samedi 18 mai 2019

Les marais pontins suscitent la verve de Pennacchi

César, Néron, Napoléon et Mussolini ont eu un projet identique : assécher les marais pontins, au sud de Rome, pour en faire une région cultivable et surtout habitable, débarrassée en même temps de l’humidité et des moustiques porteurs de la malaria. Mussolini y est parvenu, raconte Antonio Pennacchi dans Canal Mussolini, un roman bourré d’ironie traduit de l’italien par Nathalie Bauer, et dont il faut parfois prendre les affirmations au deuxième degré. Ainsi, le succès de Mussolini devait peut-être plus à la propagande selon laquelle il avait toujours raison qu’à l’éradication réelle de la maladie. Malicieux, le narrateur note que la malaria disparaît seulement après la Seconde Guerre mondiale, grâce aux Américains qui y ont expérimenté le DDT sur une grande échelle, quand on ne connaissait rien de sa nocivité.
La famille Peruzzi, des paysans, a eu une chance au début du 20e siècle : connaître Edmondo Rossoni, longtemps proche de Mussolini avant de participer à sa destitution en 1943. Grâce à Rossoni, les Peruzzi reçoivent, ainsi que d’autres cultivateurs, des terres récemment mises en valeur dans les années 30. Ce qui implique, bien entendu, un parcours assez proche du fascisme italien dans ses années fastes. Le romancier empêche habilement qu’on s’en indigne, en refusant une vision anachronique de l’époque à un lecteur qu’il interpelle sans cesse. Tout en ne s’interdisant pas de comparer, quand cela arrange le récit, avec des événements plus proches de nous. C’est pourquoi les noms de Silvio Berlusconi ou d’Eddy Merckx, par exemple, se retrouvent au détour d’une phrase.
Les trajectoires individuelles, influencées par les événements politiques, se croisent et se recroisent à tel point que cela en devient hypnotique. Même quand le narrateur n’est pas convaincu lui-même par ce qu’il raconte, on a envie de le suivre, quelle que soit la liberté qu’il nous donne : « Tels sont les faits, je vous l’ai dit, ainsi qu’on me les a racontés. Si vous voulez les croire, croyez-les, sinon faites ce que bon vous semble ».

vendredi 17 mai 2019

L'Afrique de William Boyd

Le plus grand succès, dans les pays francophones au moins, de William Boyd avait été Comme neige au soleil, un roman traduit en 1985 qui nous plongeait au cœur d’une Afrique dont il avait bien connu les paysages. Il y est revenu notamment avec Brazzaville Plage, récemment réédité au format de poche, comme si le souvenir de ce continent avait quelque chose d’envahissant.
Une rencontre, en 1991.

C’est normal, parce que c’est le pays de mon enfance et de mon adolescence, explique William Boyd. Si j’avais vécu en Angleterre entre 10 et 19 ans, il serait normal d’écrire sur l’Angleterre. Mais je pense que ça va se terminer. J’ai maintenant écrit trois livres qui se passent en Afrique, et cette Afrique-ci n’est pas du tout précise…
Dans le pays où vit et travaille Hope Clearwater, il y a la guerre. On y rencontre, comme par hasard, des mercenaires belges. Cliché ou réalité ?
C’est comme ça. On rencontre toujours des ingénieurs écossais et des mercenaires belges. Quand j’étais au Nigéria à l’époque de la guerre civile, il y avait là-bas des mercenaires belges qui se battaient pour le Biafra. On pense au Congo, bien sûr, mais les mercenaires du Congo sont partis ailleurs ensuite, ils ont gagné leur vie en travaillant pendant d’autres guerres africaines.
Hope Clearwater, le personnage principal, observe une communauté de chimpanzés, et elle découvre qu’ils se font la guerre, comme les hommes dans le même temps !
J’ai découvert cela il y a quelques années, et j’ai vu très vite les implications que cela pouvait avoir avec la condition humaine. La structure de l’ADN des chimpanzés diffère pour seulement 2 % du nôtre. Pour moi, ça prouve que la violence est quelque chose de vital qui existe dans nos gènes. Depuis que cette scientifique, Jane Goodall, a découvert une guerre civile entre chimpanzés, on ne peut plus ignorer ces racines de violence dans notre esprit. Mais, peut-être parce que nous avons cette tendance, on est obligé de développer un sens moral pour rétablir l’équilibre.
Découvrant cette violence qui existe chez les chimpanzés, et en total désaccord avec le directeur du projet dans lequel elle a été engagée, Hope Clearwater doit affronter les certitudes du scientifique qu’elle est. Ce n’est pas la première fois dans son existence : elle avait déjà été confrontée à son mari, une sorte de mathématicien fou porté par le rêve d’une découverte impossible, une équation qui résoudrait la complexité du monde.
Je ne connais pas beaucoup de scientifiques, mais la vie dans les départements de sciences dans les universités est quelque chose de très ambitieux. Il y a là des gens qui sont de vrais égoïstes, comme les artistes…
Tout cela est dans Brazzaville Plage, et aussi bien d’autres choses, parce que plus William Boyd écrit de romans, plus il les rend complexes dans leur construction au point qu’on peut se demander s’il ne gaspille pas des idées en les groupant ainsi dans un seul livre.
Quand je commence à écrire, si je ne me trouve pas face à des problèmes, ça ne m’intéresse pas. Et ce livre était le plus difficile que j’ai écrit, avec les deux histoires et les réflexions en supplément. C’est ça qui est remarquable dans le roman : on peut faire ce qu’on veut. C’est une forme très généreuse. On peut mélanger les histoires, on peut changer le temps, on peut changer même les pronoms… Et, pour le lecteur, ce n’est pas plus difficile à lire !
William Boyd n’est cependant pas du genre à vouloir découvrir en cours d’écriture les choses qui arrivent à ses personnages : un long travail de préparation lui permet de mettre tous les éléments en place et de n’avoir plus qu’à rédiger ensuite.
Est-ce à cause de cette technique ? Toujours est-il que Brazzaville Plage, davantage encore que ses livres précédents, s’impose par son apparente simplicité qui cache une réelle complexité. On entre immédiatement dans l’univers, composé de plusieurs pans, de Hope Clearwater, et cette voix de femme – écrite par un homme – s’impose avec une force peu commune.

