mardi 7 janvier 2014

Gérard Mordillat fait écho à un roman de Henry James

Ces dernières années, Gérard Mordillat a publié d’épais romans dans lesquels il empoignait avec vigueur des questions sociales. Les vivants et les morts, Notre part des ténèbres et Rouge dans la brume s’étaient ainsi succédé depuis 2005. A ces grandes fresques, Ce que savait Jennie semble répondre par une étude de détail, sans rompre avec la colère qui anime l’écrivain et dont celui-ci parle volontiers : « Les occasions de manger le pain de la colère sont hélas ! quotidiennes. Et cette injustice qui est une injustice sociale, une injustice économique, qui par exemple condamne des millions d’hommes et de femmes à des situations très précaires et même de plus en plus à la pauvreté, voire à la misère, se retrouve aussi bien dans Ce que savait Jennie que dans mes livres précédents. La différence, c’est que Ce que savait Jennie, et c’est pour cela que le livre est moins long, est une aventure individuelle alors que les autres étaient des aventures collectives. Le fait que ce soit une aventure individuelle nous renvoie aussi, de façon métaphorique, à la situation d’isolement qui est de plus en plus la situation des hommes et des femmes aujourd’hui. »
Aventure individuelle, donc, celle de Jennie qui évoque un personnage de Henry James (Ce que savait Maisie) en un clin d’œil volontaire. Comme Jennie, Mordillat est un lecteur de James. Et, comme Maisie, Jennie « fait preuve d’une lucidité, d’un courage, d’une détermination très supérieure à ce que l’on imagine être la capacité à se déterminer d’une enfant de treize ans, puis d’une jeune fille. » En quatre actes, « comme dans un opéra », dit le romancier, Jennie perd ses proches, en particulier sa mère dont la disparition annonce la dispersion de la famille.
« Le dernier mot du livre est “injuste”. Ce que savait Jennie est un livre contre l’injustice et la première des injustices que Jennie va subir, c’est à la mort de sa mère, quand elle comprend que, n’ayant pas de famille, n’ayant pas de revenus, n’ayant que seize ans, il n’y a aucune chance pour ses frère et sœurs restent avec elle. C’est une injustice extraordinaire. La société fait ce qu’elle peut, elle n’est pas coupable de ne pas arriver à conserver la fratrie. Mais c’est quand même une injustice absolue au regard de l’amour qu’elle leur porte, du dévouement absolu qu’elle a pour eux. Cette première injustice sera le point de départ de son aventure. »
Cette aventure la conduira, en fin de roman, sur le chemin de la violence. En compagnie de Quincy, lui aussi en rupture avec la société, elle devient une fugitive. On se souvient alors de l’autre activité de Gérard Mordillat : le cinéma. Et on se demande s’il a pensé, en rédigeant les dernières pages, à Bonnie and Clyde, le film d’Arthur Penn…
« Non, mais j’aurais dû y penser. En revanche, il y a une chose à laquelle j’ai pensé, c’est le film de Cimino, Voyage au bout de l’enfer. Au début du film, on voit une équipe travailler en usine, puis il y a une très longue scène de mariage, de fête, sans que les personnages soient réellement distincts. Et j’avais en tête, en écrivant Jennie, de commencer là aussi en plan très large par une multitude de personnages parmi lesquels Jennie était un parmi d’autres, et puis, petit à petit, scène après scène, de m’approcher d’elle jusqu’au moment où elle ne serait que le personnage du livre. Comme quoi il faut entendre les leçons du cinéma… »

lundi 6 janvier 2014

Kurt Gödel et surtout son épouse

Le théorème de complétude est un sujet peu abordé dans les dîners en ville. Sauf quand ils rassemblent, à Princeton, Albert Einstein et d’autres scientifiques, parmi lesquels Kurt Gödel qui en avait fait, en 1929, son sujet de thèse. Il n’est pas besoin de l’avoir compris pour connaître le bonheur de lire La déesse des petites victoires, un premier roman aussi ambitieux qu’accessible – il a d’ailleurs reçu le Prix des Libraires. S’il y est question des recherches de Gödel, Yannick Grannec les aborde de biais et avec la curiosité de celle qui n’avait elle-même pas tout saisi, comme elle nous l’explique : « J’ai rencontré l’étrange monsieur Gödel à dix-huit ans, quand le fameux Gödel, Escher Bach m’est tombé entre les mains. Et des mains, puisque ce livre fabuleux était particulièrement ardu ! Il y a cinq ou six ans, j’ai lu un essai sur l’œuvre de Kurt Gödel, puis un autre. Dans chacun, sa femme Adèle y était à peine mentionnée et en termes pas toujours flatteurs. J’ai eu une intuition, celle d’une belle et intense histoire à raconter. Une histoire d’amour de près de 50 ans entre un génie des mathématiques et une petite danseuse. Et à travers elle, toute l’histoire scientifique du 20e siècle. »
Cherchez donc la femme… ou plutôt les femmes. Anna Roth, documentaliste, est chargée de convaincre Adèle Gödel, dans sa maison de retraite, de léguer à l’Institute for Advanced Studies de Princeton les archives laissées par son mari. La rencontre entre la jeune femme et la veuve de 80 ans est celle de deux caractères entiers qui mettront du temps à s’accorder et à trouver une complicité inattendue. Elle est aussi le point de départ d’un double récit : celui d’Adèle qui raconte le passé et celui d’Anna qui vit au présent. La structure s’est imposée : « Dès le début. Le personnage fictif d’Anna Roth, “celle qui écoute”, était nécessaire pour faire parler Adèle et éclairer plus particulièrement la réaction des Gödel à la montée du nazisme. Elle me permettait aussi d’alléger le récit, d’amener un peu de fraîcheur. Les passages historiques et scientifiques étant très documentés, parfois compliqués à écrire, la relation entre les deux femmes est devenue la “récréation narrative” que je m’accordais pour souffler. Et puis Anna a pris corps, elle a refusé de n’être qu’un faire-valoir. Elle a réclamé sa propre histoire. Et ce que personnage veut… »
La relation entre Adèle et Anna constitue la colonne vertébrale d’un livre où chaque élément est à sa place, les scientifiques apportant non seulement une réflexion sur la connaissance mais aussi des moments de drôlerie qu’Einstein n’est pas le dernier à susciter.
Quant à l’aventure du premier roman, Yannick Grannec l’a vécue intensément, jusqu’aux excellents échos qui l’accueillent : « Tous ces moments sont fabuleux, émouvants et je range ces souvenirs bien au chaud pour des jours moins cléments. Mais l’écriture de La déesse des petites victoires a été un marathon solitaire de quatre ans. Avec quelques belles périodes de vrai « flow » et pas mal de grands moments de doutes. Alors, quand j’ai entendu au téléphone une voix inconnue me dire « je veux vous publier ». Oui, c’était peut-être le moment le plus intense. Le doute disparaissait enfin pour un instant. Pour un instant seulement. »

