lundi 19 septembre 2016

Prix littéraires, on ralentit, on compte

Je profite de l'absence, cette semaine dans mon agenda, de toute sélection annoncée en vue des prix littéraires d'automne, pour faire l'état des lieux après les tirs en rafale des derniers jours.
Recouper les choix des uns et des autres, décider arbitrairement de l'importance relative des choses, tirer des conclusions hâtives des présences multiples de certains ouvrages privilégiés par les jurés des différentes palmes...
En croisant les premières sélections des prix Femina, Médicis, Goncourt, Renaudot, Décembre, Flore, Wepler/Fondation La Poste, je constate...

4 sélections
  • Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard) Médicis, Goncourt, Wepler, Femina
  • Catherine Cusset. l'autre qu'on adorait (Gallimard) Goncourt, Renaudot, Décembre, Femina
  • Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal (Gallimard) Médicis, Goncourt, Wepler, Femina
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil) Goncourt, Médicis, Renaudot essai, Décembre
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit) Médicis, Goncourt, Décembre, Femina
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard) Goncourt, Renaudot, Flore, Femina

3 sélections
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset) Médicis, Goncourt, Femina
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel) Goncourt, Renaudot, Femina
  • Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock) Goncourt, Décembre, Femina

2 sélections
  • Sophie Avon. Le vent se lève (Mercure de France) Femina, Renaudot
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Le dernier des nôtres (Grasset) Renaudot, Flore
  • Benoît Duteurtre. Livre pour adultes (Gallimard) Renaudot, Décembre
  • Nicolas Idier. Nouvelle jeunesse (Gallimard) Médicis, Décembre
  • Régis Jauffret. Cannibales (Seuil) Goncourt, Renaudot
  • Marcus Malte, Le garçon (Zulma) Femina, Wepler
  • Céline Minard, Le grand jeu (Rivages) Femina, Médicis
  • Yasmina Reza. Babylone (Flammarion) Goncourt, Renaudot
  • Florence Seyvos, La sainte famille (L'Olivier) Femina, Médicis
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel) Décembre, Flore
  • Philippe Vasset, La légende (Fayard) Flore, Wepler

Si vous n'en avez pas suffisamment avec le sommet de la pyramide, je vous propose d'aller faire un tour dans ses fondations, c'est-à-dire dans l'ensemble des sélections. Il y manque celle du Prix du Style. Ce n'est pas un oubli, et je vous explique ici pourquoi il me semble avoir été disqualifié par l'arrivée de nouveaux jurés. Nous ne nous sommes pas concertés, mais Claro, dans son blog, a aussi consacré une note à L'insoutenable légèreté du style où il dit, mieux que moi, à peu près la même chose.

vendredi 16 septembre 2016

Dites 32 pour le Femina

Comme je vous l'annonçais tout à l'heure, le jury du Prix Femina a donné aujourd'hui sa première sélection en vue de la proclamation du 25 octobre. On y a retenu 18 romans français et 14 étrangers, en voici la liste complète.

Romans français
  • Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard)
  • Sophie Avon. Le vent se lève (Mercure de France)
  • Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal (Gallimard)
  • Catherine Cusset. l'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Chloé Delaume, Les sorcières de la République (Seuil)
  • Négar Djavadi, Désorientale (Liana Levi)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Hélène Gestern, L'odeur de la forêt (Arléa)
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel)
  • Serge Joncour, Repose-toi sur moi (Flammarion)
  • Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock)
  • Marcus Malte, Le garçon (Zulma)
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  • Céline Minard, Le grand jeu (Rivages)
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Florence Seyvos, La sainte famille (L'Olivier)
  • Thierry Vila, Le cri (Grasset)
  • Eric Vuillard, 14 juillet (Actes Sud)

Romans étrangers
  • Rabih Alameddine, Des vies de papier (Les Escales)
  • Nicklolas Butlet, Des hommes de peu de foi (Autrement)
  • Emma Cline, The Girls (Quai Voltaire)
  • Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel (Albin Michel)
  • Petina Gappah, Le livre de Memory (JC Lattès)
  • Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs (Belfond)
  • Edna O'Brien, Les petites chaises rouges (Sabine Wespieser)
  • Aki Ollikainen, La faim blanche (H&O)
  • Valerio Romao, Autisme (Chandeigne)
  • Ersi Sotiropoulos, Ce qui reste de la nuit (Stock)
  • Sara Stridsberg, Beckomberga, ode à ma famille (Gallimard)
  • Alain Claude Sulzer, Post-scriptum (Jacqueline Chambon)
  • Gonçalo M. Tavares, Matteo a perdu son emploi (Vivina Hamy)
  • Colm Toibin, Nora Webster (Robert Laffont)

Beaucoup de ces romans, en particulier français, sont aussi sélectionnés par d'autres jurys. Mais celui du Femina tirera le premier et est donc totalement libre de ses choix. On en reparlera.

Le prix unique du livre ne passera pas par les prix

Si vous suivez ce blog ou l'actualité littéraire en d'autres lieux - il y en a qui sont très bien aussi -, vous savez que les semaines présentes et à venir concentrent l'attention sur les prix littéraires en préparation à travers des premiers choix qui se rétréciront au moment des deuxièmes et troisièmes sélections. La plupart des jurys, mais pas tous, ont adopté ce fonctionnement. Et, comme les autres scrutateurs de la vie du livre, je suis les événements - de loin, de près.
Un peu arbitrairement, mais aussi parce qu'il est impossible d'embrasser en un seul regard la multitude des récompenses promises aux talents qui auront fait leurs preuves devant les examinateurs-jurés, une série de prix littéraires domine les débats. Par leur passé, par leur manière de s'être imposés dans l'actualité pour les moins établis, par un je-ne-sais-quoi qui pourrait être précisé, mais il faudrait le faire pour chaque cas et ce serait fastidieux...
Donc, je tiens pour acquis (à mes propres yeux) que le calendrier des prix littéraires d'automne est constitué de quelques temps forts et d'une effervescence bienvenue avant, pendant et après ceux-ci. Pour que les choses soient claires, je les fixe, ces temps forts.
  • mardi 25 octobre, Prix Femina
  • jeudi 27 octobre, Grand Prix du roman de l'Académie française
  • mercredi 2 novembre, Prix Médicis
  • jeudi 3 novembre, Prix Goncourt et Renaudot
  • lundi 7 novembre, Prix Décembre
  • mardi 8 novembre, Prix de Flore
  • lundi 14 novembre, Prix Wepler/Fondation La Poste

Il faudra y ajouter le Prix Interallié, dont je n'ai encore trouvé le calendrier nulle part. Mais je n'ai peut-être pas bien cherché...
Toujours est-il que ces neuf-là se complètent d'autres choix faits par d'autres jurys (bien que certains jurés cumulent). En voici trois de plus, qui ont annoncé leur première sélection.

