mercredi 16 octobre 2013

Le prix Jean Giono à Pierre Jourde

J'ai, au fond, trop peu lu Pierre Jourde. Je l'ai surtout découvert tardivement, alors qu'il publiait depuis dix-sept ans déjà, avec La cantatrice avariée, en 2008. Je suis tombé sous le charme, puisque j'écrivais à propos de ce roman: "Plus que le fil d’un récit qui s’égare souvent sur des chemins de traverse, c’est d’ailleurs la langue qui retient l’attention dans ce roman. On la goûte comme un grand cru aux riches saveurs, qui parlerait à nos sens d’émotions oubliées en mêlant des arômes anciens avec des sonorités nouvelles. Une belle expérience sur un territoire littéraire que Pierre Jourde invente et s’approprie."
Deux ans plus tard, je profitais d'une réédition au format de poche pour apprendre avec lui Le Tibet sans peine. Il m'avait semblé encore meilleur: "Conquérant dérisoire d’un Tibet mythique qui doit beaucoup à Tintin, il se décrit en touriste. Avec les défauts récurrents de celui-ci. Avec aussi des qualités plus rares, grâce auxquelles il partage des paysages grandioses et des émotions authentiques. Petit face à la montagne, l’homme se place à sa hauteur quand il reste modeste."
L'an dernier, Le Maréchal absolu, roman-monstre, a achevé de me convaincre: "Des histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres comme des poupées russes, au fil de discours qui tiennent parfois du radotage (et du tour de force stylistique), au fil d’événements sanglants. La torture et la pendaison à un croc de boucher sont des divertissements communs dans un pays dont Pierre Jourde fait le symbole de tous les excès. Avec une écriture qui ne se relâche pas un instant, pas davantage que notre intérêt à suivre les méandres d’une politique aléatoire."
Pierre Jourde est un écrivain qui compte, et avec lequel il faut compter. Je peux donc remercier aujourd'hui le jury du Prix Jean Giono d'avoir précipité ma lecture de La première pierre - le roman était, bien sûr, dans mon programme, mais mon programme est chargé. J'ai donc laissé Philippe Djian de côté (provisoirement) pour affronter une lapidation.
L'affaire, car c'en est une, suit la publication de Pays perdu, en 2003. Quand il revient au village dont il parlait dans ce livre, Pierre Jourde, sa femme et ses trois enfants se trouvent face à une colère de quelques habitants qui dégénère très vite en violence, au bord d'un lynchage qui aurait peut-être eu les pires conséquences si les choses s'étaient un peu moins bien passées. On en peut pas dire qu'elles se sont bien passées, évidemment...
Parlant de lui à la deuxième personne, l'écrivain revient sur l'affrontement qu'une partie de la presse a présenté comme une rébellion de ses personnages contre celui qui s'était emparé d'eux. Contre leur gré. En les dénigrant, les diffamant, pensent-ils - ils citeront comme preuves des citations du livre devant le tribunal, je vois mal ce qu'il y a de répréhensible là-dedans, à moins de considérer, comme le fera un journaliste, que le noir est une couleur négative. Ou de comprendre que Pierre Jourde a parlé d'un "pays de merde" alors qu'il décrivait "le pays de la merde" (celle des vaches, pour l'essentiel) avec une affection certaine pour les souvenirs que ces déjections lui avaient laissé.
Dans La première pierre, il raconte ce qui s'est passé, ou du moins comment il a vécu ce qui s'est passé, les mots, la castagne, la peur, les jets de pierres, la fuite, puis les plaintes réciproques et la justice. Il cherche surtout à comprendre où a pu se nicher le malentendu qui a débouché sur ces événements. Comment la complexité de la littérature, si complexe soit-elle, échoue parfois à faire sentir ce qu'elle s'efforce de restituer. Et pourquoi des réactions aussi violentes. Il est peut-être, probablement, proche de la vérité quand il explique qu'il a livré un secret sans importance pour lui, mais pas pour les autres.
Mais ce langage de la complexité est toujours menacé par la sécheresse, la complaisance, le narcissisme ou le pittoresque, ce pittoresque que tu voulais à tout prix éviter en écrivant le livre. Il a besoin de se replonger dans la source de silence et d’obscurité, où les choses n’ont pas encore pris leurs formes, où l’être n’est pas encore l’être, et tient repliés contre lui le passé et l’avenir, dans la quiétude de ce qui n’est pas. Le secret est ce vide intérieur où le dire trouve son énergie. Le langage littéraire, dans l’idéal, pourrait être celui qui, dans la révélation, préserve l’obscurité du secret. Ramène Eurydice au jour avec toute l’épaisseur de l’obscurité dont il la tire.
Un livre - un livre! - a provoqué des vagues disproportionnées. Un autre livre tente non pas de les apaiser mais d'en fixer l'origine. Dans le travail sur la langue qui fait toute la singularité de l'oeuvre de Pierre Jourde. Il faut le lire plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent.

Man Booker Prize, un coup de jeune et une prise de poids

Hier soir était attribué le très attendu Man Booker Prize, principal prix littéraire du Commonwealth - à travers lequel l'Empire britannique survit comme une entité culturelle pleine de diversité puisque les lauréats viennent d'un peu partout. Eleanor Catton, qui l'a reçu cette année, est néo-zélandaise (bien qu'elle soit née au Canada où son père était doctorant). The Luminaries est son deuxième roman - le premier n'avait pas échappé à l'édition française puisqu'il avait été traduit en 2011 sous le titre La répétition (paru en poche au début de cette année) et considéré, à sa sortie, comme une révélation de la rentrée - une révélation qui, malheureusement, m'avait échappé et je ne l'ai pas lu davantage quand il a été réédité en février dernier.
Eleanor Catton est seulement la deuxième Néo-zélandaise à recevoir ce prix, après Keri Hulme en 1985. Elle est surtout, à 28 ans, la plus jeune lauréate (le plus jeune lauréat, même, tous sexes confondus) de l'histoire du prix et son roman, qui arbore fièrement 848 pages, est aussi le plus épais de tous ceux qui ont été couronnés jusqu'à présent.
Elle est habituée aux prix littéraires: elle a commencé dès 2007 en remportant un concours de nouvelles organisé par le Sunday Star-Times, son premier roman a été couvert de récompenses diverses et le deuxième, The Luminaries, vient donc de recevoir le prix littéraire le plus important du Commonwealth.
Il commence ainsi:
The twelve men congregated in the smoking room of the Crown Hotel gave the impression of a party accidentally met. From the variety of their comportment and dress—frock coats, tailcoats, Norfolk jackets with buttons of horn, yellow moleskin, cambric, and twill—they might have been twelve strangers on a railway car, each bound for a separate quarter of a city that possessed fog and tides enough to divide them; indeed, the studied isolation of each man as he pored over his paper, or leaned forward to tap his ashes into the grate, or placed the splay of his hand upon the baize to take his shot at billiards, conspired to form the very type of bodily silence that occurs, late in the evening, on a public railway—deadened here not by the slur and clunk of the coaches, but by the fat clatter of the rain.
Ils sont douze, comme les signes du Zodiaque, ce n'est pas par hasard: une carte zodiacale précède d'ailleurs la première partie. Une autre apparaît au début de chacune des autres parties. Il y a, vous l'auriez deviné sans que je vous le dise, douze parties dans ce roman chargé de symboles qui va en s'accélérant à travers des parties de plus en plus courtes, pour un récit qui se situe en Nouvelle-Zélande pendant la ruée vers l'or, en 1866.
Prometteur. Il est certain qu'à la sortie de la traduction française, je me jetterai sur ce roman.

mardi 15 octobre 2013

En Grèce, tout fout le camp

Le polar est un guide excitant pour visiter les marges de la société. Les finances grecques, par exemple, que Petros Markaris aborde de front et avec violence dans Liquidations à la grecque. Le romancier ajoute du désordre au désordre pour plonger le pays et son système bancaire dans un chaos qu’on pourrait comparer seulement aux embouteillages d’Athènes – dont le commissaire Charitos se plaint presque autant que ses compatriotes de leurs salaires et pensions rabotés.
C’est d’abord l’ancien gouverneur de la Banque centrale que son jardinier retrouve décapité chez lui avec, épinglée sur le corps, une feuille de papier marquée d’une grande lettre D.  Ses anciens collaborateurs le haïssaient. La piste terroriste est envisagée mais le commissaire n’y croit pas. Puis c’est le directeur général de la First British Bank, un Anglais, de quoi compliquer l’enquête en raison des implications internationales. Suivi par le directeur hollandais d’une agence de notation qui n’avait pas été tendre pour le pays lors d’une intervention télévisée. Les meurtres par décapitation, tous marqués d’un D, se produisent au moment où une campagne d’affichage invite les débiteurs des banques à ne pas rembourser celles-ci. Tout semble indiquer une action concertée contre les assises d’une l’économie nationale déjà bien mal en point.

