirs de victoire, ou plutôt de retraite retardée…
Au point de départ, Today we live était un scénario de long métrage, écrit par Emmanuelle Pirotte et Sylvestre Sbille. Le sujet se prête en effet à un tournage : le triple jeu de Mathias et ce qu’autour de lui on en devine, ou non, donne au héros une épaisseur intéressante. Et le décor naturel est aussi fascinant que le moment historique. Que le film se fasse un jour ou non, Emmanuelle Pirotte a bien fait de transformer le scénario en premier roman. Elle y fait preuve d’un véritable talent pour insuffler de la vie à travers les mots, pour porter à incandescence des situations tragiques et des ambiguïtés mortelles.
Vérité et mensonge se côtoient de si près que les deux se confondent parfois. Il ne reste, pour comprendre, ou croire comprendre, que les actes.

vendredi 18 mars 2016

L'autre saison des prix littéraires, suite

Olivier Bourdeaut emprunte le chemin suivi, en 2014, par Maylis de Kerangal avec Réparez les vivants. La réédition de ce roman en collection Folio était proposée avec une bande: "Le roman aux 10 prix littéraires". Pas assez de place pour les citer tous, en effet. J'en avais empilé quelques-uns dans une note de blog: les prix du Roman des étudiants, RTL/Lire et Orange. Les deux premiers, pour Olivier Bourdeaut et En attendant Bojangles, c'est fait. Il s'y est ajouté, hier soir, le Prix du Roman France Télévision (côté essai, c'est le Journal d'un vampire en pyjama, de Mathias Malzieu, qui l'a décroché).
"Et de trois!", lâche l'éditeur sur sa page Facebook, en proposant un nouveau bandeau rouge, provisoire probablement, parce qu'il faudra bien l'intégrer au précédent. Voici les deux versions actuelles, celle du site et celle de Facebook.


Problème de riche, bien sûr. Problème aussi d'un coup de projecteur trop appuyé sur un seul livre, quand tant d'autres mériteraient mieux que de récolter des miettes...
Chaque fois qu'un ouvrage monopolise les prix, j'en veux un peu, voire beaucoup, aux différents jurys et je me demande s'ils ne sont pas aussi moutonniers que peut l'être une partie du public - la partie pour laquelle un chiffre de vente est un argument de qualité.
Heureusement, il n'y en a pas tout à fait que pour Olivier Bourdeaut.

Catherine Poulain a reçu le Prix Mac Orlan pour son formidable roman, Le grand marin. Son premier livre, elle aussi.
La pêche à la ligne, cadre favorable à la méditation, n’est pas le genre de Catherine Poulain. Son premier roman, Le grand marin, nous entraîne sur des mers secouées, du côté de l’Alaska, pour des campagnes de pêche à l’ancienne. La fatigue, la douleur, la peur règnent, avec quelques moments d’exaltation. Mais ceux-ci se produisent plus aisément sur terre qu’en bateau, quand par exemple les pêcheurs repeignent la ville en rouge. C’est-à-dire, pour l’exprimer crûment, vont se saouler la gueule.
Dans un contexte très masculin, Lili, femme menue mais aux mains puissantes et à l’esprit libre, fait tache. Elle veut pêcher pour échapper à la routine dans laquelle elle s’engourdissait en France. Elle n’a pas les papiers nécessaires, tout le monde n’est heureusement pas à cheval sur les règlements. Mais elle doit s’imposer parmi les marins-pêcheurs, sur les bateaux comme dans les bars, ce n’est pas gagné.
Catherine Poulain a dû vivre cette existence précaire, les mains blessées, le corps rompu, le sang des poissons giclant jusqu’au visage. L’expérience personnelle ne suffit certes pas pour écrire un roman qui emporte le lecteur dans les mêmes émotions. Il y faut quelque chose en plus, qu’on appellera le talent pour faire vite. Si Le grand marin nous fait vibrer au rythme des vagues et des prises, à celui des bières et du manque de sommeil, c’est parce que l’écrivaine impose, avec son entrée en littérature, un langage aussi âpre et heurté que ce dont elle nous parle. On entend les cris, on les reçoit comme des chuchotements…
Si le titre se rapporte à un homme – le grand marin s’appelle Jude, comme son père, comme son frère –, et non à l’activité qui occupe principalement Lili, c’est bien parce qu’une histoire d’amour fait surface. Mais peut-être va-t-elle se noyer, tant l’attirance réciproque sur laquelle elle se construit est minée par des désirs contradictoires.
Reste la question du pourquoi. Pourquoi s’engager avec autant de volonté dans une activité éreintante et dangereuse ? On trouve plusieurs réponses au fil des pages. Dont celle-ci, qui les résume au mieux : « Je veux m’épuiser encore et encore, que rien ne m’arrête plus, comme… comme une corde tendue, oui, et qui n’a pas le droit de se détendre, tendue au risque de se rompre. » On est très loin, en effet, de la pêche à la ligne, et plus proche de ce qui doit motiver des sportifs de l’extrême. Si étrangères au lecteur que soient ces aspirations, il les partagera volontiers le temps d’un livre.

Et Astrid Manfredi a été choisie par le jury du premier Prix Régine Deforges, réservé à un premier roman, grâce à La petite barbare.
Avec son « cri de cheyenne sans tribu », l’héroïne du premier roman d’Astrid Manfredi se fait entendre. Tous les moyens sont bons pour rendre supportable et abréger son séjour en prison. Sa voix est pleine de colère, elle gronde comme celle d’un fauve avec, dans un coin de sa tête, quelques modèles, de Nabilla à Marguerite Duras. Et l’espoir de vivre pleinement au rythme de ses 21 ans : boîtes de nuit et shots de vodka. Bientôt libre, elle fait provision d’une énergie qu’elle partage.