Le Prix Sade annoncera son lauréat (sa lauréate?) le samedi 24 septembre, dans la soirée. Il a retenu cinq ouvrages.
  • Noël Burch. L’Amour des femmes puissantes (Epel)
  • Denis Cooper. Le Fol marbre (P.O.L.)
  • Agnès Giard. Un désir d’humain, les love doll au Japon (Les Belles Lettres)
  • Romain Slocombe. Des petites filles modèles (Belfond)
  • Patrick Wald-Lasowski. Scènes du plaisir, la gravure libertine (Cercle d’art)

Le lundi 24 octobre, le Prix Jean-Freustié choisira entre six romans sélectionnés.
  • Jean-Paul Dubois, La Succession (L’Olivier)
  • Mark Greene, 45 tours (Rivages)
  • Stéphane Hoffmann, Un enfant plein d'angoisse et très sage (Albin Michel)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Amélie Nothomb, Riquet à la houppe (Albin Michel)
  • Isabelle Spaak, Une allure folle (Les Equateurs)

En novembre, à une date que nous connaîtrons probablement le 10 octobre, quand une deuxième sélection sera annoncée, ce sera un double Prix du premier roman, français et étranger.

Roman français
  • Marie Barthelet, Celui-ci est mon père (Buchet-Chastel)
  • Guy Boley, Fils du feu (Grasset)
  • Jean-Marc Ceci, Monsieur Origami (Gallimard)
  • Gaël Faye, Petit pays, (Grasset)
  • Adeline Fleury, Rien que des mots (Les Nouvelles éditions François Bourin)
  • Frédéric Gros, Possédées (Albin Michel)
  • Maëlle Guillaud, Lucie ou la vocation (Héloïse d’Ormesson)
  • Mathias Lair, L’amour hors sol (Serge Safran)
  • Stéphanie Vermot-Petit-Outhenin, La straniera (La Grande Ourse)
  • Frédéric Viguier, Ressources inhumaines (Albin Michel)

Roman étranger
  • Cynthia d'Aprix Sweeney, Le pactole (Fleuve éditions)
  • Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel (Albin Michel)
  • Marco Magini, Comme si j’étais seul (HC éditions)
  • Molly Prentiss, New York esquisses nocturnes (Calmann-Lévy)
  • Abdelaziz Baraka Sakin, Le messie du Darfour (Zulma)

Il n'y a donc pas de prix unique du livre pour les prix littéraires. Dans le mouvement desquels devraient arriver sur le rivage, aujourd'hui, les premières sélections du Prix Femina.

jeudi 15 septembre 2016

Prix Décembre, première sélection

Pas de jour, pas de demi-journée, sans sa sélection. La rentrée littéraire est passée à la moulinette des jurys et il en sort... du Gallimard, du Gallimard, quelques autres aussi, encore heureux. La présence de la maison de la rue qui porte son nom est, cette année, impressionnante. Je n'ai pas fait la petite étude rétrospective qui aurait permis de confirmer ou d'infirmer cette singularité pour 2016, et j'avoue que je ne me souviens pas de la manière dont les choses se présentaient en 2015. Bon, je ne me souviens pas non plus du temps qu'il faisait l'an dernier à la même date. Comment voulez-vous qu'on s'en sorte?
Mais assez de considérations oiseuses, on ne parle du temps que quand on n'a rien à se dire - ou qu'on est irlandais. Et j'ai des choses à vous dire, ou plus exactement la première sélection du Prix Décembre (attribué le 7 novembre) à vous donner.
  • Alain Blottière, Comment Baptiste est mort (Gallimard)
  • Catherine Cusset, L'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Benoît Duteurtre, Livre pour adultes (Gallimard)
  • Jacques Henric, Boxe (Seuil)
  • Noël Herpe, Dissimulons ! (Plein jour)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil)
  • Alain Jaubert, La moustache d'Adolf Hitler et autres essais (Gallimard)
  • Luc Lang, Au commencement du septième jour (Stock)
  • Alain Mabanckou, Le monde est mon langage (Grasset)
  • Laurent Mauvignier, Continuer (Minuit)
  • Jean-Claude Milner, Relire la révolution (Verdier)
  • Loïc Prigent, J'adore la mode mais c'est tout ce que je déteste (Grasset)
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel)
  • Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond (Verdier)

Soit, pour les amoureux de chiffres (les autres peuvent passer leur chemin):
  • un tiers de livres publiés chez Gallimard
  • 1 femme et 14 hommes (alors que 5 jurés sur 13 sont des jurées, cherchez l'erreur)
  • 7 livres, presque la moitié de la sélection, déjà retenus dans d'autres sélections: ceux de Catherine Cusset (Goncourt et Renaudot), Benoît Duteurtre (Renaudot), Nicolas Idier (Médicis), Ivan Jablonka (Médicis, Goncourt et Renaudot essai), Luc Lang (Goncourt), Laurent Mauvignier (Médicis et Goncourt), Joann Sfar (Flore)

Prix du Style, c'est le jury qui est drôle

Les Goncourt ayant coopté Eric-Emmanuel Schmitt, qui marqua du sceau de ses visions antiques les épreuves d'athlétisme des Jeux olympiques de Rio, les autres jurys sont bien décidés à tout oser (et non, je ne reviendrai pas à ceux qu'on reconnaît parce qu'ils osent tout).
Donc, deux nouveaux jurés, apprends-je par Livres Hebdo, ont rejoint la fine équipe qui attribuera, le 22 novembre, le Prix du Style. Le moins qu'on puisse dire d'eux, c'est qu'ils sont d'authentiques spécialistes du sujet, des fines gâchettes de l'écriture, des trapézistes de la phrase volante, voire même d'audacieux précurseurs. Je salue l'entrée de, et je nomme (écoutez les roulements de tambour, j'ai hésité à écrire tambours mais un seul suffira)... Tristane Banon et Marc Levy. (On les applaudit bien fort.)
Voilà qui a de la gueule, non?
Toujours est-il que leur première sélection est la suivante (la seconde sera annoncée le 17 octobre):
  • Vincent Borel, Fraternels (Sabine Wespieser)
  • Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (Les Escales)
  • Négar Djavadi, Désorientale (Liana Levi)
  • Gaël Faye, Petit pays (Grasset)
  • Philippe Forest, Crue (Gallimard)
  • Valentine Goby, Un Paquebot dans les arbres (Actes Sud)
  • Maëlle Guillaud, Lucie ou la vocation (Héloïse d'Ormesson)
  • Serge Joncour, Repose-toi sur moi (Flammarion)
  • Luc Lang, Au commencement du Septième jour (Stock)
  • Andreï Makine, L'Archipel d'une autre vie (Seuil)
  • Véronique Ovaldé, Soyez imprudents les enfants (Flammarion)
  • Sylvain Prudhomme, Légende (Gallimard)
  • Antoine Rault, La Danse des vivants (Albin Michel)
  • Alexandre Seurat, L'Administrateur provisoire (Le Rouergue)
  • Arnaud Sagnard, Bronson (Stock)
  • Karine Tuil, L'Insouciance (Gallimard)
  • Éric Vuillard, 14 juillet (Actes Sud)