samedi 4 janvier 2014

Madagascar en 1913, l'intégrale en un livre numérique

Cette note n'est pas dans la ligne de celles que je publie habituellement ici. Elle vient d'ailleurs du blog plus "malgache" que je tiens par ailleurs. Mais, puisque je suis plutôt fier du travail accompli pour aboutir à l'ouvrage que je vais présenter, je vous en fais part...

Depuis des mois, certains lisent dans mon blog Actualité culturelle malgache, comme d'autres (ou les mêmes) dans Les Nouvelles, la chronique Madagascar il y a 100 ans. Dépouiller la presse de 1913 et ce qu'elle raconte d'une île annexée par la France est un exercice riche en informations. C'est par ailleurs souvent irritant.
Forcément, toute cette presse, en particulier celle qui s'écrit en français à Madagascar ou qui rend compte, en métropole, de l'état de la colonisation, est conduite par une seule idéologie. Il ne m'appartient pas de l'analyser, d'autres l'ont fait mieux que moi et continueront à le faire.
Il m'a paru important, en revanche, de m'y frotter, parce que l'ignorance est la pire des choses. De fouiller, jour après jour, ces vieilles gazettes, ces revues oubliées pour la plupart où le nom de Madagascar revenait souvent, et avec lui des études sur la faune, la flore, les habitants surtout (pas toujours gâtés dans les commentaires). Les dirigeants, aussi, gouverneur général et administration, cibles de critiques et de commentaires jusqu'à la caricature...
Ce qui a été publié depuis le début de l'année 2013, et dont le mois de janvier 1913 a déjà été regroupé dans un ouvrage, est assez loin de correspondre à l'intégralité de la récolte. En outre, pour des raisons de mise en page dans Les Nouvelles, je suis parfois amené à couper dans des articles, tout en essayant de ne pas leur faire perdre leur sens. Ne pouvant me résoudre à laisser se perdre les deux tiers de la récolte, je l'ai donc rassemblée dans un (gros) livre, disponible depuis hier sous forme d'ebook: Madagascar en 1913.
Pourquoi pas un livre papier, alors que j'imaginais déjà le début d'une collection de beaux ouvrages reliés? Parce que c'est épais, précisément (Amazon estime la version imprimée à 734 pages), et que le coût d'un tel ouvrage, frais de port en supplément, aurait allègrement dépassé les 50 €. Cela m'a paru excessif, d'autant qu'il était possible de rester dans une fourchette de prix bien plus raisonnable avec une version électronique.
La preuve par les deux plateformes sur lesquelles l'ouvrage est disponible à la vente:

  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - mais un ouvrage sans la couverture que, pour des questions techniques que je maîtrise mal, je ne suis pas parvenu à intégrer: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, avec la couverture et le risque d'un prix variable en fonction du cours du dollar (c'est leur devise de base), au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

vendredi 3 janvier 2014

Jean-Christophe Rufin replonge dans l’Histoire

Le roman romanesque, facture classique, grand moment d’évasion prolongé jusqu’à la dernière page, a de beaux jours devant lui. La matière disponible est infinie : il suffit de se pencher pour ramasser des sujets. Dans l’Histoire, par exemple, comme l’a déjà fait Jean-Christophe Rufin en écrivant L’Abyssin et sa suite, Sauver Ispahan, ainsi que Rouge Brésil. Il récidive, sans même avoir eu besoin de se pencher. Il n’avait qu’à lever les yeux, dans son enfance à Bourges, vers le palais de Jacques Cœur. Un personnage réel, donc, dans un 15e siècle dont il fut un acteur de premier plan. Ou plutôt de second plan, dans l’ombre de Charles VII à qui il permit de renforcer son pouvoir et de terminer la guerre de Cent ans, entre autres faits marquants.
Jean-Christophe Rufin l’imagine rédigeant ses mémoires sur l’île de Chios où il termina probablement ses jours. Jacques Cœur est d’abord un négociant qui fait peu de cas de sa fortune, pourtant considérable, et qui, depuis longtemps, est animé du rêve de l’Orient. Il a sept ans quand son père, pelletier, achète un léopard venu d’Arabie. Le jaillissement fauve, hors du sac où il était enfermé, fait entrevoir à l’enfant un autre monde, celui du désert et des grands espaces qu’il n’aura de cesse de visiter lui-même.
Avant d’en arriver là, le romancier lui prête les étapes d’une initiation trop systématique pour être tout à fait crédible. C’est le défaut le plus visible d’un livre qui ne manque pas de qualités : chaque étape de l’autobiographie imaginaire est marquée avec insistance dans un découpage auquel on reste parfois extérieur. En entremêlant davantage les éléments du récit, celui-ci aurait mieux résonné en profondeur. Jean-Christophe Rufin n’a pas tort de dire dans sa postface qu’il ne prétend pas égaler le talent de Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien, le livre qu’il s’est donné comme modèle pour rédiger celui-ci.
Ceci étant dit, il fallait quand même donner un peu de fraîcheur à un Moyen Age dont nous possédons souvent une vision assez caricaturale, malgré les nombreuses études et œuvres littéraires qui lui ont été consacré. Sur ce plan, Le grand Cœur est une complète réussite. Alors que la guerre s’achève à peine, dans le souvenir encore vif de Jeanne d’Arc pour certains qui l’ont connue, le commerce passe au premier plan et se joue des frontières.
La mondialisation, ainsi qu’on le dirait aujourd’hui, est déjà en place, et les mécanismes financiers qui l’accompagnent. Le pape n’est pas le dernier intéressé, les règles sont floues et il suffit de les utiliser à son profit pour faire fortune. Jacques Cœur est aux premières loges, parce qu’il l’a voulu. Mais l’idée de possession l’intéresse davantage que la possession elle-même. Et sa grande richesse finit par se retourner contre lui, ce qui l’oblige à fuir en même temps qu’il se sent enfin libre de toute contrainte.
Jacques Cœur est une personnalité complexe. Ses rapports avec les femmes ne la simplifient pas. En lui offrant une vie par-delà ce qu’on connaît vraiment de lui, Jean-Christophe Rufin en fait un héros de belle dimension, attachant jusque dans ses défauts – qu’il souligne d’ailleurs lui-même à de multiples reprises. Jacques Cœur sort grandi, aux yeux des lecteurs, d’aventures peu banales dans un monde qui ressemble au nôtre davantage qu’on le pensait.