mardi 14 mai 2019

David Foenkinos, c’est presque ça

La fréquentation de Charlotte Salomon, personnage de Charlotte (2014), a fait de toute évidence grandir David Foenkinos, lui a donné une gravité qui manquait à la plupart de ses livres précédents, miracles plus ou moins réussis de funambulisme où les effets de manche masquaient l’essentiel du propos. C’était peut-être le but, d’ailleurs : disparaître derrière les phrases comme Antoine Duris, dans Vers la beauté, progresse « dans l’art de l’invisibilité ». Il était un maître de conférences apprécié, voire adulé par les étudiants, le voici gardien de salle au musée d’Orsay. Evidemment surqualifié pour ce travail, ce qui ennuie un peu la DRH, Mathilde Mattel. Plus exactement, elle ne comprend pas pourquoi, sur le chemin d’une brillante carrière, auteur d’articles remarqués, il se place ainsi en retrait.
Antoine lui-même ne semble d’ailleurs pas savoir ce qui l’a conduit à cette décision qu’il a dissimulée derrière une fausse piste : il a dit à tout le monde qu’il prenait un congé sabbatique d’un an dans un endroit isolé, sans contacts avec son réseau de relations, pour écrire un roman. Seule sa sœur ne l’a pas cru. « Eléonore était trop proche de lui pour admettre qu’il ait pu partir ainsi, sans même dîner avec elle une dernière fois. Sans même passer embrasser sa nièce avec qui il adorait jouer. »
Eléonore n’a pas tort. De là à percer un mystère sur lequel Antoine a jeté un voile, il y a du chemin à faire et David Foenkinos y passera la presque totalité de Vers la beauté. Fournissant au passage, à plusieurs reprises et avec variations, une justification de son titre. Ce n’est pas le plus ardu : Antoine est historien de l’art, il travaille désormais au musée d’Orsay, il se perd dans un dialogue muet avec une toile de Modigliani : « Face à un tableau, nous ne sommes pas jugé, l’échange est pur, l’œuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans une éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau. »
Et il y a Camille, surtout Camille. Dont on ne dira rien, presque rien, bien qu’elle soit centrale dans un roman où la première apparition de son nom, au quart de l’ouvrage, se fait sur une pierre tombale. Elle est la force autant que la faille de Vers la beauté. D’une part, elle incarne une sorte de pureté idéale dont on sait qu’elle est aussi le lieu idéal de la souillure pour certains, voilà pour la force. Mais elle est, en raison d’événements trop prévisibles, la faille qui traverse le récit avant sa fin et en rend la dernière partie moins solidaire de l’ensemble, comme une pièce rapportée en dernier recours, faute d’avoir trouvé mieux.
On s’est donc plutôt emballé pour l'avant-dernier roman de David Foenkinos, jusqu’au moment où il est retombé dans le travers de la facilité. Après avoir, il faut quand même le souligner, avoir tenu presque toute la distance, de quoi susciter des applaudissements modérés.

dimanche 12 mai 2019

John Grisham sans arguties juridiques

Le titre original du roman de John Grisham, Camino Island, évoque un lieu en Floride et non, comme en français – Le cas Fitzgerald –, un écrivain. Si Grisham met en scène un libraire et une écrivaine dans les rôles principaux, s’il parvient à faire lire un voyou qui se découvre une passion pour Fitzgerald, l’œuvre de celui-ci est moins présente que ses manuscrits, et eux-mêmes moins pour leur intérêt littéraire que pour leur inestimable valeur s’ils faisaient l’objet d’une transaction commerciale.
Le casse est plus original que celui d’une banque : la bibliothèque de l’université de Princeton, où la plupart des manuscrits de Fitzgerald sont conservés, tient pourtant elle aussi de la chambre forte. Et il faut, à la bande des cinq associés qui décident de s’emparer du trésor, faire preuve d’inventivité et de rigueur pour y parvenir. Le but est moins de mettre les précieux documents en vente – c’est presque impossible – que de faire casquer les assurances. 25 millions de dollars sont en jeu.
Le FBI, capable d’exploiter une petite tache de sang abandonnée par imprudence, trouve rapidement la plupart des membres de la bande et les arrête. Mettre la main sur les manuscrits se révèle beaucoup plus ardu et, sans l’objet du délit, il est peu probable que les accusés seront jugés coupables.
Voici donc, croit-on, John Grisham reparti dans le sillon qu’il laboure à longueur de romans, l’énigme juridique avec arguties sans fin et détails de procédure à épuiser les moins courageux de ses lecteurs.
Pas du tout : il envisage cette fois un récit sous l’angle très différent d’une enquête menée, d’abord sans enthousiasme, puis avec énergie et des sentiments de plus en plus mélangés, par une romancière en panne d’inspiration. Elle a bien connu l’île Camino dans son enfance, elle voudrait enfin se mettre au livre que son éditeur attend depuis trois ans, elle est l’arme fatale qu’une compagnie d’assurances cherche à utiliser contre un libraire séduisant et séducteur aux pratiques franchissant parfois, semble-t-il, les limites de la légalité. Un possible candidat, car il en existe malgré tout, à l’achat des manuscrits de Fitzgerald.
Le monde du livre et des écrivains, dans ce qu’il a de fascinant et de pervers, constitue un environnement riche de possibilités pour une intrigue serrée.

samedi 11 mai 2019

Une campagne de pêche avec David Fauquemberg

Un homme entre à l’Anchorage Café, à Bluff Harbour, au sud de la Nouvelle-Zélande. C’est l’hiver, le vent souffle, la mer est démontée : « Au large, c’était l’enfer. » A l’intérieur, où se côtoient dockers et pêcheurs privés de travail par la violence des rafales, un possible refuge pour l’étranger venu de France et qui a marché longtemps avant d’échouer là. Peut-être fuit-il quelque chose, on n’en saura rien. Car Bluff, quatrième ouvrage de David Fauquemberg, garde le silence sur ce qu’on n’a pas besoin de savoir. « Silence » est d’ailleurs le premier mot du roman : tout le monde se tait à l’Anchorage Café au moment où y entre l’inconnu. Et personne ne parlera plus que nécessaire : « Mieux vaut se taire qu’offenser », se dira Rongo Walker, le vieux pêcheur maori réputé connaître la mer mieux que personne. Il s’est pris entre-temps d’une affection distante pour le Français qu’il a engagé sur son bateau.
Peu de mots, peu de gestes aussi : par gros temps, il n’y a pas d’énergie pour des déplacements inutiles. La pêche est le rituel très codé d’un corps-machine dont Tamatoa, le second de Rongo Walker, est un modèle. Il a porté à la perfection l’économie des mouvements, concentré ses forces sur l’efficacité. Le Français admire à quel point tout paraît simple dans le travail de Tamatoa, alors que lui-même, sur le Toroa, ne tarde pas à souffrir de chaque muscle, de chaque articulation.
Dans son premier livre, Nullarbor, David Fauquemberg partait déjà en campagne de pêche – en Australie. Ce n’était pas non plus de tout repos. Mais la fatigue a du bon quand elle est justifiée par la nécessité et, surtout, elle empêche de penser. Le Français, personnage romanesque, ressemble au narrateur, l’auteur lui-même, de ce récit initial quand il constate : « La vie au large était rude, surtout dans ces parages, mais ses obligations avaient l’avantage d’être simples – pas moyen de leur échapper. Cela vous procurait un curieux sentiment de sécurité, l’apaisement de savoir à chaque instant ce qu’il fallait faire, et pourquoi. »
Les romans de mer fascinent quand ils sont réussis. Ils emportent sur des eaux où la plupart d’entre nous n’oserions pas nous aventurer dans ces conditions. Le faire par procuration et éprouver les sentiments de la fraternité simple qui règne sur un bateau où la vie de chacun dépend des autres est davantage qu’un plaisir : une exaltation. Bluff offre cela, et même davantage quand le récit s’interrompt. Se glissent alors des chapitres où se racontent des histoires mythiques. Celle de Papa Marii, qui a pêché un jour le plus grand poisson de l’océan. Celle de Tupaia, qui connaissait les secrets de la navigation aux étoiles et supplantait le savoir des navigateurs anglais. Celle de Mau, qui a transmis ces secrets afin qu’ils ne se perdent pas : « Ils savent pas que ma pirogue est immobile quand je voyage, ancrée comme une terre !… »
De cette manière, Bluff n’est pas seulement un roman au présent qui convoque dans l’urgence les hommes face au danger. Il est aussi la réécriture, sur la surface à la fois mouvante et inchangée des océans, de faits anciens sur lesquels se reposent les marins d’aujourd’hui pour ne pas s’égarer. Le lecteur ne s’égare pas non plus, conduit d’une main sûre par un écrivain qui trace le chemin à la perfection vers une existence apaisée en harmonie avec la nature – mais seulement après avoir traversé les tempêtes qui sont les épreuves initiatiques vers ce but.

mardi 7 mai 2019

Le Goncourt de la nouvelle à Caroline Lamarche

Il n'y avait pas qu'un Goncourt aujourd'hui, il y en avait trois. Celui du premier roman pour Marie Gauthier (Court vêtue, Gallimard). Celui de la poésie pour Yvon Le Men. Et celui de la nouvelle, sur lequel je m'attarde, pour Caroline Lamarche (Nous sommes à la lisière, Gallimard). Avec le souvenir d'une conversation, en 2012 sur le Silon à Saint-Malo, au cours de laquelle elle et moi parlions de chiens sans savoir combien ce thème animalier serait d'actualité sept ans plus tard...