Un génie de vingt ans pour un roman décoiffant

Le deuxième roman de François-Henri Désérable, inspiré par la biographie d’Evariste Galois, « mathématicien de génie qui mourut en duel à vingt ans », est l’exemplaire réussite d’un écrivain qui s’autorise toutes les libertés sans jamais oublier ce qu’il veut raconter. Le texte coule comme un torrent dont le flux s’anime selon les aspérités de son lit. On sait où il va, l’auteur nous le rappelle parfois : vers un vingtième chapitre, autant de parties qu’il y a eu d’années dans la vie du personnage, où celui-ci « dort pour de bon. Le Vieux a tourné son pouce vers le bas. » Le Vieux à barbe blanche était présent dès les premières lignes pour un claquement de doigts qui s’appellera le big-bang.
Pourquoi, en effet, ne pas remonter à la création de l’univers pour en arriver au père d’Evariste, Gabriel Galois ? Et pourquoi ne pas comparer le peu que nous savons de celui-ci à l’encore moins que nous savons de John Shakespeare ? Puisque, dans les deux cas, les pères ne doivent leur relative célébrité qu’à celle, éclatante, de leurs fils. Le romancier est omnipotent : il invente ce que la mémoire n’a pas enregistré, parce que les techniques n’étaient pas encore au point. Qu’en fut-il, par exemple, de la nuit où Evariste fut conçu ? « Les sextapes, hélas, n’existaient pas », ce qui n’interdit pas de raconter la scène avec les précautions que l’on prend à cette évocation devant une demoiselle, lectrice imaginaire…
La fiction racontera le vrai, il faut prendre l’affirmation pour ce qu’elle vaut : Evariste Galois non dans sa légende, nourrie par de nombreux commentateurs, mais « tel qu’il fut ». Le génie qui détestait Louis-le-Grand mais y découvrit, en 1827, « ce royaume des mathématiques dont très vite il devint le souverain. » Il avait quinze ans, il se lance à l’assaut d’une montagne – pardon, une Montagne – dont le sommet est d’accès plus facile pour lui que pour tous les autres. Nous le disions en ouverture : François-Henri Désérable ne perd jamais son sujet de vue. Il n’oublie pas non plus que les mathématiques, si elles sont la principale raison de vivre de l’adolescent, son aspiration ultime, s’accompagnent d’autres frémissements. Il est tenté par les barricades de 1830, il est secoué d’une manière qu’il ne comprend pas, car il n’a à peu près jamais vu de fille, par la vision de Stéphanie en 1832. La fin est proche, et probablement a-t-elle un rapport avec cet émoi-là.
Evariste, roman qui avance bien des hypothèses sans les démontrer toutes, possède la clarté d’une évidence.

mercredi 14 septembre 2016

Gérard Rondeau, appelez-le Milan

Un petit cliché noir et blanc, en page 9 de Libération ce matin, accompagné d'un texte bref sous le titre: "Disparition". Le disparu en question est l'homme qui avait fait la photo, Gérard Rondeau, né en 1953, proche de bien des écrivains dont il avait notamment tiré le portrait - et c'est pourquoi il a sa place ici. Celui qui me rendait le plus proche de Gérard Rondeau, pourtant jamais croisé dans la vraie vie, était Yves Gibeau, chaque fois que je le rencontrais. J'avais eu l'occasion de parler de cela avec Jean-Paul Kauffmann, il y a trois ans, quand il avait publié Remonter la Marne, ce beau voyage à pied où la promenade réapprend à réfléchir à soi et au monde. Parce que, à force d'avoir entendu évoquer le photographe, je l'avais reconnu sous le pseudonyme de Milan que lui donne Kauffmann dans son livre. Livre à la couverture illustrée, c'était une évidence, par une vue de la Marne, en amont de Joinville-en-Vallage, signée Gérard Rondeau. Et voici deux passages de cet ouvrage, extraits des chapitres 26 et 27, qui font un beau portrait du portraitiste (même s'il était loin de se limiter au portrait).
Milan est photographe. L’acuité de son regard est certainement prédatrice – comment être photographe si l’on n’a pas l’instinct de chasse ? Mon ami pourrait se rendre maître par la séduction ou l’effet de surprise, empêcher la proie de résister afin qu’elle se rende ; il est bien plus subtil. Il ne montre pas son appareil, si bien que ses futures prises ne voient rien venir. Il lui faut cette dessaisie par quoi la victime consent sans tout à fait capituler. Surtout pas une reddition qui donnerait un portrait sans vie. En une fraction de seconde, il a extrait de sa veste un minuscule boîtier cabossé. Il a armé, visé et aussitôt rengainé. On n’y a vu que du feu. Sur la Marne, c’est lui qui a fait mon éducation. Nous nous sommes donné rendez-vous sur le pont de Dormans.
Dans son nid d’aigle, Milan a créé un savant désordre qui tient du cabinet de curiosités. Livres, tableaux, objets sont entassés, cramponnés aux murs, empilés sur des tables, rapetissant peu à peu l’espace disponible. Pour circuler, il faut slalomer à travers d’étroits passages, contourner des haies de recueils de poésie, des massifs d’albums, enjamber des casiers, des tablettes surmontées de photos. Le foisonnement de ces trésors est en extension constante. Quand il n’y a vraiment plus de place, Milan ouvre une pièce nouvelle de sa grande demeure. Il n’est pas animé par la jouissance du collectionneur, plutôt par un goût de la présence et de la connaissance. Avant d’aller photographier un écrivain, un artiste, une célébrité, il a tout lu de lui. Rien n’est laissé au hasard. Il s’imprègne, cherchant le fameux « motif secret » d’une existence ou d’une œuvre cher à Henry James. Ses tirages sont recherchés par les collectionneurs. Aucun marchandage.

mardi 13 septembre 2016

Prix Médicis, première (et Prix de Flore, rattrapage)

Les infos tombent à des heures variables mais, jusqu'à présent, les dates annoncées sont respectées. Le jury du Prix Médicis a donc rendu sa copie hier soir, trop tard pour moi, et je la découvre, comme vous, ce matin - 14 romans français et 11 étrangers, les essais attendront un peu avant le tri. Ce sera peut-être le 10 octobre qui semble être devenu le nouveau rendez-vous pour une deuxième liste (j'avais d'abord noté le 6, mais je fais confiance à Livres Hebdo).

