dimanche 9 septembre 2012

Thierry Beinstingel : le nouveau travail à la chaîne

Comme un artiste, il doit choisir un pseudo. Comme Maryse, prendre une voix d’hôtesse. Comme tout le monde, suivre les indications que lui fournit son écran, poser les bonnes questions, décrocher de nouveaux contrats, passer d’un client à l’autre sans perdre de temps. Il est nouveau sur le plateau où il vient d’être engagé. Il n’est pas habitué aux mots, jusque-là il s’occupait de câblage et d’électricité. Mais, le marché du travail étant ce qu’il est, il est devenu Éric dans le centre d’appel d’une grosse boîte de télécoms. Un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, un écran devant les yeux, la souris dans la main droite, l’esprit en éveil ou au loin, selon son degré de concentration.
Dans Retour aux mots sauvages, Thierry Beinstingel investit le travail à la chaîne, façon nouvelles technologies. Les outils ont changé. Les objectifs, pas du tout : la rentabilité reste la première préoccupation. Et le rythme doit être tenu sans relâchement. Au suivant ! chantait Jacques Brel, dans un tout autre contexte il est vrai…
Les journées d’Éric sont monotones et hachées. Le romancier épouse un tempo dont son personnage ne s’évade que par la course à pied, où l’essoufflement guette aussi, mais au moins celui-ci est-il librement choisi. Éric sort aussi du cadre en prenant lui-même contact avec un client dont il tente de régler le problème. Jamais d’implication personnelle, lui avait-on pourtant dit.
Sous pression, les employés stressent, parfois dépriment. Et certains se suicident, dans ce qui semble une véritable épidémie. C’est le Retour aux mots sauvages, quand la violence sournoise faite aux hommes (et aux femmes) débouche sur des réactions désespérées. Thierry Beinstingel lutte contre le poids des jours, le choc des formules dont la répétition blesse aussi sûrement qu’un coup de gueule.

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