jeudi 17 mars 2016

Paris Libé Livre des écrivains

Oui, on s'y mélange un peu, comment voulez-vous qu'il en aille autrement quand on change le nom d'une manifestation à laquelle François Mitterrand - pardon, François Hollande, mais on parle presque plus de Mitterrand ces jours-ci, à l'occasion de l'anniversaire de sa mort - ah! les anniversaires, et comme ils nous encombrent la mémoire qu'on aimerait vive plutôt que morte, il semble que c'est un devoir, mais là, peut-être ne parlons-nous pas de la même chose et faudrait-il, au présent, tenir compte de ce qui, dans le passé, peut représenter fierté de l'homme debout.
Que disais-je? François Hollande, donc, a passé deux heures à la soirée inaugurale de Paris Livre à tâter le cul des romanciers. Non, ça, c'est pour les vaches, à Paris Agriculture. Je recommence: François Hollande aurait, nous disent les envoyés spéciaux porte de Versailles, échangé quelques mots avec Mathias Enard, romancier, mais qu'est-ce qu'un roman pour quelqu'un dont on dit qu'il n'en lit pas? Heureusement, Boussole tire le regard du côté de l'Orient, ça peut faire un sujet de conversation, même entre un président et un romancier. A moins de comparer le tirage d'un Goncourt à celui du livre de Nicolas Sarkozy. Tiens! il n'était pas là, lui? Ben non, ce n'est pas le soir de l'inauguration qu'on signe des livres en retroussant ses manches et en serrant de la main gauche une main de lecteur potentiel.
Mais, du lecteur, s'agit-il de la main gauche ou de la main droite? Christine Angot ne nous le dit pas, dans son "entretien-reportage en campagne" avec Nicolas Sarkozy qui, de la main droite, tient le stylo avec lequel il dédicace à tour de bras (droit). Sarkozy-Ui, pour revenir à une histoire ancienne que rappelle Angot, car elle a le souvenir du temps long, Christine qui fait office de rédactrice en chef du Libé des écrivains traditionnellement publié le jeudi du Salon du Livre et même, car les meilleures traditions sont faites pour être préservées, quand le Salon du Livre devient Paris Livre.
Rédactrice en chef, Christine Angot écrit donc l'édito. Bon. Je vous en parle? Non, lisez, vous verrez par vous-même ce que vous en penserez. Curieusement, dans le "making of" du Libé des écrivains, à 15h50, le titre qui signale aux lecteurs que les journalistes se sont mis en congé est prévu en cyan. Ce n'est pas la couleur qui apparaît sur mon écran (oui, je lis Libé en édition numérique, c'est plus rapide que de le faire venir par avion). Mais, de toute manière, Christine (soyons familier) ne savait pas ce que c'était, "cyan". Un gros mot?
Fâchée avec les dictionnaires, Christine? Dans son dernier livre, Un humour impossible, elle a cette conversation (et l'on connaît la place des conversations dans son oeuvre) avec son éditrice:
J’ai regardé mon éditrice. Quand elle est comme ça, je suis interloquée. Ça se dit interloquée? C’est un mot que je connais pas trop bien. Je lui demande: — Interloquée je peux l’écrire? — Mais oui, c’est pas un gros mot. Ça va même un peu étonner vos lectrices-teurs qui vont croire que vous avez ouvert un dictionnaire par inadvertance mais tant pis. — Par quoi? — Inadvertance. — C’est pas un gros mot non plus? — Non, ça veut dire par mégarde ou par inattention. — Ah mais j’ouvre jamais un dictionnaire par inattention, je l’ouvre jamais par rien, j’en n’ai même pas!
Oups! Vous voyez, à force de changer de nom pour désigner les choses et les gens, voire de main pour leur serrer la pince (aux gens, pas aux choses), je m'y suis complètement perdu. Suis-je bête! Il ne s'agit pas de Christine Angot, dans l'extrait que je viens de citer, mais de Christine Anglot et, j'en suis certain, cela n'a rien à voir.

mardi 15 mars 2016

La mort d'Anita Brookner, romancière majeure en mode mineur

Hôtel du Lac a probablement été le livre phare par lequel de nombreux lecteurs sont entrés dans l'oeuvre d'Anita Brookner, dont on vient d'apprendre la mort, à l'âge de 87 ans. Ce roman avait reçu le Booker Prize en 1984, il avait été précédé de quelques autres et a été suivi, avec régularité dans le temps et constance dans la qualité, de nouveautés qui, sans jamais révolutionner l'art romanesque, lui ont apporté un ton singulier, retrouvé à travers trois titres dont j'avais parlé lors de rééditions au format de poche, sans respect de la chronologie de son écriture. (Mais en me disant aujourd'hui qu'il y a quelque chose d'injuste dans le monde de l'édition française, ces ouvrages étant épuisés.)

Sofka
Anita Brookner a changé de statut depuis ses débuts de romancière : elle était une critique d’art qui abordait la fiction. Elle est devenue, livre après livre, un auteur dont on attend les nouveaux ouvrages avec la certitude d’y retrouver une finesse d’analyse psychologique sans lourdeur : les éléments qui nous permettent de comprendre qui sont exactement les personnages sont proposés au cours d’une tranche de vie, et ce sont les morceaux d’un puzzle qui finit par devenir une image complète.
Sofka est une femme venue d’Europe centrale. Elle régente son petit monde comme une chef de tribu, investie d’un pouvoir de droit divin qui l’autorise à infléchir la vie des siens dans le sens où elle le juge bon. Elle ne manque pas de fantaisie, ses idées très arrêtées sur ce qu’il convient de faire ou non n’étant pas vraiment conventionnelles. Son portrait est un séduisant morceau de bravoure.

Julia et moi
Il existe un ton « Anita Brookner », que connaissent bien les amateurs de littérature anglo-saxonne depuis Sofka et Regardez-moi, avec près d’une quinzaine d’ouvrages disponibles maintenant en traduction. Une sorte de musique confidentielle à travers laquelle se déploient des personnages féminins aux prises avec leur identité au sein de la société. Les caractéristiques féminines sont cependant souvent moins importantes que les aspects strictement personnels – mais il est vrai qu’il est difficile de séparer ces éléments…
Fay, la narratrice, et Julia sont deux amies liées non seulement par un homme qui a traversé leur vie à toutes deux mais aussi par des inclinations communes et une attirance qui dégage un parfum vaguement homosexuel – c’est souvent le cas chez Anita Brookner, relève la préfacière Floriane Vidal, dont l’analyse est à la hauteur de la finesse des sentiments exprimés dans le roman.

Mésalliance
Dans l’œuvre d’Anita Brookner passent des femmes aux problèmes apparemment mineurs (on pourrait d’ailleurs dire d’Anita Brookner qu’elle écrit en mode mineur) et qui cependant vivent de véritables drames. Mésalliance, qui doit être son quatrième ou cinquième roman, est bien dans sa manière et peut servir, pour les lecteurs qui ne la connaissent pas encore, d’introduction à ses autres livres.
Blanche Vernon vit seule et ne sait que faire de sa vie. Quand elle croit lui trouver un sens, elle découvre que tout cela est un leurre auquel elle s’est laissé prendre avec une certaine complaisance, malgré le regard aigu qu’elle jette sans cesse sur chacun de ses agissements…

lundi 14 mars 2016

Lily Brett d’Auschwitz à Mick Jagger

Aucun livre de Lily Brett n’avait été traduit en français avant Lola Bensky. Ce roman paru en mai, d’inspiration très autobiographique, est une belle découverte que les jurés du Médicis ont saluée avec leur prix du roman étranger.
Il propose une vision inhabituelle des stars du rock à Londres et aux Etats-Unis dans les années soixante. Lola Bensky, qui a vingt ans et travaille pour un magazine australien, les rencontre toutes. De Jimi Hendrix à Mick Jagger, de Jim Morrison à Sonny and Cher, de Janis Joplin à The Mamas & The Papas, des Who à Cat Stevens, elle fréquente une faune en apparence étrange mais facile à apprivoiser. Il lui suffit d’évoquer ses problèmes de poids ou ses origines juives – elle est née en Allemagne après la guerre que ses parents juifs ont passée en partie à Auschwitz. Et la conversation prend un tour inattendu, presque familier, comme si d’évoquer des drames lointains éveillait chanteurs et musiciens à eux-mêmes. Ils oublient leur image, Mick Jagger prépare du thé, Jimi Hendrix explique comment il met ses bigoudis…
Le contraste est brutal entre ce qui hante Lola Bensky, la culpabilité d’avoir été conçue par des survivants, et la frivolité du milieu auquel son travail la mêle. En gardant ses distances : elle ne sera jamais pareille à Linda Eastman, la photographe qui épousera Paul McCartney. Au contraire, elle restera rongée par le passé et ses problèmes de poids. N’a-t-elle pas été appelée la « grosse journaliste australienne » ? Difficile à oublier, même beaucoup plus tard, quand les régimes auront fini par triompher de son tour de taille, qu’elle sera devenue, à New York, une romancière à succès et l’épouse d’un peintre à la mode.
Lola Bensky est une femme remarquable qui manque cruellement de confiance en elle. Le passé de sa famille l’explique en partie, bien sûr, ses rondeurs étant à ses yeux une injure à la maigreur de ses parents à la sortie d’Auschwitz.
La part la plus importante du roman la montre jeune journaliste, vivant un moment clé de la culture de son époque en assistant au festival de Monterey en 1967. Ensuite, les années passent. C’est le retour en Australie et le mariage avec un musicien qui y a eu son heure de gloire, bien oubliée. L’écriture de portraits fouillés et appréciés, puis de romans policiers à la cinquantaine. C’est, tout à la fin, un sourire avec Mick Jagger, qui ne l’a peut-être pas vraiment reconnue et qu’elle apprécie de revoir en pleine forme, plus de quarante ans après.
Un beau, un très beau roman.