jeudi 2 janvier 2014

Grandeurs et petitesses d’une exploration

Richard Burton, explorateur de l’Afrique, en quête des sources du Nil au milieu du 19e siècle, a beau avoir inscrit son nom dans l’Histoire, il est aussi et peut-être d’abord un formidable personnage romanesque. Rien n’échappe à sa curiosité. Il connaît toutes les langues, s’intéresse aux caractéristiques les mieux cachées des populations qu’il rencontre, il traduit aussi bien les Mille et une nuits que le Kamasoutra… Pour cerner cet homme hors du commun, il faut posséder un tempérament digne de lui, ne pas craindre l’excès, être capable d’embrasser large. Ces qualités, Jean-Claude Derey en a souvent fait preuve (parfois aussi de leurs revers). Il est comme chez lui dans la folie qui conduit Burton, avec John Speke comme second, A la recherche des sources du Nil, au cours d’une expédition commencée dans l’enthousiasme et terminée dans la douleur. Douleur de la maladie, qui touche cruellement les deux hommes. Douleur de la défiance qui s’installe entre eux, aussi et surtout. Incapable de poursuivre la route, Burton laisse à contrecœur Speke aller plus loin, ce qui amènera celui-ci à s’attribuer la découverte des sources du Nil. Trahison ! Aggravée par le fossé qui s’élargit entre les deux hommes pour des raisons morales.
Un souffle puissant porte cette épopée digne d’une légende. Mais une légende écrite par des hommes, avec leurs petitesses. Richard Burton donne le ton dans les extraits de son journal, où il se montre à la fois emporté par quelque chose de plus grand que lui et ramené souvent à des considérations plus terre-à-terre où la jalousie a sa place. Le principal narrateur, cependant, est Bombay, le guide qui aide la petite troupe à progresser en territoire hostile. C’est une belle trouvaille, car il joue sur plusieurs tableaux à la fois, fidèle à Burton, faisant assaut d’amabilités intéressées envers Speke, et ne rêvant que de posséder une jeune femme inaccessible. La traversée de l’Afrique de l’Est, sous la plume inspirée de Jean-Claude Derey, est en tout cas une expérience inoubliable.

mercredi 1 janvier 2014

1er janvier 1914 : Henri Ghéon sur Marcel Proust dans la N.R.F.

L'année commence bien pour Marcel Proust - l'année 1914 (et vous, en 2014, ça va?). Même si l'article qui paraît dans le N.R.F. sur Du côté de chez Swann n'est pas un pur éloge, il ouvre une brèche en direction de la maison d'édition qui accueillera, après la guerre, les prochains volumes d'A la recherche du temps perdu. En voici, avant de passer dès demain à une actualité plus fraîche, le texte intégral.



Du côté de chez Swann (À la recherche du Temps perdu), par Marcel Proust (Grasset, 3 fr. 50).