Les titres des neuf nouvelles de Caroline Lamarche dans Nous sommes à la lisière nomment leurs personnages, le plus souvent des animaux : Frou-Frou, Mensonge, Ulysse, Elie, Horatio, Tish, Merlin, Rudi. Une cane, un cheval, un hérisson, un papillon, un rat, un chat, un merle (peut-être), un écureuil. (Si vous avez compté, vous aurez constaté qu’il en manque une, on y viendra.)
Encore ces noms leurs sont-ils venus par des détours parfois complexes. Ulysse, par exemple, est d’abord l’Ulysse de Joyce, un roman que la presque compagne de Zoran n’a jamais réussi à lire alors que ce livre est, ce soir-là, avec le professeur Meyer, au centre de la conversation. Quant à elle, elle préfère éviter le sujet « car il me paraît épineux. Epineux, oui, hérissé de piquants, un peu comme un hérisson qu’on ne sait par quel côté saisir – cela arrive pour les livres aussi. »
Un hérisson, précisément, elle en a croisé un sur la route la veille, en venant chez Zoran (le couple n’en est pas tout à fait un, leur vaisselle est aussi dépareillée que le sont l’homme et la femme). L’animal gambadait sur le macadam, au mépris du danger, et elle a freiné pour ne pas l’écraser. Elle est sortie de la voiture, a ramassé le hérisson et a cherché un endroit où elle pourrait le déposer à l’abri des véhicules.
Depuis, elle se demande si elle a bien fait ou si, au contraire, le lieu qu’elle a choisi n’allait pas pousser le hérisson à reprendre la direction de la route. « Bref, je pensais à cet animal comme à moi-même : quelqu’un qui se hâte avec ardeur vers un but (mais lequel ?) et que la vie, sans cesse, contrarie ou place dans des situations potentiellement périlleuses. » Qu’est-il advenu de lui ?
Ulysse, le roman, elle sait : l’exemplaire qu’elle avait acheté en se disant qu’il était temps de découvrir ce chef-d’œuvre universellement salué comme tel a fini, projeté par sa lectrice exaspérée de n’y rien comprendre, dans la Méditerranée. Remplacé désormais, dans l’esprit de la narratrice, par le hérisson auquel elle continue à penser avec inquiétude : « Je décide de l’appeler Ulysse. Mon Ulysse. Qui n’a pas sombré, lui, dans une mer corrosive, mais que j’aime à imaginer, en ce doux soir d’été où je voudrais être loin d’ici, blotti sous le ventre bienveillant d’une vache. »
La lisière entre le monde animal et les sentiments humains est aussi le lieu imaginaire dans lequel se développent les autres nouvelles. Elles installent la confusion dans la manière dont le monde se révèle, parfois se trouble comme une eau obscurcie par la vase.
C’est vrai aussi pour le texte dont le titre renvoie à des prénoms de personnes. Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille et Cyprien sont des saints désormais oubliés dans la liturgie, devenus aussi indifférenciés que les fourmis dérangées par des enfants en promenade. Et encore : peut-être seul le grouillement des insectes est-il la cause de notre possible aveuglement devant une humanisation qui serait présente malgré tout.

samedi 4 mai 2019

Le mariage arrangé d’Anne Tyler

Disons-le tout de suite pour pouvoir l’oublier : Vinegar Girl, l'avant-dernier roman d’Anne Tyler traduit en français (un autre, La danse du temps, vient de paraître chez Phébus), est « une turbulente réécriture de La mégère apprivoisée de Shakespeare à l’époque contemporaine ». L’éditeur prévient mais rend-il service au texte en le faisant ? Le livre n’a pas besoin de références, il tient parfaitement debout sans cela, surtout dans les moments où il se redresse après avoir vacillé. Car les occasions de tomber ne manquent pas.
Il est question, en gros, mais aussi dans le détail, des relations entre les hommes et les femmes.
Côté masculin, ils sont principalement deux. Le docteur Baptista, éminent chercheur qui travaille sur les maladies auto-immunes, est totalement absorbé par sa tâche et ne prête qu’une attention distraite à sa famille (deux filles, on y vient), surtout depuis la mort de son épouse. Aux yeux des responsables de subventions, il semble tourner en rond et peut-être n’obtiendra-t-il jamais aucun résultat, bien qu’il soit persuadé du contraire et croie toucher au but. Mais, pour cela, il a besoin de la présence de son assistant, Pyotr, que son patron et beaucoup d’autres appellent souvent Pyoder, faute d’arriver à prononcer correctement son prénom. Faute aussi d’accomplir l’effort nécessaire. Or le visa de Pyotr expirera bientôt et Baptista cherche à le faire renouveler.
Il a imaginé d’utiliser Kate, sa fille aînée, vingt-neuf ans, assistante dans une école pour petits et, surtout, un esprit indépendant qui reçoit la proposition de son père comme une gifle : il s’agit en effet d’épouser Pyotr qui, grâce au mariage, aurait le droit de rester aux Etats-Unis et de prolonger, du même coup, son aide aux travaux de Baptista. Kate n’est pas assez émancipée, contrairement à ce qu’elle pense, pour ne pas être encore, au plus profond d’elle-même, une fille obéissante. D’ailleurs, à force de subir les assauts de son père, Kate laisse l’hypothèse cheminer en elle et résiste de moins en moins… jusqu’à finir par accepter, en posant de nombreuses conditions. Sa jeune sœur Bunny est horrifiée : elle n’a l’âge d’aucune autorisation paternelle et Kate veille à ce qu’elle se conforme aux règles, mais elle n’aime rien tant que les transgresser. Ce mariage arrangé, purement formel en principe, lui semble aberrant.
Le sujet est grave, il est traité avec une irrésistible drôlerie. La fausse naïveté du père qui ne voit pas où serait le mal, les manœuvres maladroites de Pyotr pour se rapprocher de Kate, les efforts peu convaincants de celle-ci pour préserver sa liberté, les commentaires de Bunny qui fusent de manière imprévisible, tout cela fait un spectacle de choix. D’autant qu’il s’y ajoute les réactions de l’entourage, non prévenu de l’artifice, et pour lequel Kate a fait le bon choix – il serait encore meilleur si elle acceptait aussi les fastes traditionnels de la cérémonie.
Shakespeare est grand mais la comédie d’Anne Tyler plaît tout autant.