dimanche 13 mars 2016

14-18, Albert Londres interviewe le président du Conseil serbe




L’armée serbe se reconstitue – Interview de M. Pachitch

(De notre envoyé spécial.)
Corfou, … mars.
Les opérations prochaines qui vont avoir lieu dans les Balkans seront certainement un des principaux événements militaires de 1916. Du succès de cette campagne peut dépendre plus qu’on ne croit. Nous n’irons pas jusqu’à préciser les espérances de ceux qui savent et dirigent, mais elles sont telles et chacun les verra bientôt si clairement, qu’avant peu les yeux du monde seront de nouveau fixés sur Salonique.
Dans combien de temps ? Cela dépendant pour une partie de la nouvelle armée serbe, j’ai demandé à M. Pachitch, président du Conseil, si ses troupes seront bientôt prêtes à rejoindre l’armée Sarrail ?
M. Pachitch m’a répondu :
— La date où la réorganisation de l’armée serbe sera un fait accompli n’est pas éloignée. Tout le monde travaille de toutes ses forces et ce qui est déjà fait, je vous le dis avec joie, est simplement admirable. On ne peut pas aujourd’hui, dans le tourbillon des événements, juger à sa juste valeur l’immense effort qui fut accompli pour évacuer notre armée d’Albanie, et qui s’accomplit encore pour la réorganiser. Dans l’histoire de la guerre actuelle cet effort prendra une place considérable. Et cet effort-là n’aura pas été perdu.
— Vous avez alors toute confiance dans la prochaine campagne des Balkans ?
— Toute confiance. Quand nos soldats reverront la Macédoine et qu’on leur dira : « Là, derrière sont vos maisons, vos familles, vos champs ». Ah ! monsieur, de quel élan et sous n’importe quel feu partiront nos soldats. Pourquoi penser alors que cet élan sera vain ? Surtout, nous ne serons plus une petite troupe sans moyens et sans alliés, nous serons une aile de l’armée franco-anglaise qui de jour en jour devient plus forte.
— Ne serons-nous que Serbes, Français et Anglais, monsieur le président ? Ne pensez-vous pas que la Grèce, enfin convaincue pourrait aussi à ce moment se joindre à nous ?
— La guerre européenne actuelle touche de si près les intérêts grecs que j’ai le ferme espoir que la Grèce tôt ou tard interviendra.
Ses intérêts tels que je les conçois ne peuvent lui désigner sa place ailleurs qu’à côté de l’Entente. Je sais que l’on fait déjà et qu’on fera beaucoup encore pour l’en empêcher, mais l’instinct grec a toujours été un très sûr guide pour les hommes politiques de l’Hellade et il ne peut les mener qu’à côté de la Serbie.

« L’ennemi travaille dans du roc »

— Que pensez-vous, monsieur le président, des efforts que font les Autrichiens pour se concilier la population serbe ?
— Les Autrichiens, les Hongrois et les Bulgares font en effet tous leurs efforts pour se concilier notre peuple. Ils n’y réussiront jamais. Il y a quelque chose d’irréconciliable entre ces peuples et nous. N’avons-nous pas, dans le temps, essayé de tout pour être bien avec la monarchie des Habsbourg et même avec la Bulgarie ? Nous nous sommes toujours butés à des difficultés insurmontables. L’esprit de liberté et l’indépendance des Serbes étaient toujours un obstacle. L’Autriche-Hongrie voulait une Serbie économiquement et par là politiquement subjuguée à elle et la Bulgarie voulait l’hégémonie dans les Balkans. Notre peuple ne l’a pas oublié. Aussi nos ennemis travaillent dans du roc.
— Une chose encore et qui doit sûrement retenir vos préoccupations, monsieur le président. Que pensez-vous du mouvement de descente que les Autrichiens tentent d’effectuer en Albanie ?
— Je pense que les Alliés doivent trop bien comprendre l’importance qu’aurait une avance des troupes ennemies en Albanie et la valeur stratégique du front albanais dans les futures opérations des Balkans pour qu’ils ne prennent pas toutes les mesures en conséquence.
Albert Londres.
Le Petit Journal, 13 mars 1916


La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

samedi 12 mars 2016

Un grand incendie et un paquet d’intrigues

Plus qu’un autre, et pas seulement en raison du nombre des victimes, l’incendie du Bazar de la Charité, le 4 mai 1897 à Paris, a frappé l’imagination : parmi la bonne centaine de corps identifiés se trouvaient ceux d’un grand nombre de femmes de la bonne société, au premier rang desquelles la duchesse d’Alençon. La plupart étaient là pour leurs bonnes œuvres, occupation habituelle des épouses dans une classe sociale où, bien entendu, elles ne travaillent pas. Une participation au Bazar de la Charité est un signe de supériorité et certaines intriguent pour y trouver une place. Elles sont chères, il y a plus d’appelées que d’élues. Violaine de Raezal et Constance d’Estingel ont toutes les raisons de se réjouir de l’invitation que leur a faite la duchesse d’Alençon. Son comptoir, où elles lui tiennent compagnie, est le plus en vue…
Quand une odeur de fumée surgit à l’intérieur du bâtiment en bois qui abrite l’événement mondain, Gaëlle Nohant a eu le temps d’installer les personnages de son roman. Si La part des flammes repose, comme moment le plus intense du récit, sur l’incendie, le drame lui-même et ses conséquences dans la vie privée des victimes, de leurs familles, il n’est pas un roman-catastrophe. Au contraire des films du genre (d’un genre paresseux) où la fureur des éléments – au choix, l’un des quatre : eau, terre, feu, air – va croissant pendant la plus grande partie et ne s’éteint qu’à la fin, au moment du bilan, La part des flammes tire son charme, auquel ont succombé déjà beaucoup de lectrices et de lecteurs, d’une trame plus serrée.
Les sentiments y occupent une belle place. Le jeune journaliste Laszlo de Nérac, étoile montante de la presse grâce à son talent et son audace, est amoureux de Constance d’Estingel qui, après lui avoir laissé entrevoir des espérances, se refuse pourtant au mariage et rompt leurs fiançailles. Après l’incendie, Laszlo reste attaché à une femme qui se cache pour soigner ses blessures. Tandis que la vie continue et qu’il est accusé d’avoir eu un comportement de lâche au Bazar de la Charité, d’où un duel dans les règles, avec pour adversaire Armand de Raezal, le beau-fils de Violaine. Les deux femmes présentes au comptoir de la duchesse d’Alençon se trouvent ainsi liées, bien que dans des positions très différentes, à Laszlo de Nérac.
Tableau d’une époque, d’une société, La part des flammes nous fait entrer chez les puissants comme chez les faibles, dans les maisons de maître et les quartiers déshérités. Tous les personnages ont leurs grandeurs et leurs faiblesses, la romancière les répartissant habilement pour infléchir leurs relations dans des sens parfois inattendus.
Le livre de Gaëlle Nohant a un parfum venu du temps où il se déroule, jusque dans l’écriture adaptée aux aspects les plus saisissants d’un roman historique. Qui sent le brûlé, c’est somme toute assez normal.