Il va de soi que les motivations du meurtrier se révéleront bien différentes, puisque l’effet de surprise reste un ressort fondamental du genre policier et ajoute au plaisir de la lecture. Peu importe : le romancier nous a baladés dans les coulisses des banques, façade luxueuse et arrière-cour pleine de gravats… Michel Volkovitch, le traducteur, fin connaisseur de la Grèce, explique en postface pourquoi Petros Markaris en est une voix importante : « Les Grecs se sont retrouvés dans ces fictions si proches d’un réel brûlant, où l’auteur, avec la même obstination que son héros, montre l’éternelle corruption des puissants et les souffrances de leurs victimes. »

lundi 14 octobre 2013

Paroles et musique de Jean Rouaud

Jean Rouaud a entrepris de raconter La vie poétique. Sa vie, en somme, dont le premier volet s’intitulait Comment gagner sa vie honnêtement. Pour suivre, Une façon de chanter prolonge une autobiographie éclatée dont les thèmes courent au fil de souvenirs parfois réinventés.
Puisque l’écrivain fournit une clé de lecture dans le titre, suivons-le sur le chemin musical qu’il emprunte souvent. Longtemps, dans sa province rigide où la nouveauté, observée avec une méfiance paysanne, arrivait avec retard, il a dû se contenter d’une bande son « rudimentaire : le clocher de l’église, sonnant tous les quarts d’heure, et dont le carillon variant selon les événements faisant office de télégraphe […], le cling cling sonore du marteau du maréchal-ferrant aplatissant sur l’enclume un fer à cheval rougeoyant »… Avec, pour seules chansons, celles d’une autre génération. « Et pendant ce temps Elvis Presley se déhanchait sur Jailhouse Rock. »
Puis vint la guitare, instrument de la modernité rattrapée, quand il fallait faire un choix entre les Beatles et les Rolling Stones, avec quelques vagues accords plaqués sur des paroles qui feraient de lui un chanteur à la mode. Puisqu’il suffisait de quelques mots fredonnés au moment adéquat pour éprouver « un sentiment d’allégresse ». Des airs composés, il n’a rien retenu, ni des paroles d’ailleurs. Il ne connaissait pas l’écriture musicale et n’acceptera de le reconnaître comme une lacune que beaucoup plus tard, quand il prendra des leçons de piano.
S’il n’est pas devenu interprète, la musique a pourtant continué de l’émouvoir, capable de déclencher chez lui une émotion traduite par des torrents de larmes. Mais pas Brassens, « poète en second », chez qui il voit « un amalgame douteux, quand il s’avisa de renvoyer dos à dos résistants et collaborateurs. » Car Jean Rouaud, au détour de la poésie qui imbibe chacun de ses livres, est capable de flinguer. Céline, par exemple, dont toute l’œuvre est pour lui d’un seul bloc. Ou Jean Cocteau, à travers ses « mots sentencieux et idiots, qui derrière leur prétention au sens caché ne veulent rien dire d’autre que la fatuité de leur auteur. »
Sur tout cela, Rouaud dessine des lignes de pluie, le « blason » qui inaugurait en dix pages son premier roman, Les champs d’honneur. La pluie si présente dans l’Ouest de son enfance, mais qu’il espérait surtout voir tomber à Paris, condition pour que la seule chaîne de télévision captée chez lui programme un film l’après-midi.

samedi 12 octobre 2013

Au deuxième tour des prix littéraires

On va prendre les mêmes qu'après les premières sélections, quand Pierre Lemaitre, en tête, précédait Nelly Alard, Yann Moix, Frédéric Verger et Philippe Vasset au nombre de citations dans les choix affichés par neuf jurys de prix littéraires. Mais je me limiterai à ceux qui ont donné déjà leur deuxième sélection, sans tenir compte par conséquent des Prix Interallié, de Flore et Wepler-Fondation La Poste. Restent six, pour un paysagé forcément rétréci (et si vous voulez tout savoir de l'évolution sur le terrain, c'est par ici).
Le paysage n'est pas seulement rétréci, il est aussi profondément modifié.
Certes, Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, reste le roman le plus souvent cité par les six jurys les plus studieux - trois fois (Goncourt, Renaudot et Femina). Mais deux autres l'ont rejoint et sont tout aussi présents: Arden, de Frédéric Verger (Goncourt, Renaudot et Médicis) et Le dernier seigneur de Marsad, de Charif Majdalani (Renaudot, Femina et Médicis). Je n'ai pas encore lu le roman de Charif Majdalani mais j'ai dû en lire trois de ceux qu'il avait publiés auparavant et cela plaide franchement en sa faveur. Quant aux ouvrages de Pierre Lemaitre et de Frédéric Verger, ils sont tous deux remarquables, pour des raisons diverses car ces écrivains pratiquent des registres très différents.
Ils sont sept à être nommés deux fois: Christophe Ono-dit-Biot, Boris Razon (l'autre primo-romancier en vedette dans la rentrée, avec Frédéric Verger, mais un niveau en dessous, je trouve), Laurent Seksik, Jean-Philippe Toussaint, Véronique Ovaldé, Céline Minard et Philippe Vasset. Trois d'entre eux (Seksik, Minard et Vasset) ne sont pas encore dans la pile de livres que j'ai lus, mais cela devrait s'arranger prochainement.
Enfin, et dans le but (louable) d'être complet, je signale pour mémoire que vingt-deux romans apparaissent une fois dans les deuxièmes sélections des six prix retenus pour ces statistiques.
Voilà l'état des lieux. L'Académie française ouvrira le bal le 24 octobre avec son Grand Prix du roman pour lequel Capucine Motte (avec un livre sorti en avril), Christophe Ono-dit-Biot et Thomas B. Reverdy restent en lice. Puis, la semaine du 4 novembre, ce sera la fête tous les jours. Pour certain(e)s, du moins...

vendredi 11 octobre 2013

Douglas Kennedy visite les places financières

Avant de devenir le romancier à succès que l’on sait, Douglas Kennedy avait aiguisé son écriture sur des sujets de journaliste. Trois fois pour un reportage étendu aux dimensions d’un livre. L’Egypte (Au-delà des pyramides) et les fondamentalistes chrétiens du Sud des Etats-Unis (Au pays de Dieu) correspondaient à des lieux clairement circonscrits. C’est plus compliqué pour l’argent et Combien? Même au début des années 1990 – car les trois premiers livres de Douglas Kennedy ont attendu longtemps avant d’être traduits –, les flux financiers traversaient déjà les frontières avec une grande facilité. Tout en suscitant, d’une région du monde à une autre, des perceptions très diverses.
Voici donc l’écrivain en route pour un long voyage aux étapes parfois surprenantes. Les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi Casablanca, Sidney, Singapour, Budapest ou Londres. Le but ? Aller là où les choses se passent, et comprendre comment elles se passent. Douglas Kennedy n’est pas un économiste. Il utilise donc les outils dont il dispose : l’observation, bien sûr, et davantage encore la conversation. Comme dans ses deux autres reportages, celui-ci est une galerie de personnages derrière lesquels on pressent le potentiel du romancier à venir – facile à dire après coup, bien entendu…
Suivons-le dans à la Bourse de Casablanca. La salle dégage un parfum des années 1940 et il n’y a personne. Quand il finit par trouver quelqu’un, il apprend que les séances durent une demi-heure. Il revient pour constater que les échanges concernent une trentaine de valeurs toutes contrôlées par l’Etat. « Nous ne sommes pas à Wall Street, mon ami ! », lui a-t-on dit. En effet, il n’y a pas de comparaison entre la corbeille américaine et son équivalent marocain. Finalement, c’est plutôt dans le souk que l’écrivain retrouve quelque chose d’une Bourse à l’occidentale, malgré tout ce appartient à l’exotisme de l’endroit. Vient alors sous sa plume un parallèle dont l’audace doit probablement beaucoup à sa méconnaissance des mécanismes financiers, mais qui n’en est pas moins éclairant : « Finalement, qu’est-ce qu’une place boursière, sinon un souk dont les marchandises sont virtuelles et où des intermédiaires se chargent de marchandage pour les deux parties ? »
Dans ce livre-ci comme dans les deux précédents, Douglas Kennedy séduit parce qu’il raconte des histoires sur un ton familier, malgré la complexité du sujet dont il s’empare. Une vingtaine d’années plus tard, le monde de la finance a probablement changé. On s’en moque : une telle photographie planétaire garde tout son intérêt. Si, aujourd’hui, l’écrivain américain avait poursuivi sur cette voie au lieu de passer à la fiction, il se serait penché sur les questions de mondialisation à travers le coton, l’eau ou le papier. Et il s’appellerait Erik Orsenna.