vendredi 3 mai 2019

Dans la famille Kennedy, je demande Robert

Sur le territoire des Etats-Unis, Marc Dugain avait déjà exploré en détail le destin d’Edgar Hoover, patron du FBI (La malédiction d’Edgar), et celui du tueur en série Edmund Kemper (Avenue des géants). Avec Ils vont tuer Robert Kennedy, il met la barre un peu plus haut puisque la famille brisée par les assassinats reste un mythe, certes écorné par de multiples révélations. Mais un mythe quand même, qu’on approche avec une certaine prudence.
Trop habile raconteur d’histoires pour servir des plats réchauffés, le romancier envisage de biais la mort de Robert Kennedy. Le personnage principal est un professeur d’histoire contemporaine dont les parents sont morts en 1967 et 1968. Il croit que leurs disparitions ont un lien avec le meurtre du candidat à l’élection présidentielle de 1968. La part d’ombre qui entoure la vie de son père, spécialiste de l’hypnose souvent requis avec discrétion par les autorités et les célébrités, l’autorise à imaginer un audacieux réseau qui lie les différents protagonistes de son roman personnel.
Cette quête paraît, par certains aspects, insensée. La grille par laquelle le narrateur fait passer son analyse est trop serrée pour autoriser une autre vision. Mais elle est aussi la colonne vertébrale du récit et ce n’est pas la première fois qu’on doute d’un personnage occupé à imposer son point de vue.
Le plus intéressant, cependant, est le portrait psychologique de Robert Kennedy. Encore marqué par la mort de son frère, il a été contraint de reprendre le flambeau familial alors qu’il ne se sent pas à la hauteur : John, bien que physiquement diminué et compensant la douleur par un comportement de séducteur effréné, a toujours été considéré comme le plus brillant. Robert ne pouvait être que son double en mineur. Et cependant, marchant dans les pas de son frère, il sait que la mort lui est promise aussi. C’est écrit, ou presque, et il affronte la fin annoncée avec autant de courage que de fatalisme. Le portrait est saisissant et très crédible.
Dans le va-et-vient constant entre la vision du narrateur et celle des Kennedy surgissent quelques informations dont on ne sait ni ne veut savoir si elles sont dues à l’imagination de l’écrivain ou à des sources fiables. Elles pimentent, en tout cas, un livre fait pour plaire et qui y réussit très bien.

jeudi 2 mai 2019

Marc Levy sur la Cinquième Avenue (et en poche)

Marc Levy brouille les pistes dans son dernier (plus pour longtemps). Le titre, Une fille comme elle, désigne un personnage féminin. Disons tout de suite qu’elle s’appelle Chloé et gardons, comme l’auteur, le reste pour plus tard. Entre les chapitres, un dessin montre à quoi correspond ce dont on parle (Marc Levy n’a pas confiance dans l’imagination de ses lecteurs) et le premier représente un immeuble tout en hauteur de huit étages. Mais le personnage le plus attachant n’est ni l’immeuble, le N° 12 de la Cinquième Avenue à New York, ni Chloé. Plutôt Deepack, le liftier indien qui conduit avec doigté un vieil ascenseur capricieux comme il convient à son grand âge. On laissera aux lecteurs de Marc Levy le plaisir de découvrir cet homme, en même temps que Lali, son épouse digne de lui.
Chloé est une énigme : elle commence à tenir son journal dont le début est aussi celui du roman. Elle l’écrit, apprendra-t-on, en cachette de son père « parce qu’un journal est un jardin secret, voilà tout. » On reconnaît bien là le style d’un romancier qui n’a jamais craint les clichés, se disant qu’il était en mesure de leur redonner l’éclat du neuf. Cela fonctionne cependant moins bien que les coups de chiffon doux donnés par Deepack à la manette en cuivre de l’ascenseur.
Le mystère de Chloé est, croit-on, rapidement percé : elle avait des jambes, sur lesquelles elle courait allègrement, elle n’en a plus. Amputée sous les genoux, elle se trouve d’ailleurs, dans les premières pages, à l’hôpital. Pour savoir ce qui lui est arrivé, on a le choix. Ou bien on se laisse glisser paresseusement jusqu’au moment de la révélation, au dernier mot du livre. Ou bien on joue le jeu d’un lecteur de romans policiers comme Rivera, le collègue de Deepack qui le relève du soir au matin : « dénouer l’enquête avant le flic ». Il y a bien un flic dans cette histoire, mais sur une voie annexe au récit principal et il mène une enquête à laquelle lui-même ne croit pas plus que nous. Quant à la solution, elle est venue à l’esprit bien avant la fin, comme une évidence – ou comme la sortie trop visible d’un labyrinthe que son concepteur pensait avoir rendu complexe.
Deepack a un neveu, Sanji, venu de Mumbai pour financer le développement d’une plate-forme sociale plus apte que Facebook à nouer des liens entre des personnes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer. Suite à des coïncidences et des péripéties que vous découvrirez au fur et à mesure, Sanji et Chloé se rapprochent – en l’absence de toute plate-forme sociale, et alors qu’ils n’étaient pas non plus faits pour se rencontrer. Ainsi va le destin des personnages dans un roman d’été digne de ce nom, conçu pour mettre du baume au cœur des lectrices et lecteurs désemparés par le monde qui les entoure.
L’ambition littéraire de Marc Lévy est minimale, en particulier si on compare Une fille comme elle à un des plus célèbres romans situés dans les appartements d’un immeuble : La vie mode d’emploi, de Georges Perec. Il y a, dans les deux livres, une sorte de vue en coupe dans laquelle nous voyons à quoi s’occupent des personnages très différents les uns des autres mais que rapproche la géographie des lieux. Ensuite, il appartient à l’auteur de les mettre en relation, de les faire coexister, de leur donner une épaisseur digne de remplir la fameuse vue en coupe. C’est l’exercice virtuose auquel se livre, selon des combinaisons subtiles, Georges Perec. C’est celui auquel ne se hasarde pas Marc Lévy dont l’axe romanesque est la ligne droite d’une cage d’ascenseur. On ne lui reprochera pas d’imposer à ses fans un travail de déchiffrement auquel ils ne s’adonneraient peut-être pas volontiers.
Sur une échelle (subjective) des valeurs dont on aurait enlevé Georges Perec, hors catégorie, pour ne garder que les autres romans de Marc Levy, considérons que celui-ci a fait un peu mieux que la fois précédente (La dernière des Stanfield). Tout est relatif.

lundi 22 avril 2019

David Grann plonge dans une vieille affaire

Une tribu indienne, les Osages, posée sur une immense fortune dont une part leur revient chaque trimestre : au début des années 1920, ils deviennent, grâce au pétrole sous leurs pieds, le peuple le plus riche par individu au monde. De quoi susciter quelques convoitises et peut-être provoquer deux meurtres presque simultanés – pour commencer. Y a-t-il un rapport entre ces faits ? David Grann mène l’enquête pour y répondre dans La note américaine, un formidable document qui nous fait entrer dans une longue affaire policière autant que dans le milieu particulier où elle se déroule.
Les personnages ne restent pas anonymes : ils sont des êtres possédant tous les attributs de personnes que nous pourrions côtoyer dans la vraie vie. C’est la force de l’écrivain : les protagonistes du récit sont incarnés, au meilleur sens du mot. Les Osages, dans leurs coutumes comme dans leur situation de nouveaux riches, sont perçus comme une communauté qui conserve les traditions même quand leur nécessité n’est plus absolue.
Le « progrès » menace cependant, l’acculturation commence avec l’arrivée de colons blancs et leur volonté de tracer des frontières, d’organiser des petites villes. De quoi remettre en question un mode de vie constitué au fil du temps. Et bouleverser l’équilibre d’un peuple.
David Grann alterne les phases collectives et les moments plus individuels. Entre un essai ethnologique et la résolution d’une énigme criminelle, l’ouvrage s’équilibre et dépasse de très loin le fait divers.
Toujours est-il que, huit mois après la découverte des deux Osages tués par balles, deux autres meurent d’une intoxication suspecte. Puis plusieurs encore : une douzaine sont ainsi comptés en deux mois. Tout cela est de plus en plus étrange, et l’assassinat, à Washington, d’un magnat du pétrole venu informer les autorités fédérales ne laisse guère de doutes sur ce qui est en train de se passer. Le Washington Post titre : « Complot présumé pour assassiner de riches Indiens ».
Pendant ce temps, le business continue, les pétroliers exploitent… et les morts se succèdent. Cela devient une affaire d’Etat et la « série de meurtres la plus ignoble commise dans ce pays », selon les mots d’une lettre adressée à un sénateur. Les enquêteurs se succèdent. Passe l’ombre du jeune Edgar J. Hoover, qui dirige déjà l’ancêtre du FBI, le Bureau of Investigation. Il ne se contentera pas du statut d’ombre, car il en est à poser les fondations de sa longue carrière. Il met White, un détective, sous pression, lui demande de rassembler assez de preuves pour faire tomber le principal suspect, Hale – et quelques complices. Les motivations finissent par apparaître : éliminer des Osages pour prendre leurs terres et les plantureux revenus qui y sont liés. Le verdict d’un tribunal est beaucoup moins évident : un jury de douze hommes blancs condamnera-t-il un autre homme blanc qui a tué des Indiens ? L’impasse semble assurée.
David Grann écrit : « L’Histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clé du mystère depuis le début. » De 1921 à 1926, pendant le règne de la terreur, au moins vingt-quatre meurtres ont été commis, et probablement davantage. David Grann a rouvert le dossier avec une volonté peu commune et nous en fournit les éléments sous forme d’un livre passionnant de bout en bout.