vendredi 11 mars 2016

L'autre saison des prix littéraires

De la même manière qu'il y a deux rentrées littéraires en France, l'une en août-septembre, l'autre en janvier-février, les prix littéraires, bien que les plus connus soient attribués en novembre, connaissent aussi une période faste autour du Salon du Livre de Paris - qu'il faut maintenant appeler Livre Paris et qui se tient du 17 au 20 mars.
Avant, pendant, même après cette manifestation, des prix littéraires annoncent donc le printemps.
Hier, Olivier Bourdeaut a reçu le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama pour un premier roman que tout le monde trouve "épatant", En attendant Bojangles. C'est le succès inattendu de ce début d'année, il ne vient pas de Paris (mais de Bordeaux, où sont installées les Editions Finitude).
C'est aussi un premier roman pétillant, et il est légitime qu'il fasse parler de lui. (Suivez le lien caché dans le titre, vous aurez une idée des dithyrambes de la presse.) La tragédie y avance masquée par le rire et la musique. Les parents du narrateur semblent avoir une imagination et une fantaisie sans limites, ce qui n’empêchera pas la réalité de les rattraper. Dans une langue aussi libre que paraissent l’être les personnages, Nina Simone chante et le couple danse. Vive le mensonge, même à l’envers, quand il est plus drôle que la vérité.
Hier aussi, Yann Queffélec a reçu le Prix des Hussards pour L'homme de ma vie, un hommage à son père - que je n'ai pas lu. Et je ne connais guère cette récompense, bien que je vienne de lire, en ignorant qu'il avait reçu ces lauriers l'an dernier mais parce qu'il était réédité en Folio, l'excellent Berezina de Sylvain Tesson. Et que le livre primé en 2014, Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt, était excellent. On souhaite une qualité comparable au millésime 2016 - précédemment Goncourt, quand même.
Et puis, mais rien à voir avec le Salon du Livre de Paris ni même avec Paris Livre, The Man Booker International Prize 2016 a communiqué, toujours hier, sa "longlist" des meilleurs ouvrages de fiction traduits en Grande-Bretagne. Il en restera six le 14 avril, et le nom du lauréat sera annoncé le 16 mai. Parmi les treize livres retenus, on en trouve un écrit par un Nobel de littérature (Orhan Pamuk), un autre par un auteur masqué (Elena Ferrante), et trois écrits en français.
Ces trois-là sont tous parus au format de poche, il a été question de chacun dans ce blog. Je vous renvoie donc aux notes qui les concernent:

mercredi 9 mars 2016

L’homme blanc égaré dans un autre monde

Marc Trillard connaît par cœur les failles dans lesquelles l’homme s’engouffre la tête la première, sans calculer les conséquences de ses choix. Il a promené ses personnages un peu partout, cherchant et trouvant dans les chocs culturels le miroir déformant qui les renvoie à une réalité masquée – un peu à la manière d’un Francis Bacon en peinture. Il invente à peine : il s’est lui aussi beaucoup promené dans le monde et y a observé la folie qui gagne souvent l’homme blanc confronté à des civilisations, des situations auxquelles il ne comprend rien.
Au Cameroun, voici un directeur d’Alliance française de province, en poste depuis un peu moins de deux ans. Marc, que tout le monde appelle Mike, est une fois encore plongé dans une violence qui semble, ici, participer du quotidien. Et semble aussi un prolongement, certes quelque peu grossi, des heurts fréquents avec les membres de son comité – ils préféraient, à l’évidence, la souplesse de son prédécesseur. « Dans le langage commun et selon l’intensité de l’hostilité qu’on lui manifeste, ce serait : on voudrait ne jamais l’avoir vu débarquer à Buea ; on voudrait le voir démissionner aujourd’hui ; on recevrait comme une vraie bonne nouvelle l’annonce d’une maladie qui le retiendrait durablement alité, non, qui le renverrait en France aussi longtemps que possible, ou mieux, pour toujours et à jamais ; on serait tout près de provoquer cette maladie qui n’arrive pas et Dieu sait si la chose est aisée au pays du poison. »
Et puis, il y a celles qui donnent leur titre au roman, Les mamiwatas. « Ces créatures qui vivent indifféremment sous l’eau et sur terre. Ces chimères mi-femme mi… » Leurs pouvoirs sont immenses, et en particulier leurs pouvoirs maléfiques. Marc, esprit rationnel puisqu’occidental, ne devrait rien avoir à en craindre. Sinon que la raison vacille quand les événements semblent donner raison à la croyance locale.
Heureusement, à moins que ce soit malheureusement, il y a eu Gloria, la jeune femme qui lui donnait du plaisir et le sentiment d’une toute-puissance compensant, au moins pour partie, les inconvénients de son séjour. Gloria, qui avait d’abord donné Sonia comme prénom. Gloria, dont Marc s’est approché si près qu’il a perdu tout sens critique. Gloria, qui demande seulement le plaisir de sa compagnie, rien d’autre. Mais aussi Gloria en piège glorieux, en filet qui se resserre petit à petit sur sa proie conquise, un Marc incapable de se passer d’elle, incapable de voir ce qu’il n’a pas appris de la vie…
Naïf, Marc ? Sans doute. Mais comment en irait-il autrement ? Les codes ne lui ont pas été donnés, dans une société où « le moteur à produire des mensonges » se met en marche pour survivre, ou pour vivre un peu mieux – et ce n’est bien sûr pas un hasard si les émeutes qui ont éclaté sont provoquées par la faim.
Marc Trillard ne rend pas transparent un monde opaque pour l’Européen. Mais il en désigne les zones les plus troubles à ses yeux.