jeudi 10 octobre 2013

Alice Munro, Prix Nobel de Littérature

Jamais la nouvelle, genre pourtant universel, n’avait été couronnée en tant que telle par le Prix Nobel de Littérature. C’est chose faite cette année pour l’une des favorites des agences de paris, la Canadienne Alice Munro, née en 1931, « maître de la nouvelle », une quinzaine de livres à son actif.
Son premier recueil, La danse des ombres heureuses, est un bon exemple de son talent singulier. Elle est la miniaturiste de moments oubliés dont elle rafraîchit les couleurs pour les projeter dans le présent.
Dans Le matériau, il est question d’un écrivain, histoire de liquider la question d’un sujet rebattu et, ici, détourné avec une sourde violence. L’écrivain, Hugo (pas Victor, non), ne raconte pas sa vie. Son ex-épouse prend le récit en charge, longtemps après leur séparation, parce que son mari actuel est tombé, dans une librairie, sur un ouvrage contenant une nouvelle d’Hugo. Comme ils vivent avec Clea, la fille de celui-ci (l’histoire conjugale d’Hugo est assez tourmentée, il a par ailleurs six autres enfants), cela paraît une bonne idée d’acheter le livre à l’intention de Clea. Qui ne lira pas ces pages, peu importe. En revanche, l’ex-épouse a une bouffée de souvenirs, plutôt de mauvais souvenirs malgré de bons moments passés ensemble. Elle se rappelle où ils logeaient, comment Hugo trouvait bons tous les prétextes pour être empêché d’écrire. Au fond d’elle-même, elle pensait qu’il n’avait pas l’étoffe d’un écrivain. Un jour, c’était une pompe qui faisait du bruit dans la cave, indispensable à la préserver des inondations. Dotty, la fille de la propriétaire, qui vivait au sous-sol, fut quand même inondée quand Hugo, excédé par le bruit, arrêta la pompe un soir. Dotty était un sacré personnage, attachante malgré le surnom que lui avait donné le couple : la catin-en-résidence. Et voilà Dotty dans la nouvelle d’Hugo, extraite de la vie, mise en lumière, suspendue dans la merveilleuse gelée transparente que Hugo a appris à confectionner tout au long de son existence. C’est de la magie, on ne peut le nier.
Cette magie-là, Alice Munro la renouvelle dans chaque récit, avec des moments d’une rare limpidité qui mériteraient d’être enfilés comme les perles d’un collier miraculeux, qu’on se garderait sous la main pour les difficultés de la vie. On y lirait cette longue phrase, dans un seul souffle : « Comme les enfants dans les contes de fées qui ont vu leurs parents conclure des pactes avec des inconnus terrifiants, qui ont découvert que nos craintes ne sont fondées sur rien d’autre que la vérité, mais qui reviennent indemnes, rescapés miraculeusement, prennent leurs couteaux et leurs fourchettes avec humilité et bonnes manières, prêts à vivre heureux pour toujours, comme eux, abasourdie, forte de la puissance des secrets détenus, je n’ai pas soufflé mot. Et d’un coup on se sentirait mieux. »
Bien sûr, on y perdrait une des qualités majeures du recueil, où il faut arriver à cela dans la suite des images et des sensations, chaque fois nouvelles.
On y perdrait aussi, avec moins de regrets peut-être, la face plus sombre d’un livre où tout n’est pas éclairé de la même manière. Car seul le contraste permet de mettre en valeur les instants privilégiés. Et saurions-nous que nous sommes heureux si nous n’avions connu le malheur ?
Ainsi, la nouvelle qui donne son titre au recueil est la description d’une fête particulièrement déprimante. Miss Marsalles donne des leçons de piano depuis des temps immémoriaux, maintenant aux filles de celles qu’elle a déjà eues pour élèves autrefois. Et, en juin, le récital des élèves, dans une maison qui sent la décrépitude d’une vie, est une épreuve pour tout le monde. L’atmosphère s’alourdit encore quand, alors que la narratrice, la plus âgée des filles présentes, joue un morceau, arrivent dans son dos huit ou dix enfants handicapés, pour faire nombre en désespoir de cause dans un cours passé de mode. Bref, la journée est catastrophique, les sandwichs sont racornis, le punch éventé. Pourtant, tout cela trouve peut-être son sens grâce à la dernière pièce jouée au piano. Elle s’appelle, elle aussi, « La danse des ombres heureuses ». Et tout à coup l’air est plus respirable à tel point que la fille et sa mère, après leur départ, se demandent : « Comment se fait-il que nous soyons incapables de dire comme nous l’avions prévu : Pauvre Miss Marsalles ? »
Le bonheur se nichait, dans cette maison comme dans le recueil d’Alice Munro, aux endroits les plus improbables.

L'année dernière, c'était Mo Yan

Je le rappelais hier à ma chère cousine, l'année dernière, le Prix Nobel de Littérature couronnait Mo Yan. Son plus récent ouvrage traduit en français (ou presque, il y en a eu un autre depuis, en réalité) vient d'être réédité au format de poche, heureuse coïncidence.
Le veau, suivi de Le coureur de fond, rassemble deux longues nouvelles publiées en 1998. Il ne leur manque que l’ampleur des grands romans. Mais elles possèdent leurs qualités et la seconde se permet même des digressions dans le temps. L’univers est celui de la campagne dans le contexte d’un pouvoir absolu.
Le veau est particulièrement réjouissant. Luoa Han, le narrateur, est un adolescent turbulent, « le plus pénible du village », dit-il, prêt à tout pour se faire remarquer et ignorant les limites qui lui éviteraient des ennuis. Il les franchit donc souvent. Mais il n’est pas idiot, a compris comment fonctionnent les adultes et utilise le système à son profit. L’anecdote concerne un veau aussi précoce que lui : Double Echine, c’est le nom du veau, n’a pas attendu d’être adulte pour grimper sur toutes les femelles du troupeau et l’oncle de Luoa Han, chef de la brigade de production, a décidé de le faire châtrer. L’opération tourne mal, Double Echine ne se laisse pas faire. Finalement vaincu par les hommes, il saigne abondamment, souffre et ne guérit pas d’une blessure qui s’infecte tant qu’il finit par en mourir, malgré une dernière tentative pour le conduire chez le vétérinaire. La succession des événements est conditionnée à chaque instant par la ligne officielle, jusqu’au ridicule des mensonges utilisés pour y faire croire.
Dans Le coureur de fond, Zhu Zongren joue de malchance. Il est bossu, on ne lui connaît aucune qualité particulière – au contraire des autres habitants du village qui peuvent se prévaloir de quelque fait glorieux – et il a été étiqueté « droitier ». Dans un pays communiste, il en faut moins pour être relégué dans un lieu perdu. Pourtant, au fil du temps, grâce à l’organisation régulière de manifestations sportives (où on pratique le lancer de grenade !), il révèle des dons inattendus. Ils ne lui vaudront d’ailleurs pas que des félicitations…
Ce livre bref est une formidable porte d’entrée dans l’œuvre de Mo Yan. On y fera connaissance avec quelques caractéristiques de son écriture libre en même temps qu’il fera pénétrer son univers.