samedi 20 avril 2019

Le dictateur nu d’Ahmadou Kourouma

Un seul roman avait suffi pour placer l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, en 1976, au premier rang des écrivains africains de langue française. Les soleils des indépendances fournissaient en effet, de l’intérieur, et avec un talent d’emblée éclatant, un regard critique sur la situation des pays d’Afrique noire après la décolonisation. Il avait attendu quatorze ans ensuite avant de revenir en arrière dans un deuxième roman, Monnè, outrages et défis, où l’époque coloniale était cette fois mise en lumière, avec les excès du colonisateur mais aussi les compromissions du colonisé. En attendant le vote des bêtes sauvages se situe dans le droit fil de ces livres : il consiste en un long dithyrambe, poursuivi en six veillées au cours desquelles se trace devant nos yeux étonnés le portrait du président Koyoga qui règne sur un pays appelé ici la République du Golfe et qui ressemble beaucoup au Togo – mais ce pourrait, sans doute, être n’importe où ailleurs.
Dithyrambe ? Certes, tous les éléments sont réunis pour le composer. La gloire d’un chef d’Etat vaut bien que s’y appliquent les meilleurs griots du cru, et en particulier ce Bingo, qui sera le « sora » dans ces circonstances : « Je louange, chante et joue de la cora. Un sora est un chantre, un aède qui dit les exploits des chasseurs et encense les héros chasseurs. » Et il n’est, au pays, de plus grand chasseur que Koyaga. Mais Bingo n’est pas seul, il est accompagné par Tiécoura qui joue de la flûte et qui, surtout, est son répondeur. Sa parole est souvent moins plaisante, comme en témoigne sa première intervention :
« Président, général et dictateur Koyaga, nous chanterons et danserons votre donsomana en cinq veillées. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. La vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats… »
Cinq veillées sont annoncées, six auront lieu, selon une conception du temps très approximative, six épisodes d’une épopée légendaire dans laquelle se cache la vérité. Les vérités, convient-il de dire, tant chaque fait présente des faces contradictoires. De nombreux événements mériteront, par exemple, deux lectures : l’une attachée à expliquer les choses en fonction des croyances dans le pouvoir des forces surnaturelles, des esprits et de la magie ; l’autre leur donnant une structure plus conforme au fonctionnement d’un cerveau européen. C’est évidemment une explication enfantine de Blanc qui a besoin de rationalité pour comprendre.
Le mythe fait feu de tout bois, et le personnage de Koyaga se construit, hors normes, digne de marquer les esprits et de régner sur son peuple, même au prix d’une cruauté que justifie un destin élevé auquel il n’aura cessé de faire face avec courage. Apprenti dictateur, il bénéficie des conseils de ses aînés qui tiennent à lui faire part de leur expérience passée et lui confient, comme un héritage, les secrets du pouvoir. Ils se transmettent dans des scènes délirantes, par des personnages en qui l’on reconnaît ou croit reconnaître des figures historiques, de Bokassa à Mobutu, soucieux, par exemple, de prévenir Koyaga contre les méchantes bêtes qui menacent un chef d’Etat et président d’un parti unique dans l’Afrique indépendante de la guerre froide. C’est la fâcheuse inclination en début de carrière à séparer la caisse de l’Etat de sa caisse personnelle, ou encore d’instituer une distinction entre vérité et mensonge, etc.
Ahmadou Kourouma se livre ainsi à une joyeuse, burlesque dénonciation de tous les travers du pouvoir tel qu’il est trop souvent exercé dans les pays africains. Puisant dans un fonds commun nourri autant de la réalité historique que de récits appartenant à l’imaginaire collectif, il respecte rigoureusement les formes de ses veillées, allant jusqu’à les ouvrir et les fermer par des proverbes qui donnent le ton de chaque soirée, et en même temps transgressent avec une sorte de furie le respect dû au chef. La voix du conteur principal donne des couleurs éblouissantes à l’histoire d’un homme hissé sur un pavois glorieux, tel un dieu. Mais hissez-le assez haut, on verra qu’il n’a pas de pantalon…

vendredi 19 avril 2019

Katherine Pancol ne lâche pas les Cortès

Depuis 2006 et Les yeux jaunes des crocodiles, Katherine Pancol a trouvé avec la famille Cortès et son entourage un filon qui semble inépuisable. A ses yeux, du moins : après une trilogie aux titres animaliers – La valse lente des tortues et Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi avaient suivi, en quatre ans –, il y a eu, publiés en rafale, les trois tomes de Muchachas après lesquels on pouvait raisonnablement penser qu’elle passerait à autre chose. Mais non : Troisbaisers, paru en 2017 et maintenant au format de poche, prolonge le plaisir. Ou l’ennui, c’est selon. Si les débuts avaient quelque chose de sympathique, les prolongations durent vraiment longtemps.
Comme dans les grandes tragédies shakespeariennes, il y a de l’amour, de la haine, de l’ambition et des déceptions. Les mêmes ingrédients, au fond, que dans les télénovelas latino-américaines. On n’est pas forcé de ranger à l’un ou l’autre extrême toutes celles et tous ceux qui utilisent de pareils produits de base dans leur recette. Il n’empêche : Katherine Pancol penche davantage du côté du Brésil ou du Mexique que de Stratford-upon-Avon.
Avouons-le : nous nous sommes un peu égaré dans les premières centaines de pages. La faute, probablement à la non lecture des deux derniers tomes de Muchachas. Où est le fil ? Pas grave, se dit-on, puisqu’il reste quelques autres centaines de pages pour le retrouver. Et puis, ce ne sont pas les fils élégants de la haute couture d’Hortense Cortès qui prépare sa première collection – forcément un immense succès. Ce sont plutôt les grosses ficelles que manipule, sans en avoir les moyens, Adrian Kosulino, le compagnon de Stella Valenti – un nom de famille qui devrait baptiser le lycée, puisque Ray Valenti, considéré comme son père, fut un héros aux yeux de tous. Sauf des siens, qui savent quelle crapule il était.
Tom, le fils d’Adrian et Stella, est amoureux de Dakota, qui a aussi croisé le chemin de Ray Valenti. Tout cela s’emboîte si bien que les événements en deviennent prévisibles. A la fin, les salauds sont morts, les gentils sont heureux. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