mardi 8 mars 2016

Virginie Despentes, tranches de société

Depuis Baise-moi, il y a un peu plus de vingt ans, Virginie Despentes cultive une noirceur contemporaine dans laquelle bat, parfois souterrainement, le pouls de notre société. Celle-ci n’est pas en très grande forme, la romancière le confirme dans Vernon Subutex, premier épisode d’une trilogie dont le dernier volume reste à paraître. Impossible, par conséquent, de l’aborder sans une grande prudence. Ainsi, par exemple, il serait hasardeux d’anticiper la place que prendra ou non, dans l’avenir, tel ou tel personnage rencontré ici. Ils sont nombreux, très typés pour la plupart – leurs attitudes et opinions sont rarement nuancées –, à entourer, de près ou de loin, le Vernon Subutex du titre qui, malgré son nom de médicament, n’est pas un substitut aux drogues tirées de l’opium.
Vernon est disquaire. Plus exactement, il l’a été quand ce métier était encore florissant et qu’une boutique comme Revolver, la sienne pendant plus de vingt ans, représentait pour les fous de musique un lieu de rencontres, d’écoutes inédites, de découvertes. Au temps où les disques n’étaient encore dématérialisés. Revolver a fermé, Vernon n’a pas retrouvé de travail, a perdu les indemnités qui lui permettaient de survivre, a été expulsé de son appartement, a été saisi, a trouvé quelques canapés, et plus si affinités, à squatter chez amis et connaissances, puis c’est la rue. De disquaire à SDF, la dégringolade est rude.
Pourtant, Vernon Subutex est assis, sans s’en douter vraiment, sur un trésor : quatre heures d’une auto-interview filmée qu’Alex Beach, chanteur à succès qui vient de mourir, lui a laissée. Il n’a jamais regardé les cassettes, persuadé que le délire habituel de l’artiste populaire devenu incapable d’écrire une chanson en occupe toute la durée. D’autres personnes, au contraire, pour des raisons très diverses, cherchent à mettre la main sur cet enregistrement. Et donc à retrouver Vernon qui a, forcément, disparu des radars après avoir lancé quelques appels au secours sur Facebook. Un réseau devenu un endroit peu recommandable : « Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il errerait dans un cimetière, les derniers occupants des lieux sont des zombies furieux, qui vocifèrent comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs cellules, écorchés vifs et les plaies passées au gros sel. »
On attendra pour savoir ce que deviennent les cassettes et leur propriétaire aux multiples incarnations dans les deux dernières pages du livre, plus fortes que toutes celles qui les ont précédées. De quoi nourrir quelques regrets. Car, si le découpage en tranches, personnage après personnage, des différentes manières d’envisager le monde, offre quelques moments savoureux, il est aussi très mécanique : une facette, puis une autre, et une autre encore…

dimanche 6 mars 2016

«Tram 83», un bar de nuit qui vit et vibre

Le roman de Fiston Mwanza Mujila, Tram 83, tranche sur l’habituelle production de premiers romans. Son sujet est d’abord un lieu, un bar de nuit dans une ville africaine imaginaire, à côté de la gare du Nord à « la construction métallique inachevée ». Une clientèle haute en couleurs boit, drague, fait son business. On ne quitte le bar que pour mieux y revenir. De cette circulation intense et chaotique au milieu de laquelle un jeune écrivain tente d’imposer des textes qui n’intéressent personne, le romancier a restitué le rythme et la musique dans une langue exceptionnelle. Il crée son monde à travers des mots qu’il a promenés un peu partout entre l’Afrique et l’Europe, avant de les voir imprimés.
Il était chez lui, à Graz, en Autriche, quand nous l’avons interrogé. Mais c’est dans les années 90, quand il était étudiant à Lubumbashi (République démocratique du Congo), où il est né en 1981, qu’il avait commencé à écrire. La littérature ne s’y portait pas très bien et les centres culturels étrangers fermaient. Faute de réussir à faire lire ses textes, il les faisait entendre dans des bars. On est, déjà, presque dans son roman.
D’où vient le titre Tram 83 ?
Le bar se trouvait près d’une gare et je l’avais d’abord appelé « Train ». Mais ça ne passait pas, et c’est devenu « Tram », tout court. Et puis, j’ai découvert qu’une ligne de tram 83, qui circulait la nuit, avait été créée à Bruxelles en 2008. Je me suis dit que, le samedi soir, la plupart des passagers étaient peut-être ivres et ça collait bien avec mon roman.
Lucien, l’écrivain, est le personnage central. Et votre double ?
Il se pose des questions que je me posais : comment peut-on vivre comme écrivain dans un pays où tout est en ruine, et comment faire de la littérature autrement ? Il a l’espoir d’un salut qui pourrait venir d’Europe grâce à son pote qui habite Porte de Clignancourt, à Paris, mais le salut ne vient pas.
Le salut, s’il s’agit de publier, pourrait venir de l’éditeur suisse qui traîne dans le même bar. Mais il est aussi ambigu que le recruteur de jeunes footballeurs africains interprété par Benoît Poelvoorde dans Les rayures du zèbre.
Il n’a pas d’alibi pour être là, au contraire d’un Français ou d’un Belge. Mais, comme il est suisse, sans liens historiques avec le Congo, on se demande un peu ce qu’il fait là.
Il participe au pourrissement de la situation, peut-être ?
Oui, d’une certaine manière. J’étais devant un dilemme : je ne voulais pas écrire un essai politique et j’avais envie d’avoir du plaisir en écrivant. Le plaisir est venu en déconstruisant la langue, en jouant avec les mots. Il m’a permis de quitter une vision politique et de rester dans un entre-deux, dans ce chaos…
L’écriture a un côté chanté avec le retour de phrases qui font comme des refrains dans le texte. Pourquoi ce choix ?
La musique naît, je crois, de la répétition, en particulier dans le jazz.
Répétition et variation ?
Oui, et variation, avec des formes d’improvisation. Tram 83 est un livre qui peut être lu à haute voix et les répétitions lui donnent un rythme.
Dans ce bar de nuit, on entend des bribes de conversations. Comment les extraire de la bouillie sonore qui les environne ?
C’est un bar, un bordel, un abattoir où on égorge des chiens, un restaurant, une salle de concert et, dès le début, le chaos est total. Le roman s’est construit progressivement, par l’émergence d’extraits de conversations. J’avais intégré assez vite cette phrase qui revient souvent : « Vous avez l’heure ? », par laquelle les filles de la nuit prennent contact, puis j’ai imbriqué d’autres interlocuteurs.
Le roman est construit comme une polyphonie, mais dans la cacophonie…
Oui, oui… [Rires.] C’est pourquoi il y a plusieurs types de musiques : le jazz, les musiques cubaines et africaines. C’était important pour restituer l’atmosphère de ce bar de nuit.
On pense parfois au bar décrit par Alain Mabanckou dans Verre cassé, mais en beaucoup plus délirant. Ce rapprochement vous a-t-il traversé l’esprit ?
Pas en écrivant le roman. Mais plus tard, oui, en me relisant. J’étais influencé par le milieu d’où je viens : mon grand-père a tenu une boîte de nuit, un bar, pendant plus de 35 ans, mes parents ont vendu de la bière, j’ai travaillé comme serveur pour financer mes études et j’ai grandi à côté d’une brasserie. Donc, la bière a fait partie de mon environnement, même si, quand nous étions enfants et que nous allions chez les grands-parents, on nous interdisait d’y toucher. Du coup, il y avait une certaine fascination…

samedi 5 mars 2016

La mort de Pat Conroy

L'écrivain américain avait 70 ans, le meilleur de ses romans, parmi ceux que j'ai lu, doit être Le prince des marées, mais c'est mon article que Le grand Santini, pas mal non plus - et même mieux que pas mal - que je retrouve, paru au moment de la traduction de l'ouvrage, en 1989.