mercredi 9 octobre 2013

Prix Nobel et boule de cristal

Chère cousine,

Il ne t'a pas échappé que cette semaine est celle des Prix Nobel et qu'il y en a un peu pour tout le monde. Je sais que, comme c'est le cas pour moi, la médecine, la physique et la chimie te passent loin par-dessus la tête. On pourra bien sûr discuter du Prix Nobel de la Paix après son attribution, tout le monde a le droit d'avoir un avis sur lui - et de penser que certains lauréats ont été choisis sans grand discernement. Imagine Poutine inscrivant son nom au palmarès cette année, comme le voudraient certains! Et le beau scandale qui suivrait... Ce serait aussi absurde que d'attribuer le Prix Nobel de Littérature à Paulo Coelho, tu sais, l'écrivain brésilien qui a écrit L'alchimiste et autres fumisteries fondées sur les bons sentiments revisités par une mystique tendance new age... Il a beau avoir vendu des millions (des dizaines de millions, probablement) de livres dans le monde, personne ne le prend pour un écrivain. Sauf peut-être ses lecteurs - encore un de mes avis que tu seras aimable de garder pour toi, je ne tiens pas à me faire agonir d'injures par celles et ceux qui le portent aux nues et qui en ont après tout bien le droit même si, je t'assure que j'ai fait des efforts (j'ai lu, en fait, plusieurs de ses ouvrages), je ne les comprends pas. Nous ne partageons probablement pas les mêmes valeurs...
Donc, Vladimir Poutine n'aura pas le Prix Nobel de la Paix, ni Paulo Coelho celui de Littérature. Tant mieux.
Cela ne te dit pas quel nom sera prononcé demain. Beaucoup sont appelés, un seul sera élu - quoique le partage ait déjà été pratiqué, mais c'est l'exception.
Le plus souvent, la surprise est totale et il faut voir l'air ahuri des journalistes littéraires, à l'heure de l'annonce, quand ils ne connaissent rien, ou presque, de l'Ouzbèke ou du Fidjien dont l'oeuvre, d'ailleurs, n'a pas été traduite en français, sinon quelques pages par-ci, par-là, dans des revues confidentielles tirant à cinquante exemplaires et lues par vingt personnes, dont les parents du fondateur qui se sentent moralement obligés de soutenir leur progéniture et attendent avec crainte, tous les trois mois (car ces revues sont généralement trimestrielles), le jour où leur fils, à moins que ce soit leur fille, leur apportera fièrement son dernier-né, qui est aussi parfois le dernier d'une courte lignée, la vocation de ces revues étant de disparaître après quelques numéros. On ne dira assez, je n'insisterai jamais comme je le devrais, sur l'immense travail de défrichage que font ces pionniers dans la jungle de la littérature mondiale, ou de la jeune littérature naissante, ou de la littérature écrite entre 1867 et 1869, aujourd'hui bien oubliée... Mais personne ne peut tout lire, même pas moi qui y mets pourtant du cœur, et les confidences de ces revues étant restée entre confidents, le journaliste littéraire, j'y reviens, souffle un grand coup, lâche un gros mot et écume les encyclopédies, sur papier ou sur la Toile, pour écrire les 3.000 signes commandés par son chef.
Peut-être serai-je dans cet état demain, nul ne peut prévoir l'avenir et moins encore un Prix Nobel de Littérature.
Heureusement (encore faudrait-il réfléchir à ce mot), ces dernières années, les grandes agences de paris ont intégré ce sport à ceux que pratiquaient jusque-là les habitués de leurs officines - et à présent de leurs sites -, de l'inévitable football au cyclisme en passant par le baseball, les courses de chevaux et de lévriers... On parie donc sur le lauréat du Nobel de Littérature ce qui, tu en conviendras, est du dernier ridicule mais il semble que certains y gagnent parfois un peu d'argent.
L'étude scientifique des cotes affichées par Ladbroke ou Unibet me semble aussi complexe que la compréhension du boson de Higgs - et que vient-il faire dans ce bazar? Quand même, je suis capable de comprendre que le Japonais - pardon, l'écrivain japonais - Haruki Murakami est en tête de liste dans les deux cas. Il me semble que c'était déjà la même chose l'année passée et que cela n'a pas empêché Mo Yan d'être couronné (ce dont j'avais toutes les raisons de me réjouir, non seulement parce que c'est un formidable prosateur mais surtout parce que j'avais lu plusieurs de ses livres et, tiens, voici sa photo, puisque tu as été assez patiente pour me lire jusqu'ici).
J'imagine mal Murakami recevoir le prix 2013. Non qu'il soit un écrivain médiocre, bien au contraire. Non que je ne connaisse pas son oeuvre - je l'ai même lue plus abondamment que celle de Mo Yan. Mais un Japonais après un Chinois? Je ne le sens pas...
Et les autres favoris des parieurs? Je ne sais pas... Alice Munro, Svetlana Alexievitch, Joyce Carol Oates, Peter Nadas, Assia Djebar, Ngugi wa Thiong'o? Il y en a même un dont je n'ai presque pas entendu parler, dont je n'ai rien lu - et j'ai probablement tort, mais j'en tremble déjà!
Une seule chose peut aider à voir clair: la remontée soudaine d'un outsider (oui, on parle de paris, j'utilise le langage des parieurs) peu de temps avant la proclamation, jeudi à 13 heures (heure suédoise, je ne connais pas le décalage horaire avec ce pays exotique - si, je viens de vérifier, c'est comme en France). C'est arrivé à Mo Yan l'an dernier comme à Tomas Tranströmer l'année précédente - et j'avais eu le temps de lire la moitié de son oeuvre complète (assez mince, il est vrai, surtout si on la compare à celle de Mo Yan) avant d'apprendre que l'Académie suédoise avait confirmé le choix des parieurs. Sauf si cela ne fonctionne pas exactement ainsi mais, après tout, quelle importance?
De toute manière, comment décider qu'un tel ou une telle est le meilleur écrivain du moment sur la planète? La question est absurde, pour le moins. Considère donc avec moi, si tu le veux bien, que nous aurons demain la confirmation d'un talent que nous connaissions déjà ou une belle découverte à faire.
Et que cela ne t'empêche pas de dormir.
Je t'embrasse, chère cousine.
ton cousin.

mardi 8 octobre 2013

Didier Daeninckx et Maxime Lisbonne

Didier Daeninckx écrit et publie beaucoup. Trop? Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. D’un ouvrage à un autre, des lignes de force se dessinent et se recoupent. Dans Le banquet des affamés, on croise Ataï encore vivant en Nouvelle-Calédonie, avant le départ de son corps pour la France métropolitaine puis, plus tard, Le retour d’Ataï, un autre livre de ses livres.
Il ne s’agit pourtant pas de ressasser, mais plutôt de construire la cohérence d’un vaste ensemble – plus de quatre-vingts titres peuplent sa bibliographie, et chacun y est à sa place, comme le détail d’un tableau qui embrasse notre monde, avec ses zones d’ombre.
Dans Le banquet des affamés, Daeninckx imagine l’autoportrait de Maxime Lisbonne, personnage haut en couleurs mû par un idéal révolutionnaire autant que par le goût du spectacle. Né en 1839 et mort en 1905, il a été militaire, forçat, directeur de théâtres, colonel de la Commune, condamné à mort, déporté en Nouvelle-Calédonie, ami de Louise Michel, puis journaliste et à nouveau homme de théâtre après l’amnistie. Il a inventé l’équivalent des restos du cœur (d’où le titre du livre), il s’est battu toute sa vie pour ses idées et pour faire partager ses plaisirs, il s’est souvent attaqué de front à plus fort que lui.
Son existence était déjà un roman, il n’était pas nécessaire d’intégrer de nouvelles péripéties au milieu de celles qu’il a accumulées tout au long de sa vie. Il fallait, en revanche, leur donner la forme adéquate. L’autobiographie permet à Lisbonne d’insister sur ses convictions et la manière dont il les met en pratique. Il s’enthousiasme pour ses réalisations, incapable de calmer le jeu au moment où cela deviendrait raisonnable. Mais il est le contraire d’un homme raisonnable, heureusement pour le romancier. Et pour nous.

lundi 7 octobre 2013

Christian Gailly, dernières notes

On l'associait généralement à la musique, pas n'importe quelle musique, le jazz, dont ses livres épousaient les syncopes et les silences. Christian Gailly, vient-on d'apprendre, est mort à 70 ans. Écrivain d'une rare élégance (je parle de ses romans, pas de lui, puisque je ne l'avais jamais rencontré, mais on peut supposer...), il avait publié depuis 1987 quinze ouvrages chez Minuit, dont Dernier amour, réédité au format de poche la semaine dernière, et les quatre qui suivent, sur lesquels j'avais eu l'occasion de me pencher plus précisément.