jeudi 18 avril 2019

Pascal Quignard, la musique et l’amour

Est-un roman, un récit, une pièce de théâtre, un poème, Dans ce jardin qu’on aimait ? Pascal Quignard a l’habitude d’enjamber les étiquettes et, comme tant de ses livres, celui-ci ne porte aucune mention de genre. Pour le confort des points de repère, et parce qu’il s’agit de la forme la plus libre, disons qu’il s’agit d’un roman. Mais ne le proclamons pas trop haut, chaque lecteur ayant le droit d’avoir son avis sur la question. Question secondaire, d’ailleurs, bien que l’écrivain dise un mot de la forme, « non pas d’un essai ni d’un roman mais d’une suite de scènes amples, tristes, lentes à se mouvoir, polies, tranquilles, cérémonieuses, très proches des spectacles de nô du monde japonais d’autrefois. »
On se souvient d’un ouvrage dans lequel Pascal Quignard, hanté par la musique, avait inventé sa version de la vie d’un musicien du XVIIe siècle. Monsieur de Sainte-Colombe lui avait inspiré Tous les matins du monde et Alain Corneau avait, par le cinéma, élargi le public du compositeur. Davantage encore, ceci dit, celui de l’autre protagoniste du roman, Marin Marais, dont l’œuvre connut, au début des années nonante, une vogue inédite.
Peut-être Simeon Pease Cheney ne bénéficiera-t-il pas du même bonheur posthume. On ne s’en inquiétera pas outre mesure. Son travail, de 1860 à 1880, consista à noter tous les chants d’oiseau entendus dans son jardin. Olivier Messiaen n’était pas encore passé par là, le révérend Cheney, qui vivait dans un presbytère près de New York, était en avance sur son époque. Et ses transcriptions, Wood notes wild, bien qu’envoyées à différents éditeurs, se heurtèrent à des refus. Son travail ne fut publié qu’en 1892, deux ans après sa mort.
La musique occupe donc une place essentielle dans le texte. Mais aussi la lumière et les déplacements des personnages, car Dans ce jardin qu’on aimait est organisé pour être porté à la scène. On l’imagine, cette scène, belle et sobre à la fois, éclairée de l’intérieur par la passion qui anime les protagonistes.
Outre un narrateur qui pourrait avoir la voix de Pascal Quignard, portée par un souffle qui déborde les mots, ils sont trois intervenants. Simeon lui-même, bien sûr, qui dit la passion amoureuse pour sa femme morte en couches, et qu’il n’a jamais cessé de chérir, voyant dans sa fille Rosemund, désormais plus âgée que ne le fut jamais Eva Rosalba Vance Cheney, la cause de son veuvage. Simeon ne s’exonère pas de toute culpabilité : il a sciemment choisi, au moment de l’accouchement, de laisser la vie à la fille plutôt qu’à la mère. Et il le regrette amèrement, chassant sa fille du presbytère parce qu’il ne supporte plus de la voir, tant elle lui rappelle douloureusement l’épouse.
Le chant est magnifique, à la hauteur de ce que cherchait l’auteur quand, plus haut, il définissait son livre. « Mais ce n’est pas parce que nous vivons encore que nous sommes heureux », écrit-il avec la voix de Simeon, déchiré à jamais et en partie aveuglé par l’amour. Car les paroles d’Eva, murmurées de l’au-delà, ne sont pas celles qu’il attendait. C’est d’une beauté poignante.

lundi 8 avril 2019

La mort de Pierre d'Ovidio

Une rencontre de hasard, dans le pays où je vis et où Pierre d’Ovidio venait chercher la matière de deux livres, s’est faite après que j’avais déjà lu deux de ses romans : Pierre d’Ovidio, être chaleureux qui aimait les gens et le livre d’artiste, est dès lors devenu un proche-lointain. Jamais revu mais jamais non plus sans nouvelles. Il m’avait demandé si je pouvais l’aider à vérifier une phrase ou deux, en malgache, dans Le choix des désordres. Il m’avait donné un rôle secondaire dans le récit de voyage ramené de Madagascar, Nationale 7.
ActuaLitté a annoncé sa mort, il y a presque une semaine déjà. Je ne trouvais pas le courage de saluer Pierre d’Ovidio. Voici donc enfin les traces de quelques lectures.

Demain c’est dimanche (2001)
Accéder au repos dominical n’est pas toujours une sinécure, à en croire Demain c’est dimanche de Pierre d’Ovidio. Jean Mascarpone, correspondant d’un journal de province, y cultive la tristesse du départ de Giulia pour des cieux moins pluvieux, et traîne ses bottes dans la boue des sentiers pour retrouver le corps d’une disparue. Un cadavre peut en cacher un autre et un suicide relancer sur la piste d’une ancienne affaire crapuleuse. De la même manière qu’un cœur solitaire peut trouver du réconfort auprès de deux corps chaleureux. Même si la vie n’est pas rose aux hommes, dans le pays où est né Descartes, il est possible d’en prendre le meilleur dans ce roman savoureux. On gagne à partager les bonheurs simples offerts par d’Ovidio. Avec une énigme policière qui transforme ce tableau champêtre en roman.

Pertes et profits (2002)
Mascarpone, ce n’est pas seulement le nom d’un fromage, c’est aussi celui d’un « localier », autrement dit un journaliste de base, dans le pays pluvieux de Descartes. On l’avait rencontré dans Demain c’est dimanche, le précédent roman de Pierre d’Ovidio. On le retrouve avec un identique mal de vivre, une sorte de fatigue généralisée qui doit beaucoup à l’absence de Giulia, partie sous des cieux plus cléments.
La boue, la pluie, elle n’aimait pas ça. On le savait déjà. Mais, comme Mascarpone y pense tout le temps, il ne peut pas s’empêcher de nous le redire sans cesse. L’ambiance est morose, au bord d’une déprime sournoise qui ne lâche pas le journaliste. Il aurait voulu être romancier, au lieu de quoi il aligne les platitudes sur des faits divers ou des fêtes de patronage.
Pour exciter le lecteur bien plus que le personnage principal, il y a quand même de vraies infos. Un meurtre, des ossements humains retrouvés sur un lieu de passage, pendant la Seconde Guerre mondiale, entre la zone libre et l’occupée. Le lien n’est pas évident, il faut gratter longtemps pour comprendre ce qui se cache sous la poussière du temps. Et encore. Ne vaudrait-il pas mieux laisser retomber cette poussière sur le passé ? A qui profiterait l’élucidation de l’énigme ?
Le désenchantement de Mascarpone devant la vie contamine l’intrigue. Au fond de tout cela, il y a un « À quoi bon ? »
Pertes et profits est pétri, néanmoins, d’une profonde connaissance de l’homme, et cela n’a rien de paradoxal. Puisqu’il faut bien, de toute manière, s’éveiller demain matin, avec même, qui sait ?, un petit bonheur à la clé.

Les enfants de Van Gogh (2007)
Une communauté de jeunes artistes passionnés. Une belle utopie, dans les années soixante-dix, après la gauche radicale, après Pompidou. Ensuite, quelques claques dans la figure pour les garçons quand ils découvrent les filles plus libres qu’eux. Quand ils doivent reconnaître que leurs créations n’intéressent personne. Quand l’enthousiasme et l’amitié s’effilochent. Pierre D’Ovidio recoud les morceaux avec beaucoup de conviction. Et fait revivre, pour quelques personnages, une époque révolue.

L’ingratitude des fils (2011)
Après la guerre, le chaos. Pierre D’Ovidio lance un nouveau « grand détective » dans la France de 1945. Cherchant à identifier un cadavre trouvé dans la neige par des enfants, Maurice, jeune inspecteur, possède peu d’éléments. Mais Ginette, qu’il vient de rencontrer et qu’il aime déjà, lui apporte une aide précieuse. Et le souvenir de la rafle du Vél’ d’Hiv’, au cours de laquelle Maurice a sauvé ceux qu’il a pu, traverse une enquête liée au passé proche. Le décor est splendide.