Voilà une œuvre de loisir, dans la plus pleine acception du terme. Je n’en tire pas argument contre elle. Sans doute le loisir est-il la condition essentielle de l’œuvre d’art ? Il peut aussi la rendre vaine. – Toute la question est de savoir, si l’excès de loisir n’a pas conduit l’auteur à passer ici la mesure et si quelque plaisir que nous prenions à le suivre, nous pouvons le suivre toujours. On sent que M. Marcel Proust a devant lui tout le temps qu’il faut pour mûrir, combiner, réussir un ouvrage considérable. Tout le temps est à lui : il en profite à sa façon. Il le considère d’avance comme du temps perdu. Il ne saurait donc le mieux employer qu’à rassembler les souvenirs, encore vivants en lui, d’un temps déjà perdu aussi ! il nous l’avoue, et d’enregistrer une faillite dont il n’aura garde de se vanter, mais dont il tient loyalement à nous rendre compte. Sa vie passée n’est pas un drame et il n’en veut pas faire un drame. Il a vu bien des choses, lu bien des livres, il a fréquenté bien des gens. Le loisir même a entretenu ses sens et son esprit dans un état de réceptivité totale. N’ayant pas à juger, il n’a pas eu à refuser ; il n’a refusé rien… Ainsi, la moindre image de rencontre, le moindre souffle printanier, comme le moindre passant de la rue, ont pris dans sa mémoire une place aussi grande et non moins privilégiée, que les plus rares aventures, que les plus déchirantes passions, que les êtres le plus attachés à sa vie. Loin de lui le dessein de choisir et de « préférer » dans tout cela ! Toutes choses sont égales. Toutes choses, à qui les sait bien observer, renferment un trésor de nuances que l’on n’est pas près d’épuiser et peuvent mettre en jeu les plus subtiles facultés d’analyse que le ciel nous a départies. Après que le loisir de vivre à permis à M. Proust de prendre intérêt et plaisir à chaque moment de la vie, le loisir d’écrire va le mener à n’en tenir aucun pour négligeable, et à faire ce qui est proprement le contraire de l’œuvre d’art, c’est-à-dire l’inventaire de ses sensations, le recensement de ses connaissances et à dresser le tableau successif, jamais « d’ensemble », jamais entier, de la mobilité des paysages et des âmes. – M. Marcel Proust au lieu de se résumer, de se contracter, s’abandonne. Il ne recherche pas la ligne de développement d’un caractère mais ses aspects contradictoires et divers. Il ne prend même pas la peine d’être logique et encore moins de « composer ». Cette satisfaction organique, que nous procure une œuvre dont nous embrassons d’un regard tous les membres, la forme, il nous la refuse obstinément. Le temps qu’un autre eût employé à faire du jour dans cette forêt, à y ménager des espaces, à y ouvrir des perspectives, il le donne à compter les arbres, les diverses sortes d’essences, les feuilles aux branches et les feuilles tombées. Et il décrira chaque feuille, comme différente des autres, nervure par nervure, et l’endroit, et l’envers. Voilà son amusement et sa coquetterie. Il écrit des « morceaux ». Il place son orgueil dans le « morceau » : que dis-je ? dans la phrase. Et quand je dis morceau ou phrase, je dis mal. Nul n’est plus loin des formistes, de Gautier, de Flaubert, de Goncourt, de Renard, que M. Proust. Il ne cultive pas une esthétique le moins du monde parnassienne. Il ne caresse ni la période pleine et sonore, ni l’assemblage juste et poli des mots ; il n’aiguise pas la phrase sèche, ni n’arrondit la phrase ronde… Dans l’affectation à laquelle va fatalement le conduire son repliement sur les détails infinitésimaux qu’a enregistrés sa mémoire, il manifeste sans relâche une extraordinaire spontanéité. S’il doit faire le précieux, c’est la faute du sujet qu’il traite et de l’abondance d’objets qui lui sont toujours proposés : or la phrase n’est là que pour en rassembler le plus grand nombre. Elle tend une sorte de filet, indéfiniment extensible, qui traîne sur le fond océanique du passé et en ramasse toute la flore et toute la faune à la fois. Elle n’est ni aigre, ni menue, ni volontairement contournée ou guindée : elle n’est rien en soi. Elle épouse le tout d’un moment, elle s’y modèle : loin de nous imposer un choix, l’auteur s’en remet à nous de choisir, étalant devant nous à mesure et confusément ce que chaque coup de filet ramène. – Une citation au hasard. Il s’agit des verrières de l’église de Combray :
« Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que, fît-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; l’un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut sous un dais architectural entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office, – à l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint d’un hôtel de style moyen-âge – on voyait s’agenouiller un instant Mme Sazerat posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans une autre, une montagne de neige rose au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière, de son trouble grésil comme d’une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le rétable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. »
Voilà le feu d’artifice d’images et de notations que suscitera un vitrail et M. Proust ne nous fera pas même grâce de Mme Sazerat avec son paquet de gâteaux ; il suffit qu’il se souvienne de l’avoir vue à l’église une fois ! Qu’est donc Mme Sazerat ? Un comparse, dont à peine il reparlera. Mais M. Proust croirait mentir s'il nous celait sa présence fortuite. Qu’il s’agisse d’un vitrail, d’un paysage, d’une figure humaine, d’un cas de conscience, d’un fait-divers, il en va tout de même, et tout est expressément dit. Ce livre a la folie de la sincérité ; il a l’affectation et la préciosité de ce qui se veut trop sincère… Comment donc le juger ?
En vain chercherons-nous à relier ensemble les premiers rêves d’un enfant et cette aventure de M. Swann avec Odette de Crécy que M. Proust ne dut sans doute apprendre que longtemps après son enfance, mais qu’il intercale dans le récit sans raison palpable entre ses promenades d’été à Combray et ses jeux aux Champs-Élysées. Celui qui parle a tantôt sept ans, tantôt quinze ans et tantôt trente. Il mêle les événements et les âges. Sa logique n’est pas la nôtre, non ! Mais aussi bien son livre n’est pas un roman, ni un récit, ni même une confession. C’est une « somme », la somme de faits et d’observations, de sensations et de sentiments, la plus complexe que notre âge nous ait livrée. Son livre n’est pas de ceux qu’on juge du point de vue de l’œuvre d’art, sur l’harmonie de l’ensemble ou la beauté de l’épisode et de la phrase… Nous ne l’avons pas pris comme il fallait. Il ne convenait pas de mettre si peu de temps à le lire. Son livre est « temps perdu » : il se lit page à page, à temps perdu, comme on lit les Essais. Avec tous ses défauts, il nous apporte un vrai trésor de documents sur l’hypersensibilité moderne. On y trouve de la poésie – et de la plus belle, de la psychologie – et de la plus neuve, de l’ironie – et de la plus originale, une peinture du « monde », que nul n’avait faite avant M. Proust, et enfin le spectacle d’une nature infiniment douée, qui veut donner ses preuves avant d’avoir trouvé et sans même chercher sa « forme ». Il faut y prendre, y goûter chaque chose pour ce qu’elle est, quand elle vient. Nous n’avons pas fini d’y puiser, je vous le jure. – Surmontons notre agacement ; même ce qui nous agace ici est sincère. M. Proust raille quelque part ses parents d’oser prétendre « qu’on doit mettre devant les enfants et qu’ils font preuve de goût en admirant d’abord les œuvres que parvenus à la maturité on admire définitivement. » Il avoue humblement qu’il admirait dans son jeune âge « un paysage de Gleyre, ou quelque roman de Saintine ». Et il ajoute que « les mérites esthétiques » ne sont pas « des objets matériels qu’un œil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d’en mûrir lentement les équivalents dans son cœur. » Voilà qui suffirait à nous rassurer sur son esthétisme. Pour esthète qu’il soit, ce n’est pas un esthète de l’espèce commune et ce qu’il nous donne aujourd’hui, personne ne nous l’avait donné, ni la pénombre d’une chambre d'enfant précoce, ni les propos de ces étonnants Verdurin, qui sont les deux réussites extrêmes du livre.

H. G.

samedi 28 décembre 2013

28 décembre 1913 : Proust dans « L'Intransigeant »

Les quelques semaines d'actualité Marcel Proust que je vous fais revivre ici à travers les articles analysant Du côté de chez Swann se termineront mercredi - avec un texte capital pour l'avenir du livre et de sa suite. Aujourd'hui (enfin, aujourd'hui il y a cent ans), c'est L'Intransigeant qui réserve bon accueil au premier roman de l'auteur.