Romans français
  • Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard)
  • Stéphane Audeguy, Histoire du lion Personne (Seuil)
  • David Boratav, Portrait du fugitif (Phébus)
  • Stéphane Corvisier, Drama Queen Palace (Grasset)
  • Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal (Gallimard)
  • Gaël Faye, Petit pays (Grasset)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil)
  • Laurent Mauvignier, Continuer (Minuit)
  • Denis Michelis, Le bon fils (Notabilia)
  • Céline Minard, Le grand jeu (Rivages)
  • Christine Montalbetti, La vie est faite de ces toutes petites choses (P.O.L.)
  • Arnaud Sagnard, Bronson (Stock)
  • Florence Seyvos, La sainte famille (L’Olivier)

Romans étrangers
  • Niccolo Ammaniti, Anna (Grasset)
  • Nickolas Butler, Des hommes de peu de foi (Autrement)
  • Ralph Dutli, Le dernier voyage de Soutine (Le bruit du temps)
  • Christoph Hein, Le noyau blanc (Métailié)
  • James E. McTeer II, Minnow (Editions du Sous-sol)
  • Edna O’Brien, Les petites chaises rouges (Sabine Wespieser)
  • Ferdinand von Schirach, Tabou (Gallimard)
  • Steve Sem-Sandberg, Les élus (Robert Laffont)
  • Antonio Xerxenesky, L’histoire de la femme qui devait tuer Orson Welles (Asphalte)
  • Samar Yazbek, Les portes du néant (Stock)
  • Nell Zink, Une comédie des erreurs (Seuil)

Ivan Jablonka se retrouve romancier, comme au Goncourt (tandis qu'il est essayiste pour le Renaudot), Céline Minard est moins seule que son héroïne, Laurent Mauvignier n'est pas oublié et Gallimard reste le meilleur pour l'occupation du terrain.
J'avais négligé, au passage, le Prix de Flore, il n'est peut-être pas inutile que je complète votre information (si vous ne vous servez pas ailleurs avec les dix titres retenus la semaine dernière, avant une deuxième sélection le 4 octobre (comme le Goncourt et le Femina, ce dernier n'ayant encore rien dit) et une remise du prix le 8 novembre, au lendemain du Prix Décembre.
  • Samuel Benchetrit, La nuit avec ma femme (Plon/Julliard)
  • Boris Bergmann, Déserteur (Calmann-Lévy)
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le dernier des nôtres (Grasset)
  • Cédric Gras, Anthracite (Stock)
  • Elitza Gueorguieva, Les cosmonautes ne font que passer (Verticales/Gallimard)
  • Arnaud Sagnard, Bronson (Stock)
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel)
  • Leïla Slimani, Une chanson douce (Gallimard)
  • Philippe Vasset, La légende (Fayard)
  • Nina Yargekov, Double nationalité (P.O.L.)

lundi 12 septembre 2016

En revenant du Festival America

Je ne suis pas allé à Vincennes. Mais j'ai quand même l'impression d'en revenir, tant l'édition 2016 m'a donné l'occasion de lire du roman américain.
Ce qu'il faut en retenir? Celles et ceux qui y étaient vraiment vous le diront mieux que moi. Je vais, en tout cas, imprimer ici les noms des lauréates des deux prix littéraires qui y ont été attribués.
Le Prix des lecteurs, organisé par la Médiathèque de Vincennes (bibliothèques, médiathèques et usagers de celles-ci sont chers à mon cœur), est allé à Anna North pour Vie et mort de Sophie Stark, paru l'an dernier aux Editions Autrement dans une traduction de Jean Esch.
Artiste radicale, Sophie Stark cherche à filmer au plus près du mouvement qui fait vivre ses proches. Ce qui provoque parfois des grincements de dents chez eux et, chez elle, bien des questions sans réponses. Quant au lecteur, il bénéficie des regards croisés qui, dans des voix multiples, dessinent un portrait en fragments parfois contradictoires mais toujours excitants d’un personnage insaisissable.
Quant au Prix Page/America, tout aussi cher à mon cœur puisque son jury est constitué de bibliothécaires, on y revient, et de libraires, c'est aussi essentiel dans la vie du livre, il a récompensé Un travail comme un autre, de Virginia Reeves, fraîchement paru aux Editions Stock et traduit par Carine Chichereau.
Roscoe n’aime que l’électricité en ce début de 20e siècle mais devient fermier par l’héritage que fait Marie, sa femme. Il s’ennuie à la ferme, hors réseau, jusqu’au jour où il capte, en fraude, une ligne principale pour alimenter la maison. Son installation provoque la mort d’un homme, il est condamné à vingt ans de prison. Là, il découvre d’autres valeurs, pas toutes positives, puis tombera de haut à sa sortie. Une suite de déceptions douloureuses.

samedi 10 septembre 2016

Edmond About à bord de l'Orient-Express

Même François Forestier, habitué des livres improbables dont il rend compte dans sa « boîte à bouquins » sur le site Internet Bibliobs, a failli s’y tromper : il pensait que le récit du premier voyage de l’Orient-Express écrit par Edmond About (1828-1885) n’avait pas été réédité depuis 1884. Alors que les Éditions Magellan lui avaient redonné existence il y a quelques années, mais sous un titre différent. Voici donc une nouvelle réédition, respectueuse au moins du titre original. (Et du texte aussi, y compris dans les quelques fantaisies orthographiques de l’auteur.)
Le 4 octobre 1883, l’Orient-Express part de la gare de l’Est à 19 heures 30, emportant vers Constantinople ou, comme le dit Edmond About, Stamboul, des passagers invités. Parmi eux, quelques journalistes et un écrivain sont particulièrement chargés de faire la promotion de l’événement. Deux d’entre eux au moins reviendront du voyage « avec un livre sous le bras », comme l’écrit Octave Uzanne dans Le Livre. Une manière d’exprimer de la reconnaissance envers Georges Nagelmackers, fondateur de la Compagnie internationale des wagons-lits, et qui était du voyage. Edmond About, écrivain alors célèbre et sur le point d’être élu à l’Académie française, rédige De Pontoise à Stamboul, qui occupe à peu près la moitié d’un volume de 300 pages complété par des textes plus brefs. Henri Opper de Blowitz, qui est à Paris le correspondant du Times, fait mieux encore avec Une course à Constantinople, plus de 350 pages. Les deux ouvrages, parus presque simultanément, poussent à puiser dans celui-là ce qui n’est pas dans celui-ci : le portrait d’Edmond About par Henri Opper de Blowitz qui fait le tour des « convives » au début du voyage.
À une autre table, un peu plus loin, M. Edmond About, qui cause avec la vivacité d’un Français curieux de connaître et sûr d’avance d’être écouté avec plaisir. La physionomie de M. Edmond About est une des plus connues parmi les physionomies parisiennes. Il est de belle apparence, et ses cheveux et sa barbe, trop tôt grisonnants, je crois, ne lui ont rien enlevé de ce qui constituait autrefois ses éléments de succès mondains.
Il a l’attaque vive, et supporte de bonne humeur les ripostes qu’il s’attire. Il est souvent le premier à rappeler le plus éclatant de ses échecs, et l’on retrouve facilement dans sa conversation la causticité qui marque ses écrits. Il est gouailleur, comme il convient à un normalien, et il se porte haut comme il sied à un homme de sa valeur ; mais il quitte facilement le ton léger pour montrer dans les conversations plus graves un esprit qui observe et une intelligence qui retient. M. Edmond About est un des hommes dont on a le plus médit dans Paris.
Quand on est parvenu à une certaine hauteur, ceux qu’on a laissés derrière soi, au bas de la montée, les camarades qui sont demeurés dans les obscurités lointaines de l’inconnu, vous accusent de les avoir lâchés. Mais n’est pas lâcheur qui veut, et M. Edmond About a pu se dire que la corporation des lâcheurs, qui compte Caïphe et saint Pierre parmi ses fondateurs, est d’assez vieille roche pour qu’on se console d’en faire partie.