L'air (1991)
Christian Gailly a une manière bien à lui de rendre l'épaisseur de L'air, cet élément qui est le titre de son dernier roman. Il y a la lumière, la chaleur, le bourdonnement des guêpes, et les couleurs d'une toile avec laquelle se débat, sans grands résultats, le peintre Soti. Tout effort créatif semble trop important pour lui, comme s'il se débattait dans des filets auxquels il ne parvient pas à échapper. Pour ne rien arranger, Suzanne, sa femme, le regarde d'un air de plus en plus indifférent et Louis, leur fils, a dû faire une grosse bêtise dont nous avons bien du mal à comprendre la teneur.

Malgré tout ce qui pèse sur les personnages comme une menace sourde, l'écriture de Christian Gailly est d'une extraordinaire légèreté. Elle s'avance, elle recule, elle danse comme le font les guêpes dans la lumière, échappant à la densité trop forte de l'air. On est séduit, emporté par ce mouvement dont on partage le rythme, au risque de souffrir des mêmes choses que les personnages.

Dring (1992)
Christian Gailly a un regard et un ton indissociables l'un de l'autre et reconnaissables après quelques lignes: les détails sont d'une netteté parfaite, on croit qu'on va s'y perdre et très vite cependant, une image globale surgit, nourrie de petits éclats de lumière, de phrases courtes et d'hésitations dans le mouvement de la description.
Dring pourrait se résumer en répétant simplement le titre. Cela ferait dring, dring, dring, et Asker, le personnage central, qui vit seul des journées tranquilles, serait à peine perturbé par quelques questions fondamentales: faut-il faire la sieste avant de travailler ou le contraire? Dois-je sortir la poubelle immédiatement ou attendre? À qui sont ces pieds que je vois passer? On sonne: je me lève pour ouvrir ou est-ce que j'attends qu'on renonce à me voir surgir?
Le livre coule comme les jours, paragraphe bref derrière paragraphe bref. On a l'impression que rien ne peut se passer et puis, insidieusement, une sorte de tragédie se met en place. Elle n'est pas prise au sérieux, elle ne pèse pas un seul instant sur l'écriture, mais elle impose petit à petit ses propres lois et entraîne Asker, cet être apparemment immobile, sur un chemin inattendu.

Il y a beaucoup de grâce dans Dring. Elle naît dès les premières lignes et ne disparaît pas avec les dernières. Elle est aussi une des marques de Gailly, un écrivain qu'on devine insensible aux grandes tendances du moment et qui se préoccupe surtout de rester fidèle à ses propres conceptions, très musicales, du roman.

L'incident (1996)
Il faut peu de chose, parfois, pour engendrer de grandes catastrophes. Christian Gailly, un écrivain qui ne pousse pas ses titres du col, le prouve une fois encore dans L'incident. Sa bibliographie fait rêver, on se la répète comme une brève litanie : Dit-il, K. 622, L'air, Dring, Les fleurs et Be-bop. De petites pierres qu'il lance dans un quotidien qui s'en trouve à peine bousculé, mais bousculé quand même...
D'ailleurs, tout commence par une bousculade, en rue. Marguerite Muir vient de s'acheter une paire de chaussures et se retrouve dans la cohue, sur le trottoir. N'eut pas le temps de refermer son sac à main. On la bouscula. On le lui arracha. Qui, on? Du calme.
Du calme, en effet. Christian Gailly n'est pas du genre à précipiter le mouvement. Ses vies minuscules à lui méritent qu'on s'y attarde, qu'on en examine les détails. C'est dans leurs détails, en effet, que se trouve la vérité de ses personnages.
Ses personnages, donc: Marguerite Muir, dentiste, la quarantaine, passionnée d'aviation, assez pour piloter pendant ses loisirs; Georges Palet, qui ramassera le portefeuille de Marguerite, aura le réflexe assez naturel d'aller le porter à la police, puis dérapera sur l'idée de cette femme dont un fragment d'existence a croisé la sienne, assez pour devenir l'objet d'une chasse obsessionnelle.
Trois lignes de citation, ci-dessus, ont dû suffire pour constater que Christian Gailly pratique l'écriture comme une gymnastique complexe, dans des mouvements hachés, avec des reprises de souffle et de brèves apnées. Un autre exemple pour restituer ce ton singulier, avant que Georges trouve le portefeuille de Marguerite. Il vient de faire remplacer la pile de sa montre: En attendant, il paya. Passa sa main dans le bracelet extensible, ajusta la montre à son poignet, la regarda. Elle était comme neuve, pas une rayure, pas un éclat dans le chrome, une vague trace sur le verre, mais rien, ça se nettoie, la trace du doigt d'une fille, mais rien, ça s'en va. Nous voici de nouveau réunis, lui dit-il, on s'en reprend pour un an et demi.
S'il savait, il ne parlerait pas ainsi à sa montre. Parce qu'avant, bien avant un an et demi, il y aura la rencontre avec Marguerite, et une succession d'événements qui l'entraînent loin de ses habitudes, et jusque dans le ciel bleu, si bleu que sa profondeur vertigineuse donne des sensations d'infinie plongée.
Mais il ne faut pas en dire trop, on aimerait parler de ce roman à la manière dont l'auteur nous en livre les éléments, pièces d'un puzzle qu'il reconstitue patiemment, ou fils d'une tapisserie assemblée avec précision. Laisser venir les choses, laisser s'attarder le regard, comme celui de Marguerite sur Georges en noir, blanc, gris. Prendre le temps d'intégrer au récit les huit phases auxquelles le pilote doit être attentif, de la visite prévol au parking, après l'atterrissage. Christian Gailly le fait bien, lui, dans des pages techniques, froides, coupantes comme le passage d'un avion au-dessus de soi. Cela paraît assez gratuit, mais, curieusement, s'inscrit malgré tout dans le droit fil d'une logique romanesque implacable.

Artisan solitaire et rigoureux d'une entreprise littéraire toujours surprenante, Christian Gailly nous fait des cadeaux appréciables parce que très personnels, et on les reçoit avec un plaisir qu'il ne faut pas dissimuler.

La passion de Martin Fissel-Brandt (1998)
Christian Gailly nous avait donné l'habitude de titres brefs. Le voici qui surprend avec un intitulé, à sa mesure, presque interminable: La passion de Martin Fissel-Brandt. Il n'a pas pour autant renoncé à une grande économie de moyens dans l'écriture.
Son neuvième roman commence ainsi: 13 à 19 grammes. C'est ce que pèse un rouge-gorge. Etait-ce suffisant pour faire pencher la balance? Quelle balance? C'est une image. Et continue, à sa manière, par les grands effets de petites causes. Il suffit à Martin Fissel-Brandt, dans la maison où il est en vacances, d'avoir l'attention attirée par cet animal minuscule, quelques grammes, pour que sa vie bascule. L'oiseau a fait bouger un cadre. Derrière le cadre, il y a une lettre. La lettre appartient à une femme qui habite Paris, son adresse est celle qu'Anna occupa quand Martin la fréquentait. Le même appartement, pour faire bonne mesure. Anna a disparu, elle avait une bonne raison pour cela, elle l'avait annoncé depuis longtemps. Une piste se dessine, la passion renaît...
Passion bien sage dans le texte, toujours aussi retenu, mais qui envoie Martin Fissel-Brandt, cadre chez Volvo, dans un pays asiatique lointain où, peut-être, il lui sera donné de retrouver Anna, malgré la guérilla qui empêche de vivre normalement. Il y a des tirs, des phares qui explosent, des morts...
Il y a surtout, en moins de cent cinquante pages, tout un parcours tendu vers un but unique, sans jamais insister sur celui-ci, puisqu'il se trouve tout naturellement au bout du chemin.
Christian Gailly a l'art de dire beaucoup en peu de mots. Mais on entend bien ses sous-entendus, qui font l'essentiel de son roman.