« Du côté de chez Swann »
Une « manière » nouvelle

On parle beaucoup du livre de M. Marcel Proust[1]. On pourra en parler longtemps encore et en dire des choses très diverses. Car, à proprement parler, ce n’est pas un seul livre, mais trois livres très différents de ton, sur de mêmes personnages, en un seul volume. D’autres volumes suivront ; Du côté de chez Swann n’est encore qu’une partie de À la recherche du temps perdu.
Cela explique que l’exposition psychologique du « côté de chez Swann » prenne deux cent vingt-neuf pages. C’est en effet l’exposition d’un ensemble. Dans ces pages, l’auteur présente les lieux et les gens. Le lieu central est Combray, autour de quoi il y a pour les promenades deux côtés opposés : le côté de Méséglise qu’on appelle aussi le côté de chez Swann parce qu’on passe devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes.
Sur ces côtés et les êtres qui les habitent, M. Proust dit tout ce qu’il y a à dire. Il n’écrit pas pour les gens qui lisent en autobus et n’ont pas de temps pour savourer un ouvrage. Quand il a une explication à donner, il ne voit aucune raison de se priver de la développer. Il le fait toujours d’une façon originale et minutieusement précise. Ses descriptions de caractères participent des derniers progrès de la psychologie expérimentale et pourraient servir d’exemples aux remarques de Matière et Mémoire, de Bergson. Cette assimilation est nouvelle dans le roman.
Ainsi, on trouvera quatre pages où est expliqué, avec une sincérité profonde, pourquoi et comment une bouchée de madeleine peut évoquer par associations d’idées un souvenir d’enfance. Ainsi, quatre autres pages clairvoyantes analysent la dualité qui s’établit dans l’âme de l’homme qui lit et est à la fois lui-même et les personnages d’un livre. Ainsi encore les pages où M. Proust fait agir les deux personnages que crée chez un interlocuteur cette simple question : « Est-ce que vous connaissez, monsieur, les châtelaines de Guermantes ? »
Cette habitude de l’analyse psychologique procure à l’auteur des remarques qui sont formulées de la façon la plus heureuse. Par exemple, lorsque, après une longue promenade, on revoit la porte de sa maison :
Et, à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention volontaire : l’Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme un petit enfant.
Voici encore une remarque fine :
Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise.
Et ceci, sur la façon dont on aime à vingt ans et à quarante :
Autrefois, on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard, sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux.
Ces exemples n’étaient-ils pas nécessaires pour faire comprendre la manière de M. Marcel Proust ?
*
Ou plutôt : la manière de la première partie du premier volume de M. Marcel Proust. Car ensuite, le ton change. Nous allons assister à la vie d’un amour, un véritable roman commence. Nous tombons dans le salon, à peine caricatural, des Verdurin. Nous y voyons un blasé israélite, Swann, tomber amoureux fou, comme le pire collégien naïf, d’une cocotte, Odette. Le roman est amusant, paradoxal et minutieux. L’écrivain Du côté de chez Swann y prouve qu’il a la manière de juger les petites choses, cette manière qui distingue certains esprits, aristocrates avec naturel, et les rend incapables de s’empêcher de remarquer que les gants d’une dame sont allés chez le teinturier.
M. Proust fait agir et souffrir ses personnages avec une sensibilité de tortionnaire ; et c’est ainsi que Swann, épuisé de douleur, arrive au bout de son amour, guéri.
*
Aussi sommes-nous bien étonnés de voir, à la troisième partie du livre, une petite Gilberte Swann jouer aux Champs-Elysées. À la fin nous apprenons que Swann a épousé Odette.
Notre voyage du Côté de chez Swann se termine par une jolie évocation de l’avenue des Acacias à la fin du siècle dernier. Et c’est encore là un des visages de M. Proust. Il se montre « vieux Parisien » ; quel charme mélancolique pour nous d’entendre un de ses personnages dire : « Ce soir, nous irons voir jouer Coquelin ».
Certes, on pourrait parler longtemps encore d’un écrivain aussi divers que M. Marcel Proust. Si on relit son livre, on y découvre encore de nouveaux aspects, on y trouve l’amusant spectacle que donne un kaléidoscope. À cette page, c’est la fraîche et émue description d’un clocher, un délicieux paysage d’enfance ; à cette autre nous voici auprès de curieuses gens de province ; ici, une fine ironie attendrie pareille à celle que peut éprouver un entomologiste sous l’œil duquel un insecte s’agite ; là, une phrase de douleur, un homme malheureux qui palpite. De tout cela est composé le livre, comme de pierres précieuses, de coquillages, de fleurs brisées, de scalpels, de microscopes et de cœurs vivants pourrait l’être une inimitable pyramide.
L’Habit Vert.



[1] À la recherché du temps perdu, Du côté de Chez Swann, par Marcel Proust (Bernard Grasset, éditeur).

dimanche 22 décembre 2013

La saison des brocanteurs

Chère cousine,

Y a-t-il une saison pendant laquelle les brocanteurs sont à la fête? Ont-ils, dans le calendrier, un saint qui leur correspond? Ce serait maintenant car, depuis une dizaine de jours, je tombe sur des brocanteurs à chaque détour de livre. Je ne les ai pas cherchés, ils sont venus à moi. Et si j'avais eu à écrire un article sur le sujet, je suis à peu près certain qu'il m'aurait fallu de longues recherches avant de réunir les éléments que les coïncidences viennent de m'offrir.
Le premier brocanteur est discret et peut-être n'aurais-je même pas remarqué sa présence s'il n'y avait eu ensuite les deux autres, beaucoup plus envahissants. Je l'ai croisé dans le livre que Dany Laferrière, avant de devenir académicien, a publié en septembre: Journal d'un écrivain en pyjama. L'écrivain y parle de ses débuts et de sa première machine à écrire:
Je suis allé au coin de la rue acheter une vieille machine à écrire que je voyais depuis un moment dans la vitrine d’un brocanteur. Je ne voulais pas écrire ce roman à la main. Je vivais dans cette partie du monde qui a fait sa fortune à l’aide de la machine. Je voulais être un écrivain contemporain, et non un de ces paysans du tiers-monde encore à l’âge de la roue. C’était une vieille Remington 22 en bon état.
Quelques jours plus tard, je lisais Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt. L'histoire d'un brocanteur qui est surtout un sacré baratineur. Sa capacité à fournir aux objets le passé qui conviendra aux éventuels acheteurs et leur donnera envie de les payer très cher. Parfois, je me demandais s'il croyait lui-même à ce qu'il racontait. peut-être que oui, après tout.
Cette année-là, je tenais une petite brocante. Que de l’objet de qualité. Pas des vieilleries à poussières. Non, vraiment de la brocante originale, pour amateurs éclairés. Par exemple, je proposais un mouchoir taillé dans le saint suaire de Turin. Authentifié par de pieux péninsulaires.