Pat Conroy a imaginé une brute épaisse, un marine pilote d’avion qui prend sa confrérie pour la crème de l’humanité et juge nécessaire de mener sa famille comme une escadrille. Ceux qui souffrent le plus de cette autorité exacerbée sont Lilian, son épouse, et, parmi ses quatre enfants, les deux aînés : Ben et Mary Anne. Du côté de Lilian, seuls quelques moments de faiblesse peuvent amener un semblant de révolte, parce qu’elle est de toute manière convaincue du bon droit de son mari, et advienne que pourra. Les enfants ont une tout autre réaction, et en particulier Ben, qui approche de l’âge adulte – il a presque dix-huit ans quand commence le roman – et qui entame avec son père une compétition sans merci.
Pat Conroy fait sans cesse basculer le récit de la sensibilité à la violence. Le grand Santini, qui s’appelle en réalité Bull Meecham, est incapable de manifester sa tendresse autrement qu’en cognant sur ses enfants et sur sa femme, certain qu’il est de leur indiquer ainsi la voie à suivre dans l’existence.
Roman de la haine profondément incrustée dans une famille, Le grand Santini est aussi – et c’est à peine un paradoxe –, un grand roman d’amour familial. Peut-être parce que les coups unissent autant les êtres humains que les caresses…
Bull Meecham est détestable, haïssable. Ses enfants sont les premiers à exprimer leur espoir de le voir partir loin et longtemps, dans une mission d’un an pour une guerre quelconque, par exemple – nous sommes en 1962 et les fusées cubaines menacent les États-Unis. Mais sans doute est-ce, de leur part aussi, une manière de dire qu’ils aiment leur père. Tout cela semble bien confus. C’est que la confusion des sentiments est, parmi toutes, celle qui se résout le moins facilement.
Les relations familiales sont ici un véritable sac de nœuds dont il est impossible de tirer une quelconque vérité. Les personnages sont montrés à chaque instant en train d’exprimer ce qu’ils pensent le plus profondément, et ces affirmations hautes en couleur sont à peine masquées sous un humour aussi réjouissant qu’effrayant.
Pat Conroy nous fait passer du rire aux larmes. Les larmes viennent parfois d’un rire trop violent, mais aussi souvent des sentiments, voire de la sentimentalité – sans aucune nuance péjorative, même si l’on peut reprocher à Pat Conroy une fin qui, sans être un happy end, est trop prévisible –, qui affleurent sous la vivacité des réparties. Et ce sont les blessures les plus profondes qui révèlent ainsi, comme éclairées par une sonde extrêmement discrète, l’infinie douleur qu’elles provoquent.

Et voici les premières lignes du Prince des marées:

Ma blessure a nom géographie. Elle est aussi mon ancrage, mon port d’attache.
J’ai grandi lentement, à l’ombre des marées et marécages du comté de Colleton. J’avais les bras hâlés et robustes après les longues journées de travail sur le crevettier, dans la chaleur incandescente de Caroline du Sud. Parce que j’étais un Wingo, j’ai travaillé dès que j’ai su marcher ; à cinq ans, je savais pêcher le crabe mou. J’avais sept ans lorsque j’ai tué mon premier chevreuil, et à neuf ans, je mettais régulièrement de la viande dans les assiettes de la table familiale. J’étais né sur une île marine de Caroline, j’y avais été élevé, et je portais, imprimé sur mes épaules et sur mon dos, l’or sombre du soleil des basses terres. Enfant, je me plaisais à naviguer sur les bras de mer, menant un petit bateau entre les bancs de sable où, à marée basse, de paisibles colonies d’huîtres apparaissaient sur fond de vase brune. Je connaissais tous les pêcheurs par leur nom, et eux me connaissaient aussi, et ils me saluaient d’un coup de corne au passage, lorsqu’ils m’apercevaient en train de pêcher dans le fleuve.
À l’âge de dix ans, j’ai tué un aigle chauve, pour le plaisir, pour l’originalité de la performance, et malgré la stupéfiante, la divine beauté de son vol solitaire au-dessus des légions de menu fretin. Ce fut la première et unique fois que je tuai une chose que je n’avais encore jamais vue. Après m’avoir battu pour avoir enfreint la loi et parce que je venais de tirer sur le dernier aigle du comté de Colleton, mon père m’obligea à faire un feu, à plumer l’oiseau, à le cuire, puis à le manger, malgré les larmes qui roulaient sur mes joues. Ensuite il me livra au shérif Benson qui me laissa enfermé pendant plus d’une heure dans une cellule. Avec les plumes de l’oiseau, mon père confectionna une vague coiffure d’Indien que je dus porter à l’école. Il croyait à l’expiation des péchés. Ces plumes, je les ai gardées sur la tête plusieurs semaines, jusqu’au moment où elles ont commencé à se décomposer, l’une après l’autre. Elles balisaient mon passage dans les couloirs de l’école, comme si j’étais un ange pourrissant, à jamais discrédité.

Georges Eekhoud et les mauvais garçons

Vient de paraître, dans la collection Bibliothèque belgicaine à la Bibliothèque malgache, Le cycle patibulaire, de Georges Eekhoud (1,99 € dans les rayons numériques des librairies). En guise de présentation, un article signé Hubert Stiernet, contemporain de la deuxième édition de l’ouvrage.

Nous avons dit, lors de l’apparition de l’œuvre, toute notre admiration pour ces pages rayonnantes faites pour enfiévrer à leur contact les doigts de ceux que leur âge ou leur manque de force morale rend sujets au vertige.
À travers les ombres lourdes de la normale bestialité, à travers les morelles noires des perversions, à travers les sadiques roseraies, éclairé par la lumière éclatante et calme de son intuition du Pur et du Bon, l’écrivain retrouve le fleuve régénérateur de la sympathie intégrale originelle et saine. Pour le suivre, il faut avoir le pied sûr et l’âme belle. Mais aussi comme on se sent réconforté, lorsque les lèvres peuvent s’appliquer, frémissantes, aux sources saignantes de la vie, quand on s’assied devant les festins généreux auxquels il nous mène et qui sont la large récompense des frôlements farouches et des nauséeuses atmosphères qu’il a fallu subir ! Comme on se sent pénétré de ce fluide qui les réunit tous, de ce fluide de sympathie absolue qui te met en contact permanent avec l’éternité et l’infini !…
Les nouvelles qui sont venues s’ajouter à la première édition complètent admirablement le cycle. Nous disions naguère : Sortant de ce dédale saturé d’odeurs fortes des vagabonds, les yeux oublieux de soleil habitués aux guenilles couleur de misère trouées de membres pourtant jeunes et vigoureux, quelle aberration nous suggère le regret de ce milieu d’impitoyable tristesse ? Mais cette tristesse qui noie l’espérance, alimente la charité et rend meilleur ; nous sommes étonnés de rester le regard cloué avec amour au regard d’agonie de celui qu’on appelle un infâme entre les infâmes et de ne sentir en nous que l’immense pardon dont le Christ expirant enrichit le monde. Après la lecture du Tribunal au chauffoir, de la Bonne leçon et du Suicide par amour, l’impression se précise et l’œuvre prend une magnifique cohésion. Tous les personnages des différents contes ont l’air de participer à une action commune et deviennent les éléments diaboliques qui grouillent sous la baguette d’un alchimiste plus qu’humain dans une immense chaudière au fond de laquelle, après l’évanouissement de fuligineuses vapeurs et l’extinction des flammes bleu violacé, on aperçoit, ébloui, le lingot d’or vierge.
Le personnage du Suicide par amour qui se tue pour ne point survivre à ce miracle, à ce triomphe de la charité, d’avoir vu réunies en une créature idéale, prodige de beauté et de bonté, les perfections rêvées par son âme trop grande et trop pénétrante, est l’aboutissant inéluctable, l’effet ultime de la sélection qui s’opère tout le long de ce calvaire de l’amour universel. Et il est, en cette évolution de sentiment, une chose absolument signe d’être mise en relief, c’est que ce raffinement de la sympathie qui paraît jeter un voile d’indulgence sur les pires défaillances, conduit à des paroles d’apostolat que les philosophes les plus évangéliques n’ont point surpassées. Nous ne résistons pas au désir de les reproduire, quoi qu’elles puissent se retrouver dans cette revue.
« Et tu ne seras jamais plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.
« En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu’il t’aura procuré, peu à peu l’être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus sublimes que celles dont l’absence vient de t’inspirer le dégoût de la vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages ; il surgira dans les effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s’attachent tes plus intimes souvenirs ; lui-même possédera la voix pathétique de tes obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres voyous qui lui servirent d’avant-coureurs ; l’horizon qui l’encadrera reproduira le ciel de tes préférences ; ses allures et ses gestes s’inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes rencontres les plus délectables. Il est possible qu’une flamme meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort, obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces incantations toutes puissantes, je te le jure, s’éteindra peu à peu cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des meilleures larmes que l’on pleurera sur toi, – et quand tu verras ton ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de beauté et de bonté, un indicible bien-être au cœur t’avertira de mourir au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de s’oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera noyée ! »
Quel dommage, vraiment, que l’humanité ne soit pas assez parfaite pour que chacun puisse lire sans danger et comprendre de tels écrits !
Aux yeux de la plupart et des moins prévenus, le Cycle patibulaire, par sa profondeur et sa rare beauté, par sa superbe synthèse évoquera le souvenir des anciennes œuvres sacrées sur l’amour, et apparaître presque avec les allures magnétiques des vieux tarots et des livres sibyllins.
Hubert Stiernet.
La Société nouvelle, août 1896.