Et, pour ne pas l'abandonner ainsi, les premières lignes de La roue, recueil de nouvelles paru l'an dernier:
Il faisait très chaud, 35 degrés sous abri. Je n’ai pas dit à l’ombre, j’ai dit sous abri. Je m’en doutais un peu, remarque, ça ne m’a pas surpris. À force de vivre, n’est-ce pas, on a l’habitude, on évalue la température de l’air. À un ou deux degrés près, on le sait, on est capable de dire combien il fait. Moi je pensais qu’il faisait 32 ou 33, jusqu’à ce que j’aille voir.
Je n’y suis pas allé exprès. Je me moquais bien de savoir exactement combien il faisait. J’ai lu 35 degrés sur le vieux thermomètre accroché dans la remise quand je suis allé chercher le marteau. La caisse à outils était sur l’établi, sous le thermomètre, alors j’ai regardé. Pour autant je n’ai pas eu plus chaud. Un gros marteau dont je ne me sers jamais.
Je n’ai d’ailleurs pas eu à m’en servir, ma seule force a suffi. Je dis ma seule force, je parle de ma force comme si, j’ai l’air de dire que, mais non. Plutôt modeste pour un homme de ma taille, ma force, néanmoins supérieure à celle de cette femme. En tout cas suffisante, car même supérieure elle aurait pu ne pas suffire. Elle a suffi. Mais je ne pouvais pas le savoir. Je suis donc allé chercher le marteau que la femme me demandait. Elle a sonné chez moi pour me demander ça.

Viviane Forrester en son passé

Viviane Forrester avait longtemps gardé pour elle ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Malgré tout ce qu'elle avait vécu, mais qu'elle ne devait pas, d'une certaine manière, se sentir autorisée à communiquer à n'importe qui. Pour qu'ils lui reviennent dans Ce soir, après la guerre, il a bien fallu qu'un climat, que des événements, qu'une succession de coïncidences la poussent à dire «je» et à retrouver, par l'écriture, ces années difficiles: elle appartenait à une famille juive, certes privilégiée par ses moyens financiers, mais néanmoins menacée. Elle n'a pas été envoyée vers les camps de la mort, mais elle aurait pu. Ce climat, non dramatisé, mais restitué dans l'incohérente vérité des moments vécus alors, Viviane Forrester s'était en 1992 - enfin, pourrait-on dire - décidée à en faire le sujet d'un livre dont on pouvait se demander pourquoi il venait seulement à ce moment, et pas beaucoup plus tôt, plus près des moments dont il parle.
«J'avais envie de ne plus écrire à propos de moi comme on le fait à travers des romans ou des essais, mais d'écrire des choses exactes, et en prenant des risques. Parce que je dis des secrets, des secrets qui en étaient même pour moi.»
C'est probablement pour cela qu'on se trouve immédiatement de plain-pied avec ce que Viviane Forrester raconte: parce qu'elle nous prend à témoin, non pas d'une aventure exemplaire, mais de choses qui ne se disent pas. Encore faudrait-il savoir pourquoi elles étaient censées ne pas se dire...
«J'avais l'impression qu'il ne nous était rien arrivé pendant la période de l'Occupation, parce que nous n'avions pas été déportés, et puis en écrivant le livre je me suis rendu compte qu'il nous était arrivé beaucoup de choses. Ce n'était pas rien, ce qui nous était arrivé, nous avions été très outragés, persécutés, insultés. Après la guerre, j'ai su ce qui aurait pu nous arriver, dont on se doutait déjà un peu pendant la guerre mais c'était très mystérieux. Il est certain que la mort ne nous aurait pas fait peur. Je paniquais à partir de choses mystérieuses, impensables...»
Il y a, malgré tout, mais le paradoxe n'est qu'apparent, des passages très drôles. Ou plutôt: ridicules. Viviane Forrester n'épargne pas ses personnages, et il ne faut pas oublier qu'elle est un des personnages, que les autres sont, pour l'essentiel, les membres de sa famille, des proches. Elle ne cache pas, là non plus, ce qu'habituellement on ne dit pas, parce que son entreprise est celle de la vérité.
«C'était ça, la vie. Et c'était d'autant plus pathétique. C'est une chose qui n'a pas beaucoup été dite. Peut-être que j'avais une famille particulièrement ridicule. Mais on n'était pas faits pour être des victimes. Chaque personne vit son unique destin, quotidiennement. Mes parents ne perdaient pas leurs privilèges, ne changeaient pas de comportement, c'est là qu'il y a un décalage. Nous n'étions pas sympathiques, c'est ce que je voulais montrer.»
Quand j'ai rencontré Viviane Forrester à la sorte de ce livre maintenant réédité en poche, il a fallu du temps pour qu'elle finisse par admettre que, peut-être, l'époque qu'elle vivait maintenant n'était pas sans rapports avec le besoin qu'elle avait éprouvé de raconter sa guerre. Elle ne le dit pas aussi clairement. Est-ce moins clair pour autant?
«Une des choses qui m'indignent beaucoup, c'est que beaucoup de gens, après la guerre, ont trouvé comme excuse qu'ils ne savaient pas qu'il y avait les chambres à gaz. C'est comme si on pouvait tout nous faire, sauf nous tuer en masse. Ce n'est pas vrai du tout, et je suis très sensible à ce qui se passe actuellement.»

samedi 5 octobre 2013

Philippe Lançon transporte avec lui ses îles et ses lectures

La première fois, Philippe Lançon, s’était avancé masqué : en 2004, son roman Je ne sais pas écrire et je suis un innocent était paru sous le pseudonyme de Gabriel Lindero. Comme dans Les îles, il y était question de Cuba. « C’est lié à beaucoup de choses dans ma vie, professionnelle et privée », explique-t-il. On s’en doutait un peu : le narrateur des Iles s’appelle… Philippe Lançon. « En fait, c’est surtout moi dans le prologue. Pour le reste, je lui prête beaucoup de choses que j’ai pu vivre ou croiser, mais je ne dirais pas que sa manière de penser est systématiquement la mienne. Le narrateur est une conscience molle et un peu dépressive, dont la dépression lui permet, par association de souvenirs, d’idées et de choses concrètes, d’accueillir un tas de personnages et l’histoire dont il est question. »
L’histoire envoie à Cuba, pour des vacances, une avocate de Hong-Kong (une autre île). Jad, pendant ces vacances où elle est accompagnée par Jun, une amie londonienne, devient folle. Rien ne semblait l’y prédisposer. Rien non plus n’aurait dû conduire le narrateur, épris de normalité, à écrire sur la folie de Jad si Marylin, originaire de Cuba et qui a été sa femme, ne l’y avait poussé.
Philippe Lançon imagine bien les îles capables de rendre fou. Ou plutôt, précise-t-il, « au sens où elles permettraient d’aller vers quelque chose qui ressemble à une vérité. L’insularité, c’est banal de le dire, renvoie à la solitude. On finit toujours par se cogner à cette mer qui est autour. Comme ce sont des îles tropicales, s’y ajoute la chaleur suffocante et saturante qui enveloppe les personnages. Cela renvoie à des états de solitude qui, à mon sens, sont les seuls dans lesquels on peut accéder à certains aspects d’une vérité sur soi. »
Le romancier transporte avec lui les îles qui lui sont chères. « A force d’avoir été arpentées, imaginées, rêvées, fictionnées, étudiées sous l’angle du reportage, aimées sous forme de femmes et autres, elles deviennent des appendices de la manière dont je peux vivre les choses, aborder à la fois les gens, les paysages et les événements. »
Philippe Lançon semble transporter aussi avec lui la littérature qu’il aime, et dont il parle dans Libération. Les îles est un roman farci de ses lectures. « J’espère que c’est sous forme très concrète. Les livres, dans l’esprit du narrateur, ne sont absolument pas des références. Ils sont tombés de leur bibliothèque et ils sont présents concrètement, sensuellement dans la vie. Par exemple, quand Jun, paniquée par ce qui arrive à son amie, s’obstine à lire Wittgenstein, elle le fait par chagrin, parce que son mari mort s’y intéressait, et pour trouver des solutions. Mais Wittgenstein en soi n’a aucune importance, et d’ailleurs elle n’y comprend rien. »
Si Les îles nous raconte une histoire, c’est surtout un roman dans lequel la mélancolie du narrateur incite à une sorte de méditation lente. La lenteur convient d’ailleurs à sa lecture, puisque celle-ci engage une réflexion sur l’existence, sans esprit de système mais en utilisant au mieux les événements pour rebondir d’une direction vers une autre. « Est-ce que c’est une bonne histoire ? On s’en fout, des bonnes histoires, il y en a partout. Mais à partir de là, le narrateur procède, à sa façon, à un véritable examen de conscience. » Et c’est le cœur du livre.