Parmi les merveilles exposées, le collectionneur n’avait que l’embarras du choix, une chaussette d’Arthur Rimbaud avec un trou au gros orteil (le trou était d’Arthur, la chaussette de sa mère), un os de la main de Napoléon, une éprouvette (étanche) contenant la vérole d’Alfred de Musset, un bocal (étanche) rempli de morpions anglais vieux de trois siècles, en bon état de conservation.
Une de mes fiertés était d’avoir réussi à me procurer le tube digestif de Pantagruel. J’ai dû m’en séparer pour payer l’assurance de la camionnette.
Et puis, pour faire le troisième dans cette bande, Michael Zadoorian est arrivé avec La boutique de la seconde chance, dont le titre t'évoque à coup sûr, puisqu'il arrive après les autres, une autre brocante. Et, forcément, un autre brocanteur. Il ne se prend pas pour un surhomme, contrairement au précédent. Son ambition est plus modeste et plus touchante.
La deuxième main. L'expression parle d'elle-même: d'autres mains ont manipulé l'objet. Que l'on songe à ce que nous touchons tous les jours, aux millions de minuscules rivets qui soudent l'existence: les tasses à café, les pinces à cravate, les réveils, les lunettes de soleil, les porte-clés, les cendriers sur pied. Et si chacun d'eux avait absorbé une bribe de nous-même, et si la marque de nos doigts transmettait une parcelle de notre âme?
Étonnant, non? Trois écrivains, trois mondes, trois livres sans aucun rapport entre eux. Et ces brocanteurs partout...
Je ne sais ce qu'il faudrait en penser. Rien, probablement, c'est là, comme une évidence.
Et toi, chère cousine, en as-tu d'autres, de ces coïncidences qui font, pendant quelques instants, tourner l'esprit un peu plus vite, comme si nous étions vivants? Ce que nous sommes, après tout.
Et je le prouve en t'embrassant,

ton cousin.


jeudi 19 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (fin)

Les meilleures choses ont une fin, mon choix de livres au format de poche aussi. Comme il a été publié ici sans hiérarchie, simplement dans l'ordre chronologique des lectures (ce qui correspond à peu près à celui des parutions), tout est bon à mes yeux dans les sept parties de la sélection. Dont voici la dernière.


La deuxième nouvelle prolonge la première et lui donne son sens dans un petit livre luxueusement illustré par Kat Menschik. Dans sa jeunesse, le narrateur a attaqué une boulangerie mais le maître des lieux a offert le pain contre l’écoute de Wagner. Plus tard, marié, racontant cette histoire à son épouse, il est entraîné par celle-ci dans une nouvelle opération destinée à terminer ce qui avait à moitié échoué. C’est drôle et poétique, digne de Murakami.

Charlotte Rogan, Les accusées

Deux ans après le Titanic, un autre paquebot coule. Une quarantaine de passagers se retrouvent sur une chaloupe trop petite pour eux. Sous le commandement avisé mais dictatorial d’un officier, la vie s’organise. La mort aussi, jusqu’à la révolte des femmes et, après 21 jours de dérive, le sauvetage des rescapés. Ensuite, il faudra rendre des comptes et peser les responsabilités, devant un tribunal. Un huis clos saisissant qui brasse des thèmes multiples.

Maud Tabachnik, Désert barbare

Dans le désert de Sonora, le pire devrait être la soif, les températures et les bêtes sauvages. Les hommes sont pourtant capables d’être plus dangereux encore quand ils ont à leur tête un gourou complètement allumé, calqué sur le « modèle » de Charles Manson. Maud Tabachnik installe la terreur en grand et dans le détail. Elle trouve aussi chez quelques personnages plus positifs les moyens de lutter contre le mal absolu. Et tant pis si les moyens de cette lutte ne sont pas très orthodoxes.


Paru il y a plus d’un demi-siècle, en 1956, le premier roman de Guy Vaes a laissé dans la littérature de Belgique une trace aussi profonde et durable que l’impact d’une météorite. Laurent Carteras y subit un effacement progressif au fur et à mesure qu’il rencontre des gens qui ne le reconnaissent pas. Le récit importe moins que les impressions, posées couche après couche par une langue poétique et déliée, sans effets superflus et d’autant plus efficace. Chaque phrase « sonne » juste.

Alice Munro, Amie de ma jeunesse


Couronnée cette année par le Prix Nobel de littérature, Alice Munro ouvre ce recueil par la nouvelle qui lui donne son titre. La construction, faite de niveaux de narration emboîtés naturellement les uns dans les autres, est digne d’un gros roman. Mais la nouvelliste se contente de quelques dizaines de pages pour montrer le désarroi de ses personnages souvent féminins. Ainsi que leur manière de le surmonter, tant bien que mal, avec les moyens du bord.

mardi 17 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (6)

Oui, la liste est longue - c'est qu'il en faut pour tous les goûts qui sont, on le sait, très différents d'un(e) lecteur-lectrice à l'autre. Une avant-dernière série, donc, avant de conclure.