Dans la même collection

André Baillon
Chalet 1
Par fil spécial
Un homme si simple

Camille Lemonnier
Au cœur frais de la forêt
Ceux de la glèbe
L’hallali

Edmond Picard
En Congolie

jeudi 3 mars 2016

En 1995, une gueulante à propos d'un futur académicien

Andreï Makine à l'Académie française, c'était prévisible. Même le grand (le très grand?) Frédéric Mitterrand s'était retiré quand Makine a fait acte de candidature. Il restait sept autres candidats, dont l'un a obtenu deux voix au premier tour et les autres, dans un touchant ensemble, zéro. Contre 15 pour Makine, qui va donc devoir constituer un comité pour lui payer son épée, mettre un beau costume un peu ridicule, et plancher sur un mot, voire sur plusieurs s'il participe aux séances du dictionnaire. Cela ne changera pas la face du monde, ni même de l'Académie. Mais me renvoie à la saison 1995 des prix littéraires où Makine avait été couvert de lauriers à ne plus savoir qu'en faire. Je m'étais énervé. Voici ce que j'avais écrit, une semaine après le Médicis qu'il avait partagé avec Vassilis Alexakis.

Très franchement, on n’y croyait pas. Bien sûr, l’académie Goncourt avait clamé haut et fort, il y a une dizaine de jours, qu’elle s’accordait dorénavant le droit de couronner un roman qui aurait déjà reçu un autre prix littéraire. Bien sûr, on savait que cet accès de mauvaise humeur avait été provoqué par une inquiétude : celle de voir échapper, par le bouleversement du calendrier des prix, la possibilité de récompenser le livre d’Andreï Makine, Le Testament français, donné pour favori à peu près par tous les jurys. Mais, Andreï Makine ayant obtenu, lundi dernier, le Médicis ex aequo avec Vassilis Alexakis, il paraissait assez invraisemblable de voir cette menace mise à exécution, au moins pour deux raisons, l’une bonne et l’autre mauvaise.
La bonne raison, c’est que les prix littéraires d’automne, quoi qu’on en pense, constituent un formidable outil de promotion de la littérature. Et offrir deux couronnes à un seul titre (et même trois puisque le Goncourt des lycéens s’y ajoute, mais l’enjeu est très différent pour les jeunes lecteurs) est le plus sûr moyen de renforcer une tendance malheureuse du monde de la librairie, à savoir une diminution du nombre d’ouvrages attirant un large public. Le fossé se creuse entre les best-sellers et les autres livres, et toute personne ayant les moyens de lutter contre cette dérive a le désir de le faire. C’est du moins ce qu’on croyait. Il est apparu hier que l’académie Goncourt regroupait des écrivains qui, pour une partie d’entre eux au moins, n’appartiennent pas à cette catégorie de personnes. Autant dire que la légitimité de cette institution s’en trouve fortement diminuée à nos yeux.
La mauvaise raison, qui pouvait cependant converger avec la bonne, c’est que les éditeurs habitués à courir après les prix littéraires – le célèbre triumvirat Gallimard, Grasset et le Seuil – avaient été oubliés, cette année, aussi bien par l’Académie française que par les jurys du Femina et du Médicis français, ne décrochant pour Gallimard qu’un prix de traduction, et pour Grasset un prix de l’essai, tous deux bien moins rentables sur le plan des ventes. La pression qu’ils pouvaient exercer sur les jurés du Goncourt a donc dû être forte, mais n’a servi à rien, sinon à diriger quelques votes vers le roman de Franz-Olivier Giesbert, La Souille.
Voici donc Le Testament français, d’Andreï Makine, nanti de deux prix et demi, et son éditeur, Simone Gallimard, honorée à titre posthume pour avoir (bien) défendu son « poulain ».
Mais que nous reste-t-il, après avoir dénoncé cette mascarade, à dire du livre que nous n’ayons pas déjà écrit il y a une semaine ?
Rappelons donc brièvement qu’il s’agit de l’histoire d’un jeune Russe fasciné, à travers une femme, par la langue française et par la culture d’un pays qui lui semble être une sorte d’Atlantide. Partagé entre deux langues, deux univers, il raconte ce qui est d’abord pour lui une déchirure avant de devenir, après la réconciliation avec lui-même, une richesse.
Le sujet est touchant mais son traitement n’a rien de très excitant. Roman classique de bonne facture, Le Testament français ne méritait sans doute pas d’être l’objet d’enjeux aussi considérables. Avouons-le : nous n’avons pas compris pourquoi différents jurys se disputaient à ce point l’honneur contestable de mettre ce livre dans le palmarès de leur prix. La bataille se serait déroulée autour d’un incontestable chef-d’œuvre qu’on aurait pu l’accepter, mais nous sommes loin du compte.
Peut-être faut-il donc interpréter ce qui s’est passé en fonction d’une autre motivation, qui sera jugée bonne ou mauvaise selon les interprétations : le souci d’offrir un ballon d’oxygène à une maison d’édition, le Mercure de France, dont l’avenir semblait compromis après la disparition de sa directrice.
Terminons cependant par une anecdote liée à la carrière de l’auteur, Andreï Makine, qui signe ici son quatrième livre. Les premiers avaient été présentés comme étant traduits du russe, parce que leur auteur n’osait pas se présenter comme un écrivain de langue française. Du moins ce droit lui a-t-il maintenant, et de quelle manière, été reconnu.