Le choix des désordres (2012)
Deuxième enquête de Maurice Clavault, découvert dans L’ingratitude des fils. Son chef ne l’aime toujours pas, au contraire de Ginette, malgré un début de carrière sur scène qui pourrait lui donner d’autres désirs. Et voici Maurice en mission à Madagascar où un Français a disparu, où la révolte gronde début 1947. Son nouveau chef ne vaut pas mieux que le précédent, car l’esprit colonial est aussi étriqué que le sens de la hiérarchie. Du moins, on se balade, au risque du palu.

Le paradis pour demeure (2013)
Bertrand a eu sa période Je vous trouve très beau, pendant laquelle il espérait que des jeunes femmes recrutées sur annonces dans les pays de l’Est l’aideraient à la ferme, et plus si affinités. Cela s’est mal terminé et le paysan passe à L’amour est dans le pré en recueillant une jeune clocharde à Paris. Marianne est une bombe à retardement. Toujours à la limite de l’explosion, elle ne tarde pas à secouer le village. Les pieds dans la boue et la tête dans un livre de Françoise Giroud comme la mère de Bertrand, Pierre D’Ovidio démonte la paix artificielle d’un coin réputé tranquille et s’interdit de recoller les morceaux.

La tête de l’Anglaise (2016)
Joël est le monstre désigné par la presse et le peuple : c’est lui qui a tué et dépecé l’Anglaise retraitée, dans une campagne dont son père lui a appris la dureté. Et comment la combattre par plus de dureté encore. La deuxième partie, dans la tête du présumé coupable, nous fait suivre la pensée sinueuse d’une défense dont la logique nous échappe parfois. Mais qui, sur l’instant, semble irréfutable à Joël, avant qu’il change d’avis.

jeudi 4 avril 2019

Avril à la Bibliothèque malgache : Rwanda, 1995



Pierre Maury. Rwanda, 1995


Cet ouvrage date de plus de vingt ans. Mais, basé sur des séjours effectués dans les derniers mois de 1995, il était épuisé. Au vingt-cinquième anniversaire du génocide rwandais, il n’a pas semblé inutile de le rééditer.

Ce petit livre ne prétend pas offrir LA vérité sur le Rwanda d’aujourd’hui. La réalité est complexe, elle ne se dévoile souvent qu’en étant envisagée de points de vues différents, voire contradictoires. Prétendre l’appréhender supposerait une longue enquête, bien plus longue en tout cas que ne l’a permis un séjour d’un mois, en deux parties, en octobre et en décembre 1995.
Pourquoi, alors, ajouter encore à la masse des publications qui, depuis la fin de la guerre en juillet 1994, se sont succédé dans les librairies, sans parler des milliers d’articles publiés dans la presse ? Pour dire autre chose, ou au moins essayer de dire autre chose, pour proposer, du Rwanda dans sa deuxième année de renaissance après un génocide inqualifiable, qui dépasse dans l’horreur les capacités d’une imagination humaine normalement constituée, une image qui ne s’arrête pas aux événements de 1994, sans pour autant les oublier.
Au point de départ, un hasard qui devient une chance : arrivé au Rwanda sans but précis, sans article à écrire, avec pour seule motivation de rencontrer des gens qui vivent là – pas des Européens, des Rwandais –, je n’ai vécu à aucun moment l’existence « normale » du journaliste en reportage. Celui-ci a rarement le temps de se mêler à la population locale sans objectif immédiat, sans rentabiliser très vite son séjour par des articles. Alors, il pare au plus pressé, vit à l’hôtel et fait de rapides incursions dans les endroits qu’on veut bien lui montrer. Parfois il interviewe des personnalités officielles. S’il est assez lucide pour décoder les discours qu’on lui assène à longueur de journée, tout cela lui donne, souvent, une idée assez précise des grandes orientations qui sont celles d’un pays. Mais il est loin de rendre compte de ce qu’est la vie quotidienne de ce pays. Et pour cause : il ne la partage pas.
Mon expérience, par la force des choses, a été très différente. Accueilli dans une famille, puis dans une autre, puis dans une troisième encore, j’ai partagé la vie quotidienne de Rwandais appartenant à des classes sociales diverses, mais qui avaient pour point commun de n’être pas directement liés à la vie politique du pays. C’étaient des citoyens comme les autres, ou presque. Presque : le hasard a voulu que je rencontre surtout des Tutsis – pas tout à fait le hasard, les circonstances historiques ont fait d’eux la plus grande partie des exilés avant 1994 et m’ont fourni, au départ de la Belgique, les premiers contacts, prolongés sur place. Ce n’est évidemment pas indifférent…
Néanmoins, il m’a paru utile de rapporter les choses vues dans ce contexte limité. L’écart est grand, en effet, avec les reportages habituellement effectués dans la région. Une fois encore, c’est peut-être en partant sans idée de reportage qu’on est capable de rendre compte au plus près de la vie d’une population.
Il ne s’agit pas non plus, du point de vue d’un spécialiste de l’Afrique noire. Je suis arrivé là doté d’une certaine naïveté, sans rien connaître des habitudes locales, ou pas grand-chose : ce qu’on m’en avait dit en Belgique, et qui avait quand même tempéré un peu ma naïveté d’Européen, de Blanc débarquant dans un monde totalement étranger.
Ces notes paraîtront, pour quelques-unes en tout cas, trop évidentes aux yeux de ceux qui ont déjà voyagé là-bas et pour lesquels le contraste dans les modes de vie entre l’Europe et l’Afrique noire n’est plus depuis longtemps un sujet d’étonnement. Il n’empêche que, je l’ai constaté autour de moi, ce continent reste encore si méconnu que même les évidences sont parfois bonnes à dire.
Ouvrir les yeux et les oreilles. Je n’aurai rien fait d’autre, transcrivant les images et les propos avec une honnêteté aussi scrupuleuse que possible, sans rien cacher ni des contradictions visibles ni des sentiments contradictoires qu’elles font naître. Sauf pour les quelques personnages officiels, présents malgré tout dans certaines rencontres et qui m’ont apporté des informations précises, je n’ai pas gardé les noms de celles et ceux qui furent mes guides et mes médiateurs. Dans un pays dont l’équilibre reste très fragile, on ne sait ce que sera demain, et il aurait pu être dangereux, pour certains, d’être reconnus un jour ou l’autre. Ceux-là ont cependant toute ma reconnaissance, et bien davantage.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-082-4

Presse

C’est par tout ce qu’il ne dit pas que ce petit livre représente un témoignage exceptionnel : il ne parle pas de politique, ne livre aucune « clé » idéologique, n’évoque jamais nommément le génocide. Simplement, il parle de la vie, qui a triomphé sur la trame de la mort, et l’auteur conclut, à l’instar de bien des Rwandais : après cela, je ne serai plus jamais pareil.
Colette Braeckman (Le Soir, 21 septembre 1996).