Dans la même collection

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

14-18, la Grande Guerre de Georges Ohnet touche à sa fin

Les circonstances ont ralenti le rythme de publication de la Bibliothèque malgache et, en conséquence, celui de l'exhumation du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont la réédition avait commencé en janvier de l'an dernier. Cependant, l'entreprise touche à sa fin. Le 16e fascicule de la série, disponible aujourd'hui, est l'avant-dernier. La fin de la guerre est proche, celle de l'existence de Georges Ohnet aussi. Il continue, en tout cas, à regarder de près autant qu'à essayer de voir ce qui se passe plus loin - en Russie, par exemple.

Ce qui se passait à la cour de Russie et qui a abouti à cette Révolution si rapide qu’on dirait un écroulement, commence à être connu. C’est fabuleux ! Il paraît que depuis de longues années la haute société russe, et le monde de la Cour particulièrement, était adonnée aux pratiques de l’occultisme. Ces malheureux étaient à la merci de simulateurs très habiles qui les avaient poussés à une croyance aveugle dans le spiritisme. Une sorte de mysticisme érotique brochait sur le tout, si bien que le secret de l’importance prodigieuse de Raspoutine et de Protopopof est là. Ils faisaient tourner les tables, endormaient les grandes dames, et se livraient à des pratiques sadiques qui auraient dû les mener tout droit à la potence. C’est par des crises de magnétisme que l’Impératrice était tombée littéralement sous la domination de Raspoutine. Elle lui écrivait des lettres d’hallucinée, en proie aux transes du baquet de Mesmer. Raspoutine fut le Cagliostro crasseux, malodorant, aux cheveux gras et aux ongles en deuil, de cette société en décadence, et livrée aux émotions mystico-sensuelles.


La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 16 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

vendredi 9 septembre 2016

Emmanuel Carrère relit le Nouveau Testament

Et Emmanuel Carrère vint. Un peu plus tôt que prévu lors de la première publication du Royaume : son éditeur avait cédé devant le déferlement d’articles et d’entretiens et a avancé de deux semaines une mise en vente annoncée pour le 11 septembre 2014. Un peu comme si, toutes proportions gardées, Jésus naissait deux semaines avant Noël. Ou comme si Luc, celui de l’évangile, « qui se veut historien, fournisseur de données fiables et vérifiables », avait manipulé les dates d’un recensement qui a eu lieu dix ans après la mort d’Hérode pour envoyer Marie et Joseph à Bethléem où doit naître l’enfant. « C’est une erreur classique de scénariste : s’acharner à résoudre une incohérence sur laquelle tous les efforts qu’on déploie ne font qu’attirer l’attention, en sorte qu’elle se voit comme le nez au milieu de la figure ».
En vérité, Emmanuel Carrère nous le dit, Luc a accompli cette manipulation et quelques autres, en romancier plutôt qu’en historien. En excellent romancier, puisque ses meilleures scènes sont inoubliables.
Le Royaume parle donc de cela : le Nouveau Testament, les apôtres, le Christ, la constitution d’une Eglise destinée à durer, et qui dure encore. Mais dans une perspective qui mêle la fiction au rationalisme : « si je suis libre d’inventer c’est à la condition de dire que j’invente, en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible et, juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre. »
Dans cette mise en perspective, Emmanuel Carrère se place en personnage. Il n’écrit plus de fiction depuis quinze ans mais n’en dédaigne pas les mécanismes. Et il porte un grand intérêt à ses rapports avec ce dont il parle. Dans ce cas précis, c’est intéressant : il a vécu, au début des années 1990, une période de foi intense pendant laquelle il a écrit chaque jour des commentaires sur l’évangile selon saint Jean, respectant les prescriptions du christianisme : la prière et la messe quotidiennes, le mariage à l’église, le baptême de ses fils… Puis cela lui est passé, mais il valait la peine d’observer, vingt ans plus tard, qui il était alors. Et de superposer son propre parcours à celui de Paul et de Luc, les premiers Chrétiens auxquels il s’intéresse le plus dans Le Royaume, sans négliger une foule de personnages qui, à leur manière, ont changé le monde.
Ce livre composite est, à certains égards, passionnant et même drôle. A l’usage de lecteurs qui n’ont guère fréquenté le Nouveau Testament et les écrits des historiens de l’époque, il trouve des raccourcis audacieux entre les premiers temps de notre ère et des faits plus proches de nous. Paul est pour Jacques (réputé être le frère de Jésus) « l’équivalent de Trostky pour Staline ». Titus, généralissime romain pour l’Orient, écrase Israël : « Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes. » L’hypothèse de la disparition du corps du Christ qui ne se trouve plus dans son tombeau pourrait, plutôt qu’une conséquence de sa résurrection, avoir été l’œuvre de l’autorité romaine, « soucieuse comme le commando américain qui a anéanti Oussama ben Laden d’éviter qu’un culte se propage autour de sa dépouille ». On pourrait multiplier les exemples, ils abondent, et faire aussi le détour par Philip K. Dick, sur qui Emmanuel Carrère a écrit un livre et dont la fin de vie a été mystique…
A d’autres égards, ou plutôt à d’autres moments, l’écrivain installe un ennui élégant, quand il interroge le Nouveau Testament avec sérieux. Mais probablement le sérieux et l’ennui étaient-il, d’une certaine manière, une part indispensable du projet littéraire.