vendredi 4 octobre 2013

Le Cri fait silence, la fin d'une maison d'édition

C'était il y a un peu plus de trente ans, à Bruxelles... Je connaissais Christian Lutz pour avoir travaillé avec lui chez Libris, la plus importante librairie de la ville - la Fnac n'existait pas - et, chez Marabout, je recevais des manuscrits très éloignés de ce que publiait alors cette maison, du livre pratique exclusivement. Des auteurs avaient encore en mémoire l'époque où Jean-Baptiste Baronian y faisait vivre un fantastique rayon fantastique. Christian m'avait demandé si je ne voulais pas l'aider à trouver des textes pour la maison d'édition qu'il mettait sur pied, Le Cri. Le Cri parce qu'il rêvait d'un logo qui rappellerait le tableau d'Edvard Munch. Cela ne s'est pas fait, mais le rectangle qui fut longtemps le signe de reconnaissance de la maison rappelait l'oeuvre qui aurait dû se trouver à l'intérieur - en creux, comme un silence.
Je faisais office de directeur littéraire dans la structure naissante. Et, ma foi, je suis assez fier des deux ouvrages avec lesquels le catalogue du Cri s'est inauguré.
Il y avait là L'oiseau vespasien, un roman (disons un roman, oui, ce sera plus simple) gorgé de poésie et de mots-valises qu'André Miguel, son auteur, peinait à faire publier parce qu'il ne ressemblait, malgré son évidente beauté, à rien de connu - rien d'habituel, pour le moins. J'avais eu connaissance de l'existence du manuscrit grâce à Jacques Bourlez, un journaliste de radio fou de littérature et poète lui-même.
Il y avait aussi Laura Colombe, de Nadine Monfils, des contes pour petites filles perverses sous le charme desquels était tombée Leonor Fini, qui allait illustrer la couverture. Nadine était un de ces auteurs qui envoyait encore chez Marabout des textes qui n'avaient plus de collection pour les accueillir. Mais, y jetant quand même un coup d’œil, il m'avait semblé y trouver un talent neuf, je les avais lus avec attention, nous avions travaillé ensemble et le manuscrit, un peu foutraque, avait fini par prendre l'allure d'un livre.
Ce fut aussi, à la mesure d'une maison d'édition toute neuve et presque sans moyens, le premier succès (en attendant que Nadine Monfils devienne, plus tard, une écrivaine suivie par des dizaines de milliers de lecteurs), celui qui permit d'aller plus loin, de publier, comme un cadeau que nous nous faisions avec la complicité d'un imprimeur qui voyait là un investissement sur l'avenir, deux petits livres écrits par nous-même, l'un par Christian Lutz (désolé, Christian, j'ai oublié le titre de ton livre), l'autre, donc, par moi-même (Quadrichromie). Péché véniel de narcissisme, dirais-je...
Il y avait eu aussi, et surtout, dans la première année d'existence, trois ouvrages d'auteurs belges de grande taille, et qui n'arrivaient pas avec des fonds de tiroir: Gaston Compère, avec Les griffes de l'ange, Georges Thinès, avec L'homme troué, et Jean Muno, avec Les petits pingouins. Ce n'était pas rien.
L'année suivante, Christian avait décidé de voir plus grand: six titres d'un coup pour la Foire du Livre. Du bon, du très bon, et un peu de moins bon, sur quoi je n'avais pas eu à donner mon avis - et cela signa la fin de nos relations professionnelles à l'intérieur du Cri.
Ensuite, la maison a connu des hauts et des bas mais a tenu le cap, finissant cependant par mettre sur pied un catalogue de grande qualité. Que deviendra-t-il, ce catalogue? Difficile à dire aujourd'hui.
Mais une chose est certaine: Christian Lutz a dû mettre la clef sous le paillasson et le rectangle vide des débuts retrouve, malheureusement, tout son sens.
Le Cri fait silence...

jeudi 3 octobre 2013

Les marais pontins suscitent la verve de Pennacchi

César, Néron, Napoléon et Mussolini ont eu un projet identique : assécher les marais pontins, au sud de Rome, pour en faire une région cultivable et surtout habitable, débarrassée en même temps de l’humidité et des moustiques porteurs de la malaria. Mussolini y est parvenu, raconte Antonio Pennacchi dans Canal Mussolini, un roman bourré d’ironie, et dont il faut parfois prendre les affirmations au deuxième degré. Ainsi, le succès de Mussolini devait peut-être plus à la propagande selon laquelle il avait toujours raison qu’à l’éradication réelle de la maladie. Malicieux, le narrateur note que la malaria disparaît seulement après la Seconde Guerre mondiale, grâce aux Américains qui y ont expérimenté le DDT sur une grande échelle, quand on ne connaissait rien de sa nocivité.
La famille Peruzzi, des paysans, a eu une chance au début du 20e siècle : connaître Edmondo Rossoni, longtemps proche de Mussolini avant de participer à sa destitution en 1943. Grâce à Rossoni, les Peruzzi reçoivent, ainsi que d’autres cultivateurs, des terres récemment mises en valeur dans les années 30. Ce qui implique, bien entendu, un parcours assez proche du fascisme italien dans ses années fastes. Le romancier empêche habilement qu’on s’en indigne, en refusant une vision anachronique de l’époque à un lecteur qu’il interpelle sans cesse. Tout en ne s’interdisant pas de comparer, quand cela arrange le récit, avec des événements plus proches de nous. C’est pourquoi les noms de Silvio Berlusconi ou d’Eddy Merckx, par exemple, se retrouvent au détour d’une phrase.
Les trajectoires individuelles, influencées par les événements politiques, se croisent et se recroisent à tel point que cela en devient hypnotique. Même quand le narrateur n’est pas convaincu lui-même par ce qu’il raconte, on a envie de le suivre, quelle que soit la liberté qu’il nous donne : « Tels sont les faits, je vous l’ai dit, ainsi qu’on me les a racontés. Si vous voulez les croire, croyez-les, sinon faites ce que bon vous semble ».

mercredi 2 octobre 2013

Tom Clancy, fin de séries

Tom Clancy, ça vous dit quelque chose? Si vous aimez les thrillers musclés basés sur une vision relativement simple du monde, il est possible que ses livres occupent un bel espace dans votre bibliothèque. Il en écrit par séries, avec Jack Ryan comme héros (une quinzaine de titres, dont certains en deux volumes) - ses plus grands succès, aussi - et les connaisseurs ont lu, sans doute, Op Center et Net Force (une dizaine de titres chacun). Si ce n'est pas votre ordinaire, il est probable que vous ignorez tout, à moins d'être bibliothécaire ou libraire, de cet auteur né en 1947 et dont on vient d'apprendre la mort.
Personne ne fera semblant de croire qu'il a révolutionné la littérature, même dans son genre. Mais il était efficace et savait travailler avec des collaborateurs qui ne l'étaient pas moins - puisque pas mal de ses livres ont été cosignés avec un autre auteur.
J'ai dû en lire deux ou trois - et les oublier. Mais je me souviens vaguement d'un film sorti en 1990, A la poursuite d'Octobre Rouge - même si, en réalité, je me souviens surtout de l'impression que m'avait fait la bande son du film, très loin du Monde du silence que j'avais découvert enfant.
On dira que, pour la première fois de sa vie, Tom Clancy cessa d'écrire - pour parodier le dernier paragraphe d'Octobre Rouge (et, non, je n'ai pas des mètres linéaires de l'oeuvre de Tom Clancy dans mes rayonnages, seulement quelques mégas dans ma bibliothèque électronique):
Ryan rata le lever du soleil. Il embarqua à temps à bord du 747 de TWA qui partait à 7 h 05. Le ciel était couvert et, quand l’appareil sortit des nuages pour émerger à la lumière du soleil, Ryan fit une chose qu’il n’avait jamais faite. Pour la première fois de sa vie, Jack Ryan s’endormit en avion.
Tom Clancy n'a pas pour autant fini de publier: Command Authority est annoncé, en collaboration avec Mark Greaney, pour décembre de cette année. Jack Ryan, président des Etats-Unis, se trouve face au nouvelle homme fort de la Russie. Une vision simple du monde, je vous le disais...