Julian Barnes dans la forêt des livres

Julian Barnes n’est pas seulement un remarquable écrivain, il est aussi un fin lecteur fin capable de nous conseiller des ouvrages vers lesquels nous ne serions pas allés sans y être incités. Dix-huit articles fouillés et une nouvelle, moins incongrue qu’il y paraît, forment Par la fenêtre. Un livre où Julian Barnes réaffirme une conviction forgée par sa double expérience de lecteur et de romancier : « l’œuvre de fiction, plus que tout autre mode d’expression écrite, explique et amplifie la vie. » Il termine son bref avant-propos par une phrase familière, au moins par sa signification, à ceux qui fréquentent de belles œuvres : « La meilleure fiction fournit rarement des réponses ; mais elle formule exceptionnellement bien les questions. »
En 2003, il écrivait dans le New Yorker un article consacré à un écrivain français revenu ces dernières semaines en force dans l’actualité : « Michel Houellebecq et le péché de désespoir » suscite une légitime curiosité. Il est consacré à Plateforme mais revient sur le roman précédent, Les particules élémentaires, paru cinq ans plus tôt. Julian Barnes était membre du jury du prix Novembre qui allait couronner, après des débats houleux, un titre écarté par le Goncourt. Il observe comment l’homme et l’œuvre se confondent chez Houellebecq, devenu un « cas », portant la provocation non seulement dans son livre mais aussi dans ses propos. A tel point que le mécène du prix s’était opposé au choix d’un tel lauréat et, allant jusqu’au bout de sa logique, avait retiré son financement à un jury qui allait devoir, en outre, changer de nom. Petites anecdotes sans importance de la vie germanopratine ? Pas seulement : qualités et défauts des Particules élémentaires en disent long, pour le commentateur, sur la littérature française d’aujourd’hui. Où l’auteur qui lui semble être le plus important depuis Michel Tournier apparaît, à la lecture de Plateforme, comme « un habile écrivain qui est un moins habile romancier ». On puise cela, qui résume au moins en partie l’avis de Barnes, dans un texte de treize pages…
L’écrivain sur lequel il s’attarde le plus, à travers trois articles, n’est pas, en revanche, celui qui nous est le plus familier. Ford Madox Ford a d’ailleurs, fait-il remarquer, toujours manqué de lecteurs malgré le grand nombre de ses partisans. Malgré, aussi, l’influence souterraine que son œuvre exerce encore sur la littérature d’aujourd’hui. Tous ceux qui l’ont subie n’acceptent pas de le reconnaître : un romancier très célèbre, qui avait lu Le bon soldat, un de ses livres les plus importants, et à qui Julian Barnes avait demandé s’il pouvait le mentionner, a préféré ne pas le faire savoir. Au contraire de Ian McEwan. Comment mesurer la place que devrait occuper une œuvre par rapport à celle qu’elle occupe réellement ? C’est une des questions qui traversent ces trois analyses.
Quand Julian Barnes se penche sur Kipling, George Orwell ou Lorrie Moore, parmi d’autres, il les éclaire jusque dans les plis les mieux fermés de leur démarche créatrice. A propos de Flaubert, il compare six traductions en anglais de Madame Bovary. Ce qui l’autorise à conseiller l’une ou l’autre en fonction de ce que cherche le lecteur, mais aussi à entrer dans la chair des phrases. Et encore davantage quand, par une fiction où des couches de récit s’ajoutent les unes aux autres, il rend hommage à Hemingway.

mercredi 2 mars 2016

Du pouvoir au vide, le chemin de la sagesse

Même sans être un historien de la pensée chinoise, nous avons tous en nous quelque chose de Tchouang Tcheou, dont Patrick Rambaud a fait Le maître d'un roman paru l’an dernier, réédité aujourd’hui en poche. Et peu importe qu’on écrive son nom comme le romancier ou, ainsi que préfèrent d’autres, Tchouang-tseu ou Zhuangzi. Peu importe aussi s’il a, ou non, réellement existé. Car il a eu, si ce qu’on a rapporté de lui est exact, une fulgurante intuition que Rambaud cite dans son roman : « Etait-ce Tchouang Tcheou qui se rêvait en papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang Tcheou ? » Cette formulation poétique d’une prise de conscience fusionnelle avec le monde appartient, de manière vague ou précise selon les cas, à notre fonds culturel commun. De quoi inciter à se pencher de plus près sur un personnage curieux.
Son époque, il y a vingt-cinq siècles, est furieuse : les potentats locaux ne se contentent pas de régner sur les territoires et les populations que le passé leur a légués dans une région entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï. Ils en veulent toujours plus et se comportent comme des bandits – bandits qui, par ailleurs, ne manquent pas et ont tendance à se comporter à la manière des potentats locaux. Tchouang, fils d’un intendant du prince, est mêlé tôt, malgré les signes néfastes qui planaient sur sa naissance, aux intrigues de la cour. Et, ensuite, aux inévitables bouleversements qui suivent les renversements du pouvoir. Sur la voie tracée par son père, il peut devenir fonctionnaire et même espérer un poste de haute responsabilité : il a une belle écriture…
Mais, petit à petit, il comprend que le pouvoir est aussi le lieu de tous les dangers, dès lors que l’on professe des idées non compatibles avec celles de la hiérarchie : « Mes idées sont fausses, Monsieur le Suprême Directeur, parce que ce ne sont pas les vôtres », répond-il un jour. Et il est troublé par la ferme opposition du prince Shang aux valeurs morales quand celui-ci affirme : « Abêtissons l’humanité ! L’intelligence du peuple est si courte que ceux qui œuvrent pour son bien, il les rejette. Crois-moi, ils n’obéissent qu’au dompteur, ces brutes ! »
Le chemin de la sagesse diverge de ce langage épris de force brutale. Pour l’emprunter, après avoir malgré lui accepté une mission d’ambassadeur qui s’est mal terminée et dont il n’est sorti vivant que par miracle, Tchouang construit, à son propre usage, une philosophie du détachement qui prend forme lors de longues discussions avec un gnome rencontré dans les pérégrinations imposées par sa fuite : « ils s’accordèrent sur le danger des convictions, qui éloignent de la réalité, et, en fin de compte, ne sont que des distractions. » L’oisiveté est, à ses yeux, la seule manière de vivre sainement : « Il faut mener sa vie comme une barque vide qui dérive au gré des courants. »
Ni dieu ni maître, en quelque sorte : Patrick Rambaud conduit Tchouang au bord d’un vide salutaire, mais lui fait aussi connaître l’inévitable paradoxe qui consiste à traîner derrière lui des disciples qui l’appellent « maître », comme le titre du roman le laissait prévoir. Si bien qu’il se met à rédiger un livre de sagesse universelle en sachant que d’autres le continueront après sa mort sans le talent issu de son propre parcours initiatique. Devant la perspective d’une postérité maladroite, il conclut à son peu d’importance, tant qu’il reste une occasion de se soûler…
L’itinéraire intellectuel de ce sage, reconstitué par Rambaud, est brumeux et limpide à la fois.