Les stigmates de la guerre et les travaux de reconstruction, les petits commerces de rue, les lieux de sorties nocturnes, l’orga­nisation familiale, les préparatifs d’un repas, d’un mariage… : c’est la vie au fil des jours qui surgit sous sa plume, non sous la forme d’une chronique, d’un récit de voyage pro­prement dit, mais dans la succession de brefs chapitres où les observations sont rapportées par thèmes. Ce petit livre (il fait moins de cent pages) se révèle attachant, précieux, par la modestie même de son propos et par la réserve de son écriture.
Carmelo Virone (Le Carnet et les Instants, 15 novembre 1996 – 15 janvier 1997).

mercredi 3 avril 2019

Avril à la Bibliothèque malgache : Bernanos



Georges Bernanos. Scandale de la vérité



Dominique Fernandez, dans Ramon (Grasset & Fasquelle, 2008), l’ouvrage qu’il consacre à son père, cite la phrase avec laquelle Bernanos dédicace, le 26 mars 1936, Journal d’un curé de campagne au critique littéraire : « Mon cher ami, ce curé si peu cartésien vous paraîtra peut-être d’abord un peu bête, mais je suis sûr que vous finirez par l’aimer, car votre cœur est avec ceux de l’avant, votre cœur est avec ceux qui se font tuer. » Trois ans et demi plus tard, Ramon Fernandez consacre dans Marianne un long article à Scandale de la vérité et Nous autres Français. Stupeur du fils en lisant ce qu’il considère comme une tentative de réconciliation entre deux hommes que les circonstances et les positions divergentes ont séparés : « Je trouve extrêmement curieux que mon père, peu de temps avant qu’il ne se décide à la trahir, cette mission, ait hissé sur le pavois les deux écrivains qui étaient le mieux faits pour le retenir sur la voie de l’honneur. On dirait l’appel au secours d’un homme qui craint de se noyer. »
Cet article paradoxal, le voici « en guise de présentation » de Scandale de la vérité. Ses lecteurs d’alors formaient, rappelle Dominique Fernandez, un « public de gauche ». En mai, Ramon Fernandez avait présenté tout autrement Scandale de la vérité aux lecteurs de La Liberté, « public d’extrême-droite ». Le grand écart suscite, chez le fils, une série de questions. Du moins l’auteur des lignes qui suivent n’était-il pas, cette fois, dans une posture de mépris adoptée ailleurs.

Si quelqu’un doit souffrir en ce moment d’être éloigné de France et comme en exil, c’est assurément M. Georges Bernanos, qui partait voici quelques mois pour l’Amérique du Sud, avec un peu de la sombre amertume de Platon quittant Athènes. Que les temps sont changés ! Munich avait irrité M. Georges Bernanos. Il entretenait avec son pays une de ces querelles que l’amour inspire et que l’humeur complique. M. Georges Bernanos est naturellement polémiste, et beaucoup de ses contemporains, comme on dit, l’ont senti passer… Les deux livres que j’ai sur ma table, Scandale de la vérité et Nous autres Français, sont des manières de premiers testaments, comme dirait M. Julien Benda, où l’auteur s’est appliqué à définir l’âme de son pays et son destin. Écrits entre les deux guerres, la blanche et la rouge, ils sont pour nous d’un particulier intérêt.
Mais situons d’abord M. Georges Bernanos dans nos perspectives littéraires. Il n’a pas été d’abord facile à définir. Sous le soleil de Satan le faisait apparaître comme un romancier du surnaturel, spécialité assez rare en France et qui n’a pas de province littéraire bien établie. L’imposture et La joie semblaient préciser M. Georges Bernanos comme le romancier du prêtre, autre spécialité extrêmement difficile et chez nous peu commune. Mais bientôt, les dons de polémiste de M. Georges Bernanos éclataient dans la Grande peur des bien-pensants, mettant alors sa pensée, sa tradition intellectuelle en pleine lumière.
[…]
Ramon Fernandez.
Marianne, 4 octobre 1939.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-080-0

mardi 2 avril 2019

Michel Le Bris, King Kong et le mystère du monde

Michel Le Bris embrasse large dans Kong, qui est reparu au format de poche. 1135 pages qui nous en font voir de toutes les couleurs. Visite guidée avec l'auteur...

Qu’est-ce qui a vous conduit vers « King Kong » ?
Une série de hasards qui n’en sont pas. Les liens entre Jack London et Martin Johnson, le personnage de La beauté du monde, qui fait un film, Congorilla, sorti en 1932. Et King Kong, qui sort en 1933, m’avait enthousiasmé quand je l’avais vu dans les années soixante. J’ai été pris dans l’engrenage parce que, en tirant les fils, c’est toute l’histoire du siècle qui se dévide. Tant de thèmes affleuraient que j’ai su que ça allait être une longue entreprise.
La bibliographie est énorme. Le travail de documentation aussi ?
Oui, j’adore ça. Pour imaginer des scènes, j’ai besoin de les voir. Et, pour les voir, il n’y a pas d’autre choix que de se documenter. Mais le plus gros du travail était littéraire, la construction du roman en séquences avec des scènes suffisamment fortes et, entre elles, en creux, ce qui arrivera dans la séquence suivante. C’est de la marqueterie, avec un souffle qui doit emporter le lecteur et une exigence.
Le roman est charnu et même couillu, puisque Kong est comparé à un phallus, bien qu’il n’en ait pas…
Il faut se méfier des interprétations psychanalytiques. Ce que j’ai voulu faire, dans l’écriture romanesque, c’est recréer le mouvement de la naissance d’un mythe et le faire venir en face du lecteur. Mais je ne crois pas aux explications. Il y a, au cœur du monde, une puissance destructrice-créatrice, à l’œuvre dans Au cœur des ténèbres, de Conrad, dans The Call of the Wild, de London. Dans mon enfance, j’écoutais les énormes tempêtes qui hurlaient la nuit à quelques mètres de la maison et j’étais fasciné.
Quelques phénomènes naturels impressionnants sont d’ailleurs convoqués dans le roman : un ouragan, un tremblement de terre qui ressemble à un coup publicitaire, puisqu’il coïncide avec la sortie du film…
Le monde peut être romanesque aussi. L’ouragan qui détruit Miami est précurseur de ce qui va déclencher une spéculation immobilière frénétique, annonce la crise de 1929, ce qui se passera à la Bourse de New York, un autre cataclysme, et la panique qui s’empare des spéculateurs.
Un des personnages dit, à propos de la crise : « Quand ça dure des années, c’est plus une crise, c’est qu’on change de monde. » Et il ajoute la question qu’on vous pose : « Non ? »
Ils ont eu cette impression. Ils reviennent des tranchées et ils n’ont pas vécu les années folles. Ils ont été secoués par la guerre, ont été traités en héros pendant quelques jours et puis on n’en  parle plus. Si on refuse de voir ce que la guerre a révélé, ces monstres-là reviendront fatalement.
Est-ce que, comme le roman le laisse entendre à un moment, Hitler, versant sombre du monde, aurait son opposé lumineux en Kong ?
Non, Kong n’est pas le versant lumineux. Le film, oui, pas le personnage. Le grand singe est, il me semble, une puissance destructrice-créatrice du monde. Il relève à la fois du conte de fées et du film d’horreur.
Vous suivez, outre la révolution culturelle du cinéma, la révolution industrielle de l’aviation. Parce que les réalisateurs du film sont dans les deux à la fois ?
En effet, et c’est assez stupéfiant, quand on y pense. Ce sont les figures de la modernité à ce moment-là, qui est un moment de basculement du monde. En même temps, ce qui m’intéressait, c’est l’effort qu’ils font pour rendre compte de ce que l’homme est plus grand que lui-même. En cherchant à le faire par le documentaire, ils comprennent qu’ils sont dans une impasse et que c’est à la fiction, à l’imaginaire, de dire l’inconnu du monde. Un explorateur vit toujours une grande déception puisque l’inconnu qu’il traque, une fois qu’il le trouve, devient connu. Sauf dans King Kong, où surgit l’inconnu irréductible, absolu. Il résume le monde dans son mystère. Je trouvais que c’était une grande idée. Ce que j’ai voulu faire aussi dans ce livre, c’est un voyage à travers les différentes formes des tentatives de dire le monde. C’est un roman pour comprendre ce qui est en jeu dans la création romanesque. Le fictif n’est pas le vrai, mais il n’est pas non plus le faux.