Dave Eggers, Zeitoun

L’ouragan Katrina, qui a frappé La Nouvelle-Orléans en 2005, est une source inépuisable pour les écrivains. Peut-être parce qu’il a révélé, de la société américaine, ce qui avait vocation à rester dans l’ombre. Inégalités et injustices se sont trouvées, dans le cas de la famille Zeitoun, renforcées par l’ombre du 11 septembre 2001. L’enquête de Dave Eggers, implacable, éclaire d’inquiétantes dérives de ce qu’on ose à peine appeler les droits de l’homme.

Nuala O’Faolain, Ce regard en arrière

Une formidable entrée en matière avec, en 1986, la cérémonie de remise à neuf de la Statue de la Liberté. Reagan est là avec Nancy, Mitterrand avec Danielle. Et Sinatra, Mireille Mathieu, beaucoup d’autres. Mais Nuala O’Faolain ne trouve pas vraiment l’Amérique qu’elle aimerait aimer. Elle l’exprime avec nuance et un grand luxe de détail, comme sur les autres sujets des chroniques rassemblées après sa mort. Une lucidité et une énergie qui font du bien.

Richard Goolrick, Arrive un vagabond

A la fin des années 40, Charlie Beale arrive dans une petite ville de Virginie. Aimable avec tous, ses qualités de boucher en font un homme indispensable. En revanche, il ne parvient pas à comprendre l’obsession de l’enfer qui nourrit les sermons des pasteurs. C’est différent chez les Noirs, mais il n’y a pas sa place. Il n’aura plus aucune place, de toute manière, quand sa liaison avec une femme mariée sera connue de tous. Un roman passionné et tragique auquel sa couverture ne rend pas justice.

Henri Barbusse, Le Feu

Prix Goncourt 1916, Le Feu est un des romans emblématiques de la Grande Guerre, grâce surtout à deux qualités rares. Il restitue l’atmosphère oppressante, presque insupportable, des tranchées, avec leur cortège quasiment ininterrompu d’horreurs. Il fait entendre les voix des soldats dans leurs diversités régionales, accents compris, et aussi les jurons pour respecter la vérité. Dommage que le livre se termine par quelques pages de prêchi-prêcha, sans lesquelles il serait presque parfait.

Antonio Penacchi, Canal Mussolini


Avec Mussolini, les trains arrivaient à l’heure, note-t-on souvent pour dire que tout n’allait pas si mal en Italie sous le fascisme. Autre entreprise du « grand homme » : assécher les marais pontins, en éradiquer la malaria et les rendre cultivables. César, Néron ou Napoléon avaient déjà échoué. Dans les lignes presque parallèles d’une idéologie et de parcours individuels, Antonio Pennacchi retrouve toute une époque et son image déformée par la propagande.

lundi 16 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (5)

Remplissez, remplissez votre hotte, vous n'en aurez jamais assez - les programmes télé seront nuls à la fin de l'année, comme d'habitude...

Théophile Gautier, Charles Baudelaire

Dédicataire des Fleurs du mal, ami de Baudelaire, Théophile Gautier lui rendait en 1868, après la mort du poète, un vibrant hommage. Il parle de l’homme, qui « avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales », mais aussi du poète qui rapproche le beau et l’horrible. Même ses défauts deviennent des qualités : « il peut être mauvais, mais il n’est jamais commun. » C’est un texte sensible, très éloigné de la critique universitaire actuelle et donc tout à fait rafraîchissant.

Violette Leduc, Thérèse et Isabelle

Un amour absolu, frémissant des découvertes du plaisir, entre deux adolescentes au pensionnat. Thérèse et Isabelle ne seront jamais séparées, se répètent-elles. Mais leur naïveté est tempérée d’éclairs de lucidité qui annoncent déjà la fin de leur histoire commune. L’éveil des sens dans la confusion des sentiments échauffe les jeunes corps et porte à incandescence l’écriture de Violette Leduc. Un classique contemporain de l’autofiction quand elle n’était pas encore à la mode, en 1966.

Lydia Flem, La reine Alice

Lydia Flem traverse le miroir en compagnie d’Alice et de la chimiothérapie. Dans « le labyrinthe des agitations vaines », le monde se révèle très différent de ce qu’il était auparavant. La poésie n’adoucit pas le parcours médical mais il l’enracine dans des sens seconds jusqu’à « la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence ». On souffre, certes, mais on savoure aussi l’instant grâce aux images qui se superposent à la maladie et à son cortège de soins plus pénibles les uns que les autres.

Didier Daeninckx, Le Banquet des Affamés

Fameux personnage, ce Maxime Lisbonne auquel Didier Daeninckx redonne vie sous la forme d’une autobiographie imaginaire. Communard et ami de Louise Michel, puis journaliste et homme de théâtre, il était surtout mû par un idéal dont il n’a jamais dévié. Il lui a même donné une forme concrète puisque le Banquet des Affamés, qui donne son titre au livre, est, en 1885, le lointain ancêtre des Restos du cœur. Avec, près de la place Pigalle, la création de La Brasserie des Frites Révolutionnaires.

Ferenc Karinthy, Epépé


Un conte absurde et saisissant. Un linguiste, en route pour un congrès à Helsinki, se retrouve dans un pays inconnu où rien ne lui permet de se repérer. Et surtout pas la langue. Elle n’a aucun point commun, ni dans la prononciation ni dans l’écriture, avec la trentaine de celles qu’il connaît plus ou moins. Même le rapprochement avec la femme de l’ascenseur, à l’hôtel, ne lui permettra pas de connaître son nom : Epépé, ou quelque chose qui y ressemble.

dimanche 15 décembre 2013

15 décembre 1913 : La preuve par Proust

Gabriel Astruc a tôt fait d’intégrer Marcel Proust, par la bande, à ses chroniques de Gil Blas. Le lundi 15 décembre, il lance, À propos d’un temple enseveli, une réflexion sur la place de la musique à Paris. Il s’agit de faire la part des choses entre le véritable goût musical et le snobisme qui fait aller au concert parce qu’il faut y être allé…
Et c’est dans Du côté de chez Swann qu’il va chercher un exemple, comme si le monde du roman était très précisément le monde réel.