jeudi 8 septembre 2016

Alice Zeniter, un colloque et une histoire d’amour

Du palmarès des prix littéraires 2015, Alice Zeniter, souvent citée, chaque fois recalée, avait failli être totalement absente. Le Renaudot des Lycéens avait, au dernier moment, rattrapé Juste avant l’oubli. L’idée était bonne, suivons-la une nouvelle fois à l'occasion de la réédition du roman au format de poche.
Car voici un roman, le quatrième si on compte celui de ses débuts à seize ans, composé avec autant de soin qu’une thèse de doctorat et autant de jubilation qu’une histoire d’amour noir. L’intelligence et la finesse forment un heureux mélange dans lequel saveurs et influences sont harmonieusement réparties, dans une palette qui va d’Agatha Christie à Laurent Binet. Les amateurs de tous les genres sont assurés de rencontrer ici un angle sous lequel ils trouveront du plaisir.
Il est question de Galwin Donnell, un écrivain mort dans l’île des Hébrides où il s’était retiré. Son corps n’a jamais été retrouvé, son dernier manuscrit n’est pas terminé. Ce qui n’empêche pas l’auteur d’être devenu un mythe, à moins que cela ait participé à l’édification du mythe. Les chercheurs du monde entier se sont penchés sur son œuvre et continuent à le faire, en particulier quand ils se retrouvent, tous les trois ans, à Mirhalay, sur les lieux où Donnell a passé ses dernières années. La compétition universitaire bat alors son plein, c’est à qui aura détecté, entre les lignes de l’œuvre, l’allusion la plus ténue à quelque thème encore inexploré. Les combats intellectuels se doublent, lors des promenades ou des repas, de flirts comme il en naît dans les circonstances propices de rassemblements hors du contexte habituel.
Rien n’est moins habituel en effet que ces colloques consacrés à un mort et à un personnage de fiction (Adrian Dickson Carr, le héros des romans de Donnell), dans un lieu qui se définit entre deux affirmations : « les gens de Mirhalay n’existent pas pour le reste du monde », ou : « le reste du monde n’existe pas pour les gens de Mirhalay. » Le huis clos est parfait, l’île étant peu et mal reliée à ce reste du monde.
Pourtant, cette fois, les spécialistes de Donnell ne sont pas tout à fait entre eux. Franck, qui déteste son prénom, qui n’est pas très fier de son travail d’infirmier, s’est invité dans la réunion privée. Il a une très bonne raison d’être là : sa compagne, Emilie, est une jeune émule des grands spécialistes de Donnell, elle prépare une thèse sur l’écrivain. Et, déjà un peu jaloux du sujet de thèse, bien que, rappelons-le, il soit mort, Franck se demande s’il ne trouvera pas, dans le prestige universitaire des invités aux colloques, d’autres occasions de nourrir des craintes sur l’attachement d’Emilie à sa modeste personne…
Ajoutons, entre autres données, la présence, à Mirhalay, d’un gardien très éloigné des préoccupations des visiteurs, et dont le rôle suscite un certain trouble. Un décor escarpé propre à exciter l’imaginaire. Un lieu habité par un fantôme. Tout ce qui n’est pas dit, aussi, et qu’on devine entre les lignes, entre les mots et les gestes. Alice Zeniter maîtrise les éléments de son récit comme si elle dirigeait un orchestre où les solistes les plus remuants se plient à sa volonté. Et, ensemble, jouent une œuvre dont la mélodie et les moments forts resteront gravés dans la mémoire.

mercredi 7 septembre 2016

La sélection du Prix Wepler-Fondation La Poste

Il y a un goût de différence dans la sélection 2016 du Prix Wepler-Fondation La Poste, qui sera attribué le lundi 14 novembre, c'est-à-dire après beaucoup d'autres mais avec peu de chances de faire double emploi, même si quelques noms ont déjà été cités hier. Treize titres, autant d'auteurs, un peu moins d'éditeurs (dix), pour un Prix et une mention spéciale, à choisir par un nouveau jury, mais dont la composition ne m'est pas parvenue (sinon que Grégoire Leménager s'y trouve, et cela ne peut pas faire de mal). Quant à la liste, la voici:
  • Nathacha Appanah. Tropique de la violence (Gallimard)
  • Stéphane Audeguy. Histoire du lion Personne (Seuil)
  • Thierry Beinstingel. Vie prolongée d’Arthur Rimbaud (Fayard)
  • Boris Bergmann. Déserteur (Calmann-Lévy)
  • Benoît Damon. Retour à Ostende (Champ Vallon)
  • Jean-Baptiste Del Amo. Règne animal (Gallimard)
  • Mark Greene. Comment construire une cathédrale (Plein Jour)
  • Marcus Malte. Le Garçon (Zulma)
  • Sylvain Prudhomme. Légende (Gallimard/L’arbalète)
  • Olivier Steiner. La main de Tristan (Éditions des Busclats)
  • Fanny Taillandier. Les états et empires du Lotissement Grand Siècle (PUF)
  • Philippe Vasset. La légende (Fayard)
  • Ali Zamir. Anguille sous roche (Le Tripode)

Jane Smiley (et d'autres) au Festival America

Alice, chargée d'arroser les plantes de son amie Susan, entre sans méfiance dans l'appartement - et y trouve deux cadavres qui sont loin de lui être inconnus. Ils appartiennent, ou plutôt appartenaient, comme elle et Susan, à une petite bande d'amis qui, venus du même coin perdu des Etats-Unis, sont montés à New York dans les années quatre-vingt, poussés par le succès naissant du groupe rock constitué par quelques-uns d'entre eux.
A travers leur histoire revécue dans le souvenir, c'est toute la culture d'une époque que remet en scène Jane Smiley. Dans les rapports entre les êtres tels qu'ils pouvaient se construire à ce moment, avec une espèce d'insouciance - très «peace and love» - qui avait conduit Susan à prêter les clefs de son appartement à un peu n'importe qui, ce qui multiplie les pistes pour la recherche d'un coupable.
Car Un appartement à New York est aussi une énigme policière, dans laquelle les perspectives s'ouvrent et se ferment, pour finir par une grande surprise. Le roman de Jane Smiley tient en haleine du début à la fin, par ces deux aspects.

Jane Smiley est invitée, en compagnie d'une flopée d'autres écrivains nord-américains, au Festival America qui se tint à Vincennes à partir de demain 8 septembre, jusqu'au 11. On y rencontrera, entre autres, Alysia Abbott, Dan Chaon, Thomas H. Cook, James Ellroy, Marlon James, Stewart O'Nan, Kevin Powers, etc.

mardi 6 septembre 2016

La première sélection du Prix Renaudot

Attribué le 3 novembre, le même jour que le Goncourt, le Renaudot accompagne son compagnon de calendrier jusque dans la publication de sa première sélection.
Pas, en revanche, dans le choix des titres - heureusement, ce serait un comble. Disposant d'un éventail de récompenses à la fois plus large et plus étroit que le Goncourt (plus large en novembre, plus étroite dans le cours de l'année), le Renaudot a lui aussi retenu Laëtitia ou La fin des hommes, d'Ivan Jablonka, mais a pu le glisser dans sa sélection d'essais au lieu de lui faire côtoyer, de manière incongrue, des romans.
Je sens votre impatience, voici la double sélection de 18 romans et 6 essais.

Roman français
  • Sophie Avon. Le vent se lève (Mercure de France)
  • Michel Bernard. Deux remords de Claude Monet (La Table ronde)
  • François Cérésa. Poupe (Le Rocher)
  • Lenka Hornakova Civade. Giboulées de soleil (Alma)
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Le dernier des nôtres (Grasset)
  • Catherine Cusset. L'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Lionel Duroy. L'absente (Julliard)
  • Benoît Duteurtre. Livre pour adultes (Gallimard)
  • Annick Geille. Rien que la mer (La Grande Ourse)
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel)
  • Stéphane Hoffmann. Un enfant plein d'angoisse et très sage (Albin Michel)
  • Régis Jauffret. Cannibales (Seuil)
  • Jean Le Gall. Les lois de l'apogée (Robert Laffont)
  • Pierre-Yves Leprince. Les nouvelles enquêtes de Monsieur Proust (Gallimard)
  • Simon Liberati. California girls (Grasset)
  • Yasmina Reza. Babylone (Flammarion)
  • Leila Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Laurence Tardieu. A la fin le silence (Seuil)
Essais
  • Françoise Cloarec. L'Indolente (Stock)
  • Ivan Jablonka. Laetitia ou la fin des hommes (Seuil)
  • Marie-Dominique Lelièvre. Sans oublier d'être heureux (Stock)
  • Dominique Missika. Thérèse, le grand amour caché de Léon Blum (Alma)
  • Jean-Claude Perrier. André Malraux et la reine de Saba (Cerf)
  • François-Olivier Rousseau. Devenir Christian Dior (Allary)
En ce qui concerne le roman, la répartition des éditeurs est plus variée, même si la couverture blanche domine encore. La proportion de femmes est aussi plus élevée. On trouve en effet:
  • 4 Gallimard, 2 Grasset, Albin Michel et Seuil, 1 Mercure de France, La Table ronde, Le Rocher, Alma, Julliard, La Grande Ourse, Laffont et Flammarion (soit 12 éditeurs différents contre 10 au Goncourt)
  • 8 femmes et 10 hommes
  • 5 titres en commun avec la sélection Goncourt - et une soustraction élémentaire nous apprend que cela fait 13 titres qui n'y étaient pas.
  • 2 livres parus avant la rentrée littéraire (ceux de Lenka Hornakova Civade et de Pierre-Yves Leprince)
  • 1 problème parmi les deux ouvrages hors rentrée, parce que le titre attribué à Pierre-Yves Leprince est paru l'année dernière. Il faudra donc probablement le corriger en L'odyssée de Rosario qui, lui, est bien paru cette année chez le même éditeur.
Quoi d'autre?
Ben... je vous renvoie à la note de blog précédente.