Une publicité pour J.M. Coetzee

Je lisais tout à l'heure, comme chaque semaine, Les Inrockuptibles. Dans les pages consacrées aux livres, je tombe sur ceci:


Bien. J'ai en effet écrit ce mot dans mon article sur une enfance de Jésus. C'en est même le dernier mot. Mais il y en a 536 autres, bien nécessaires pour essayer d'approcher ce que j'ai trouvé dans ce livre... éblouissant (d'accord avec moi-même). Je sais que la publicité ne fonctionne pas sur base de textes de 3216 signes. Il n'empêche que, passé un bref, très bref moment de satisfaction (tiens! on a lu mon article!), c'est toujours du dépit que j'éprouve. Comment pourrait-il en être autrement?

Un gentil tueur impitoyable, vu par Marc Dugain

Un jour, Marc Dugain a vu un film sur Ed Kemper, assassin de ses grands-parents, de sa mère et d’une amie de celle-ci ainsi que de six jeunes filles. Cela lui a donné l’envie de s’« immiscer dans cet être complexe », comme il l’explique en quelques lignes pour terminer Avenue des Géants.
Al Kenner, ainsi que Marc Dugain a rebaptisé son personnage, a découvert Crime et châtiment en prison. On ne mettra pas cette lecture sur le compte du hasard.
Pas davantage qu’il n’y a de hasard, sinon romanesque, dans l’Avenue des Géants du titre, là où Al Kenner a eu un accident de moto : « j’y ai vu un signe, même si cette appellation tenait seulement aux arbres immenses qui la jalonnaient. » Comme son modèle réel, il mesure 2,20 mètres, ce qui l’empêchera d’entrer dans l’armée pour se battre au Vietnam.
Une taille encombrante ne suffit pas à faire naître une vocation de tueur. Sinon que, moins grand, Al aurait eu une vie différente. Mais ses véritables problèmes résident dans les rapports avec une mère qui lui mène la vie dure, comme d’ailleurs à son mari qui finira par jeter l’éponge en la quittant. Al tue des chats, il en décapite même un pour exprimer, dira un psychiatre, le désir de décapiter sa mère. Cela viendra, plus tard, après d’autres meurtres. Dont plusieurs ne seront révélés qu’à la fin du roman – ils ne surprennent pas, si on a jeté un œil sur la biographie d’Ed Kemper.
Si celui-ci est un sujet idéal pour une fiction, ce n’est pas tant à cause des crimes pour lesquels il a été condamné. Mais plutôt pour le versant psychologique de son histoire et pour la manière dont, devenu grand lecteur, il s’intéresse à son propre cas. Il sera ainsi capable, grâce à ses connaissances toutes neuves, de tromper le psy qui le suit, et même le jury qui décidera d’effacer son premier casier judiciaire – ses grands-parents – après avoir estimé qu’il ne représente plus un danger. On verra comment ils se trompent.
Il serait aisé d’utiliser Avenue des Géants comme socle d’un procès intenté aux psychologues et psychiatres pour leur rôle dans la justice. Là n’est pas le propos de Marc Dugain. En se mettant dans la peau d’un géant très intelligent (Al rappelle plusieurs fois que son QI est supérieur à celui d’Einstein), il explore une personnalité complexe. Beaucoup s’accordent à le trouver gentil et il occupe d’ailleurs sa captivité à enregistrer des livres à destination des aveugles. Mais il a développé par ailleurs les caractéristiques du monstre qu’il est aussi, comme le lui disait souvent sa mère. Il n’est pas quelque part entre les deux. Il est les deux à la fois. Avenue des Géants est, pour cela, un livre inquiétant et bourré de questions sans réponses.

mardi 1 octobre 2013

Goncourt, deuxième sélection : plus de Yann Moix

Les actions de Yann Moix chutent vertigineusement à la Bourse des prix littéraires. Son roman, Naissance, avait déjà été écarté par le jury Médicis dans la deuxième sélection donnée à la fin de la semaine dernière. L'académie Goncourt ne lui aura, elle aussi, permis de faire qu'un tour. Donnée aujourd'hui avec neuf titres - traditionnellement, c'est plutôt huit, est-ce à dire que les choix sont difficiles? -, la deuxième sélection du Goncourt écarte aussi Jean-Daniel Baltassat, David Bosc, Marie Darrieussecq, Pierre Jourde et Thomas B. Reverdy.
Notons qu'il reste là deux premiers romans, ceux de Boris Razon et de Frédéric Verger - le second, seul titre Gallimard encore présent, est excellent, je n'ai pas encore lu le premier. Notons aussi que, sur base de mes lectures et de l'avis éclairé de mes confrères pour les trois ouvrages pas encore lus (les deux autres sont ceux de Sylvie germain et de Laurent Seksik), ces neuf titres pourraient récolter tous les prix de l'automne sans que cela paraisse un scandale.
Dernière sélection le 29 octobre, quelques jours avant la décision finale le 4 novembre.

  • Sorj Chalandon, Le quatrième mur (Grasset)
  • Sylvie Germain, Petites scènes capitales (Albin Michel)
  • Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  • Boris Razon, Palladium (Stock)
  • Laurent Seksik, Le cas Eduard Einstein (Flammarion)
  • Chantal Thomas, L’échange des princesses (Seuil)
  • Jean-Philippe Toussaint, Nue (Minuit)                                    
  • Karine Tuil, L’invention de nos vies (Grasset)
  • Frédéric Verger, Arden (Gallimard)

Pour suivre l'évolution de toutes les sélections, c'est par là.

Jakuta Alikavazovic : le mystère de la collection Castiglioni

Jakuta Alikavazovic joue cartes sur tables : il y a bien une blonde et un bunker dans La blonde et le bunker. Mais pas seulement. La blonde s’appelle Anna, elle vient avec son mari de « consommer leur divorce ». Les italiques sont dans le texte, elles traduisent la surprise de Gray, à qui l’expression semble impropre. Gray est devenu l’amant d’Anna après cinq pages. Bientôt il habite chez elle, dans une maison de la butte Montmartre qui ressemble à un bunker. Elle occupe le rez-de-chaussée, son ex-mari, le rez-de-jardin, en dessous. La situation crée un malaise chez Gray, malgré l’assurance d’Anna : « il n’y avait aucune inquiétude à avoir. » John Volstead, l’ex-mari, ne fréquente pas le rez-de-chaussée et se consacre à l’écriture d’un livre. Du moins le prétend-il. Il a publié vingt ans plus tôt un roman qui a fait sa gloire, Les narcissiques anonymes. Depuis, il vit en face d’une photo qui a fait la couverture de Time Magazine, où il signe le front d’une jeune femme. Cette reproduction est un des mystères dont la romancière parsème son livre, comme autant de mines prêtes à exploser, le moment venu, à la figure du lecteur.
La plus grosse de ces mines est la collection Castiglioni, signalée dès les premières lignes. Elle « est souvent décrite comme éphémère. Le mot est mal choisi ; certainement, elle est fugitive, voire fuyante – si tant est que ces termes puissent s’appliquer à une collection d’art. » Gray devra retrouver cette collection, après la mort de John et l’ouverture de son testament dont une ligne le concerne. C’est assez pour le lancer dans une sorte d’enquête aussi floue que l’objet de sa recherche et pour le placer dans les pas d’un certain professeur Warski, le meilleur (et peut-être le seul) spécialiste mondial de la collection Castiglioni. Il le retrouvera à Venise, en compagnie d’une assistante (dont ce n’est peut-être pas la véritable fonction).
La blonde et le bunker propose quelques certitudes et une quantité bien plus grande de points d’interrogation. Ceux-ci prolongent le roman hors de lui-même. Ils sont pour le lecteur des points d’appui, c’est-à-dire aussi la base solide sur laquelle on prend son élan. Après Le Londres-Louxor, Jakuta Alikavazovic continue à créer une matière romanesque inédite. Elle doit autant à son talent qu’à son goût d’explorer les interstices de la réalité.