Et vous, belle Madame, qui êtes-vous ?
Vous êtes l’exquise Madame Dupont, la superbe Madame Worms-Mendelssohn, la près parisienne Mrs Bavhard-Thoultan, la douce Conception de la Plata. Vous êtes la très célèbre comtesse de Monteriender à qui Marcel Proust, dans son adorable Swann, fait dire ce mot typique, à l’issue d’une audition qui eût dû surtout évoquer un silence religieux : « C’est prodigieux, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort… depuis les tables tournantes ! »


En voilà une qui ne risque pas d’entendre la phrase dans la sonate de Vinteuil, et que Gabriel Astruc utilise pour prouver qu’on n’aime plus, de nos jours, la musique. Ni le théâtre, ni d’ailleurs aucun spectacle de qualité. C’est bien « un temple enseveli »…


samedi 14 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (4)

Vous n'en avez pas assez? En voici encore. Et ce n'est pas fini.

Pierre Singaravélou (dir.), Les empires coloniaux

La colonisation, une histoire à sens unique comme on l’écrivait pendant et juste après, c’est bien fini. Les chercheurs, désormais pluridisciplinaires et ouverts à la diversité des cas à travers le monde, apportent bien des nuances à l’ancienne vision monolithique. L’interaction entre le colonisateur et le colonisé, les races et les classes, les enjeux économiques et de civilisation, voilà quelques lignes de force d’un ouvrage collectif inédit qui oblige à réfléchir autrement. Tant mieux.

Toni Morrison, Home

Toni Morrison jette d’abord un voile sur l’histoire de Frank Money, soldat de la guerre de Corée qui a échappé, dans l’armée, à la ségrégation raciale et retrouve les effets désastreux de sa couleur de peau, noire, au retour dans le civil. Lancé dans une traversée des Etats-Unis pour sauver sa sœur en danger, il livre peu à peu tous ses secrets, jusqu’au dernier – terrible. Ce roman est un chant douloureux qui remue en profondeur et apaise dans le même temps.

Patrick Deville, Peste & choléra

La vie formidable d’Alexandre Yersin est devenue un roman à la hauteur de son sujet. Le découvreur du bacille de la peste traverse, de 1863 à 1943, une époque que Patrick Deville explore depuis quelques romans sur toute la planète. A petites touches précises, les avancées de la science et les bouleversements politiques se répondent dans un monde où le sens reste créé par les hommes. Et celui-ci, avec toujours une idée d’avance sur ses actions, mérite vraiment qu’on s’y intéresse de près.

Salman Rushdie, Joseph Anton

Le début est connu : le 14 février 1989, Les versets sataniques, le roman qu’avait écrit Salman Rushdie, vaut à celui-ci une condamnation à mort. Ensuite, il est protégé, il ne sort que rarement de l’ombre où il se cache. Quand il raconte ces années difficiles, il le fait à la troisième personne, utilisant le pseudonyme pris dans la semi-clandestinité. Cependant, il vit, fait des rencontres, écrit. Et il exerce, outre son sens de l’analyse, son humour aigu.

Jonathan Coe, Désaccords imparfaits

Jonathan Coe pratique peu la nouvelle : trois fois en quinze ans. Ajoutons-y un article qui rêve sur Billy Wilder, c’est toute sa production dans le genre. Dommage qu’il n’y en ait pas davantage, on en aurait bien repris. Une histoire de fantôme, une musique en accord avec un lieu et qui aurait pu déboucher sur une autre vie, un festival de cinéma qui tourne au règlement de compte : de belles lignes de fuite dessinées avec précision puis s’épanouissent dans le flou.

vendredi 13 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (3)

Au fil des mois, je suis tombé sous le charme de ces livres. On partage le plaisir? Volontiers, en ce qui me concerne.


Une femme dont on se sait presque rien, sinon qu’elle a traversé brièvement l’histoire du cinéma et puis a été oubliée. Sur cette Barbara Loden, la narratrice écrit une brève notice pour une encyclopédie. Mais ce n’est pas parce qu’il faut faire court qu’il est inutile de tout savoir. Voici donc une recherche qui en entraîne d’autres, dans les enchaînements provoqués par une insatiable curiosité. C’est fascinant comme un puits sans fond, et cela méritait bien le prix du Livre Inter 2012.

Olivier Truc, Le dernier Lapon

Le 10 janvier, en Laponie centrale, le soleil ne se lève pas. Du lendemain au 28 janvier, on gagnera progressivement cinq heures de jour. Qui permettront à Klemet et Nina, de la police des rennes, de résoudre une double énigme : le vol d’un tambour traditionnel et le meurtre d’un éleveur de rennes. Pendant ce temps, Olivier Truc nous fait découvrir une civilisation dont nous connaissions peu de choses, grâce à une intrigue de plus en plus passionnante au fil des jours qui passent.

R. J. Ellory, Les Anges de New York

Frank Parish va mal depuis que son équipier est mort. Plus mal encore depuis que, devant les meurtres d’adolescentes, il s’inquiète pour sa fille. Et la mémoire de son père, héros de la police et grand corrompu derrière les apparences, achève de l’enfoncer. Flottant sur des litres d’alcool, peu soucieux des procédures, il a tout pour devenir un déchet de flic. Sinon qu’Ellory en fait le personnage central d’un roman qui se dévoile par couches successives.


La polyphonie est si parfaite que l’on croit souvent entendre une seule voix. Mais on comprend très vite qu’elle vient d’une multitude de femmes japonaises arrivées aux Etats-Unis pour y trouver un mari, au début du 20e siècle. Leur questionnement collectif et leurs souffrances partagées laissent un espace à des expressions de solistes, de quoi nommer ces anonymes. Un roman aussi inquiétant que fascinant, d’une terrible beauté qui lui a valu le prix Femina étranger.



Un des plus grands nouvellistes que les Etats-Unis nous ont donnés, et ils n’ont pas été avares dans le genre. On peut faire semblant de connaître l’espagnol et se planter dans une histoire d’amour qui l’utilise. Ou faire mine de se trouver bien l’été à New York, pour trouver plus fort que soi. Ou encore tout savoir de la manière d’entrer en littérature, et échouer. Huit bijoux, parmi les trois cents écrits en quinze ans par un auteur culte.