La première sélection du Prix Goncourt

C'est le jour du grand soulagement. Des 363 romans français sortis pour la rentrée littéraire, on peut allègrement en oublier 347. Tous ceux qui, en effet, ne figurent pas sur la première liste de sélection du Goncourt, qui vient d'être communiquée, ne méritent plus que notre mépris, l'oubli des élites et des masses, la mise au pilon, que dis-je? on se demande même pourquoi ils ont été publiés...
Non? Vous m'avez cru?
Après tout, la lutte pour la survie des romans passe par là, pour beaucoup d'entre eux. Mais pas que, heureusement. Toujours est-il que cette fameuse liste est vraiment sortie et que son existence modifie celle de quelques écrivain(e)s - d'y être, de ne pas y être.
Donc, voici les livres qui y sont.
  • Nathacha Appanah. Tropique de la violence (Gallimard)
  • Metin Arditi. L'enfant qui mesurait le monde (Grasset)
  • Magyad Cherfi. Ma part de Gaulois (Actes Sud)
  • Catherine Cusset. l'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Jean-Baptiste Del Amo. Règne animal (Gallimard)
  • Jean-Paul Dubois. La succession (L'Olivier)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel)
  • Ivan Jablonka. Laëtitia ou La fin des hommes (Seuil)
  • Régis Jauffret. Cannibales (Seuil)
  • Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock)
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  • Yasmina Reza. Babylone (Flammarion)
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Romain Slocombe. L'affaire Léon Sadorski (Laffont)
  • Karine Tuil. L'insouciance (Gallimard)
Soit:
  • 5 femmes et 11 hommes
  • 1 livre qui n'a rien d'un roman
  • 5 Gallimard, 2 Grasset et Seuil, 1 Actes Sud, L'Olivier, Albin Michel, Stock, Minuit, Flammarion et Laffont
Quoi d'autre?
A chacun de tirer ses premières conclusions, elle seront de toute manière prématurées.

Thierry Beinstingel, fausse enquête et vrai roman

Thierry Beinstingel porte son écriture sur des terrains qui sont plus souvent ceux des journalistes ou des sociologues : la vie des gens, pour le dire vite. Il n’est certes pas le seul dans une littérature française que l’on condamne souvent en bloc, parce qu’on ne l’a pas lue, pour sa déconnection avec le réel. Parmi ceux qui mettent les mains dans le cambouis, il est en première ligne des romanciers. N’oubliant jamais qu’il approche un sujet en écrivain, non en journaliste ou sociologue tenté de bricoler quelque chose qui ressemblerait vaguement à une fiction.
Dans Faux nègres, nous sommes « ici », et peu importe où pourvu que ces trois lettres fassent comme une île et que le maire montre les lieux de son village sur une carte, dessinant une géographie précise – ici, là – à l’intérieur de laquelle se pose une question, une seule, puisque le rédacteur en chef a dit à Pierre d’insister tant qu’il n’a pas obtenu de réponse : « Pourquoi les gens d’ici votent-ils à l’extrême droite ? » Ici, à Chuffilly, moins de cent habitants, où l’extrême droite est arrivée en tête au premier tour de la dernière élection présidentielle…
Pierre ne se sent pas journaliste, il est accompagné de Frédéric, un preneur de son aveugle, « l’un pose des questions sans réponse, l’autre enregistre des silences : fine équipe. » Pendant qu’ils attendent qu’on leur explique, que vienne enfin une réponse, ou même après tout un semblant de réponse, un drame se noue dans le village, auquel leur présence est étrangère. A moins que la présence d’un observateur modifie, comme dans une expérience scientifique, le déroulement des faits.
L’ombre de Rimbaud plane sur le roman, ce qui n’étonne pas a posteriori puisque Thierry Beinstingel vient de publier un nouveau roman, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud. Le poète « sert de mètre étalon : une semelle de vent vaut deux poches crevées. » Sa vie apparaît en filigrane, d’autres personnages réels ou imaginaires s’accrochent comme des ombres dont on ne parvient pas à se débarrasser. Faux nègres devient un palimpseste où aujourd’hui s’écrit sur un passé dont on lit encore les traces, à travers des digressions dont chacune donne du sens. Comment Pierre ne se perdrait-il pas dans l’élaboration d’un article à la matière fuyante ?
Quant au roman de Thierry Beinstingel, il suscite les effets secondaires d’une question souvent répétée. Le terrain est arpenté avec le mélange de maîtrise et de doute qui en donne tout le relief.

lundi 5 septembre 2016

14-18, Albert Londres : «la bataille des cimes et des catacombes»



L’enfer du Carso

(De notre envoyé spécial.)
Monfalcone, … août.
Il y a deux sortes de succès dans les guerres : les sentimentaux et les stratégiques. Parfois, les sentimentaux sont stratégiques et les stratégiques sont sentimentaux. Tout se mêle dans ces grands mouvements de vie et de mort : l’un peut tenir de l’autre, l’autre peut tenir de l’un. Ils sont tantôt séparés, tantôt conjoints. Le plus souvent ils ne s’empruntent rien.
Dans la marche des Italiens à travers les montagnes hérissées de la Vénétie, on trouve ces deux sortes de victoires. L’une a sonné plus clairement que l’autre : c’est Gorizia. L’autre a moins retenti : c’est le Carso. On croirait que la première fut annoncée dans un instrument de cuivre et la seconde dans un instrument de bois.
Cette chose arrive chaque fois qu’une victoire d’accroche à une ville. La ville a un nom, ce nom est connu, il véhicule le succès.
Pour des armées, une ville prise c’est leur victoire du coup répercutée. Les pas des régiments, quand ces régiments pénètrent dans la cité, se heurtent à son nom comme une voix à une montagne et l’écho s’en répand sur la terre.
Il n’existe pas d’écho quand vous prenez le la campagne sans nom. Dans le même temps qu’ils enlevaient Gorizia, les Italiens avançaient de quinze kilomètres sur le Carso ; mais aucun nom qui frappe ne s’est trouvé au bout pour en renvoyer la gloire à l’étranger. Les balles de Gorizia avaient trouvé une raquette ; les balles du Carso ne l’ont pas encore rencontrée.
Le Carso est cette partie de la Vénétie qui, de Gorizia à Monfalcone, en s’inclinant vers la mer, descend sur Trieste. Ce fut la bataille des cimes et des catacombes. Gorizia fut le succès trébuchant des Italiens ; le Carso, c’est une avance réelle, qu’avec moins de bruit ils se sont payée, pour peu, des Autrichiens.

La forteresse autrichienne

Les Autrichiens étaient installés dans le Carso, comme dans leur château fort les anciens seigneurs attaqués. Ils avaient creusé, maçonné, élevé tous les fossés, créneaux et tourelles nécessaires et, à l’abri de leur pont-levis, les nuits, ils dormaient. C’était leur fief. On pourrait lui donner assaut, on ne saperait pas. Derrière ses murs blasonnés, la famille continuerait de faire souche.
Les blasons n’intimident pas les Italiens ; ils les connaissent et la morgue des grandes maisons aussi ; et, par une journée d’août, ils se jetèrent contre les murs du Carso. Vous entendez parfaitement qu’il n’y avait pas de murs sur le Carso, que c’est des montagnes que je veux parler et que le château fort non plus n’existe pas, qu’il n’est là que pour figurer à vos yeux l’armée autrichienne et ses défenses. Il en est certainement de semblables sur d’autres terrains de guerre. Souchez, le Labyrinthe, les Éparges n’avaient pas attendu le Carso pour prendre le masure de leur armure. Toutefois, dans un tournoi, l’armure du Carso aurait pu s’aligner devant toutes celles-là. Tous les monts de cette contrée, forteresse d’Autriche, avaient été reliés entre eux. Les collines qui les rejoignaient étaient devenues des cavernes. L’œuvre de Dieu, jugée insuffisante par les hommes, avait été parachevée. Dans ses masses les plus gigantesques, ils s’étaient mis à la corser. Mieux que lui, les hommes avaient fini par connaître les besoins sans limite des hommes. Ils se sont mis à perforer ce qu’il n’avait pensé qu’à élever.
Chaque montagne, comme un kangurou, avait le ventre ouvert pour lui permettre, dans les heures de danger, de recueillir ses enfants en péril. Les ennemis n’étaient plus dessus les monts, mais dedans, et le canon ne pouvait rien. Les usines humaines n’ont pas encore forgé d’engins capables de faire baisser la tête aux travaux de la nature. Un 420, c’est sûrement beaucoup contre les hommes et les pierres amassées par les hommes et les aciers forgés par les hommes ; ce n’est rien contre la terre, quand elle est géante comme dans les montagnes. La montagne, dans ses poches, en toute sécurité, portait les hommes à la barbe du feu le plus dévorant et les hommes furent forcés d’aller déloger les hommes. Torche à la main, les Italiens rentrèrent dans ces cavernes. Par cela, ils n’inventaient rien, car, vous le savez déjà, la guerre ne consiste plus à fouiller seulement la surface du sol, mais aussi l’intérieur. Ils avaient, avec eux, amené du pétrole. Où les dernières créations infernales du feu n’avaient rien pu faire, le vieux feu, veilleur de foyers, opéra. De la lampe paisible où il éclairait la douceur des scènes de famille, il était passé dans l’enfer de la haine terrestre. Et devant lui, les Autrichiens se rendirent.

L’arsenal de la mort

Ce morceau de champ de bataille ressemble bien, en effet, à un corridor d’enfer. On y trouve, au milieu d’instruments bien connus, d’autres qui ne le sont pas mais dont la mine vous annonce qu’ils n’ont pu être faits que pour lacérer les chairs. Vous avez des entrecroisements d’acier ou des bois qui ont l’air de chevalets. Vous en avez d’autres qui figurent la croix de saint André ; d’autres la croix de Jésus. Vous y voyez aussi le gril de saint Sébastien, et, s’il n’y manque que des bêtes pour rappeler à votre mémoire les carnages visibles et cachés des cirques et des colisées, c’est sans doute qu’ici les fauves ne vaudraient pas les hommes.
C’est ce spectacle que je sens et que je vois depuis que je suis au milieu de la bataille du Carso. Il y a même des choses qui ne s’apparentent à aucune réminiscence. Ces matraques, par exemple, œuvres autrichiennes, longues de soixante centimètres et terminées par de petites ficelles qui, elles-mêmes, le sont par de solides hameçons et qui déchirent un visage mieux que la patte de la lionne. Et ces grands tubes de zinc qui s’élèvent entre ces deux collines, qui donnent l’impression de l’interminable système de cheminées d’un paquebot colossal fait pour des mers encore inconnues et en partance pour un gigantesque pays de fous. Que signifient ces cheminées, à quoi servent-elles, quelle est encore cette invention ? C’était, paraît-il, un nouvel abri pour les canons. Mais personne n’y a rien compris. Il y a certainement, en enfer, des moyens encore ignorés.
Le Carso comptera parmi les grands arsenaux de la mort. On y respire l’odeur du sang ; on y entend des râles éteints, mais on y distingue la route de Leibach.

Le Petit Journal, 31 août 1916.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

samedi 3 septembre 2016

Premiers prix de saison, premiers romans

Voyez comment les choses se passent: je quitte la ville pendant quatre jours et on en profite pour attribuer les premiers prix littéraires de la rentrée. Trois, pas moins, pour autant de premiers romans, et c'est bien, au fond, que la grande distribution (des récompenses, pas du commerce) commence de cette manière, par des coups de projecteur sur des écrivains lancés pour la première fois dans la cohue de la rentrée. Malheureusement, je n'en ai lu qu'un des trois pour l'instant.
C'est celui de Gaël Faye, Petit pays, dont on parle beaucoup depuis sa sortie. Mais, me semble-t-il, davantage en raison de son sujet que du style qui le porte. On ne sent d'ailleurs pas la présence du rappeur qu'est aussi Gaël Faye. L'écriture est plus classique que nerveuse. L'époque, en revanche, est agitée. Au Burundi, le jeune Gaby, fils d'un Français et d'une réfugiée rwandaise, observe le Rwanda voisin se diriger vers la catastrophe de 1994. Avec ses copains, mais pas comme eux, il cherche où se situer dans les tensions meurtrières. Tremblement de terre et répliques. Ainsi que, donc, Prix du Roman Fnac.
Le Prix "Envoyé par la poste" revient à Thierry Froger pour un roman publié par Actes Sud, Sauve qui peut (la révolution), titre dans lequel les cinéphiles entendront l'écho de celui d'un film de Jean-Luc Godard, Sauve qui peut (la vie), et ce n'est pas par hasard.
Enfin, le Prix Stanislas, émanation d'un grand rassemblement littéraire à Nancy dans quelques jours, échoit à Elodie Llorca pour La correction (Rivages).
Ce n'est qu'un début...